L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
Part 3
«La manière dont Vous Vous êtes expliqué dans une de vos feuilles au sujet de la Bibliothèque de Cassel a mis le rédacteur du journal littéraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que Vous voudrez bien sans doute réparer. Il qualifie collectivement d'ignorants étrangers les Bibliothécaires de Cassel, comme si deux ou plusieurs étrangers ignorants étaient les auteurs solidaires des bévues que Vous aviez indiquées, et que relève la correspondance de Goettingue avec des réflexions peu flatteuses pour les étrangers assimilés.
«Deux Français à la vérité sont rattachés à la Bibliothèque de Cassel, mais l'un est un chef, une espèce de Primat des Sciences, lettres et Arts. Ce chef a seul _imaginé_ la distribution actuelle; _divisé_ les matières; placé les livres, et _composé les légendes latines_ qui indiquent leur arrangement. Tout cela était conçu avant que l'autre Français eût mis le pied dans le nouveau Musée, où il n'a accepté une place très surbordonnée qu'afin de ne pas manquer une occasion précieuse de s'attacher à un Prince éclairé, bienfaisant, qui à cette époque n'avait pas besoin du nouvel étranger pour les choses auxquelles celui-ci pouvait être propre.
«Je suis ce Français et je vous proteste, Monsieur, qu'employé à la Bibliothèque de façon à ne pas partager la gloire de mon Supérieur s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrâces. Bien ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la diligence possible, ce qu'on m'a commandé.
«Si Vous aviez su ces particularités, Monsieur, Vous m'auriez sans doute mis à part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue qui Vous a copié m'aurait aussi tiré du pair. Vous êtes trop équitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de la lettre que j'ai l'honneur de Vous écrire, et à laquelle je Vous prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'être, etc...
Le Chev. de NERCIAT
à Cassel
le 6 mars 1781.»
L'article de la _Goth. gelerte Zeitung_ et la lettre de Nerciat n'étaient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22 février, le chevalier avait adressé à Schloezer la lettre[25] que voici:
[25] En français.
«Monsieur,
«Un article du 44e cahier de Votre journal de cette année copiant mot à mot un article de celui de Gotha contre certaines bévues commises dans le nouvel arrangement de la Bibliothèque de Cassel finit par une tirade très patriotique où, traitant d'ignorants les sujets auxquels Monseigneur le Landgrave a confié les livres de Son Muséum, Vous témoignez le désir de connaître ces Etrangers, apparemment pour leur faire le procès comme criminels de Lèse littérature.
«Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, que vous citez à votre tribunal, je n'attends pas qu'on me dénonce, et j'ose vous présenter ma courte justification que je me flatte de voir bientôt insérée dans vos feuilles, ne doutant pas plus de votre équité, que d'une franchise dont votre diatribe me fournit la preuve la moins équivoque.
«Celui qui a l'honneur de Vous écrire, Monsieur, est très persuadé que, pour être un Bibliothécaire passable, il faut avoir passé une partie de sa vie parmi les livres, et s'être fait du moins une routine qui dans une Bibliothèque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il serait possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas être le cadre d'une discussion.
«Celui donc qui vous écrit, Monsieur, français à la vérité, sans que ce soit un préjugé contre son état d'homme de lettres, militaire pendant 20 ans, sous-bibliothécaire par hasard et sans vocation, sans prétentions dans une partie pour laquelle il ne s'était pas offert, le chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir pas les qualités nécessaires à un Bibliothécaire, sans être pour cela dans le cas de recevoir avec docilité la qualification d'ignare que vous avez la bonté de lui décerner. Avant sa métamorphose imprévue, il avait produit quelques ouvrages d'imagination en vers et en prose, ses pièces et sa musique avaient avantageusement occupé quelques théâtres. Comme _non omnia possumus omnes_, ce qu'il cite lui suffit pour réclamer contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal. Si vous voulez bien considérer outre cela, Monsieur, qu'un sous-bibliothécaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la discipline d'un Supérieur, se borne à l'exécution servile de ce que ce Supérieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point frapper l'innocent instrument des erreurs émanées de l'autorité; c'est ce dont auraient dû vous prévenir les zélés qui vous ont si minutieusement détaillé les bévues de la Bibliothèque. Cette distinction aurait été d'autant plus juste que, selon les dispositions du nouvel établissement, la gloire et l'utilité du succès devant retourner en entier au Supérieur, sans que le subalterne y eût aucune part, celui-ci peut renoncer au bénéfice des satires et vous prier, Monsieur, de mettre désormais au singulier certaines épithètes, s'il vous plaît d'honorer encore de votre attention les sujets inégaux que Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothèque. J'ai l'honneur d'être avec un très humble respect, Monsieur,
Votre affectionné Serviteur
le chevalier de Nerciat.»
Immédiatement, le professeur Schloezer envoya la lettre[26] suivante au susceptible Sous-Bibliothécaire:
[26] En allemand.
«Très noble Monsieur,
«Monsieur le très honorable conseiller, je n'hésiterais pas un instant à insérer mot à mot dans ma Correspondance, conformément à votre demande, l'écrit dont vous m'avez honoré le 22 courant, si d'une part il n'était pas à craindre que cette lettre imprimée mot pour mot ne causât à Cassel une trop grande sensation, désagréable pour vous-même; d'autre part, il règne dans cet écrit un malentendu au sujet d'un mot allemand qui vous a conduit à d'injustes conséquences.
«_Ungelehrt_ ne signifie pas _ignorant_ ni _ignare_, mais il désigne le manque de _ces_ connaissances _littéraires_ qui sont indispensables aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un _Banquier_ peut ne pas savoir décliner _mensa_, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle pas pour cela un _ignorant_. Seulement, lorsque ces connaissances littéraires manquent dans une charge qui suppose nécessairement un _homme de lettres_, alors ce défaut deviendra blâmable. Un _homme de lettres_ n'a pas besoin de connaître l'équitation et personne ne le blâmera à cause de cela, comme on ferait s'il était écuyer.
«L'affaire ayant été portée par la _Goth. gel. Zeitung_ devant le seul tribunal qui lui convînt, le tribunal du public (car devant quel tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se présentent.
«Ou bien, les dénonciations de la _Gothaer Zeitung_ ne sont pas vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de Messieurs les Bibliothécaires; elle serait aussitôt imprimée et les calomniateurs seraient entièrement confondus.
«Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouvé que l'artisan de cet agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances bibliographiques et que par conséquent il n'aurait pas dû s'occuper d'une bibliothèque publique qui reçoit chaque semaine tant de voyageurs.
«En conséquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication, à moi ou à tout autre rédacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui nous informerait que:
«Sur les cartouches on ne lit point _Europæana_ mais _Europæa_, ni _Exeuropæana_ mais _Asiat. Afric. Americ._ et ainsi de suite;
«Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pères de l'Eglise mais là ou là, etc.
«Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite contrôler lui-même cet avis et l'odieuse enquête pour retrouver le premier auteur cesserait.
«Vous ne m'avez point demandé en quoi cette affaire me regardait, ni pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la _Gothaer Zeitung_, et cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous êtes un Français et l'une des plus nobles et des plus fréquentes vertus nationales de cet aimable peuple, c'est le patriotisme.
«Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires l'érection, en public, d'une statue qui contre toutes les règles de l'Art--à Paris où l'on connaît cet Art--due au ciseau d'un Allemand, avait été ornée d'inscriptions françaises telles que le grand Duguesclin ne les aurait certes pas écrites, votre patriotisme n'en fut-il pas excité et réchauffé?
«Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris pour les Français. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants de Goettingue, avons un intérêt tout spécial à cela. Cassel et Goettingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne viendrait pas dans notre région, si les deux villes n'étaient d'aussi proches voisines.
«Pour les deux ouvrages imprimés que vous avez bien voulu m'envoyer comme cadeau, je vous présente mes remerciements les plus obligés. L'examen de ces deux ouvrages m'a confirmé dans la haute idée que j'ai de vos talents dans ce beau compartiment de l'érudition et desquels la renommée avait déjà fait impression sur moi.
«Pardonnez-moi si j'écris en allemand. A la vérité, j'entends le français, mais je ne m'aventure pas à l'écrire parce que je cours le danger de faire à chaque ligne une _Exeuropæana_.
«Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner des preuves effectives de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très obéissant serviteur.
SCHLOEZER.
«Goettingue, le 26 février 1781.»
La politesse et l'ironie de cette réponse ne découragèrent point Nerciat et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il écrivit ensuite au rédacteur de la _Goth. gel. Zeitung_.
Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il écarta tout doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misérables fonctions d'employé à la Bibliothèque, mais le chevalier se garda bien depuis lors de collaborer en quoi que ce fût au fameux catalogue.
Nerciat resta un an encore à Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782 dans le _Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender_ et il s'y trouve indiqué comme il suit: «Rath und _Sous_-Bibliothecar, Herr chevalier de Nerciat.»
Cependant, Nerciat cherchait à se procurer une autre position. Il quitta son poste de sous-bibliothécaire à Cassel en juin 1782 et entra au service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son _Baudirector_, c'est-à-dire son directeur ou intendant des bâtiments. Nerciat avait laissé à Cassel sa femme qui était enceinte.
Parmi les manuscrits conservés à la _Landesbibliotek_ de Cassel on en trouve un sous la cote: _Mscr. Hass. fol. 450_ qui contient un grand nombre de renseignements de toutes sortes, rassemblés par Rudolf de Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant séjourné dans ce pays. Une page contient l'indication suivante:
Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor
Georg Philipp August Get. Oberneust. fr. Gem. 9--15 10 1782
Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant des bâtiments de la Hesse-Rotenburg, naquit à Cassel, le 9 octobre 1782, et qu'il fut baptisé le 15 octobre, à la paroisse française de la haute ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.
Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de l'Egalité. Dans les palmarès on trouve, l'An VI: «Louis-Philippe Nerciat, né à Paris, accessit de version latine». Et l'An VII: «Auguste-Georges-Philippe Andrea, né à Hesse-Cassel, accessit de langues anciennes et d'histoire naturelle». Auguste de Nerciat entra dans la carrière diplomatique. J'ai trouvé dans le tome 2e du _Recueil de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie_ (Paris, 1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un mémoire de M. de Hammer, sur la Perse..._
Plusieurs des notes ajoutées à ce travail par le traducteur sont signées: A. de N.
Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir en couches à Cassel. Le chevalier revint à Paris en 1783 et se remaria la même année en l'église Saint-Eustache comme cela a été noté par Ravenel[27]: «Nerciat (André-Robert Andrea de) épouse Marie-Anne-Angélique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783». Il conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes où il avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une _Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique dédié à S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_:
[27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.
Tircis dont l'âme délicate Fut tendre au comble du malheur Près de mourir pour une ingrate Nous peignait ainsi sa douleur.
De deux beaux yeux connaissez-vous le prix? Venez admirer ceux d'Ismène, Mais craignez-vous les maux d'un coeur épris? Fuyez, fuyez mon inhumaine. Vous brûleriez de mille feux Si par malheur, cette beauté cruelle Dardait sur vous une étincelle De ses beaux yeux.
Tremblez pour vous! Je défiais l'amour De ranimer un coeur de glace Je vis Ismène, hélas! depuis ce jour Je suis puni de mon audace. Il me sembla d'abord si doux Ce sentiment que soudain elle inspire; Bientôt, il devint un martyre. Tremblez pour vous!
Plaignez mon sort, je me consume en vain Le roc est plus tendre qu'Ismène, Aucun espoir, je sens que le chagrin Lentement au tombeau me traîne. Viens me guérir, affreuse mort Et vous, amis qui savez ce qu'endure L'amant qui meurt de sa blessure, Plaignez mon sort.
Le chevalier de Nerciat avait quitté l'Allemagne sans regret, mais non sans émotion. «Les Allemands, a-t-il écrit dans _Monrose_, m'ont passablement ennuyé, tout en me forçant à les beaucoup estimer.»
Il ne songea pas avant son départ à revoir le marquis de Luchet dont les projets étaient devenus grandioses.
Il s'était fait imprimeur et libraire, rêvant de faire de Cassel un centre où la littérature française et l'allemande se rencontreraient pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en français des livres allemands et en allemand les succès de la librairie française. Ces idées commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin attaché à une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle on avait écrit en français: «Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur, Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes sortes de livres».
La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11 novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_ demanda au Landgrave la suppression des comédiens français qui coûtaient cher à la couronne.
Frédéric II allait se séparer à regret de sa chère troupe française, lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit à son compte, jusqu'en 1788, l'entreprise du Théâtre-Français, moyennant une subvention de 3.000 écus la première année et 4.000 les suivantes, plus les dédits à payer aux artistes renvoyés ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le Landgrave devait avoir une loge à sa disposition et dans les Résidences, la troupe devait jouer devant la cour seule.
Frédéric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitôt après l'avènement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.
Il se démit de ses fonctions le 10 février 1786 et quitta Cassel le 3 avril à 5 heures du matin.
La troupe française fut congédiée et la population de Cassel approuva par des manifestations le départ des _sauteurs_ français, c'est ainsi que le peuple hessois appelait ces comédiens. Ceux dont l'engagement n'était pas terminé reçurent six mois de gages.
M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du marquis avait à ce moment un véritable succès. Il s'agit du _Vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle_, que l'on a quelquefois attribué à Choderlos de Laclos.
Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrière du Marquis de Luchet, qui est connue.
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A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le métier des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes hollandais, insurgés contre le Stadhouder. Déguisé en bourgeois, Nerciat arriva secrètement par Gorcum à Utrecht.
Il revint bientôt et il semble qu'il fut chargé la même année d'une mystérieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohême, et fit imprimer à Prague deux comédies-proverbes: _Les rendez-vous nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage par stratagème_. Il reçut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit paraître la même année les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_.
Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut profiter de la vogue d'un ouvrage où il reconnaissait l'influence de _Félicia_. En 1788, il fit encore paraître _Le Doctorat impromptu_ dont Monselet dit qu'il est «écrit avec légèreté».
En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et _Monrose_ dont il ne faut pas douter malgré Wolff[28] que ce soit un ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Révolution, Nerciat joua un rôle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la République qu'il détestait et trahissait peut-être.
[28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Iéna, 1850).
Quoi qu'il en soit, il se préoccupait toujours de ses livres. Il laissa paraître en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au corps_ qui ne devait paraître qu'en 1803, à Mézières, après la mort de l'auteur.
Cependant, le métier d'écrivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et tandis que ses fils étaient boursiers de l'Egalité, le citoyen Nerciat exerçait la profession équivoque de policier.
Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au général Bonaparte[29] datée de Leipzig, 19 mai 1797:
[29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 décembre 1871, nº 95 (vendu 44 fr.).
Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a été imprimée dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28 p.
«L'agent chargé de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat (Nercia) qui se donne tantôt pour italien et tantôt pour français et qui est auteur de quelques romans orduriers très mal écrits».
On retrouve ensuite Nerciat à Naples où il fut envoyé, sans doute sur sa demande et la même année, à cause de sa connaissance de l'allemand et de l'italien, pour surveiller la cour. Il se présenta comme un émigré qui n'avait quitté son pays que pour venir dans celui d'où sa famille était originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension. Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses préférences qu'il ne parvient pas à dissimuler le portent à passer au service de Naples[30]. Paris est bientôt informé de cette trahison et le 13 nivôse, an VI, Trouvé, chargé d'affaires à Naples, écrit à Talleyrand: «Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoyé celle par laquelle vous lui annoncez qu'il n'est plus porté sur vos états comme agent secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres nºs 5 et 6 (Italie germinal, an V) et m'a aussi apporté la lettre que vous trouverez ci-jointe». On peut supposer qu'à partir de ce moment Nerciat rompit définitivement avec la République. Il avait gagné la confiance royale et en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrète, auprès du Pape. Le chevalier de Nerciat arriva à Rome en février, au moment où les troupes françaises commandées par le général Berthier s'emparaient de la ville.
[30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rôle important comme agent au service de Naples, sous le nom supposé de M. de Bressac. Ce Bressac a été mentionné par quelques historiens. Il se trouvait à Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs rapports conservés aux Archives des Affaires étrangères. Gaillard écrit de Berlin le 2 ventôse, an VI: «J'ai remis, il y a quelques jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les décorations de l'ancien régime. Leur suppression totale ne souffrira aucune difficulté, mais le ministère tient à ce que l'ordre qui émane du roi à ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les étrangers qui sont à son service ou qui jouissent dans ses Etats du droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manière les étrangers... Je vous prie de faire décider la cour de Naples le plus promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne immédiatement l'ordre de se conformer à cette mesure, à un certain M. de Bressac ou Pressac qui se trouve à Berlin depuis quelque temps. C'est un Français qui dit qu'il est depuis très longtemps au service de Naples où il est chambellan du Roi. Il porte la croix de Saint Louis. On se rappelle de l'avoir déjà vu ici autrefois, et on lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre liaison qu'avec les émigrés, ce qui est assurément sans conséquence. Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigué à Naples pour se faire donner une mission quelconque à l'étranger et surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il reçût de Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimulât. C'est un cas à prévoir et à prévenir et il faudrait pour cela que le ministre de Berlin pût avoir une connaissance officielle de l'ordre général que S. M. Sicilienne donnera à ce sujet.»
Une lettre de Parandier portant la même date confirme le rapport de Caillard en exagérant l'importance de Bressac.
«Il est arrivé ici depuis quelque temps un fameux aventurier nommé Bressac. Cet homme si connu à Naples par son immoralité, par ses basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par son intimité avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit actuellement brouillé avec Acton, et obligé de voyager tant que son ennemi sera en faveur. Il est reçu à la cour et dans les principales maisons avec une distinction particulière et affecte un luxe ridicule dans un pays où les fortunes bornées ne permettent pas de s'y livrer. Faufilé partout, d'une activité inconcevable, ses jactances, ses manières intrigantes, décèlent le but de son séjour ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur débouté de la coalition, cependant son séjour ici ne laisse pas que de faire beaucoup de mal. Dans un pays où nous ne sommes pas aimés, où toute espèce de rapprochement n'est amené que par la peur de la puissance républicaine... tout ce qui tend à réveiller les passions, les haines, à entretenir les soupçons et les défiances ne saurait trop être écarté.»
Le 19 ventôse an VI, Talleyrand répond à Gaillard: