L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
Part 18
Sans doute le lecteur ne s'attendait pas à ce dénouement, qui n'est pas du tout analogue à l'imbroglio de la scène! Il faut le mettre au fait. La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a conservé de son origine allemande et de l'éducation qu'elle a reçue, le préjugé de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au monde que de vrais gentilshommes. En conséquence, mariée depuis trois ans, il lui est assez égal que les enfants qu'elle pourra donner à son époux soient de lui ou du plus fécond des aide-maris qu'elle favorise: le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment de ne se livrer selon la nature qu'à des nobles. Or, elle est persuadée, dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du caractère, nous l'avons dit en traçant son portrait, aussi, quelque charmante qu'ait été pour elle la naissance de sa tentation, elle est au désespoir d'avoir été entraînée. Elle avait tout autre projet: d'abord celui de satisfaire un désir curieux, la vue d'un corps qu'elle soupçonnait être admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne pas le goûter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte, de savoir si ce qui fait l'homme répondait chez Alfonse au reste de ses perfections? De là le caprice de proposer le bain, d'aider à déshabiller, d'exiger la chute du caleçon, etc... D'ailleurs, elle supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrêter où elle le lui prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime à la fureur, qu'une langue complaisante et vive l'électrise et lui fasse oublier son être. C'était à ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau protégé. Mais point du tout! Le voilà qui a pris le mors aux dents et le reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera détrompée. Quelle bonne scène ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rôle de femme de théâtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!
Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe ailleurs.
A BON CHAT BON RAT
A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontré tout près de l'hospice par l'émissaire) est arrivé. C'est à cette occasion qu'on avait sifflé pour Mme Durut quand elle a si brusquement laissé seule la Duchesse et le neveu supposé.
Mme Durut introduit le comte dans le même pavillon où elle avait d'abord conduit le chevalier.
LE COMTE[87]. C'est qu'aussi la chère duchesse extravague; exiger de moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement de bon sens.
[87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrême suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il était ci-devant à la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)
MADAME DURUT.--Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous recevoir chez elle.
LE COMTE.--Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas à la minute au rendez-vous où elle n'a rien de mieux à faire que de se trouver même avant l'heure, c'est me tyranniser!
MADAME DURUT, _ironiquement_.--Je vous conseille de vous plaindre.
LE COMTE.--Où est-elle enfin?
MADAME DURUT.--Au bain.
LE COMTE.--Je vole auprès d'elle...
MADAME DURUT.--Non pas, s'il vous plaît (_On devine la véritable raison de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:_) L'objet du bain est de calmer le sang: or, nécessairement, l'explication que vous auriez ensemble agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre que j'aie pris ses ordres à votre sujet et rapporté sa réponse.
LE COMTE.--Vous avez raison, ma chère Durut; du caractère que nous lui connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scène: il faut l'éviter. Mais je meurs de besoin! cloué, dès dix heures du matin, sur les bancs de ce maudit Manège, d'où je me suis échappé comme un voleur, sans attendre la fin de cette intéressante discussion... (_Quoique le comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut, sachant absolument très bien qu'il est absolument nul à l'Assemblée, et se plaisant à faire des épigrammes à sa manière, coupe cette tirade:_)
MADAME DURUT.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?
LE COMTE.--Une croûte grillée, avec un peu de vin d'Espagne.
MADAME DURUT.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît. Un moment après le déjeuner du comte est apporté par Célestine[88], une charmante fille qui passe pour être soeur de mère de Mme Durut._)
[88] Célestine: à peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures que peuvent désirer tous les genres d'amateurs. Célestine a de grands yeux bleus plus animés que ne le sont habituellement ceux de cette couleur, et qui semblent demander à tout le monde l'amoureux merci. Sa bouche riante, ses lèvres légèrement humides ont le mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenné, tendre et fondante. Célestine, désirée de tout le monde, aime tout le monde; aussi jamais cette bienfaisante créature ne put répondre non à quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de plus la gloire d'avoir remporté au concours la place de première essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et prérogatives de cet important emploi. (N.)
LE COMTE, CÉLESTINE
LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la peine...
CÉLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir à servir quelqu'un d'aimable.
LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (_Il la débarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Célestine, que ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un baiser.
CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée! Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner plutôt deux qu'un directement?...
LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vérité, Célestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...
CÉLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine duchesse, et...
LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!...
CÉLESTINE, _avec finesse_.--Mais si près, si près de votre coeur! (_Il ne laisse pas d'entraîner Célestine jusque vers un fauteuil où il se jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la bonne foi dans les traités; vous n'êtes point ici pour moi.
LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Il y aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le fichu._) Si vous m'aimiez un peu...
CÉLESTINE, _défendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je pas?
LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne veut pas s'enfiévrer.
CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort! Sachez que j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite... Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les tétons sont au pillage._)
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(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._)
CÉLESTINE[89] _acceptant l'assignat après quelques façons_.--Ne croyez pas cependant que je veuille employer ce chiffon à réparer une sottise. On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon qu'à cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en écus.
[89] Le Comte donne à Célestine un assignat de 300 livres.
LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas généreux...
Pour l'apaiser Célestine, se jetant à son cou, lui donne un de ces baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et échappe à l'instant. Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Célestine avait été députée au comte par Mme Durut, afin qu'il fût occupé tout le temps qu'il faudrait à la duchesse pour s'arranger avec le charmant Alfonse. On voit que Célestine ne pouvait s'acquitter mieux de son agréable commission. Le Comte se purifie, aidé, comme l'a été le Chevalier, par la jolie négrillonne. Ensuite, il déjeune, et attend, en lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des nouvelles de la Duchesse.
VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!
LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la façon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement ensemble qu'une explication très décente sur le hasard qui vous fait recueillir le fruit d'un rendez-vous donné pour moi. Cependant, si par malheur je me trouvais encore plus lésé que je ne suppose l'être...
LE CHEVALIER, _avec fierté_.--Qu'en serait-il, monsieur?
LE COMTE, _fièrement à son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir, monsieur.
LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas à différer ces sortes d'éclaircissements... (_Il s'échappe du lit et suit nu le comte, qui vient de passer dans la salle de bain, où sont aussi les habits du Chevalier._)
MADAME DURUT, _leur courant après_.--Holà! mes beaux champions! ce lieu n'est pas du tout celui des scènes tragiques.
LA DUCHESSE, _accourant aussi, à Mme Durut_.--Arrêtez-les! ma bonne. Si j'ai quelque empire sur vous, messieurs...
En même temps, Mme Durut a fermé la pièce à clef. Le Chevalier s'habille en grande hâte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant par des mouvements presque convulsifs qu'elle éprouve quelque chose de bien pénible...
LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut?
LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90].
[90] Ce mensonge a pour but à la fois et de vexer le Comte et de prévenir une affaire d'honneur. (N.)
LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix, en vérité! Je n'ai plus rien à dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi.
LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne à Paris; si vous n'avez rien de mieux à faire que de m'y suivre, nous pourrons causer en chemin et déterminer à quel point chacun de nous offense son rival.
LE COMTE.--Je suis à vos ordres.
MADAME DURUT.--Cela vous plaît à dire: vous êtes tous deux aux miens. Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que, toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille bien. Oh! vous êtes, en dépit de vos bouillants courages, tout à fait en mon pouvoir.
La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber pesamment dans une bergère, où elle joue assez bien la défaillante.
LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de l'eau de Cologne... des sels... de l'éther... Je n'en puis plus... J'étouffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans l'attitude la plus théâtrale, l'oeil fermé, mais sans que les roses des joues et des lèvres aient pâli de la moindre nuance._)
LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur!
MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--Là! là! ne vous désespérez pas, cela n'aura pas de suites...
En effet, à peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la Duchesse, qu'un long soupir annonce la clôture de son évanouissement.
MADAME DURUT, _au Comte_.--Voilà pourtant, vilain homme, la belle besogne que vous êtes venu faire ici! Que je déteste ces vaniteux! Tout irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie à ce qui est uniquement affaire de plaisir.
LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort!
MADAME DURUT.--Assurément, et en tout point. Vous vous êtes conduit en homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort, d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blâmerait même un mari: second tort; vous nous rompez tous en visière; plus grand tort qui vous donne en même temps beaucoup de ridicule; la preuve en est à ce qu'il vous a été forcé de voir et d'endurer. Répondez à tout cela. Eh! morbleu! puisque, vous aviez assez joliment passé votre temps là-bas, que n'y restiez-vous? Célestine aurait bien eu la complaisance de vous y tenir plus longtemps compagnie.
LA DUCHESSE, _avec intérêt_.--Célestine!... Ils ont été ensemble?
MADAME DURUT.--Assurément et de la meilleure intelligence encore.
LES MÊMES, CÉLESTINE.
CÉLESTINE, _en dehors et frappant_.--J'entends qu'on parle de moi, veut-on bien m'ouvrir?
Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.
CÉLESTINE, _gaîment_.--Fort bien! (_Au Comte._) Voilà donc, petit perfide, comme je puis me fier à vos belles protestations! (_Avec une menace badine._) Si j'étais babillarde, comme vous seriez grondé! Allons, la paix, mes bons amis. (_Au Comte en lui montrant le chevalier._) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de l'embrocher en face?
Les esprits sont déjà considérablement apaisés, la Duchesse et Mme Durut souriant à l'épigrammatique plaisanterie de Célestine.
LA DUCHESSE, _au Comte d'un ton piqué_.--Il paraît, monsieur, que nous ne sommes pas en reste l'un avec l'autre... (_D'un ton moins sec._) Que tout ceci finisse donc convenablement. (_Elle lui tend la main._) Je vous pardonne l'aimable Célestine; faites-vous de même une bonne raison au sujet du charmant Chevalier... Touchez là.
LE COMTE, _obéissant_.--Vous avez tant d'ascendant sur moi... qu'il faut bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit plus parlé.
CÉLESTINE, _avec espièglerie_.--Oui dà! Cela est fort aisé à dire. Je ne prends pas, moi, la chose aussi indifféremment. J'avais fait une conquête; on m'avait juré les plus belles choses du monde; il faut que mon compte se trouve à tout ceci. Je déclare donc que je m'empare de monsieur (_du Chevalier_)... sauf à le restituer à qui il appartiendra lorsque je croirai m'être suffisamment vengée.
MADAME DURUT.--La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au solide; il faut dîner; qu'en pensez-vous, mes enfants?
LA DUCHESSE.--Je meurs d'appétit.
MADAME DURUT.--Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle à table, et se battront à l'aise le verre à la main. (_Elle prend au Comte une main; à Alphonse:_) La vôtre? approchez. (_Le Chevalier approche. Elle réunit leurs mains._) La paix, au nom du plaisir!
LE COMTE.--De tout mon coeur. (_Ils s'embrassent._)
MADAME DURUT.--Je ne demande pas à madame la Duchesse si elle trouve bon que nous ne nous séparions pas. Si sa conversion est sincère...
LA DUCHESSE, _interrompant_.--Très sincère, je te jure, ma chère Durut. Il faut que Célestine et toi soyez des nôtres; je l'aurais exigé si tu ne m'avais pas prévenue...
MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence à espérer qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._)
Peu d'instant après, un des jockeys, qu'on connaît déjà, vient annoncer qu'on a servi et conduit les convives à une pièce délicieuse. Elle représente un bosquet dont le feuillage, peint de main de maître, se recourbe en coupole jusque vers une ouverture ménagée en haut et d'où vient le jour, à travers une toile légèrement azurée qui complète l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrémités des feuilles et quelques jets élancés se découper avec une vérité frappante. Tout autour de la pièce, aux troncs des arbres régulièrement espacés, on voit attachée une draperie blanche bordée de crépines d'or, qui est censée cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui paraît se détacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imité. A peine s'est-on réuni dans cet agréable lieu qu'il y survient le dîner le plus sensuel.
Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Célestine et Mme Durut sont à table et mangent.
MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser à me remercier, cependant vous avez l'étrenne de cette jolie salle, qui n'est achevée que depuis quelques jours, et où je n'ai permis à qui ce soit d'entrer tandis qu'on y travaillait.
LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agréable, et l'exécution en est parfaite.
LE COMTE.--L'architecte a un peu écouté aux portes. Je connais la pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]...
[91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame fort célèbre, que les deux sexes déchirent également, les femmes, par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur, les hommes par un sot amour-propre, car près d'elle ils sont rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho moderne ne peut s'empêcher de l'admirer et de l'aimer, et s'étonne de lui voir concilier de la manière la plus naturelle les goûts et les habitudes de la femme à la fois la plus légère et la plus frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)
MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurément vous pouvez connaître. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle soit unique? A boire! je passe ma vie à entendre d'insoutenables gens comparer, épiloguer, au lieu de jouir...
CÉLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fâcher au lieu de manger! cela ne revient-il pas au même?
LA DUCHESSE.--Célestine a raison, et je suis enchantée, Durut, qu'elle vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur...
MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs, grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une rasade._) A vos santés...
LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale.
On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (_qu'elle découvre sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achève de mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le guette du coin de l'oeil. De son côté le Comte croit de son honneur qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En voici un léger échantillon:
MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier... cet étranger si blond, si pomponné!...
LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un Danois... l'Opéra me l'a enlevé...
CÉLESTINE.--L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l'aise! (_Gaîment._) Nous sommes tous garçons ici?
LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connaître?
CÉLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens qui savent les faire gagner!
LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en avertis. (_Elle sourit._)
MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi, certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!... Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous pouvez certifier ce que je dis.
LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous?
MADAME DURUT.--C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les moines.
LA DUCHESSE.--Fi!
LE COMTE,--Quant à moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien six mois, depuis qu'elle m'a débauché mon valet de chambre.
CÉLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crèvecoeur que de perdre ainsi deux maîtresses à la fois?
MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas beaucoup prier pour faire le thème en deux façons.
LE COMTE.--De la méchanceté! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la société. Vous voilà trois femmes: laquelle de vous osera jurer de n'avoir jamais varié la manière de faire des heureux?
CÉLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant à moi, je ne suis pas pressée de m'accuser de péchés dont il est très possible que je n'aie aucun repentir.
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Un excellent café, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce voluptueux dîner.
Le Comte très pressé (_ou qui feint de l'être_) d'assister à l'auguste pétaudière, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse reste. L'adroite et complaisante Célestine prête son ministère pour la mettre en état de paraître au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoyé les chevaux, et qui n'a rien de mieux à faire que de se reposer, suit aux Italiens son équivoque conquête, qui l'enlève dans un vis-à-vis d'une élégance achevée, attelé de deux anglais sans prix pour la vitesse et la beauté.
L'OEIL DU MAITRE
MADAME DURUT, CÉLESTINE
Elles sont dans le logement de la première et sont occupées de compter. Chacune a sous les yeux un livre de dépense, dont elle vérifie les articles.
MADAME DURUT.--J'ai fait.
CÉLESTINE.--Et moi aussi, bien juste en même temps que toi.
MADAME DURUT.--A combien, d'après ton addition, se monte la dépense du mois?
CÉLESTINE.--A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.
MADAME DURUT.--Barême ne serait pas plus correct que nous; j'ai le même total à six deniers près.
CÉLESTINE.--Tu as raison; six deniers: je les oubliais à cette colonne.
MADAME DURUT.--La recette?
CÉLESTINE.--Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols... sans deniers pour le coup.
MADAME DURUT.--On ne peut mieux. Eh bien! Célestine, quel est le métier, le commerce soi-disant honnête qui produirait par mois, à raison de nos fonds, un bénéfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers, tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se trouve englobé dans la masse des dépenses?