L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)
Part 10
Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire, crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de lui-même le parti d'aller servir en Amérique où la France prodiguait son or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prétendue philosophique, dont l'exemple est devenu funeste à plus d'une contrée de l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions mieux fait de ne point nous mêler.
Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire déterminé par des convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que prendrait à lui certain officier général.
Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte.
Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont de mon ressort.
Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de ciel, liseré de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette décoration militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses blessures. Il avait vingt-deux ans alors.
* * * * *
«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville, placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose, vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense bien; ils se contentent de jouer la comédie.--_Les fausses infidélités_, par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On a commencé un chapitre intitulé:
NOUVELLES AVENTURES.--HERMAPHRODITE
Le lendemain était un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de bonheur à Versailles, à l'auberge indiquée. Arrivé le premier, je vois bientôt survenir Mme de Moisimont elle-même, _in fiocchi_, sans hommes, accompagnée de la seule demoiselle Nicette; leur dessein était d'accrocher à l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris; celle-là le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y réussirent. Vers minuit, je les revis au Juste, où je m'étais ennuyé comme un mort à les attendre.
--Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous veillerons ensuite à notre aise, car je n'ai guère envie d'assister au brouhaha de demain...
«A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette pâlissait, et l'on voyait le voile du chagrin se déployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait fort contrariée. Cette étrangère qui venait pour la première fois à Versailles, n'avait cessé de répéter dans la voiture, comme elle aurait de plaisir à voir le lendemain le spectacle du lever, et à entendre la musique de la messe, curiosité bien naturelle, surtout chez une virtuose. Il y avait lieu de présumer que Nicette jalouse, comme toutes les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi solennelle, craindrait de compromettre sa fraîcheur dans une veillée. Il s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous ménageant ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la curieuse irait passer le matin à la galerie. Mais Nicette, qui ne pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait _in petto_ contre l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.
«Malgré le succès de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins pétillante que le Champagne, ait déjà fait voler au plafond les bouchons des deux bouteilles, Nicette ne peut être distraite d'un sérieux réfléchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de très fous dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues à la situation, ils ont cependant un sens, et bientôt, je vais, chère comtesse[61], vous donner le mot de l'énigme.
[61] Félicia était comtesse.
«Au sortir de table, on passe quelque part où les dames se rendent volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour semblable cérémonie, j'entends mes convives revenir fort vite, faisant assez de bruit. La porte s'ouvre:--A mon secours, chevalier (me crie fort gaiement Mimi, que Nicette, bien éloignée d'être gaie, s'efforçait de ramener en arrière), comment me mêler de leur dispute?
«On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un air boudeur; Mme de Moisimont s'approchant de moi continue:--Je viens, ma foi, de l'échapper belle. Cette Sapho voulait me donner du fil à retordre. Tubleu, comme il va! Cette plainte amphibie, loin de m'instruire, contribuait à m'embarrasser.--Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'égarée Nicette), je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous devez être fière d'inspirer à notre sexe!--Notre sexe, Nicette! il y a bien quelque chose à redire là-dessus (Comme tout cela m'étonnait!)--Vous êtes bien française, madame, riposte l'agresseur. Une Italienne à qui j'en aurais dit autant qu'à vous, me ménagerait et ne me ferait pas rougir devant un étranger.--Un étranger, encore vous n'avez pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous aimons à la folie.
«Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assommé de cette indiscrétion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, étend avec bruit ses bras élevés contre la muraille, et s'y colle la face. L'instant d'après, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose, craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de retourner à Paris, compromettre auprès de M. Moisimont son épouse étourdie. Je saisis Nicette avec les ménagements qu'on doit à ses amies; nous lui parlons raison, enfin elle paraît entendre.
«Vous êtes bien bons, tous deux (dit-elle plus maîtresse d'elle-même et nous serrant les mains). Hélas; voilà comme je suis, je ne sens rien à demi, la nature en m'accordant deux sexes, m'a départi double dose d'âme et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moitié. Quand un climat ardent m'a vu naître, quand je ne jouis de l'existence qu'à de bien extraordinaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je fusse à l'unisson de vos affections superficielles et vos badins usages.--Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'après son propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout à l'heure on m'a fait voir.--S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec une expression menaçante).
«Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.--Oh! bien (répartit Mimi dont le rôle était différent du mien), si le chevalier est un homme délicat à l'excès, je suis femme; et veux voir les choses de plus près à mes risques et périls. En même temps, elle se jette bon jeu, bon argent, aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement après une faible résistance, cette créature équivoque laisse parvenir au but une main, à qui dès lors il est permis de fourrager.
--«Ce n'est point une plaisanterie! (me dit après deux minutes l'intrépide visiteuse) elle a tout!--Tant mieux pour elle (répondis-je assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment où je devais partager son lit.--Eh bien, ma chère Nicette (continue ma beauté) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu participes à la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de te commander. A ton obéissance, on te reconnaîtra. J'exige que tu fasses voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses, je tiens désormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de pièces que tu t'es permise au cabinet.
«L'essentielle qualité de Nicette n'était point la pudeur, l'occasion était belle de faire preuve d'amour. Elle se lève donc et livre sans scrupule à mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet à dérouter un observateur. Cette amphibie, fort exercée sans doute à produire avantageusement des singularités qui n'étaient pas le moins adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque affectation, cette pression donnait à certain hochet à peu près imberbe et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lèvres écartées du haut, vu le volume du cylindre, se réunissaient par le bas figurant (comme à l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des voluptés.
«J'espère qu'il va m'être permis de toucher, mais non; Mimi seule aura ce privilège. On lui prend ce doigt qui chez les neuf dixièmes des femmes est particulièrement au fait de semblable local. Nicette promène à mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait heurter avec quelque prétention contre l'angle inférieur. En même temps l'autre caractère, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par quelques soulèvements masculins, la part qu'il prend lui-même à l'honneur de cette visite.
EXCÈS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.
HOROSCOPE ACCOMPLI
Cher lecteur! vous avez, je gage, la même pensée que j'eus dans le temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable folie? Patience; ne soyez pas trop léger à fixer votre jugement, et daignez suivre avec moi le fil de cette véritable histoire. Voici ce que Monrose y ajouta:
«Croiriez-vous bien, chère comtesse, que je n'en suis pas encore au plus étonnant de mon aventure? Il était écrit que toutes mes passions, non moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dégénéreraient subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez?... Oui, comtesse, je parle ici même de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque façon chassé quand je voulais de si bonne foi...--Vous me cajolez, fripon; je vois d'ici que vous allez avoir à faire passer quelque chose de difficile et que vous vous recommandez à mon amour-propre! L'hameçon est découvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout à mettre si cavalièrement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cessé de faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrapé, si j'avais été femme à passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit:
«Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m'eût donné, selon sa première intention, une nuit franche et complète: mais un second aimant commençait à l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les premières dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoyée, à moins qu'elle ne se fût retirée de son propre mouvement, aurait occupé la chambre qui lui était destinée, j'aurais fait semblant de me retirer dans la mienne, d'où je serais bientôt revenu me jeter dans les bras de l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystère étaient inutiles quand notre liaison venait d'être imprudemment affichée. Si l'on m'aimait à la folie, on était bien tant soit peu sensible à la déclaration qui s'était faite dans le fatal cabinet. A quoi bon maltraiter un être bien épris, piquant par beaucoup de singularité, désirable et mis étourdiment en possession d'un dangereux secret? faudra-t-il lui donner le crèvecoeur de méditer dans une triste chambre d'auberge, tout le bonheur dont une femme adorée allait combler sans doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement? Non: Mimi, coquette et brûlante, n'était pas capable d'un trait de dureté qui n'aurait abouti qu'à retrancher quelque chose à ses propres jouissances. Que dis-je! Il devrait entrer dans les idées de cette femme extravagante que _mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable à tous deux_, c'était faire en faveur de moi-même preuve de générosité.
«Voilà, ma chère comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos et de la conduite que tenait ma chère, inconstante et folle Mimi depuis l'explosion des feux de Nicette, jusqu'à l'instant du coucher, qui se fit... comme vous le prévoyez déjà, dans un même lit, heureusement assez vaste pour comporter notre singulier assemblage.
«J'avoue qu'un peu piqué de certaines privautés, que ces dames s'étaient préalablement permises, je résolus en secret de me venger à ma manière, et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-même, que Mme de Moisimont eût peut-être quelque dépit de m'avoir partagé. Quant à la passion de Nicette, ne la battais-je pas à plate couture avec une seule moitié de mes moyens?
«J'ai dit comment avait calculé Mimi, comment je calculais à mon tour; plus tard je ferai connaître quels étaient aussi les calculs de Nicette.
«A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et de gauche, elle procède à l'inventaire de ses richesses. Ensuite, prenant à l'hermaphrodite une main qu'elle attire chez moi... sur ce que je ne puis mieux désigner qu'en ne le nommant pas...--En conscience, dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prétendre à l'honneur du pas, tu conviendras que celui-ci n'est pas fait pour le lui céder. Mimi parlait encore, que l'Italienne, rebelle à cette décision, proteste par le fait, s'élance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre!... Ce transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop à mon désavantage pour que je ne me hâte pas d'en empêcher la réussite. Par bonheur, Mimi, si vivement disputée, penche un peu pour moi: se dérobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en défaut; je repousse avec ménagement cette tenace concurrence, le champ de bataille me reste; je m'y établis en vainqueur et savoure à longs traits les délices du triomphe.
«Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de tendresse, de fougue, d'abandon et de délire! Les moments heureux de la veille ne m'avaient donné qu'un léger avant-goût de tant de voluptés. Maintenant Mimi se livre sans réserve; elle donne l'essor à tous ses feux; elle déploie toute la perfection de sa manière: ma fortune n'a plus rien de terrestre, je plane dans l'élément du plaisir.
«Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir les aiguillons de la douleur, à plus forte raison, hélas! une trahison, revêtissant la livrée du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je fusse à temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu nécessaire qu'il faisait à peine pour moi l'effet d'une bougie allumée, quand le soleil de midi, un beau jour d'été, darde ses rayons avec fureur, un... je ne savais quel travail qui me semblait être de la part de Nicette plutôt un procédé galant qu'un sournois attentat...
--Quoi! m'écriai-je! l'interrompant, cette fille, cette amante éperdue qu'outrage votre bonheur, elle... Serait-il bien possible que j'eusse deviné?...
--Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chère comtesse, pourquoi n'en pas retrancher l'humiliant aveu! Cette fleur idéale que ni Carvel, ni le père principal, ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une femme, ou plutôt un démon ose essayer de la surprendre, et mon frénétique bonheur, mon délire extatique lui permettrait d'y réussir, si le seul hasard de ma conformation n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi que la perfide Nicette méditait de se venger à la fois, et de celle qui me préfère et de moi qu'elle voit préféré. Quelle humiliation intérieure, lorsqu'enfin je réfléchis! Que je me hais surtout lorsque je dois m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crépuscule de ma jouissance, je n'avais pas la vertu d'écarter l'infâme Nicette, et demeurais sa conquête assez longtemps pour que Mme de Moisimont eût enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui pouvait aboutir à me déshonorer.
DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS
S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans ses mains, il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est taché, s'il fut exposé par derrière aux coups de l'ennemi; mais ici je ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme...
--Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez, chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l'issue du dédale de la honte où ma franchise inconsidérée m'a fait conduire votre curiosité.
«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en riant, la folle Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de votre amour prétendu! C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris un peu d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je songeais à l'employer lorsque Mimi elle-même m'y excite. Elle est doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu'on nomme Nicette est jeté dans l'attitude qui convient à ma vengeance... Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, et se rend maîtresse de le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux élevés jusqu'à la hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer qu'apparemment la singularité de sa conformation exige cette position gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et l'occupe encore d'une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.
Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau, j'accours... Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur train, comme si elles étaient seules au monde. J'ai tout le temps d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme dégradé, que le sillon qui ci-devant m'avait trompé n'est qu'un _impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation, m'en voilà convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu'avait permis sans résistance chez Nicette, une route... hélas! si frayée, que je ne pouvais me dissimuler qu'elle fût publique.
«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès les impudiques aient juré de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis plus. Presqu'en même temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?... Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième fois et du ton de l'inquiétude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, elle s'élance: accourant où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce d'attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s'efforce de me retenir... Mes pas l'entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son procès; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre, de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relève tremblante, presqu'évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon coeur palpite vivement sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque par un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus violente agitation quand la bouche se condamne au silence...
RETRAITE DE NICETTE.--ÉTONNANTE MORALE DE MIMI