L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Part 15

Chapter 153,757 wordsPublic domain

LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte (_A Hector_). Qu'êtes-vous, mon ami?

HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.

LE TRÉFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voilà le mot, c'est pour cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous servir._

LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous fou?

LE TRÉFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service, comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les moeurs et la réputation._)

LA MARQUISE, _en colère_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant...

LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De la colère! Des grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une _horreur_ (_Il a chargé ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables! J'en fais juge Hector?

HECTOR.--Assurément, madame... ces dames sont bien respectables, en vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à madame...

LE TRÉFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez? C'est pour _servir_ que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier, lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._)

LA MARQUISE, _souriant à Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.

LE TRÉFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur aussi!

LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui, monstre!

LE TRÉFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu, rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de la marquise._)

LA MARQUISE.--Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!

LE TRÉFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez l'illustre baronne... là-bas, tu m'entends? de battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée... Un regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il s'agira d'en découdre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme tu pourras...

Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.

LA MARQUISE, _au Tréfoncier_.--J'ai montré, je crois, assez de patience. Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.

LE TRÉFONCIER.--Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien infini que j'ai dit de vous?

LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?

HECTOR.--Madame?

LA MARQUISE.--Quelle était votre dernière condition?

HECTOR.--Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]...

[68] Chenu avait quitté à la mort du marquis. (N.)

LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?

HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].

[69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont l'action est cependant postérieure à celle du _Diable au corps_. Peut-être s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des _Aphrodites_!

LE TRÉFONCIER.--Ils vous l'ont tuée; c'est un fait.

LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.

LE TRÉFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_? Mais que je n'interrompe point...

LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez...

HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'après ce que je vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire, j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.

LE TRÉFONCIER, _à la marquise_.--Est-ce être honnête, cela?

LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intéresse.

LE TRÉFONCIER.--J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.

LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme...

LE TRÉFONCIER.--Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits apprentis seigneurs.

LA MARQUISE.--Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.

LE TRÉFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) était de faire parfois... là... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_?

LA MARQUISE, _avec dignité_.--En vérité, monsieur le Comte, vos idées sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_).

HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son chapeau_.--Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour...

UNE FÊTE PROJETÉE

Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la lire.--«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui m'écrit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la petite Comtesse».

LE COMTE, _lit ce qui suit_:--«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être aussi d'une fête d'un genre... peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: «Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur, votre... etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?

LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire rencontrer.

LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de _prospectus_. Pour ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais à Paris (_Un domestique paraît_). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont on me fait ici l'ouverture.

LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.

LA COMTESSE.--Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (_Elle sourit_).

LA MARQUISE.--Madame persifle...

La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux heures. En abordant ces dames:

LE COMTE, _avec vivacité_.--Vive l'admirable, la sublime, l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui aurais volontiers donné dix louis de plus!

LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, délicieux ami!

LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la surprise.

LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?

LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!

LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient encore au plaisir.

LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...

LA MARQUISE.--La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera...

LA MARQUISE.--Voilà qui est à merveille, mais la société?

LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra bien se laisser mener par votre très humble serviteur.

LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le mien.

LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son gré, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était recommandée, mais vous ne jaserez point?

LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.

LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera _toute à tous_; chaque homme, _tout à toutes_.

LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute à tous!_ J'aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins un coup de lance avec moi!

LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc? (_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que pour elle!

LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence sera nécessaire pour différents préparatifs: (_La marquise sonne et ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois être ou du moins avoir été de notre connaissance.

LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...

LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.

LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.

LE COMTE.--Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du royaume...

LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les épaules_). Et vous qualifiez cela d'homme aimable?

LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?

LE COMTE.--Il est mort.

LA MARQUISE.--Mort?

LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?

LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet équivoque personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état heureux. Malgré les _piano_ perpétuels de l'esculape ultra-mondain, c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement vivement à fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans cette galère!_ il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des coulisses italiennes... il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son fluide génital.

LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle hausse les épaules._)

LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE

Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise. A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet, n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se mit donc à lire ce qui suit:

«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à... les personnes ci-après désignées.

»Premier couple. Monsieur le comte...»

(_Parlé._) C'est moi (_Lu._) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.». (_Parlé._) On nous a dispensés de notes. (_Lu._) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...

LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!

LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). «Troisième couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (_Parlé_). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit autrement. Voyez.

Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment il s'écrivait en anglais.

LA COMTESSE.--les notes?

LE COMTE, _lit_.--«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont, en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie, la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques...»

[70] Comme ce détail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du docteur, on s'est informé de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on a recueilli concernant cet infortuné personnage. Beau comme un ange à l'âge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une bégueule. N'ayant pu séduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune homme imagina la réussite du viol, et pour cela, certaine soubrette achetée avait laissé complaisamment entr'ouverte une fenêtre de la chambre à coucher. A l'heure où le Tarquin présomptif suppose sa cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'éveille au léger bruit, s'élance hors du lit; voit un homme sur le point d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si malheureusement pour lui que, renversé avec son échelle il y demeure engagé par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets. Avant que, d'après l'alarme donnée au dedans, on ait été voir dehors ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci trébuchant, trouvent un homme évanoui, le dégagent, non pour lui donner du secours, mais pour pouvoir le dépouiller plus à l'aise dans un cul-de-sac peu distant. C'est là que le pauvre diable abandonné sans vêtements, et devant y passer une nuit longue et froide, a tout le temps de déplorer sa passion funeste et de maudire avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent que sa vie est en danger, et fait voeu s'il échappe à la mort, de n'avoir de ses jours rien à démêler avec les femmes. Le jour lui procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le sauver à moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes incurables. Le Comte, guéri, devient dévot outré. Au bout de deux ans, la nature trop longtemps réprimée se révolte, prend le dessus. Du respect qu'on a pour le voeu cité naît le goût palliatif des gitons.

On s'y livre; il croît; il devient une passion, une rage enfin. Tous les pareils du comte n'ont pas à donner d'aussi bonnes excuses de leur dépravation. (N.)

LA MARQUISE.--Voilà une jolie petite personne et de bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.

LE COMTE, _lit_.--«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain. Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de faire _gagner l'avoine_ à quelqu'une de mes filles...»

LA COMTESSE.--Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce talent au bordel.

LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...

LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?

LE COMTE, _lit_.--«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parlé_). Sans notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (_Pardon, cela m'est échappé._) Mais, pardieu! la chère vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].

[71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un N à Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)

LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.

LE COMTE, _lit_.--Sixième couple: M. Lecker (_Parlé_). Je le connais aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). «Et Mme de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et son maître de musique.»

LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.

LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.

LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) «Septième couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est tombé comme une mauvaise épître... D'arrogant vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»

[72] Le héros du _Glorieux_ de Destouches.

LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.

LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.

LE COMTE.--Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie pour vous...

LA MARQUISE, _à la comtesse_.--Je suis enchantée d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton insigne émulation...