L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
Part 14
PHILIPPINE.--Je pense de même.
LA MARQUISE.--Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de part et d'autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l'avis par lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot, j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence de tire-six, moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, vos doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l'épreuve.
PHILIPPINE.--Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les fenêtres.
LA MARQUISE.--Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise formellement ces sortes de défis.
PHILIPPINE.--Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez répondu?
LA MARQUISE.--Négativement d'abord.
PHILIPPINE.--Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire?
LA MARQUISE.--Pas absolument.
PHILIPPINE.--Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a pu démériter?
LA MARQUISE.--«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou sept heures seulement. Après la première faveur que j'aurai obtenue dé madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.
PHILIPPINE.--Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille: cinquante louis la première faveur, c'est-à-dire...
LA MARQUISE.--Le premier coup.
PHILIPPINE.--Bon.
LA MARQUISE.--«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé plus.
PHILIPPINE.--Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.
LA MARQUISE.--Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis dé plus.
PHILIPPINE.--Les cent louis sont donc à vous maintenant.
LA MARQUISE.--C'est cela même. Après le quatrième, madame n'aura rien gagné dé plus.
PHILIPPINE.--Gratis; mais les cent louis sont encore à madame?
LA MARQUISE.--Sans doute. Après le cinquième, c'est toujours lui qui parle, j'aurai regagné vingt louis.
PHILIPPINE.--Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis!
LA MARQUISE.--Bien compté. Après le sixième, j'aurai regagné trente louis dé plus.
PHILIPPINE, _étonnée_.--Eh bien! reste à cinquante, madame.
LA MARQUISE.--Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura regagné cinquante louis dé plus; c'est-à-dire que nous serons quittes.
PHILIPPINE.--Quittes?
LA MARQUISE.--Cela est clair.
PHILIPPINE.--Eh bien! madame?
LA MARQUISE.--Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé éblouir par cette diable de bourse... Le jeune homme est d'ailleurs assez bien fait.
PHILIPPINE.--Il m'a paru tel.
LA MARQUISE.--J'avais remarqué qu'il a la jambe belle, certain air de santé...
PHILIPPINE.--Les épaules carrées, l'oreille rouge; là, tout ce qu'il faut.
LA MARQUISE.--Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, l'événement d'une gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.
PHILIPPINE.--C'est un marché d'or.
LA MARQUISE.--La présidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de moitié?
PHILIPPINE.--On lui en garde, ma foi!
LA MARQUISE.--Bientôt on m'a annoncé mon carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.
PHILIPPINE.--J'ai cru voir aussi que c'était avec beaucoup d'émulation des deux parts?
LA MARQUISE--Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.
PHILIPPINE.--J'en crois votre parole.
LA MARQUISE.--A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis ont achevé de m'appartenir.
PHILIPPINE.--Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!
LA MARQUISE.--Il faut convenir que de longtemps je n'avais été si bien tapée. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas très voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur, brûlant...
PHILIPPINE _avec feu_.--Divin!... Non, madame, vous ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet homme-là.
LA MARQUISE.--A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle et l'accord imaginables à la quatrième opération...
PHILIPPINE.--La bonne aubaine! madame.
LA MARQUISE.--Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup, et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part ni d'autre. Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.
PHILIPPINE.--Vous étiez déjà lasse?
LA MARQUISE.--Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j'avais déjà l'inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je vous ai travaillé mon homme d'une manière...
PHILIPPINE.--Comme je berce... Daignez poursuivre.
LA MARQUISE.--Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents: deux fois je l'ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement: il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.
PHILIPPINE.--Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien.
LA MARQUISE.--D'accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si j'ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée, moulue. J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu n'étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d'un excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.»
PHILIPPINE.--D'où vous venait cette générosité, madame?
LA MARQUISE.--Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c'était le moyen de stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade après que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser fermer l'oeil!
PHILIPPINE.--Et force à vous d'en passer par là?
LA MARQUISE.--Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favorisé le plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous me tuez, mon cher... Je suis martyre de votre ambition et de l'extrême crainte que vous avez de perdre... Vous ne me devez rien... Encore une fois, retirez-vous... Je vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que vous me laissiez tranquille... Et d'autres propos aussi ragoûtants.
PHILIPPINE.--Holà! madame, voilà de l'imprudence: s'il vous eût prise au mot: un Gascon!
LA MARQUISE.--J'avais à peine dit, que déjà je me repentais. C'était comme si j'avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un cheval de poste, et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus vive impression, il a consommé sa septième prouesse...
PHILIPPINE.--Da! sans tricherie?
LA MARQUISE.--Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.
PHILIPPINE.--Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n'a rien gagné!
LA MARQUISE, _avec humeur_.--Pas une obole.
PHILIPPINE.--Et... Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?
LA MARQUISE.--Non certes. Pourquoi cette question?
PHILIPPINE.--C'est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme battue: les armes sont journalières... et... (_Elle baisse les yeux._) Si Madame répugnait absolument à s'exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée pour m'offrir... si toutefois Madame m'en trouve digne?
LA MARQUISE, _l'embrassant_.--Bravo! Philippine. A ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse confrérie.
PHILIPPINE.--Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.
LA MARQUISE.--On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher, auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, ma foi! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans quelque état que le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma devise au moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant à moi, je suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés, et donnons-nous en tant et plus!
PHILIPPINE.--Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que votre système, tout attrayant qu'il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et je tremble qu'enfin M. le Marquis...
LA MARQUISE.--Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul d'intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce dont je le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il ne m'en eût été que plus cher... mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s'est laissé tomber... Ne me parle pas de lui, je t'en prie.
[65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la peine d'être remarquée par le lecteur, j'ai trouvé bon de ne point l'en retrancher, quoique ce hors-d'oeuvre fasse longueur. (N.)
PHILIPPINE.--Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.
LA MARQUISE.--Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prévoir que j'aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout ce qu'on s'est donné! Ma soeur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant d'autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s'être très sensément appliqué les objets de leurs inclinations!
PHILIPPINE.--Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?
LA MARQUISE.--Si je le connaissais galant homme, je te dirais: «Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui que ce soit?
PHILIPPINE.--Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres, c'est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu'aux dépens de ma chère maîtresse... Mais n'entends-je pas du bruit dehors?
LA MARQUISE.--Va voir ce que c'est.
PHILIPPINE, _après avoir passé un moment dans la pièce voisine_.--Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce matin.
LA MARQUISE.--C'est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu'il entre.
PHILIPPINE.--Et me retirerai-je, madame?
LA MARQUISE.--Quelle folie! non assurément: il convient même que tu restes.
PHILIPPINE, _gracieusement_.--Entrez, entrez, monsieur.
UN LAQUAIS, _précédant le marchand_.--Monsieur Bricon, madame. (_Il sourit._)
LA MARQUISE.--Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire... (_Le laquais reste pour voir l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre quelque chose en ordre._) Eh bien! que faites-vous là?... (_Le laquais se retire. A Philippine._) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.
L'ABBÉ BOUJARON
PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de ce matin. On demande réponse sur-le-champ.
LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va vers la croisée, lire la lettre._)
LA COMTESSE, _à mi-voix, pendant que son amie est occupée_.--Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.
PHILIPPINE.--Vous êtes bien honnête, madame.
LA COMTESSE.--D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un caprice avec vous.
PHILIPPINE, _avec grâce_.--Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas le courage de vous résister.
LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main vers l'objet de son désir_.--Viens donc me voir quelquefois.
PHILIPPINE, _répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.
LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!
PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)
LA COMTESSE, _très bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent mutuellement la main_). Demain.
PHILIPPINE, _très bas_.--Demain.
LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez à mon tiroir, Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine sort._)
LA MARQUISE, _agitée_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui m'écrit.
LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.
LA MARQUISE, _lisant_.--«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège...»
LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!
LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). «Par malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici.
LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...
LA MARQUISE.--Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté de cette force?
LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la suite.
LA MARQUISE, _lit_.--«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer... Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie: on était au fort de la besogne...»
LA COMTESSE.--Belle vision pour une béate.
LA MARQUISE, _lisant_.--«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret; mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (_la tête perdue apparemment_) jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef... De ses deux coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait...»
LA COMTESSE.--Voilà, certes, un joli petit monsieur!
LA MARQUISE, _lisant_.--«Le troisième personnage allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...»
LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!
LA MARQUISE, _lisant_.--«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez de mal choisir_... J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?
LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...
LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?
LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand faiseur, au moins...
LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.
LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de ces deux scélérats?
LA MARQUISE.--Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.
LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui qu'elle a l'entretien suivant:
LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va là?
LE TRÉFONCIER, _d'une voix aiguë et factice_.--Ami.
LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton fâché._) Qui êtes-vous?
LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on.
LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis expliquée: je n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier singulier! J'avais expressément défendu...
LE TRÉFONCIER, _de sa même voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.
[66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mêmes mots dont Bazile (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_.
LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connaître.
LE TRÉFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez.
LA MARQUISE, _presque gaîment_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le privilège de pénétrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons, vous savez...
LE TRÉFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant réunis quelques fois.
LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour vous punir, vous n'entrerez point.
[67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)
LE TRÉFONCIER, _gaîment_.--De par toutes vos grâces! j'entrerai.
LA MARQUISE, _gaîment_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état...
LE TRÉFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir.
LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté?
LE TRÉFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.
LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens! vous n'êtes pas seul?
LE TRÉFONCIER, _impatient avec gaieté_.--Oh mais! c'est qu'il faut d'abord être ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise.
LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi quelqu'un... On ne paraît pas comme je suis faite...
LE TRÉFONCIER.--Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c'est pour votre bien que...
LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?...
LE TRÉFONCIER.--Quand vous aurez ouvert.
LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul?
LE TRÉFONCIER.--Si vous l'exigez absolument.
LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un moment donc! (_Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vérité, monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!
LE TRÉFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et j'emmène mon homme?
LA MARQUISE.--Quel homme?
LE TRÉFONCIER, _souriant_.--L'homme en question.
LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement.
LE TRÉFONCIER.--Là... celui que je vous avais dit, qui...
LA MARQUISE, _d'un ton dédaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle pompeuse préparation pour...
LE TRÉFONCIER.--J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse! l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu!
LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la nature... Il écoute peut-être?
LE TRÉFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois pièces d'ici... Je vais l'appeler?...
LA MARQUISE.--Faites.
Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage.
LE TRÉFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu (_C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui... (_Naturellement._) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.