L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Part 11

Chapter 113,676 wordsPublic domain

Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette singulière scène.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle avec quelque dépit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main; Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne nous quittons pas avec inimitié_. Trois fois Mimi la rassure, et témoigne qu'elle est elle-même un peu rassurée.--Et vous, Monsieur? (Ose aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si complètement féminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits décisifs, je goûte encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime du moins sans équivoque que je ne puis le détester...--Demain, dit notre fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres... soyez heureux... (ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l'autre pièce et nous laisse...

«--On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de Moisimont, près de qui je ne m'étais point encore recouché.--Madame, répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait seul.--C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place? ou bien songez-vous aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu'on était bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure, une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant, je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se hâte de m'en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voilà dans ce lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi, pressé, accolé, dévoré.--Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers) que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement matérielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière que tu as pensé m'exprimer en me déchirant le coeur? C'était trop de questions à la fois, pour que je pusse répondre; on continua.

--Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant que je pouvais m'abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore par mes sentiments. Je n'avais rien aimé jusqu'au moment de te voir. Mes sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n'ai préféré pour m'unir à lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier venu... toi-même, ne t'en déplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous également bons pour moi, quant à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré pour moi du pair, et me fait être avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton attente. Il faut te l'avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à la Chaussée d'Antin, tu me plus... mais je dis à l'excès; oui tu me tournas subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur coup des rasades de Champagne.

Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans cette passade, où je n'entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu'afin de me procurer à la fois la jouissance d'empoisonner un traître et de sceller d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel, la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais bientôt j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta course dans la carrière du bonheur n'allait pas être moins retardée que la mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j'arriverais au but à peu près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers un autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie dévotement au mauvais principe...

SUITE, OÙ MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.

Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. Non moins ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l'occasion qui s'offrait de connaître plusieurs gens en place: mes _remèdes_ ne m'interdisaient pas absolument de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice diversion à l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occupé, me serait infailliblement devenu funeste. J'eus bientôt pris la mesure de quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la distribution des faveurs de la fortune, je démêlais qu'ils n'avaient eux-mêmes guère plus de hauteur réelle que leurs représentants en sous-ordre, qui s'efforcent de paraître des géants à leur tour. J'observai que presque tous ces êtres si respectés, si redoutés des sots, étaient _à mener par le nez_, tout comme le vulgaire, qu'ayant la plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il ne s'agissait, pour pêcher ces énormes poissons, que d'amorcer, pour chacun, la ligne d'une manière convenable. Sûre, grâce à toi, de ne plus prendre de _l'amour_ pour personne, et de porter désormais imperturbablement _mon coeur dans ma tête_, je me dis: _Poursuivons avec acharnement la richesse et les honneurs._ Je jurai de t'aimer, je me flattai que tôt ou tard je t'attacherais à moi, je me réservai de goûter avec toi seul les voluptés de l'âme; quant à celles des sens isolés, il me semble que je pourrais fort bien les convertir en _monnaie courante_ pour acheter du crédit, des protections, de l'accès et des réussites. Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce système très compatible avec une véritable et complète préférence du coeur; car enfin les bases uniques d'un pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie, l'union d'intérêt, la sûre et brûlante amitié, qui n'ont rien de commun avec quelques _gestes_ absolument insignifiants, quand ils se passent entre deux automates, si rien n'est comparable à leur magie, quand ils résultent de la sublime inspiration de deux amants...

Monrose respirait.--Voilà la première fois, lui dis-je, que j'ai vu l'amour marcher comme le mène votre incompréhensible Moisimont. Elle débute dans le monde par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle débrutalise un peu par quelque hypocrisie: de là son mariage. Puis elle devient insensible, mais c'est pour se réserver tout de suite la commodité d'être sans reproche, à l'univers! Au reste, elle ne prétend à rien moins qu'à convaincre son amant, que son lot suprême diffère infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant à discrétion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n'ont toutefois aucune part à la propriété du capital! L'étonnant, le merveilleux par-dessus tout cela, c'est la métaphysique, ou, pour entrer dans le sens de la belle dame, c'est l'_épuré platonisme de sa banalité_. Voilà, je le répète, un caractère des plus neufs, et de nature à mettre en défaut la science des gens qui se croient habiles à disséquer le coeur humain. Voyons pourtant à quoi doit aboutir cette éruption d'originale philosophie. Monrose sourit et continua de faire pérorer l'étrange métaphysicienne.

«Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'après mes bizarres idées, que dès notre premier _bec-à-bec_, je t'ai jeté mes faveurs à la tête, comme l'aurait pu faire une fille publique; c'est d'après mes idées, que rien ne m'étonnait hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent jeté par les fenêtres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, cet argent, à quelque chose d'utile? Moi-même, je me proposais bien de me permettre quelques jours de gaspillage avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant à mettre plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de coeur, je ne me suis fait aucun scrupule d'associer Nicette à notre petit carnaval. D'honneur, je t'ai vu, sans l'ombre de jalousie... N'achevez pas, interrompis-je d'un baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.--Tu déraisonnes, mon cher. _Funeste!_ elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas vu jouir? n'étais-je pas moi-même heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon, je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lèvres de Nicette, ton âme dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n'eût tenu qu'à toi, plus juste, moins rigoriste, d'éprouver à ton tour que ces ricochets de volupté ne sont pas sans douceur. Il eût fallu pour cela supporter, comme je venais de le faire à ton égard, le nouveau succès de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa peu signifiante manoeuvre délicieuse pour moi, dès qu'embrasée de tes baisers, j'aurais englouti deux âmes à la fois: mais ton caprice jaloux a tout gâté, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont eu une hermaphrodite... que ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y aurait bien de la sottise à nous affliger de notre délicieux quiproquo?

«J'aurais dû vous dire, ma chère comtesse, qu'à travers des ébats trop longs pour que Mimi n'eût pas le temps de réfléchir, elle s'était mise au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu'elle sût enfin tout aussi bien que moi que Nicette n'était qu'un charmant giton. Après s'être justifiée pour son compte, ou croyant du moins l'avoir fait, voici ce qu'elle ajouta pour tâcher de me remettre bien avec moi-même:--Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimériques anxiétés! Où diable est-on allé placer un tarif d'honneur, de vertu, de honte, de repentir! Un être singulièrement conformé te fait une sottise dans un moment où tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y réussit point. Si cet être était femme, il n'y aurait qu'à rire de cette gaieté; ce n'est pas une femme? tu l'ignorais: cependant dès que tu l'apprends, la crainte d'un déshonneur commence d'exister! Mais tandis que durait encore ton erreur, tu serres à ton tour dans tes bras l'être charmant, à titre de femme, l'illusion complète a pour toi mille délices. Un maudit scrupule te fait vérifier, après coup, qu'il y a dans ton calcul quelques lignes d'erreur. Ici naît une prétendue flétrissure, et tu te crois dans le cas du désespoir! Détestable subtilité, mon ami; funeste abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable. Dût l'univers te huer, Mimi du moins t'absout de toute son âme. Viens, mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j'espère te former assez pour que tu ne te désespères point, si jamais il pouvait aussi me prendre la capricieuse envie de t'attraper.

«Déjà Mimi s'évertuait à me donner une preuve brûlante du parfait retour de sa faveur mal entendue: querelle, épisode, tout était réciproquement oublié. C'était la céleste Mimi de l'entresol toute entière dont j'occupais pleinement et l'âme et les sens. Chez moi, le sentiment d'être réellement aimé, chez elle, la satisfaction d'avoir avec succès déclaré le secret de sa tendresse, tout concourait à combler notre bonheur. Le reste de cette mémorable nuit fut pour nous un tissu serré des plus inexprimables délices.»

IDÉES DONT ON JUGERA.--CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE

Je me serais bien gardée, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce détail l'étrange confidence de Monrose, si la manière dont elle m'affecta moi-même dans le temps ne m'avait pas avisée que cette aventure jette une grande lumière sur l'incertitude que mille fables diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans doute qu'il dépendit du créateur de jeter par ci, par là, sur la terre, des individus gratifiés des deux natures; mais cette singularité ne pouvant avoir aucun but qui ne fût contraire au système général de la création, nous devons supposer que le grand être n'a dû jamais se permettre d'opérer, comme exprès pour se démentir, un inutile prodige... Il y a beaucoup à parier, au contraire, que dans tous les temps, les hommes, sujets aux mêmes passions, aux mêmes caprices, ont été avides de la beauté sous quelle forme qu'elle s'offrît, et n'ont pas mieux demandé que de tomber sans y regarder de si près, dans le piège des Nicettes. Croyons que mille individus chantés, célébrés en tant de lieux, et dont quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothéose n'ont été de leur temps ou que des victimes de cet art cruel qui conserve à l'adolescence quelques formes féminines au prix de la virilité, ou que de tolérants jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit façonnées par la dépravation de leur siècle, se sont rendus habiles à recevoir, comme la nature les avait destinés à donner; croyons que l'amour amphibie qui convoite ces êtres équivoques, leur a partout élevé plus ou moins furtivement des autels, et que de la _nécessité_ du _désir_ de justifier des _affections_, un culte partout proscrit par les lois, est née la palliative chimère de l'hermaphrodisme.

Par la suite, j'ai voulu voir cette même Nicette, dont il serait temps sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientôt fait, cher lecteur, de te répéter ce qu'elle m'a conté de l'origine de sa double _représentation_.

Né d'une célèbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau comme un ange, avait atteint l'âge de douze ans. Dès lors précoce en tout genre, il était également dominé par la passion des vers, de la musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opéra le surprend à dévirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille unique, petit chef-d'oeuvre de beauté dans son genre et dont les prémices n'étaient assurément pas destinés au gaspillage qu'exerçait sur elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrière, et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hélas! bien innocentes, car elles n'étaient pas encore assez mûres pour mettre du leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.

Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgré l'intérêt d'en faire un virtuose, a-t-on essayé de lui conserver, s'il est possible, ce qui fait nos plus chères joies; chaque jour le ravage de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macération était générale; l'enveloppe elle-même ne pouvait être sauvée. Cependant au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile pansement, observe que les chairs supérieures se disposent enfin à la cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop tôt, de renfermer peut-être quelque principe destructeur: il retarde donc; et jusqu'à ce qu'il soit absolument sûr de son fait, il entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allongée, l'ouverture de l'ulcère fatal. Il résulte de ce soin une double cicatrisation: l'intérieur qui met le sceau à la guérison de l'infortuné Nicetti, et l'extérieur qui convertit en un bourrelet, modelé sur l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De là cette parfaite apparence d'une nature féminine au-dessous de la masculine. Celle-ci, grâce, soit à l'âge de l'opéré, soit à quelque reste furtif de ce qui recèle l'élément de la vie, conserve du moins après cette cure, la précieuse faculté de croître avec le reste du corps, et le bien plus cher privilège de cette intéressante variation... Mais il est des choses qu'on ne peut entièrement définir. Bref, la maturité, l'exercice et surtout l'excessive lubricité de l'individu perfectionnent par la suite un don sauvé par miracle. La nature, cette admirable mère, dédommage par des affections particulières l'être charmant qu'on a si traîtreusement dégradé. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attiré lui-même. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent les premières années du délectable Nicetti, jusqu'à ce qu'enfin il lui convienne d'être Nicette, afin d'échapper, sous l'habit féminin et de s'expatrier sans péril, lorsqu'au bout de six ans de malédictions secrètes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance, délicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur féroce sous trois coups de poignard.

Mais revenons à Monrose. Il était si honteux à la suite du plus humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agréablement rassuré, l'aimable ami ne me fit pas languir après la continuation de son histoire.

PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.--RETOUR A PARIS

Le lendemain, poursuivit-il, le déjeuner nous réunit. Les passions étaient respectivement amorties; nous pûmes causer sans humeur et sans dissimulation de tout ce qui s'était passé la nuit.

«Nicette nous avoua qu'en général, elle n'avait que des fantaisies du moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient à la moindre contrariété. Comme _demi-homme_ toute femme pourvue de quelques agréments allumait chez elle un prompt désir; comme vêtissant le costume féminin, elle se faisait un point d'honneur d'intéresser tout homme à peu près aimable. Telle était devenue la routine de ses sens qu'homme ou femme, et soit jouant le premier rôle ou le second elle avait toujours un plaisir _physique_ (Je cite la figure dont elle se servit) _dans la proportion du brillant d'un beau clair de lune, comparé à la lumière du soleil_. Quant à la faculté de multiplier les jouissances, son organisation, son habitude et sa sensibilité permettaient qu'elle n'y mît aucune borne.

«Vers l'heure du public, Nicette fut prête pour aller satisfaire son avide curiosité. La toilette achevée, nous la vîmes complètement belle, et séduisante à nous étonner. Nicette avait su dérober au beau sexe tout son art à relever d'élégance et de grâce, les charmes naturels. Moi-même, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes fautes, et regrettais qu'il manquât à notre Conculix (si différent de celui de la Pucelle), une réalité qui m'aurait à l'instant décidé à ne pas me priver d'une seule manière de l'avoir. Mimi riait sous cape, s'apercevant très bien de certain symptôme plus qu'indulgent en faveur de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidélité.--Fripon! (dit-elle dès que nous fûmes seuls) ce sera, s'il vous plaît, pour moi que Nicette aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une réparation: je la fis de grand courage; et comme je doublais:

--A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses bien coupable!

«Elle m'apprit ensuite que son projet était de convertir en fermier général, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit président aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en partie les fonds d'un cautionnement considérable. Quant au crédit pour ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de se le procurer. En une seule semaine, elle avait accaparé, et paya sans doute, la voix de l'intendant de la ferme générale, et de cinq des plus importants de la compagnie. Peu s'en était fallu que la veille elle n'eût aussi lié le ministre.--Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole. J'objectai que je le voyais bien obsédé de femmes, et qu'il faudrait qu'il y eût bien des places à donner, pour que toutes ces dames fussent satisfaites.--Bon! répliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu'à des bienfaits passagers, à des pensions, à des sommes une fois payées, qu'elles sollicitent de façon qu'on ne peut guère les leur refuser sans ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver avant d'y rien mettre du leur. Trop roué pour ne pas les voir venir de dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'élancent avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en particulier, et déjà nous avons plaisanté de ces petites orgueilleuses. Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit permis d'exercer contre ces insidieuses beautés si sûres du pouvoir de leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gré de leur ambitieux caprice, un homme léger qu'on sait n'aimer rien au monde que son égoïste liberté.

«Nicette reparut enivrée de ses succès, enchantée de tout ce qu'elle venait de voir et d'entendre. Nous dînâmes à la hâte, Mimi jugea que nous pouvions fort bien, comme gens qui s'étaient rencontrés à Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc absolument que je montasse dans celle des dames, déplaçant la femme de chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur héréditaire de mon cabriolet.

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A la fin de ces récits tout pleins d'un charmant libertinage et où le drame intervient parfois, où passent les personnages les plus divers de toutes les nationalités européennes, où l'on pénètre dans l'intimité même de la vie du XVIIe siècle, à la veille de la Révolution, Monrose finit par épouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de Félicia et à cause de cela se fait scrupule d'épouser Monrose. Cet épisode qui se trouve à la fin du roman donne bien le ton de la philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son époque en fait de libertinage.

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A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses idées, résolut d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable à tenter pour arracher à miss Charlotte une sage résolution.