L Oeuvre Des Conteurs Allemands Memoires D Une Chanteuse Allema

Chapter 4

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Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon être avait changé et mes parents le remarquèrent à mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi des plus étranges. Le jour nous pouvions à peine nous regarder; la nuit, notre intimité était des plus folâtres, notre conversation des plus intimes, nos plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais me laisser séduire, et de ne jamais tolérer qu'un homme me fît connaître son étreinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui était sans danger. Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et ce que vous avez si souvent admiré. J'avais remarqué que tout le monde se déguisait autour de moi, même les meilleures et les plus respectables. Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait jamais parlé de cet instrument qui lui causait autant de joie que n'importe quelle autre chose et auquel elle n'aurait pas renoncé pour un empire. Je le désirais aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait jamais montré. L'idée me vint de dérober la clef de l'armoire où il était enfermé. Ma curiosité ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même! Durant cinq jours je n'arrivai pas à me procurer cette clef; enfin, je la possédai! Je profitai de ce que Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour contenter ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en main, je la retournais, j'éprouvais son élasticité. L'instrument était dur et froid. J'essayai de me rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais que constater cette vérité qui me navrait. Je me contentai de chauffer l'instrument entre mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie des fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je n'avais eu que l'avant-goût. Marguerite m'avait dit que même entre les bras d'un homme cela était douloureux, et que bien des femmes prenaient goût à ces choses seulement après plusieurs années d'abandon le plus complet à l'homme aimé. J'essayai donc. Je chauffai l'instrument entre mes mains et je m'apprêtai non sans une certaine appréhension. Je voulais recevoir l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passées avec Marguerite avaient contribué à faire de grands changements en moi. J'étais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi. Aussi je ne m'épargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis que je la regardais avec attention lors de l'étrange nuit où nous étions séparées par un paravent, et où elle lisait le livre à images. J'étais si excitée que je supportai toute la douleur avec une constance qui m'étonnait. Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps désiré et que je croyais devoir être le paradis. Je me fis du mal et ma déception fut en somme très vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il me fut aussi très douloureux de me croire faite autrement que toutes les femmes. J'étais inconsolable de cette expérience. Je ne comprenais rien de ce qui m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure et la douleur d'une blessure. Désenchantée, je remis l'instrument dans sa cachette. J'étais mécontente et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir pas aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de maladroit.

Après tant d'expériences agréables, celle-ci était pénible. Je craignais la nuit, les tendresses de Marguerite et sa découverte. Comme je l'avais déjà trompée, je ne fus pas embarrassée de le faire encore une fois. Après souper, je lui confiai que j'étais tombée d'une échelle, que je m'étais blessée à la jambe et que j'avais même saigné. Au lit, elle m'examina et loin de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia que cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me plaignit point, mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustré de mes prémices. Cela m'était bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne point me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-là. Je le désirais aussi. Elle m'enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de bien. Le lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les deux dernières nuits que je passai encore à la campagne de mon oncle me dédommagèrent de cette courte privation. Je connus alors pour la première fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus tout entière autant qu'aucune femme peut la connaître. Les sources du plaisir s'écoulèrent si complètes qu'il ne me resta plus un seul désir. L'assouvissement m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.

J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps n'était pas encore mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré ma santé et n'a pas diminué les riches réjouissances de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon caractère raisonnable, je ne dépassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. J'avais appris de bonne heure que, d'après les lois de la société, il fallait jouir avec mille précautions pour le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a que longs remords pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j'ai eu la chance de tomber, dès le commencement, entre les mains d'une jeune femme expérimentée. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s'était trouvé dans mon entourage et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à mon tempérament et à ma curiosité, je serais un être perdu. Si je ne le suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me furent révélées. Elles sont exquises autant qu'elles sont voilées. Et pourtant elles forment le centre de toute activité humaine. Avant de commencer ma troisième lettre, je remarque encore que, peu de temps après mes relations avec Marguerite, se montrèrent pour la première fois les signes de complet développement de mon corps.

IV

MARGUERITE

Il est bien rare que deux femmes aient autant de points communs dans leurs penchants, dans leur vie et même dans leur destin que Marguerite et moi. Quand elle me mettait en garde contre un abandon trop complet à l'homme et qu'elle me détaillait toutes les suites malheureuses qu'une telle faute de conduite apporte lors du mariage, je n'aurais jamais pensé que moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de continuer, je vais vous raconter succinctement ce que j'ai appris de la vie de Marguerite, durant ces quelques nuits, et dans nos relations ultérieures. Cela expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire certains événements, certaines aberrations de ma vie.

Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne éducation, elle devint orpheline à dix-sept ans. Elle possédait une petite fortune et croyait son avenir assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre les mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop sévère, mais il lui détourna bientôt son petit pécule. Peu de temps après la mort de ses parents, elle entra au service d'une baronne viennoise, qui habitait une belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle prenait surtout soin de sa toilette. La baronne était très élégante et raffinée. Elle consacrait des heures à sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut très réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle lui posait des questions, et entre autres si elle avait un amant. Au bout de quinze jours, voyant que Marguerite était encore innocente, la baronne devint très familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle savait faire «la toilette complète». Marguerite répondit non en rougissant, car elle savait bien ce que l'on entendait par toilette complète en Suisse française aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle devait absolument s'y mettre pour remplacer son ancienne femme de chambre et pour obtenir toute sa confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un canapé, allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, s'installa commodément, lui remit un petit peigne d'écaille souple et très doux, et lui indiqua la manière de s'en servir.

Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce qu'elle n'avait encore jamais vu distinctement. Très troublée, elle se mit aux soins de cette toilette, très gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les indications de la baronne. La baronne était une très jolie femme blonde, d'un très beau teint; elle se lavait très soigneusement, si bien que cette toilette n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit avec beaucoup de détails et d'amour la conformation de sa baronne. Elle m'avoua aussi que, d'abord très gênée, elle prit bientôt beaucoup de goût à cette singulière occupation, et surtout quand elle vit que la baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait, s'agitait doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait de petites pièces de vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient, montrant ses petites dents, et la langue parfois apparaissait hors de la bouche comme un oiseau qui montre la tête hors du nid. Naturellement, aussitôt dans sa chambre, Marguerite essayait sur elle-même la toilette complète. Quoique inexpérimentée, elle découvrit facilement que la nature avait caché dans le corps féminin une inépuisable source de plaisirs, et elle paracheva bientôt ce que le peigne avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les jeunes filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait plus que ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait pas l'avouer. Elle devait bientôt se convaincre combien facile est l'accord complet quand le désir est réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs semaines; chacune désirait que l'autre fît le premier pas; chacune voulait être séduite, faire semblant d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue et se montra telle une femme très sensuelle et très voluptueuse qui voulait jouir à tout prix de sa beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient. Elle s'était mariée avec un homme bientôt impuissant et qui n'avait pu la contenter que durant les premières années de leur union. Il avait même éveillé ses désirs plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez la plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était éveillé que très tard. Faiblesse corporelle ou suite funeste d'anciens excès, bref, il était toujours las; si bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis deux ans, il occupait un important poste diplomatique à Paris, et quand il avait compris que son impuissance était complète, il avait envoyé sa femme au bord du lac de Genève. La baronne était très élégante mais menait une vie de recluse. Marguerite avait remarqué qu'une espèce de majordome, un vieil homme de mauvais caractère, faisait l'office d'espion et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et entendait. La baronne évitait toute fréquentation masculine; elle était fort prudente, les intérêts de sa famille l'y obligeaient. Personne de la maison ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait les réjouissances secrètes que Marguerite surprit un jour. La première honte passée, les scènes les plus dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la jeune femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante. Durant le jour, la baronne ne se trahissait jamais par la moindre familiarité. Les jeux furent bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le lit de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me raconter ce qu'elles faisaient ensemble, puisque je venais de l'éprouver. Mais alors c'était elle qui jouait mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact de deux corps féminins des délices toujours renouvelées. Marguerite me déclara que cette époque était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa vie.

La baronne allait toutes les semaines à Genève pour faire des achats et rendre des visites. Le majordome l'accompagnait chaque fois, et Marguerite fut aussi de ces petits voyages quand elle devint plus intime avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même appartement dans un des plus grands hôtels, un salon, une chambre à coucher, un petit cabinet pour Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le majordome. Les portes de chaque chambre donnaient sur le corridor; les portes de communication entre les chambres étaient fermées ou masquées par des meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois ce voyage à Genève, elle remarqua qu'il s'y passait quelque chose de particulier que la baronne lui cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons féminins. Dans la journée, la baronne paraissait agitée, inquiète, nerveuse; son linge de nuit et son lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre, les chaises étaient renversées et le linge de la toilette montrait des signes encore plus distincts. Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie. Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et chaque commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir. À chaque voyage pourtant, elle était toujours plus convaincue que la baronne ne passait pas la nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La baronne fermait non seulement la porte du corridor, mais aussi celle qui menait du salon à sa chambre à coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la porte du corridor, car il y passait sans cesse des voyageurs et des domestiques de l'hôtel. Marguerite passa des nuits entières à sa porte entr'ouverte pour voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la baronne. Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs mois, et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une nuit un incendie éclata dans le voisinage immédiat de l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les voyageurs pour les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez la baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les reflets de l'incendie pénétraient par la fenêtre. La baronne était si terrifiée qu'elle pouvait à peine parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite embrassa d'un seul coup d'oeil toute la chambre et eut enfin l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se trouvait devant la porte de la chambre d'à côté, était éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement passer derrière. Un habit d'homme était sur une chaise devant le lit, et sur la table de nuit traînait une montre d'homme avec des breloques. Il n'y avait plus de doute possible. La baronne remarqua que Marguerite voyait ces objets, mais elle était trop troublée pour dire quelque chose. Marguerite empaqueta tous les effets de la baronne pour pouvoir fuir au bon moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en baudruche qui semblait avoir été employée. Quand la baronne se fut un peu calmée, elle cacha immédiatement cette chose dans son mouchoir. Le feu fut maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement dans leurs relations. Au matin, avant de quitter Genève, Marguerite apprit des domestiques de l'hôtel qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë à celle de la baronne. Les chambres se trouvaient justement à un coude du corridor, si bien que le comte pouvait entrer et sortir sans passer devant l'appartement de la baronne, en employant l'escalier de l'autre aile de l'hôtel. Marguerite comprenait tout. La baronne devait avoir des relations avec ce jeune comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le lui eût caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son mouchoir dans un endroit désert. De retour à Morges, la vie reprit son traintrain coutumier. La baronne ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite. Elle remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du prochain voyage à Genève, Marguerite passa tous ses moments de liberté dans le corridor. Elle y rencontra plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant. À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième il l'accosta. Quand il apprit qu'elle était la femme de chambre d'une dame habitant l'hôtel--Marguerite ne lui dit pas le nom de sa maîtresse--il ne fit pas tant de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa chambre. Sans autre désir que celui de la curiosité,--c'est du moins ce qu'elle m'affirma à différentes reprises--elle le suivit. Personne n'était dans le corridor, il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui tâta les seins et sut, malgré sa défense énergique, se convaincre qu'elle était par ailleurs tout aussi jeune et bien faite. Pendant que la main du jeune homme se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite examinait la chambre. Elle remarqua la porte qui menait à la chambre de la baronne et elle eut vite conçu son plan. Le prince voulait immédiatement la chose sérieuse, mais se heurta à une résistance irritée. Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit de venir la nuit, quand sa maîtresse serait endormie. Elle ne voulait venir que tard après minuit, quand le corridor serait sombre. Il réfléchit, et Marguerite s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais cette nouvelle connaissance fut plus forte que ses scrupules, il lui donna rendez-vous à une heure. Elle se fit remettre la clé de la chambre afin de pouvoir rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son plan dans les moindres détails. La baronne congédia Marguerite à dix heures et ferma soigneusement les portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer chez elle, Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout d'un instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce qu'elle ne faisait jamais; puis elle heurta légèrement à la paroi. Marguerite entendit que l'on remuait l'armoire et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant que le comte était chez la baronne; elle se précipita dans la chambre du Russe et entra sans bruit, après s'être assurée que personne ne la remarquait. Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte de la chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer tout ce qui se passait chez la baronne. Celle-ci, renversée sur le lit, était dans les bras du comte, qui lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, remontait à tout moment vers le front et les beaux cheveux blonds de la baronne. La baronne était une très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins de curiosité, sur ce qu'elle ne connaissait pas encore. Le prince se déshabilla rapidement, il était aussi beau que robustement bâti. Marguerite voyait pour la première fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir, mais dont nous n'osons pas parler. Quel fut son étonnement de voir la baronne l'enfermer dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de Morges et qu'elle sortit d'une boîte posée sur la table de nuit! Cette chose, terminée à l'un de ses bouts par un cordon rouge, était l'invention du célèbre médecin français Condom. Après avoir terminé cette étrange toilette, elle regarda de toutes parts, comme pour voir si personne ne l'épiait. Puis elle écouta avec volupté les paroles douces et tendres que le comte lui murmurait. Elle lui en disait autant en caressant sa jolie tête bien frisée. Ils paraissaient s'aimer depuis longtemps et bien se connaître, car ils n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant pas autant que moi de mon alcôve, car la baronne remonta la couverture. Elle ne voyait que les deux têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le comte poussa un profond soupir auquel répondit un autre soupir de la baronne. Ils restèrent un bon quart d'heure étroitement enlacés, sans que la baronne détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua qu'elle avait des fourmis dans les jambes à cause de tous les désirs extraordinaires qu'elle éprouvait. Mais elle m'avoua aussi qu'après ce qu'elle venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.