L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Part 16

Chapter 163,685 wordsPublic domain

LE COMTE, _interrompant_.--Voilà qui est fort bien, mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.

LA MARQUISE.--Nous écoutons.

LE COMTE, _lit_.--«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames _a posteriori_, sans cependant les négliger sur le pied courant. Mlle de Nimmernein...» (_Parlé._) Celle-ci je la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (_Parlé._) Le fait est véritable (_Il lit._) «Elle est douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite, ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (_Parlé_). Ce portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh! sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je venais d'être noyé...

Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins... miraculeuse...

«_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un flageolet, «_mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_»

LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?

LE COMTE.--Oui-dà! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.

LA MARQUISE, _souriant_.--Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.

LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) «Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.

»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, quatre ou cinq gardes du corps[73].

[73] Mme Durut devait plus tard jouer un rôle important dans l'Ordre des _Aphrodites_.

LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.

LE COMTE, _lit_.--«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants. Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour l'assouplir.»

LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leçon.

LE COMTE, _lit_.--«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits besoins, petits plaisirs, filés et rares...»

LA MARQUISE.--Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils m'affadissent! Passez.

LE COMTE, _lit_.--«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.» (_Parlé_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur, l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants...»

LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu les bornes de la simple instruction.

LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament. Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence, qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les soins pourraient manquer de suite.»

LA COMTESSE.--Peste! Quelle prévoyance!

LE COMTE, _lit_.--«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne Matevits.» (_Parlé._) Encore une des miennes! (_Lu._) «Note. Le vicomte, j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal vénérien...»

LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont des exemples.

LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais... loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._) «Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur, s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à _momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi les femmes.

[74] L'eau de Préval.

[75] Dessécher, réduire à l'état de momie, c'est apparemment ce qu'a voulu dire la Couplet. (N.)

LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.

LE COMTE, _lit_.--«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand genre_ susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte, dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense plus à ses folies.»

LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie. Quel choix de gens.

LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.

LE COMTE, _lit_.--«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient...» (_Parlé_). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son équipage était, à dessein, je crois, une _désobligeante_[76] dans le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là, nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi juré de cette saloperie et qui suis bien _dans mon état_ quant à l'horreur que me cause du sang ainsi versé.

[76] Voiture à une seule place. Il y en a peu. (N.)

LA MARQUISE.--Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.

LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y pensons plus... (_Il lit._) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»

LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!

LE COMTE, _lit_.--«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de Caverny».

[77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'âme.

LA COMTESSE.--Quels diables de noms!

LE COMTE.--«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.» (_Parlé_). C'est le chargé d'affaires de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). «Mme de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui, malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable; c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver là ce soir. Mais à l'argument sans réplique _que son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»

LA MARQUISE.--Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?

LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) «Vingtième couple: le chevalier de Pasimou; Mme des Clapiers.» (_Parlé._) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.

LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.

LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) «Le plus beau jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant abbé.» (_Parlé._) Tout juste, c'est le même. (_Il lit._) «C'est maintenant un excellent officier.» (_Parlé._) J'en suis fort aise (_Il lit._) «Il a quelques défauts.» (_Parlé._) Je lui ai connu celui d'être bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (_Il lit._) «Les femmes ont soin de lui.» (_Parlé._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.

LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!

LE COMTE.--Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il lit._) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.» (_Parlé._) C'est tout.

LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce soir.

MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en même temps et baise amoureusement la main de la marquise._)

LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.

LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais en léthargie.

MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne matérielle demeure où l'on me voit.

LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie, et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous plaît.

LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se passe. (_Elle regarde à sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne sais combien de petites choses à faire avant de partir! (_Au comte._) Y pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard avec votre scandaleuse gazette!

Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et l'on vole au rendez-vous du pique-nique.

LES APHRODITES

OU

FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR

Cet ouvrage est brodé par Nerciat sur les aventures probables des membres d'une société secrète d'Amour qui exista réellement.

La lettre connue adressée à M. de Schonen par le marquis de Château-Giron donne un détail précis sur cette compagnie. Cette lettre accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de Ferrante Pallavicini: «J'y joins, disait le marquis de Château-Giron, les _Aphrodites_ dont je vous ai parlé; cet ouvrage du chevalier de Nerciat est presqu'inconnu à Paris, ayant été supprimé à l'étranger pendant la Révolution. Il est assez remarquable, comme historique, car il peint, dit-on, au naturel une société qui s'est formée aux environs de Paris, du côté de la vallée de Montmorency, et dont un certain marquis de Persan était président. Cette association, à laquelle chacun des initiés concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but que le libertinage.»

Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la société dans un préambule nécessaire qu'on lira plus loin.

«Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes, paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nerciat possède à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables! Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus remarquables, et qui ne se sont jamais manifestés plus abondamment que dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits maîtres de Marivaux.»

Au début, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte religieux, mais telle que la décrit Nerciat l'institution s'est débarrassée de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les Aphrodites ou Morosophes est difficile et très coûteuse, mais pour les hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se réunissait aux environs de Paris, du côté de Montmorency dans une propriété merveilleusement agencée, comprenant de beaux jardins, des bâtiments magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposées pour les grandes fêtes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette propriété appelée l'Hospice, est administrée par Mme Durut, surintendante des menus. Elle est aidée par une belle blonde nommée Célestine, par une jolie brune appelée Fringante et au-dessous d'elles, on trouve encore Zoé, une négrillonne de 14 ans, enlevée à l'Afrique. On y trouve encore, selon la mode du temps où le livre a été écrit, des jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on désigne sous les dénominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.

«_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et ministrae impuberes in sacris._»

L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux sexes et recrutés parmi les gens de qualité, l'armée, le haut et le petit clergé, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus agréables et les moins avouables. Outre les adeptes appelés _intimes_, on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favorisés par les règlements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu à de somptueuses orgies, à de voluptueux banquets. L'association fut dissoute aux premiers troubles de la Révolution et reconstituée hors de France.

Nerciat est très explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage que l'on trouvera à la fin des extraits.

«Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties dramatiques et même fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.»

Nerciat a fait de _Félicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des _Aphrodites_. Plusieurs sociétés de ce genre ont existé au XVIIIe siècle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre de la _Félicité_ était emprunté à la marine, tandis que les _Aphrodites_ choisissaient des noms dans le règne minéral, pour les hommes et dans le règne végétal, pour les femmes.

PRÉAMBULE NÉCESSAIRE

L'ordre, ou la fraternité des _Aphrodites_, aussi nommés _Morosophes_[78], se forma dès la régence du fameux duc d'Orléans, tout ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien différent de son arrière-petit-fils, qui s'est aussi fait une réputation dans l'une et l'autre carrière.

[78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est d'être fous à leur manière: _Insanire juvat_. (N.)

Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens Aphrodites de l'animadversion de l'autorité publique (si sévère, comme on sait, contre le libertinage porté à certains excès), soit que dans le nombre de ses fidèles associés il y en eût plusieurs d'assez puissants pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et les punir, jamais avant la Révolution leur société n'avait souffert d'échec de quelque conséquence; mais ce récent événement a frappé plus des trois quarts des frères et soeurs; les plus solides colonnes de l'ordre ont été brisées; le local même, qui était dans Paris, a été abandonné.

Des débris de l'ancienne institution s'est formée celle dont ces feuilles donneront une idée, on y verra se développer progressivement le lubrique système et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort répréhensibles peut-être, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement à constituer l'univers.

Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage des Aphrodites eût été divulgué; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre de choses existe, quand mille petites récréations (criminelles du temps de l'ancien régime), comme la calomnie, les délations, les exécutions impromptues, sont, sinon encouragées, du moins tolérées, qu'ont à craindre de se livrer sans beaucoup de mystère aux leurs, des citoyens infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la liberté, l'égalité, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle, méprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si heureusement dévoilés de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du calme et de la tranquillité.

C'est au peu d'intérêt qu'ont les Aphrodites modernes à cacher ce qui se passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scènes fidèles dont sera composé ce joyeux recueil.

C'EST TOI! C'EST MOI!