L'oeuvre des conteurs allemands: mémoires d'une chanteuse allemande traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits

Part 15

Chapter 153,858 wordsPublic domain

Enfin, on nous laissa tranquilles. Ferry m'étreignit une dernière fois; puis il m'offrit le bras pour m'emmener dans une autre chambre. «Sur le trône! sur le trône!» crièrent plusieurs voix. On avait dressé, au bout de la salle, une espèce de tribune, avec une ottomane recouverte de velours rouge, d'épais rideaux et un baldaquin de pourpre. C'est là que l'on voulait nous mener en triomphe, pour nous témoigner que nous avions gagné la première place dans cette fête. Ferry déclina, en mon nom, tant d'honneur. Il dit qu'il préférait, si on voulait bien le lui permettre, prendre un rafraîchissement; sur quoi, la dame qui était costumée en Vénus nous mena au buffet, dans la salle du banquet, où la table n'était pas encore dressée.

--Est-ce qu'il n'y a pas un cabinet sombre où ma Titania (c'est ainsi qu'il me nommait, princesse des elfes, à cause de mon costume) pourrait se reposer un instant?

--Rési Luft doit en avoir plusieurs, répondit Vénus. Je vais lui dire d'en ouvrir un.

Elle s'éloigna et revint bientôt, accompagnée de l'hôtesse. À sa vue, nous éclatâmes de rire. Rési Luft avait suivi notre exemple: elle était vêtue en Tyrolienne. Elle était vieille, grosse, grasse, le portrait de cette reine des îles du Sud, de la célèbre Nomahanna, si cette horrible reine sauvage avait porté le costume du Tyrol. Mais c'était encore appétissant, et, je compris qu'il se trouvât des hommes pour goûter à ces charmes et s'engloutir dans cette mer de chairs.

Elle nous ouvrit un cabinet, près de la salle de danse. Par la porte ouverte, je pouvais suivre la voluptueuse bacchanale. Quelques couples dansaient encore; les autres préféraient une occupation plus sérieuse. Nous entendions le murmure des voix, le bruit des baisers, le halètement des hommes et les soupirs voluptueux des femmes. Ce spectacle m'excitait. J'étais assise sur les genoux de mon amant, un bras autour de son cou. Je sentais cependant que Ferry avait envie de se mêler encore à la danse.

--Tu ne vas pas recommencer? lui dis-je, l'étouffant de baisers.

--Et pourquoi pas? dit-il en souriant, puis voyant que je ne voulais pas: «Mais je voudrais fermer la porte. Enlève ton masque pour que je lise la gaîté dans tes traits. Pourrais-tu me le refuser?»

Il n'était pas le despote, le tyran que j'avais cru. Il était aussi doux, aussi caressant qu'un berger. Je fermai la porte, je poussai les verrous et je me jetai sur le lit. Je me reposai avec un plaisir indicible, car le bruit, la musique, les tourbillons des danseurs et danseuses m'avaient beaucoup fatiguée. Cette fois personne ne nous dérangeait; je ne voyais que lui, et lui que moi.

Suis-je capable de vous dire ce que je ressentis? Non. Qu'il vous suffise d'apprendre que nous nous dîmes de vrais mots d'amour. Je ne puis vous dire ma joie de l'avoir pour moi toute seule. Quand il m'embrassait, ses yeux devenaient fixes et prenaient une expression sauvage de volupté; mes yeux se troublaient aussi et nous retombions, ivres d'amour, poitrine à poitrine, en murmurant les paroles les plus folles, les plus dénuées de sens. À la fin, il s'était mis sur le côté; j'étais presque endormie, il disait toujours des paroles d'amour, nos yeux étaient fermés et nous restâmes une bonne demi-heure ensommeillés dans cette extase. Les cris qui venaient de la salle nous réveillèrent. Je réparai mon désordre à la hâte et il m'attacha lui-même mon masque, que j'avais oublié dans ma fièvre. Ferry prit son domino et nous entrâmes dans la salle. L'orgie atteignait son apogée. On ne voyait que des groupes voluptueux, dans toutes les poses imaginables, de deux, trois, quatre, cinq personnes.

Trois groupes étaient particulièrement compliqués. L'un était composé d'un monsieur et de six dames, qui chantaient des chansons montagnardes en se tenant par la main. Ils paraissaient extrêmement gais et se tenaient accroupis sur le sol, où l'on avait posé des flûtes de Champagne qui pétillaient, et, entre chaque chant, les chanteurs sablaient un verre ou deux, ce qui ne devait pas tarder à les jeter dans l'ivresse la plus complète.

L'autre groupe se composait de Vénus, étendue près d'un monsieur qui jouait des castagnettes, tandis qu'un autre jouait du tambourin de façon continue. Dans les deux mains, elle tenait des clochettes et les secouait, tandis qu'une sorte de géant de Rhodes, appuyé sur deux chaises, roulait du tambour delà façon la plus bruyante, comme s'il avait dirigé la marche d'une armée.

En même temps, ils poussaient des hurlements de Zoulous. C'était le plus beau groupe.

Le troisième groupe se composait de deux dames et d'un monsieur. Une dame était couchée sur le dos, l'autre tenait au-dessus d'elle une grosse caisse sur laquelle la première cognait de toutes ses forces en criant et en faisant des grimaces. Le monsieur, taillé en hercule, dominait en jouant de l'harmonica, dont le son harmonieux et cristallin parvenait à n'être pas étouffé par les chants des montagnards du premier groupe ni par les hurlements, les castagnettes, les tambourins, la grosse caisse. C'était vraiment de la folie, et de la folie musicale, qui plus est, et je me crus un instant dans un asile d'aliénés.

Tous les messieurs et toutes les dames avaient participé à ce concert, avec une activité plus ou moins vive, selon les tempéraments. Personne ne s'était dérobé à l'obligation de s'amuser. Ferry, parmi les hommes, et moi, parmi les femmes, nous étions encore les plus raisonnables.

Vénus, moi et la comtesse Bella étions les seules femmes qui ne se fussent point démasquées.

J'appris plus tard qui était Vénus. C'était une femme célèbre par ses aventures galantes. Elle se serait gardée pourtant d'enlever son masque, tandis que la comtesse Bella était une véritable furie, un démon féminin. Elle criait à haute voix: «Viens ici! Allons, ne sais-tu pas que je suis une putain, une vraie putain?» Elle fit le tour de toutes les pensionnaires de la maison; elle leur distribuait des bonbons, des fruits ou du Champagne. À table, elle but un plein verre d'eau-de-vie qu'un monsieur lui avait rempli. Elle était ivre-morte, se roulait sous la table. Rési Luft dut l'emporter dans un cabinet et la mettre au lit. Elle l'enferma à clé. Bella essaya d'enfoncer la porte, enfin elle tomba par terre et s'endormit. Un peu plus tard, deux pensionnaires montèrent voir si elle dormait. Elles la trouvèrent se vidant par toutes les ouvertures, comme un tonneau défoncé, et la mirent au lit. Elle dormit jusqu'à quatre heures de l'après-midi.

Le souper fut en tous points digne de l'orgie. Plusieurs personnes s'endormirent sur la table. Il n'y avait plus que Ferry et encore deux ou trois autres messieurs capables de se tenir décemment. Les autres laissaient tristement pendre la tête. Puis on distribua les prix. Ferry fut proclamé roi; puis vint le monsieur qui avait joué si bien de l'harmonica; puis un autre, qui avait distribué beaucoup de bonbons. Ma rivale, la princesse O..., que j'avais trouvée en compagnie de Ferry, l'avait bel et bien perdu. Je voulus le convaincre de boire jusqu'à être ivre, mais il refusa. Pourtant je réussis à le faire boire de l'eau-de-vie. L'orgie se termina à quatre heures du matin.

Ferry et moi, Vénus et quelques autres dames rentrâmes à la maison; les autres étaient ivres et passèrent la nuit chez Rési Luft.

En général, j'avais remarqué que les pensionnaires de notre hôtesse s'étaient le mieux conduites. Elles se faisaient prier par les messieurs avant de prendre part à ce qui se faisait. Léonie seule y faisait exception; mais on racontait d'elle qu'elle appartenait à la noblesse, qu'elle était d'une vieille famille viennoise, qu'elle avait quitté ses parents pour se vouer à cet infâme métier et qu'elle était venue directement chez Rési Luft.

Ferry m'accompagna chez moi. Rose était encore debout, elle n'alla se coucher que quand je le lui eus dit. Ai-je besoin de vous dire que pour Ferry et moi la guerre d'amour n'était pas encore terminée?

V

FERRY

Vous êtes peut-être fâché que je vous raconte tout au long mes aventures à Budapest; vous allez m'accuser de trop aimer les Hongrois. Certaines choses sont trop générales pour qu'on puisse les attribuer spécialement à telle ou telle nation--ainsi les arts--et je compte l'amour, comme je l'ai pratiqué, parmi les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on entende mieux l'art d'aimer qu'en Hongrie. Ce pays et ses habitants sont en retard à bien des points de vue; mais dans l'art de jouir de la vie--la volupté sexuelle est la plus haute jouissance,--ils sont aussi avancés que les Français et les Italiens, ces grands maîtres; oui, ils les ont peut-être dépassés.

Je vais vous le prouver.

Peu de temps avant de reprendre cette correspondance avec vous, je fis la connaissance d'un Anglais qui avait fait plusieurs fois le tour de monde. Il voyageait depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois années dans chaque pays, il aura visité dix-huit pays; par exemple: l'Autriche, la Hongrie, la Turquie d'Europe, l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la péninsule scandinave, l'Allemagne, l'Orient, les États-Unis, la Suisse, l'Amérique du Sud, la Belgique et les Pays-Bas. Est-ce assez? Oui, n'est-ce pas.

Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visité tous ces pays au moins deux fois. Il venait d'Italie et me fit la description d'un pensionnat de prêtresses de Vénus à Florence. Il y avait trois Hongroises parmi ces dames. Elles étaient les plus recherchées, leur prix montait de cent à cinq cents francs. La patronne disait qu'elle allait réformer son établissement et que les deux tiers de ses élèves devaient être des Hongroises. Il y avait quelques Espagnoles, quelques Hollandaises, une Serbe, une Anglaise, qui étaient toutes beaucoup plus belles; mais aucune ne savait aussi bien séduire les hommes que les Hongroises. Et c'était ainsi partout: à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, dans plusieurs résidences de l'Allemagne, les Hongroises étaient partout préférées.

Non seulement les femmes de ce pays ont conquis les palmes de l'amour, mais aussi les jeunes gens. Ils sont d'un extérieur très attrayant, leurs manières sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens de toutes autres nations, et l'originalité nous attire, nous autres femmes. Enfin, ils sont infatigables aux jeux d'amour et ils en connaissent tous les raffinements, et une femme n'a jamais besoin, avec eux, d'employer d'extraordinaires excitants.

Ne pensez pas, d'après ce que je vous dis, que j'aie une passion exclusive pour les Hongrois et les Hongroises; je vais vous raconter les aventures que j'ai eues ailleurs.

Je reviens donc à mon histoire.

Je partageais mes plaisirs avec deux personnes: avec Ferry, qui était mon amant déclaré, et avec Rose, qui variait mes ébats. Un spécialiste dirait que je partageais des plaisirs homosexuels et hétérosexuels.

Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le véritable amour qu'avec moi, que ses principes n'étaient plus aussi solides. Il croyait maintenant à la possibilité de la fidélité. Si je l'avais voulu, il m'aurait épousée; il me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur de perdre son amour, si d'autres liens que ceux de l'amour nous unissaient. Le mariage est le tombeau de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait pas; je craignais de voir notre amour profané par la loi et par l'Église. La cérémonie publique du mariage est une profanation. J'aimais; le secret de mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a pas un rapport immédiat avec l'amour et le plaisir gêne, et Ferry partageait mes vues.

J'avais pourtant une inquiétude, j'avais peur de devenir mère et de perdre ma place. Je lui fis part de mes craintes. Je lui dis aussi mon étonnement de n'être pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais négligé les mesures de précaution que Marguerite m'avait si chaleureusement recommandées et que j'avais toujours employées avec le prince.

--Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu d'hommes et peu de femmes les connaissent. Je me suis servi d'un sans que tu le saches. Si tu veux connaître ces différents préservatifs, lis le livre _De l'art de faire l'amour sans crainte_. Je te le donnerai. On traite aussi de ton moyen, du condom, mais il n'est pas toujours sûr; il peut s'échauffer et éclater sans que l'on s'en aperçoive.

Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup d'attention. Il a été rédigé par un médecin; il est beaucoup plus rare que tous les romans priapiques; il est même plus rare que la _Justine_ de Sade, qui a été officiellement brûlée sous Robespierre et qui vient d'être rééditée en Hollande et en Allemagne. Je pense que ce livre ne vous est jamais tombé entre les mains et je vais vous parler de quelques-uns des sujets qu'il traite.

L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom; il prétend que la volupté de l'homme et de la femme est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait sur mesure. Quand il est trop étroit, il cause des douleurs à l'homme. Quand il est trop large, il se forme des faux plis aussi coupants qu'un cheveu. Dans les deux pas, il peut facilement céder et le but n'est pas atteint.

L'auteur dit que la femme peut ne concevoir qu'une fois sur mille si elle sait bien s'y prendre, mais je ne dirai pas comment, car ce sont choses qu'il faut connaître par expérience et non par la lecture. Je ne fais pas profession d'enseigner ces choses et si j'indique le titre de ce livre rare et quelques-unes de ses particularités, c'est pour montrer l'intérêt que je pris à le lire.

(À cet endroit, je me souvins que Ferry employait toujours le moyen dont il avait parlé; il l'employait expressément. Et si parfois il en usait autrement, ce n'était jamais qu'à la fin d'une séance.

Que cela neutralisât les effets masculins, je l'avais déjà deviné. Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours confiance dans le premier secret, employait souvent un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)

L'auteur ajoute encore que la formation de la semence a besoin d'un certain temps pour qu'elle soit fécondante. Et la chose est certaine, car l'on voit que les débauchés n'ont que rarement des enfants, et pour ma part je suis persuadée que Don Juan n'a jamais été père.

Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme et ce qui est de la femme. Il dit qu'il n'y a pas de différence entre le masculin et le féminin; que ce n'est pas ce qu'on croit qui cause la volupté, mais bien ce qu'on évite souvent; car si cela n'était pas ainsi, la femme ne ressentirait point de volupté, ce qui est inexact, car la volupté de la femme est beaucoup plus forte que celle de l'homme, justement à cause de cela. La suite de cette explication était trop savante et je ne l'ai pas comprise. Nous avons parlé une fois de ce sujet; vous aussi vous prétendiez qu'après plusieurs plaisirs l'homme est stérile; c'est pourquoi les peuples froids se multiplient beaucoup plus que les peuples chauds et passionnés. Les Hongrois, les Français, les Italiens, les Orientaux, les Slaves du sud ont beaucoup moins d'enfants que les peuples du nord et particulièrement que les Allemands. Le mariage est plus fertile que le concubinat; la classe pauvre que l'aristocratie. (J'ai lu plus tard Kinskosch et Venette, tous ces auteurs sont du même avis.)

L'auteur recommande plusieurs moyens comme les plus sûrs. Un entre autres: l'homme, quand il sent la crise approcher, doit se retirer. Je ne crois pas qu'un homme puisse avoir assez de volonté pour le faire chaque fois. En outre, les deux perdent la plus haute volupté. Le but des amoureux, n'est-ce pas justement de ressentir ce choc électrique qui est bien la chose la plus humaine et la plus naturelle du monde? Je détesterais un homme qui me ferait cela.

Je me souviens encore de deux aphrodisiaques, qui sont très simples et que j'employai toujours dans la suite à la place du condom, que je trouvais vraiment trop grossier. L'un est la boule d'argent, l'autre l'éponge.

Une boule d'argent massive, avec un petit anneau muni d'un élastique, voilà tout. Comme elle est lourde, elle tombe au fond, et comme elle est de la grosseur d'une noisette, elle bouche suffisamment. Ce qu'il faut éviter ne peut plus passer. Cette boule est très pratique. Je crois que l'on s'en servait beaucoup autrefois et particulièrement au dix-huitième siècle. On m'a dit qu'il y avait une belle collection de ces boules chez un collectionneur de Berne. Et il est certain que ce moyen était fort employé en Suisse, où on le connaît encore fort bien. On parle même de boules en or, mais je dois dire que je n'en ai jamais vu.

L'emploi d'une éponge est du même genre. Ce moyen paraît être connu dès la plus haute antiquité, où l'on attribuait à l'éponge des vertus thérapeutiques que l'on a peut-être exagérées.

Ces moyens ne sont pas particulièrement sûrs, et il vaut bien mieux qu'ils ne le soient pas, car l'humanité cesserait bientôt d'exister s'il existait des moyens complètement sûrs pour éviter les suites que tout le monde, de plus en plus, semble avoir tendance à éviter, car l'homme est peut-être l'être qui se soucie le moins de la perpétuation de l'espèce.

Ceci me rappelle un savant auquel j'avais fait part de mes réflexions sur ces sujets; il me répondit que, si l'homme ne se souciait plus de perpétuer son espèce, c'est que la nature avait décidé l'anéantissement progressif de la race humaine, que d'ailleurs le temps viendrait où l'homme, roi de la création, devrait céder la place à un nouvel être qui existait peut-être déjà sans que nous le connussions et peut-être même sans que nos sens imparfaits pussent le concevoir.

En plus de cette collection d'aphrodisiaques, le livre indiquait toute une série de moyens pour éviter les conséquences. Je pense que vous les connaissez tous. En Hongrie, ce qu'on emploie le plus est une décoction de végétal que je ne veux pas dire. Chaque paysanne l'emploie. Mais cela est très nocif et dangereux, je connais beaucoup de cas d'empoisonnement.

Je reviens à mes aventures. Sûre de mes deux moyens, je m'adonnai complètement aux plaisirs. Je n'aimais que Ferry. Il était très prudent, personne ne soupçonnait nos relations et mon renom n'en souffrit point.

Rose était le plus à plaindre. Ferry ne lui laissait pas grand'chose. Je n'avais que très rarement une nuit de libre, où elle pouvait venir dans mon lit. J'avais pitié d'elle. Je ne connaissais pas la jalousie. Et je me demandai si je n'allais pas prendre un grand plaisir à la pousser entre les bras de Ferry. La dévirgination artificielle n'avait pas été complète. La membrane avait repoussé, sa virginité était à neuf! Comme médecin, vous allez vous récrier et dire que cela est impossible. Mais je puis vous certifier que c'est la pure vérité et que cette membrane avait repoussé, que je l'avais vue moi-même en l'examinant. Et je vis qu'elle était intacte. Au demeurant, j'avais vu la représentation d'une vierge dans un panopticum, sur la place de Saint-Joseph, lors de la foire de Budapest. Je suis profane, je puis vous dire ce que j'ai vu et non l'expliquer ou le prouver.

Je demandai à Rose si elle serait heureuse d'avoir un amant tel que Ferry. Elle me répondit qu'elle ne désirait pas un homme tant qu'elle m'avait. Enfin elle me dit que si elle consentait à sacrifier sa virginité à un homme, elle ne le ferait que pour me faire plaisir. Ferry ne lui était pas plus désirable que tel autre que je lui octroierais.

Il y a très peu de femmes qui connaissent le plaisir d'assister aux ébats amoureux d'un couple. Il y a aussi très peu d'hommes qui ne méprisent pas une femme qui se donne devant eux à un autre. Ferry et moi sommes de ces rares exceptions.

Il m'avait souvent demandé de me donner à un homme devant ses yeux. Je n'avais pu y consentir. Je dois avouer que je le soupçonnais de vouloir me quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je ne pouvais croire qu'il goûterait du plaisir à ce spectacle. Il me cita plusieurs exemples historiques, celui surtout de ce héros vénitien, Gatta Melatta, qui ne s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'était auparavant abandonnée aux caresses d'un autre homme. Il décida donc d'enseigner l'amour à Rose, et je devais ensuite en faire autant avec un jeune homme.

J'eus beaucoup de peine à convaincre Rose de le faire. Elle se jeta dans mes bras, pleurait, disait que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver le contraire, je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me ferait plaisir en accomplissant ce sacrifice. Au fond, je n'étais pas très convaincue moi-même, mais Ferry étant là, je n'osais pas reculer et je jouai mon rôle du mieux que je pus. À la fin, elle me parut convaincue et Ferry en profita aussitôt. Rose avait fermé les yeux et tremblait de tous ses membres. La petite rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais convaincue. Je vis tout cela le coeur gros, car bien que la jalousie ne fût pas mon défaut, je trouvais que c'était dommage et que Rose aurait été plus à moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en somme c'était la vraie raison de mon amour pour elle.

Cependant tout se passa le plus agréablement du monde, et depuis cette nuit je ne comprends plus du tout la jalousie des femmes. Il me semble que c'est beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel que ces choses ne se passent pas comme elles se passent dans les pays civilisés. La jouissance est augmentée par la présence d'une troisième personne. La volupté n'a pas seulement pour but la perpétuation de l'espèce; le but de la nature est aussi la volupté, ceci est ma conviction.

Dès le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma promesse. Il me garantit que personne ne le saurait. Je devais l'accompagner en voyage.

C'était au printemps, le temps était magnifique. Il me dit que nous quitterions le lendemain Budapest. Il passa toute cette journée avec moi, il avait déjà fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait quitté Budapest depuis trois jours.

J'avais un congé d'un mois. Je voulais aller à Presbourg, à Prague, revenir par Vienne où je devais donner quelques représentations, je pensais être de retour en juillet.

Nous quittâmes Budapest un dimanche, à deux heures de la nuit. Nous évitions de prendre le chemin de fer ou le bateau à vapeur; nous employions la voiture de Ferry ou la poste. Nous arrivâmes vers huit heures à Nessmely. Nous quittâmes alors la grande route, nous traversâmes Igmann et continuâmes notre voyage au sud-ouest. Nous arrivâmes vers midi dans la fameuse forêt de Bakony. Nous entrâmes dans une auberge au milieu de la forêt. La table était déjà dressée pour moi. Quelques hommes à sinistre figure étaient dans la cour et dans la chambre de l'auberge. Ils étaient armés de fusils, de pistolets et de casse-têtes. Je pensais que c'étaient des voleurs et j'étais un peu inquiète. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois. Je lui demandai qui ils étaient; il me répondit qu'ils étaient de pauvres diables. Il ajouta que je n'avais rien à craindre. L'après-midi, nous remontâmes dans notre voiture; cinq hommes à cheval précédaient notre voiture, les autres étaient partis en avant.