L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
Part 13
»J'accouchai au temps convenable, mais à travers tant de douleurs et de dangers, que dès lors, je pris pour le respectable état de mère une horreur insurmontable. En dépit du talent et de l'humanité du docteur, mon enfant, qui était une fille, périt dans les difficultés de ma délivrance. Heureusement, l'accoucheur n'était pas de ces faux raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une créature à peine ébauchée que mille chances peuvent empêcher d'arriver à sa maturité, sont prêts à sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la peine à son point de perfection. Je dois encore à ce bienfaisant mortel tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la difformité.
»Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace de cette première campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de recommencer: à chaque enfant il peut y aller de votre vie.» Il tint mieux sa parole que, du moins pour les précautions, je n'ai tenu la mienne. Mais grâce au ciel, jamais depuis l'on ne m'a fait d'enfant.
»Cependant mon argent s'écoulait, car je m'étais abondamment équipée et j'avais bien vécu, je voulus négocier ma lettre de change; par malheur, le solide négociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effrayée de l'instabilité des jouissances humaines, et pouvant, avec de l'économie, me soutenir encore quelque temps, j'achevai d'apprendre à coiffer, à chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrière en robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre qu'on l'envoyait à l'île Bourbon, pour faire le triste métier de lieutenant d'infanterie. Je pris dès lors le parti de ne plus aimer rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intérêt qui en valût la peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d'agréer. De cette manière, je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M. de Pinange, votre père...--Ah! oui; _mon amant!_ interrompis-je avec transport: _dis mon tout, mon Dieu!_ (Elle haussait les épaules et levait les yeux au ciel) Eh bien! mon père?--Votre père se prit comme un autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous arrangeâmes. Bientôt il imagina qu'il serait plus commode pour tous deux de nous réunir dans un hôtel que d'être en bonne fortune à mon troisième étage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.
Le meilleur moyen pour se dégoûter bien vite, c'est d'avoir à tout moment sous la main les facilités d'être ensemble. Notre intrigue, brûlante dans mon taudis, devint à l'hôtel de Pinange d'une tiédeur affadissante. M. le Marquis me négligea. Fanfare sut en profiter... Quelle chute! Allez-vous vous écrier; un domestique succéder à ce sylphe, à cet enchanteur (Je soupirais à l'unisson de son éloge). Oui, Fanfare! il succéda délicieusement pour votre servante à son incomparable maître, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout de bon à la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais si votre diabolique prévention en faveur de M. le Marquis vous rendait trop injuste envers son successeur, j'en appellerais à Mme la Marquise, non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait à fond tout ce que Fanfare peut valoir.»
Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mère donnait dans la domesticité!--A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers, les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de galanterie, de soins et de probité surtout, ont quitté les manières, l'élégance, et se dispensent de tous ces procédés auxquels notre sexe est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui témoigner, vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sûr et expose, soit pendant, soit après une liaison, à bien moins de disgrâces. En un mot, Fanfare avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus, de petits intérêts de famille sur lesquels je vous demande le secret.» Je le promis. «Voilà, ma chère maîtresse, continua-t-elle, ma confession... humble, pas trop, mais sincère et entière, après laquelle il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et pour avoir eu la vérole.»
LE DIABLE AU CORPS
OEUVRE POSTHUME
DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR
CAZZONE
MEMBRE EXTRAORDINAIRE
DE LA JOYEUSE FACULTÉ
PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE
_Le Diable au corps_ est un tableau des moeurs parisiennes un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: _les Aphrodites_, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les premières convulsions révolutionnaires.
C'est sans aucun doute à propos du _Diable au corps_ et des _Aphrodites_ que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer «... La Révolution a été faite par des voluptueux».
NERCIAT (utilité de ses livres).
Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).
Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.
--Ne disons pas: _Autres moeurs que les nôtres_, disons: _Moeurs plus en honneur qu'aujourd'hui_.
Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a baissé.--Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.
La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d'_adorer_ et de mêler le saint au profane?
On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.
Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (_Charles Baudelaire, OEuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908_).
La plupart des personnages du _Diable au corps_ font partie de la secte des _Aphrodites_ et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom. Dans la _Préface_, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce _singulier roman dramatique_.
Les acteurs sont: La marquise, _une superbe brune_, La comtesse de Mottenfeu, _laideron piquante_, Philippine, _charmante blonde, soubrette matoise_, Bricon, _colporteur-espion_, l'abbé Boujaron, _prêtre napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité parisienne_.
Le Tréfoncier, _prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat_.
Hector, _être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière_; et bien d'autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l'action du _Diable au corps_, la marquise, qui est le principal de ces personnages, devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente à proportion de sa liberté.
L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent bien combien Nerciat possédait l'art du dialogue.
Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.
RÉVEIL
Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne.
PHILIPPINE.--Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd'hui si matin? Il est à peine dix heures.
LA MARQUISE, _bâillant_.--Bonjour, Philippine... j'ai très mal dormi, je vais être toute la journée d'une laideur affreuse et d'une humeur à désespérer les gens.
PHILIPPINE.--Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir.
LA MARQUISE.--J'ai cependant très mal reposé.
PHILIPPINE.--Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir passé une très bonne nuit.
LA MARQUISE.--Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse. Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.
PHILIPPINE.--Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante...
LA MARQUISE, _froidement_.--Quel temps fait-il?
PHILIPPINE.--Froid, mais le plus beau du monde.
LA MARQUISE.--Tant mieux: j'ai des courses à faire dans le voisinage du Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours d'allée.
PHILIPPINE.--Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier.
LA MARQUISE.--De la part de Patineau! ceci devient intéressant. Voyons... (_souriant_) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au poids.
PHILIPPINE.--De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers généraux!
LA MARQUISE.--Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien galantes, mais il est tout rondement libéral: c'est un bonhomme.
PHILIPPINE, _à part_.--Oui une bonne dupe... (_Haut._) Défaisons ces chiffons... (_Elle y travaille._) Cela est emmaillotté comme le trésor d'un pèlerin.
LA MARQUISE, _ayant lu_.--La lettre annonce trois cents louis, mais une mortelle visite pour l'après-midi. Il faudra bien l'endurer... (_On gratte à la porte_). Voyez ce que c'est.
PHILIPPINE.--C'est un de vos gens pour vous faire du feu.
LA MARQUISE.--Qu'il entre et se dépêche.
_(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et Philippine sont seules)._
LA MARQUISE.--Où sont les autres billets?
PHILIPPINE.--Sur votre lit, madame.
LA MARQUISE.--C'est bon.
PHILIPPINE, _étalant les louis_.--Voyez, madame, la belle collection de médailles!
LA MARQUISE, _avec dédain_.--Ote cela; compte, et serre la somme dans mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je me propose de faire chez la Couplet.
PHILIPPINE, _comptant_.--A propos, elle vint hier en personne; vous l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prétendait être de la plus grande conséquence pour vous, et je l'envoyai.
LA MARQUISE.--Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prévoir que le bon génie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde d'accepter une partie qui pourra me compromettre.
PHILIPPINE, _toujours comptant_.--Il n'y a qu'à rompre, madame; j'irai de votre part...
LA MARQUISE.--Il faut encore y réfléchir, car il s'agit d'un jeune prince étranger... S'il est jeune, Philippine... (_Elle sourit._)
PHILIPPINE, _comptant_.--Et peut-être joli, par-dessus le marché. J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses comme elles sont. Il manque dix louis.
LA MARQUISE.--J'entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent. Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où vous excellez! tout le reste vous sied mal... Ah! voici du Molengin (_Sans ouvrir le billet_). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu'on dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularité d'en être un peu férue, et qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise?
PHILIPPINE, _froidement_.--Je n'en crois rien, madame.
LA MARQUISE.--Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi l'accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui...
PHILIPPINE.--Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis.
LA MARQUISE. Je n'y conçois rien! tout le monde semble s'accorder à le juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie...
PHILIPPINE.--M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous pouvez m'en croire... et pour cause.
LA MARQUISE, _avec intérêt_.--Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue qu'à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.
PHILIPPINE, _avec dépit_.--Mais il rate, madame, et c'est une infamie.
LA MARQUISE, _gaiement_.--Le dépit de Philippine est délicieux! il t'a ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une fois de cette nouveauté.
PHILIPPINE.--Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous perdons du temps à dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les entendre.
LA MARQUISE.--De quoi s'agit-il?
PHILIPPINE.--Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'était que passablement aviné.
LA MARQUISE.--C'est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les moins faits pour partager ses excès. Eh bien!
PHILIPPINE.--Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre appartement; et vous qui n'étiez pas seule...
LA MARQUISE.--Tu me fais trembler.
PHILIPPINE.--J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec vous. J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme il fallait. M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien conçu les motifs, trouvait que l'empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus juste. Je soutenais, moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu ragoûtant... car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en temps échapper...
LA MARQUISE.--Fi! la description seule me fait mal au coeur!
PHILIPPINE.--Bref, je les ai détournés de leur projet... mais il m'en a coûté bon.
LA MARQUISE.--Comment cela, ma bonne amie?
PHILIPPINE.--M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas seul. Son ami disait, à son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de s'en retourner à l'autre extrémité de Paris.
LA MARQUISE.--Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la galanterie de coucher tous les deux avec moi?
PHILIPPINE.--C'est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D'ailleurs, ivre comme il l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur céder la place.
LA MARQUISE.--C'est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé comme on aurait pu; mais enfin un autre y était... Après?
PHILIPPINE.--Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M. le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.
LA MARQUISE.--Cette scène de tendresse est touchante en vérité!
PHILIPPINE.--Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous m'aviez ordonné d'entrer chez vous à cinq heures précises afin de conduire votre heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me suivront.
LA MARQUISE.--Très bien combiné. Comment t'es-tu tirée de ce pas difficile?
PHILIPPINE.--Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis laissé suivre chez moi, n'ayant plus rien à faire chez vous jusqu'à l'heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés.
LA MARQUISE.--Peste! quelle résignation!
PHILIPPINE.--Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je n'ai pas tiré grand parti d'une aussi favorable conjoncture.
De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme une pédale d'orgue.
SUITE DU REVEIL
PHILIPPINE.--Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce nouvel adorateur?
LA MARQUISE.--Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande qui donne à jouer.
PHILIPPINE.--Ah! je sais ce que vous voulez dire.
LA MARQUISE.--Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres, j'ai joué d'un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son ordinaire m'a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paraître.
PHILIPPINE.--Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe?
LA MARQUISE.--On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma voiture n'était point arrivée. J'ai vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des moeurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir jamais de suite que d'une seule chose, je me tenais un peu à l'écart, mais l'extravagante m'a forcé d'approcher, en me disant: Venez, marquise, venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, elle a ajouté tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise, elle est des nôtres: c'est la Fougère...
PHILIPPINE.--Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce que cela pouvait signifier, madame?
LA MARQUISE.--Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64].
[64] Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au docteur Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une société de voluptueux des deux sexes voués au culte de Priape, et qui renouvelaient dans leurs secrètes orgies toutes les débauches antiques dont nous avons une légère connaissance par les écrits et les monuments qui se sont conservés jusqu'à nous. Mais ce dont je me souviens aussi, c'est que les véritables Aphrodites, en assez petit nombre, tiraient tous leurs noms du règne minéral, tandis que les affiliés, c'est-à-dire, des membres beaucoup plus nombreux qu'on admettait aux pratiques sans qu'on leur donnât la parfaite connaissance des mystères et sans qu'ils prêtassent le grand serment, tiraient leurs noms du règne végétal. Ainsi la marquise et d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'étaient qu'affiliés et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. Quand la faveur devenait trop multipliée, ou que certains indiscrets avaient occasionné quelque événement nuisible au repos de l'ordre et qui pouvait entraîner sa destruction, le grand comité, par quelque changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait aisément à bout de congédier tous ces intrus, en leur persuadant que l'ordre était en effet détruit. C'est de quoi l'on verra la marquise se désoler plus loin avec une amie qui n'en savait pas plus qu'elle. Le docteur ne m'en a jamais appris davantage, quelque pressant que je me fusse rendu près de lui au sujet de son ordre. Il y portait le nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore, les Aphrodites, confondus parmi les Maçons, ont dans Paris même un temple et des assemblées. (N.) Lorsqu'il écrivait cette note, Nerciat ne savait pas qu'un jour il écrirait les _Aphrodites_.
Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point être; l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi délicieux... Va, bientôt je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'éternelles obligations.
PHILIPPINE.--Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous la feriez recevoir d'une confrérie dont vous êtes?
LA MARQUISE.--Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres... Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.
PHILIPPINE.--Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne.
LA MARQUISE.--Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse société. Je ne serais point étonnée que toi, que j'aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette tournure, cette fraîcheur unique...
PHILIPPINE, _un peu confuse_.--Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère maîtresse.
LA MARQUISE.--Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi piquant, d'aussi dangereux... Tu le sais bien, friponne! Combien d'infidélités ne m'as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de me faire parfois tourner la tête... (_Elle met une main sous le fichu de Philippine et va de l'autre lui lever les jupes._)
PHILIPPINE, _les baissant_.--Là! là! Madame, pour un autre moment; nous avons bien d'autres choses à traiter.
LA MARQUISE, _la laissant_.--J'ai d'abord mon histoire à t'achever. Tu comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois confrères?
PHILIPPINE.--Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit d'abord...
LA MARQUISE.--Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se connaître? On est peut-être... mille... répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s'être trouvé aux mêmes assemblées.
PHILIPPINE.--C'est comme la Maçonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord?
LA MARQUISE.--Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets... que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut assurée de la fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu'il n'y a plus de Tircis.»
PHILIPPINE.--Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?
LA MARQUISE.--J'ai fait la même question que toi, et croyant qu'on voulait donner à entendre par là que l'amour pastoral était de nos jours en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!
PHILIPPINE.--Cela n'était pas honnête, par exemple.
LA MARQUISE.--J'étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour. «Elle n'y est pas, a donc repris l'effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» J'opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf!...»
PHILIPPINE.--Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?
LA MARQUISE.--Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommées. Nous allions faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques louis en société, l'a appelée pour partager le produit d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron. «Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur quelque autre chapitre.»
PHILIPPINE.--Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.
LA MARQUISE.--Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus! Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de lever sa jupe.