L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Part 7

Chapter 73,850 wordsPublic domain

«Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait passé sans me voir, ses traits avaient déjà souffert de l'altération, il avait perdu la moitié de ses brillantes couleurs. Quand il fut à table, quoiqu'à mon côté, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me regardait presque point. J'étais impatientée de cette conduite, et comme je ne doutais pas qu'instruit avant moi-même du rapprochement de M. de Roqueval, Solange ne fût, à cause de cela, si tourmenté, je fus piquée de l'air que semblait se donner un étourdi de compter d'avance sur assez d'intérêt de ma part pour qu'il se crût en droit de se faire des chances personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je fis l'essai d'une manoeuvre qui me réussit pourtant assez mal. Je crus, en persiflant le petit boudeur, le réveiller et mettre fin à ma maussaderie; mais, il avait un assez bon caractère pour me sourire, et me dire même des choses assez agréables, tandis que je le harcelais; il n'en avait pas moins le _coeur gros_, et des larmes qu'il ne pouvait retenir s'échappèrent tout à coup avec tant d'abondance, que Cudard les eût infailliblement remarquées, s'il n'eût pas été profondément occupé à dévorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne attention... Cet accès d'appétit nous épargna ce que le mentor n'aurait pas manqué de dire au sujet des vapeurs de l'élève... Je fus enchantée de ce que l'abbé ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi bien que moi deviné la véritable cause.

«Ce moment, ma chère Juliette, était le premier où, depuis mes malheurs, j'avais, en faveur d'un homme, éprouvé quelque mouvement de compassion... disons plutôt d'attendrissement... Je ne sais, mais si j'avais été tête à tête avec mon petit affligé quand ses pleurs se firent jour, je me serais peut-être mise en grands frais pour lui donner des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car après y avoir fixé quelques instants les siens, il reprit visiblement sa sérénité naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris reparut sur son visage.

«Pendant ce temps-là, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse: bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms, on lui présenta les drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et en telle quantité, que le sage gouverneur était ivre quand nous quittâmes la salle. La paix était faite à la sourdine entre l'élève et moi; Cudard eut l'insolence de me voler un quart de baiser; je lui aurais arraché les yeux, si je n'avais imaginé soudain que cette vivacité m'autorisait sans doute à donner à mon tour un baiser tout entier, et de la bien bonne espèce au petit témoin. Là-dessus, nous allâmes tous essayer de dormir...

«Je vais aussi, ma chère, te laisser respirer un moment et combiner comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste un peu bien fort de ma singulière aventure...

«Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune personne qui pendant cinq jours de suite a été cahotée et n'a pas eu de très bons gîtes, va s'endormir, lorsqu'enfin, à peu près parvenue à sa destination et passablement contente, elle se trouve étendue dans un excellent lit. Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphée vinssent à souhait engourdir mes paupières. Une chaleur dévorante précipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait commode; sans rhume, j'éprouvais une oppression...

«Après m'être longtemps agitée dans mes draps, ta pensée (que j'avais, je te l'avoue, un peu repoussée, comme si j'eusse eu honte de me voir citée par elle au tribunal de la fidélité), ta chère pensée, qui m'obsédait, eut enfin audience.

«J'avais de la lumière: je me levai pour courir à certaine cassette, où tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trésors de notre amour. J'apportai près de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes lettres... dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse... avec un désir!... Je portai tes beaux cheveux à ma bouche... Je mis autour de mes hanches cette galante ceinture, à laquelle il te souvient qui pend un médaillon précieux où, derrière ton portait, sont enchâssées certaines dépouilles... cher trophée de mon bonheur claustral. Oh! bien sincèrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ où les traces de ton amoureuse moisson sont encore récentes. Mille délicieux souvenirs m'enivraient, et, sans qu'il fût besoin de recourir à cette effigie grossière[45] que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit tour à tour à pulvériser dans le mortier de Cythère _le désir de l'homme_ que nous y voulions exterminer; ta céleste image, aidée du plus léger attouchement, me fit deux fois oublier mon être dans le sein du parfait bonheur. C'était cette réparation de mes torts envers toi, cette amende honorable qu'attendait Vénus, protectrice de tes intérêts, pour me permettre de fermer l'oeil.

[45] N'en déplaise à la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique ici dément un peu sa prétention aux _vierges appas_. Une demoiselle, après avoir vécu du régime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils donneraient volontiers, à deux amies aussi délicates, aussi fières de _n'avoir jamais connu l'homme_, des brevets de catins. (N.)

«J'eus une nuit délicieuse.--A mon réveil (il était déjà grand jour), je me mis à méditer sur tout ce qui s'était passé le jour précédent... On m'avait fait du feu. Quelque peu de fumée rendait nécessaire la précaution d'aérer ma chambre! mais la croisée était trop près du lit pour qu'on pût l'ouvrir sans m'incommoder; on préféra donc laisser ma porte entr'ouverte. Béatrix allait être occupée chez elle à mettre en état les chiffons que j'avais choisis pour ce jour-là. Calme et livrée ainsi à moi-même, je me sentais exister bien agréablement.

«Que j'étais folle (me disais-je avec gaieté)! J'ai failli, pour un enfant, déroger à mes principes!... car enfin... il m'avait intéressée, je ne puis le nier... C'est qu'en effet, il est bien beau! bien aimable!... Quels traits! quelle tournure... et les grâces qu'il a dans son langage! dans ses manières! dans ses moindres mouvements!... Mais cela n'a que seize ans.--En même temps, mes regards se trouvaient, par hasard, dirigés sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le nez hors de ma cassette... Devine l'idée bouffonne qui me survint... C'est qu'il devait y avoir bien de la différence entre cette figure étoffée et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait être pourvu. Le ridicule de l'échantillon animé, placé par mon imagination à côté de l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser du parallèle, je saisis l'objet qui se trouvait à ma portée, au défaut de celui qui n'y était pas... Ce que je tenais me parut plus fort qu'à l'ordinaire... impraticable même, quoique nous l'ayons si souvent employé... Comme si j'avais doute que ce fût le même, je fis l'enfance de l'approcher du seuil de son domaine... et je me dis: Un Solange figurerait là beaucoup moins bien... D'ailleurs, il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en approcher.

«Etourdie j'avais totalement oublié que ma porte était ouverte! Bornée par mon seul rideau, j'agissais comme si j'avais été seule au monde; gênée par mes couvertures, j'étais sortie tout à fait de mes toiles. Un écart lascif préparait l'accès au joujou chéri!... Dieux! mon baldaquin s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros bouquet à la main, et qui, léger comme l'ombre, s'était avancé jusque-là!

«Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterrée. Je fais un cri sourd et me hâte de cacher ma turpitude, en m'enfonçant dans mon lit. L'indiscret non moins frappé, tombe la face sur moi... Nous gardons d'abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant avec brusquerie vers le téméraire visiteur:

--Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrêter ici quand vous venez de me causer une frayeur...

--Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.

--Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!...

--Hélas je vous supposais endormie... Je me flattais de vous voir un instant à votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui, lors de votre réveil, vous auraient appris...

--Quoi?

--Que la première pensée du tendre Solange avait été pour vous; car, à quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette légère marque d'attention?

--Sous toute autre forme, monsieur (répliquais-je plus d'à moitié radoucie), votre attention m'aurait infiniment touchée; mais...

«Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J'aurais eu bonne grâce à faire la méchante! à quereller! J'allais être, ma foi! la plus embarrassée, si l'aimable enfant, tombant à mes genoux et portant à sa bouche ma main dont il demeurait emparé, ne s'était mis éloquemment en frais de justification. Peine inutile, car j'étais bien éloignée de lui vouloir du mal, mais j'avais besoin qu'il entrât en scène, afin que je fusse dispensée de pousser plus loin un rôle que je sentais ne pouvoir soutenir avec vérité... Le prétendu criminel dit tout ce qu'il voulut; je me tirai d'affaire avec un air de demi-colère que je n'avais point de peine à laisser dégénérer par degrés en indulgence. Ma position exigeait ce petit manège. Quelque coupable que pût être, dans le fait, celui que son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause n'était pas à beaucoup près la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle eût été la sienne! il s'agissait donc de détruire l'impression que ce qu'avait vu Solange (eut-il été plus enfant encore) ne pouvait manquer de faire naître dans son esprit.

«Cependant, au lieu de se prévaloir de sa découverte et de la prise qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours suppliant, couvrait ma main de baisers.

--Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j'y ai bien du plaisir... tu n'es pourtant que mon ennemie (ceci m'étonna).

--Que voulez-vous dire, Monsieur!

--Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu...

--Vous devenez fou, mon cher Solange.

--Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant au point!...

--Quoi! tout à l'heure, cette main adorable n'était-elle pas armée d'un formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?...

--Achevez de dire quelque impertinence!

--Je me tais, mais... je sais trop ce que l'exercice égoïste où je vous ai surprise a de fatal pour un amant[46].

[46] Si l'on continue de lire, on cessera d'être étonné de voir notre enfant de seize ans parler et même agir comme l'homme le plus formé! Solange n'en était pas (comme le fait le prouve) tout à fait à sa première aventure. En dépit du collège et de l'abbé, son éducation amoureuse était déjà bien avancée. Paris est un séjour où les jeunes gens sont si précoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions à saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)

«Je commençais à n'être plus à mon aise.

--Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m'élevant assise contre mes oreillers). En supposant qu'il y ait quelque chose de répréhensible à ce dont votre indiscrétion, peu civile, vous a fait témoin, quel droit auriez-vous, s'il vous plaît, à vous en formaliser?

--Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu...

--De prudence, voulez-vous dire apparemment... ma porte aurait été fermée, et vous n'auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de m'humilier.

--Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh! non, non; je pourrais plutôt me croire infiniment heureux d'avoir vu ce qui s'est passé!... mais il aurait fallu pour cela... ou plutôt vous ne l'auriez pas fait si... (Il fixait ses regards sur les miens sans continuer).

--Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.

--Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daigné réfléchir à l'état violent où je suis depuis que j'ai le bonheur ou le malheur de vous connaître... si d'ailleurs elle n'eût pas éprouvé pour moi quelque répugnance insurmontable, et que ses sens l'eussent tourmentée... (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais très bien venir: à dessein donc de l'aider un peu).

--Cette femme! eh... bien!

--M'eût donné la préférence.

Et voilà mon pauvre petit tout confus, repentant peut-être d'avoir laissé échapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fâcher, comme pour la décence j'aurais peut-être dû le faire, je fais la folie de rire aux éclats.

--Comment (ripostai-je d'un ton railleur), à seize ans! mais, mais, mon ami, voilà de ces propositions... qu'on ose tout au plus faire quand, décidément libertin, on a sous la main quelque femme d'une dissolution connue... car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue habitude ou des sentiments réciproques bien avoués qui puissent relever l'homme le plus épris du respect qu'il doit à notre sexe.

--Ah! oui, je n'ai qu'à me conformer à ces belles maximes! Une longue habitude! des sentiments réciproques! Avons-nous le temps de voir se former tout cela! Vous en parlez bien à votre aise! Indifférente, bravant l'amour, et devant vous marier après-demain vous ne vous souciez guère de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous voulez, d'amitié, à cause de mon père; il me conduira chez le ministre, voilà qui est fort bien; mais après cela, le bourreau qu'il est me fera témoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma famille... Et cependant vous serez à jamais perdue pour le malheureux que vous avez ensorcelé... Ah! j'en mourrai... Non, non, Mademoiselle; je ne survivrai point au moment affreux qui m'arrachera d'auprès de vous!

«Et voilà les plus beaux yeux du monde changés en deux ruisseaux de larmes... Mes mains en sont trempées. J'allais peut-être dire quelque chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous étiez de ces femmes austères, sauvages, qui méconnaissent le charme de la volupté! Mais après ce que j'ai vu!... barbare!... Pourquoi pas plutôt moi! Pourquoi pas, au lieu d'une idole difforme, un être vivant qui se consume pour vous?... Conçois-tu, ma chère Juliette, qu'on puisse raisonner plus juste? Et crois-tu qu'il m'eût été décent de faire la bégueule avec le clairvoyant témoin de ma luxurieuse manoeuvre!

--Mais, Solange (lui dis-je, me prêtant à l'effort qu'il faisait pour prendre un baiser), quand je serais assez faible... tu vois, mon bel ami, que je le suis peut-être plus que tu ne l'imaginais... Oui, je te l'avoue, je n'ai pas un instant douté de t'avoir donné de l'amour. Tout ce que tu m'as laissé voir de tendre, d'impétueux m'a flattée. Ton imprudence même d'être venu ce matin, je t'en sais gré, je crois, en un mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un être plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir. Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais à ton penchant, au mien; si nous venions à perdre la tête, à quoi cela me mènerait-il?

--Au bonheur, céleste amie, au parfait bonheur.

--Parfait bonheur immédiatement suivi de peines cruelles. Tu me le faisais observer à l'instant. N'aurai-je pas dans vingt-quatre heures un souverain maître, des devoirs sacrés?

--C'est donc à nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur inévitable qui commence dès maintenant, si nous raisonnons en sophistes, quand tout nous invite à jouir en amants.

«Ah Juliette! c'est mon étoile qui, pour confondre ma trop présomptueuse confiance en moi-même, me suscitait cette étrange aventure et voulait, afin que je fusse complètement humiliée, qu'un enfant triomphât de ma haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon énorme préjugé, vaincu d'emblée par Solange, rappelle ce fanfaron de Goliath que le petit David terrasse du premier coup?

«Mais laissons ces puérilités.

--Tu dois être impatiente de voir comment va se terminer notre singulière argumentation. Puisse, hélas! le dénouement ne pas te déplaire, mon coeur. Voici l'instant où, comme souveraine de mes inclinations, tu vas être mortellement offensée; mais j'aurai mon tour, et tu peux d'avance compter sur le même pardon, que tu ne me refuseras pas sans doute.

Qui l'eût cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est moins difficile à l'âge le plus tendre, que ces tours de force d'un esprit prématuré par lesquels mon petit séducteur m'a déterminée enfin à combler ses amoureux désirs.

«Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour tout, mit fin à notre débat sentimental. Tandis que nos bouches étaient collées, nos langues enlacées, des mains prévoyantes arrachaient ma triple enveloppe. Déjà, mes plus attrayantes richesses étaient saisies, incendiées, et souffraient un doux pillage. Quel écolier, grands dieux! Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succès. Avec quelle adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprêts du triomphe décisif, que je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entrée, lorsque je reconnus qu'il était déjà maître absolu de la forteresse... Mais, que dis-je? Tandis que ma tête roulait peut-être encore quelque sot projet de résistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu était d'intelligence avec l'ennemi pour que je fusse complètement subjuguée; car lorsque après un moment (de ceux qu'aucune plume ne peut décrire, de ceux que peu d'heureux peut-être peuvent obtenir et qu'il faut avoir connus pour pouvoir s'en faire une juste idée)... lors, dis-je, que je revins à moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais saisi, étreint, enchaîné le bel enfant, comme si j'avais essayé de le faire passer tout entier au-dedans de moi... Nous nous renvoyions réciproquement nos âmes du fond de nos poitrines, avec nos brûlantes haleines... O sexe trop fait pour nous, trop nécessaire à notre bonheur, comme Solange te vengeait par la conversion d'Erosie et la défaite de ta plus intrépide antagoniste!

«Cependant chère Juliette, comme j'ignore si j'aurai le temps, avant l'arrivée du baron, de finir la tâche de ma confession dont tu ne sais pas encore ce qui m'a rendue le plus coupable, je vais à bon compte t'expédier ce que j'ai griffonné. Trouve bon qu'en finissant je te demande humblement pardon, et t'assure que si les vapeurs de ma tête exaltée peuvent, en se dissipant, entraîner aussi la passion chimérique que tu m'avais inspirée, du moins mon attachement parfait et réfléchi conservera dans mon coeur plus sage une existence inaltérable. Adieu, Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.»

A Fontainebleau, le 3 novembre 17**

SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE

«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!

«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face d'un _homme_ à qui j'ai _manqué_ (car il faut bien en convenir, à moins de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)... avec un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!... Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine tout... et je le donnerais en cent... à toi-même, qui sais déjà la bonne moitié de ma galante équipée. En vérité, mon coeur, si je n'avais qu'une turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.

«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?... à quoi bon! Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse, parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'être charmant avec lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte, nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu...

--Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de _bonne fortune_ si rusé, si bien combiné?

--Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie; l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait le reste...

--Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes, et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus _timides_ qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mêmes et qu'elles ont résolu de les y pousser.

--Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-là sont en grand nombre; on commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de décrire, et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober... Je te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui m'est relatif... mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi seule... les moments sont courts... laisse-moi...

Il voulait...

--Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte, mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu as si bien profité?

--La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application. Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut bien prendre à moi quelque intérêt.

[47] Solange a était fait pour trouver dans son propre coeur ce sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela, l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu séduire! (N.)

«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit.