Part 11
«Il m'en avait lu une partie pour nous disposer tous les deux au plaisir. Il ne manquait jamais son but et me trouvait prête à faire toutes les cochonneries qu'il désirait. Mais il ne m'avait jamais montré le livre de Sade, qu'il croyait trop dangereux. Après sa mort, je le découvris au fond d'une armoire à double fond. Je me mis à le lire. Mon impatience me poussait à connaître le sens des illustrations. Je lus avant tout les scènes les plus épouvantables. Par exemple, la torture des femmes, la scène de la ménagerie, l'aventure du mont Etna, les flagellations, les viols de garçons, les scènes à Rome, celle où le marquis de Sade se jette, revêtu d'une peau de panthère, entre des femmes et des enfants nus et mord un garçonnet jusqu'à le tuer, enfin la description des orgies où deux femmes sont guillotinées, les bestialités, etc., etc.
«Maintenant, je commençais à comprendre Duvalin. Ce livre pouvait avoir une double influence, suivant le tempérament du lecteur ou de la lectrice, suivant leur sensibilité et leur esprit. Duvalin en était blasé; moi, j'étais saisie de dégoût. Il me coûta tant d'efforts pour terminer cette lecture que j'étais déjà insensible avant d'aller à la pratique. Je ne pouvais plus penser à l'amour, et quand je pensais aux sensations qu'il procure, elles me paraissaient fades, vides. J'étais radicalement guérie de toute démangeaison voluptueuse qui peut être dans le corps humain. Je commençais à comprendre l'état d'esprit des castrats masculins.»
Denise me raconta encore beaucoup de choses sur ce sujet. Elle me croyait complètement inexpérimentée dans la pratique. Elle soupçonnait que je connaissais le soulagement manuel ou le plaisir que l'artifice peut procurer, ou même l'étreinte de personnes de mon sexe; mais elle pensait que j'ignorais complètement l'homme. La feinte est innée chez la femme, ainsi que la vantardise chez l'homme. Elle me demanda si j'avais jamais lu un de ces livres dont elle m'avait parlé. À ma réponse négative, elle me conseilla de commencer immédiatement par la _Justine_ et la _Juliette_ de Sade.
«Quelques médecins prétendent, disait-elle, que le camphre a la vertu d'éteindre le chatouillement sexuel de la femme.
«Je ne sais pas si cela est vrai. Mais le livre de Sade étouffa durant des mois toute pensée, tout désir de volupté et de débauche.
«Quelle imagination! Est-il possible que de telles choses se passent? Les hommes sont là-dedans des tigres et des hyènes; les femmes, des boas et des alligators. Ce qu'on y trouve le moins, c'est la sexualité naturelle. Les femmes caressent des femmes, les hommes des garçons et des animaux. C'est horrible! Je me demandais s'il était possible que l'homme se rassasiât jamais de la volupté; qu'il eût recours à de telles excitations; qu'il désirât des corps torturés, calcinés, déchirés, à la place de beaux corps blancs. J'eus peur de l'homme qui avait écrit cela. Avait-il vraiment mené une telle vie, ou était-ce la débauche de son imagination qui lui faisait écrire de telles choses? Il dit, quelque part, que c'étaient là les moeurs des chevaliers de son temps et que des scènes semblables se passaient au Parc-aux-Cerfs.
«Il parle de la volupté de voir mourir des hommes. La fameuse marquise de Brinvilliers déshabillait ses victimes et se délectait aux sursauts et aux contorsions des corps nus de ces malheureux.»
Durant tout le temps que dura cette lecture, durant plusieurs mois, je ne songeai pas une seule fois à faire ce que j'avais fait avec Marguerite et avec Roudolphine. Il me fallait beaucoup de temps pour lire dix volumes de trois cents pages, d'autant plus que je ne pouvais pas consacrer tous mes loisirs à la lecture; je devais étudier de nouvelles partitions; tous les jours, il y avait des répétitions ou des représentations; je recevais et rendais beaucoup de visites; j'étais invitée à des bals, à des soirées, à des parties de plaisir à la campagne, etc., etc. En outre, je ne savais pas assez bien le français pour comprendre exactement ce que de Sade écrivait, beaucoup de mots m'échappaient, qui n'étaient dans aucun vocabulaire.
Ainsi, je passai deux ans, vivant aussi chastement que sainte Madeleine, qui a eu également une jeunesse assez agitée et orageuse.
Vers la fin de la deuxième année, je reçus beaucoup d'offres d'engagement de différents théâtres de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Hongrie. J'avais de la peine à me décider, quand arriva M. R..., alors intendant des théâtres de Budapest. Il venait expressément à Francfort pour me faire ses propositions oralement.
Deux messieurs l'accompagnaient: un riche propriétaire foncier, le baron Félix de O..., grand dilettante de musique, un homme très aimable, très beau et très riche. Il me fit la cour immédiatement et me promit un revenu beaucoup plus considérable que celui de l'intendant théâtral. En acceptant, je me serais déshonorée à mes propres yeux. Il me répugnait de vendre mes faveurs à Mammon; aussi je refusai ses offres.
L'autre monsieur était le neveu de l'intendant, un jeune homme d'à peine dix-neuf ans, joli, timide, honteux comme un petit paysan. C'est à peine s'il osait me regarder, et quand je lui parlais, il rougissait comme une pivoine. Le baron de O... en disait beaucoup de bien, que c'était un génie et qu'il jouerait un grand rôle dans sa patrie. Vraiment, cela valait la peine de recevoir les prémices d'un tel jeune homme. Si un puceau ignora jamais la théorie et la pratique des doux secrets de Cythère, c'était bien le jeune Arpard de H..., fils de la soeur de l'intendant hongrois.
Ces messieurs ne restèrent que deux jours à Francfort; ils allaient à Londres et à Paris pour acquérir quelques opéras à la mode.
M. de R... me pressait d'accepter; le baron de O... joignait ses prières à celles de l'intendant, et je lisais dans les yeux d'Arpard de ne point refuser. Ce regard me décida et j'acceptai. L'intendant sortit aussitôt un contrat, fait en double, de sa poche; il me lut le tout et je donnai ma signature.
Je prenais l'engagement de jouer à Budapest aussitôt que mon contrat francfortois serait périmé. On m'autorisait cependant à donner six représentations de gala à Vienne. Je débutais justement à la morte saison.
Le provisorium régnait alors en Hongrie; il n'y avait pas encore de Diète de l'Empire, bien qu'on parlât d'en convoquer une pour l'année suivante.
Le gouvernement autrichien commençait à céder. Il se rendait compte qu'un système d'esclavage n'était pas favorable à la Hongrie.
Ô mon Dieu, je me suis laissé entraîner à parler de politique, moi qui n'y ai jamais rien compris!
Je quittai Francfort au mois de juillet. Avant de venir ici, je m'étais fait photographier chez Augerer. Je ne ressemblais plus du tout à ce portrait. Mes traits étaient plus accentués; mais je semblais beaucoup plus jeune que je n'étais en réalité. Des médecins et des hommes et des femmes de mes amis m'ont souvent répété que j'étais peu développée pour mon âge. Je me souviens très bien de l'aspect qu'avait ma mère quand je la surpris au lit, le jour de l'anniversaire de mon père. Quelle différence entre elle et moi! Mes cuisses n'étaient alors pas aussi fortes et charnues que ses bras. Chez elle, on ne soupçonnait même pas l'os, tandis que, chez moi, il saillait partout: épaules, clavicules, hanches; on pouvait même compter mes côtes. Depuis deux ans que je menais une vie de vestale, j'avais pris de l'embonpoint. Les cuisses et les deux sphères de Vénus, qui font surtout l'orgueil des femmes, s'étaient arrondies; elles étaient dures et pourtant élastiques; je ne pouvais assez me contempler dans la psyché. J'aurais voulu être aussi flexible qu'un homme-serpent pour pouvoir m'enrouler et baiser ces belles boules!
Les scènes de flagellation dans le livre de Sade m'avaient rendue curieuse de connaître la volupté que l'on pouvait ressentir en se battant le derrière. Une fois, je pris une fine baguette de saule, je me déshabillai et me mis devant le miroir pour essayer. Le premier coup me fit si mal que je cessai immédiatement. Je ne connaissais pas encore l'art de cette volupté; je ne savais pas qu'il fallait commencer par des claques aussi légères que celles administrées par les masseuses dans les bains turcs, et que c'est seulement au moment de la crise que l'on peut frapper avec toute la vigueur du bras. Il se passa plusieurs années avant que je connusse cette volupté et que je trouvasse qu'elle augmente réellement la jouissance. Si la douleur ne m'avait pas découragée, j'aurais sûrement repris le jeu solitaire, malgré mes fermes principes de chasteté.
D'ailleurs, chaque fois que je prenais un bain, ce qui arrivait trois ou quatre fois par jour en été, j'étais prête à céder aux tentations de la chair. Vous ne le croirez peut-être pas, mais c'est bien le livre de Denise qui me refroidissait.
À mon passage à Vienne, toutes mes connaissances s'étonnèrent beaucoup de ce changement qui s'était produit dans mon physique. J'avais donné rendez-vous à ma mère, elle devait assister à mon triomphe. En me voyant, elle me serra dans ses bras en disant:
--Ma chère enfant, comme tu es belle et comme tu as bonne mine!
Je rencontrai une fois Roudolphine chez Dommaier, à Hilzig. Elle me dévisagea durant quelques secondes, puis me dit qu'elle ne m'avait tout d'abord pas reconnue. Elle aussi avait changé, mais non à son avantage. Elle remplaçait les roses de ses joues par du fard, mais elle n'arrivait pas à cacher les cernes bleuâtres de ses yeux.
--As-tu renoncé aux plaisirs de l'amour depuis que tu as quitté Vienne? me demanda-t-elle. C'est impossible, car qui a bu de cette ambroisie ne peut plus s'en passer. Mais il y a des natures qui s'épanouissent aux plaisirs de l'amour, au lieu de se faner, et tu leur appartiens!
Je lui affirmais vainement que je menais depuis deux ans une vie de recluse et que je ne m'en portais que mieux.
Elle ne voulait pas le croire; elle disait que c'était absurde.
--Qui aurais-je pu trouver à Francfort? lui disais-je. Les boursiers? Ils sont les antidotes de l'amour, ils n'ont aucune galanterie. Il est indigne d'une femme de se donner à un homme qui ne remplisse pas un peu le coeur. Rien ne me fait autant horreur que Messaline, qui ne recherche que la volupté animale.
Roudolphine rougit sous son fard; j'avais probablement touché juste, quoique bien involontairement.
Nous ne causâmes pas longtemps.
Je remarquai deux cavaliers qui nous examinaient à travers leur lorgnette; l'un salua Roudolphine, tandis que je m'en allais par une autre allée.
Durant ces quinze jours que je passai à Vienne, j'appris que Roudolphine passait pour une des femmes les plus coquettes de la société. Ses amants se comptaient par douzaines. Les deux messieurs que j'avais remarqués chez Hitzig étaient du nombre, ils étaient attachés à l'ambassade brésilienne et étaient les plus grands roués de Vienne. Roudolphine me présenta même l'un d'eux, le comte de A....a. Elle n'était plus jalouse; au contraire, elle cédait volontiers ses amants à ses amies. Elle m'avoua que ça lui faisait presque tout autant de plaisir d'assister aux jouissances sensuelles des autres. Je songeai aux scènes de «Justine» où il arrive quelque chose de semblable.
Par politesse, je rendis visite à Roudolphine. Elle était toute seule; il était près de trois heures et demie. Elle me montra des photographies qu'elle venait de recevoir de Paris.
C'étaient des scènes érotiques, des hommes et des femmes nus. Les plus intéressantes étaient celles de Mme Dudevant, qu'Alfred de Musset faisait circuler parmi ses amis.
Il y en avait surtout six qui étaient tout particulièrement obscènes. La célèbre femme de lettres initiait des femmes et des jeunes filles aux mystères du service saphique. Dans une de ces images, elle fait l'amour avec un gigantesque gorille; dans une autre, avec un chien de Terre-Neuve; dans une autre encore, avec un étalon que deux filles nues tiennent en laisse. Elle-même est agenouillée, on voit sa beauté dans toute sa splendeur, non seulement sa beauté, mais toutes ses beautés, car chacune de ses beautés était bien en évidence. J'ai peine à croire qu'une femme puisse supporter une telle emprise, la douleur doit passer de beaucoup la volupté.
Roudolphine m'a raconté l'histoire de ces images.
Vous ne la connaissez peut-être pas et je la crois assez intéressante pour vous la conter:
George Sand vécut durant plusieurs années très intimement avec Alfred de Musset. Ils voyagèrent ensemble en Italie. À Rome, après une terrible scène de jalousie, ils rompirent complètement. Musset était très discret et respectait plutôt son amante que la femme. George Sand, par contre, racontait partout qu'elle avait lâché le poète à cause de sa faiblesse dans les tournois d'amour; qu'il était tout à fait impuissant.
Alfred de Musset apprit ces calomnies. Sa vanité en fut blessée, car il perdait ainsi son avantage auprès de toutes les femmes. Il voulut se venger et il fit faire ces photographies, auxquelles il avait ajouté un texte scandaleux en vers. Ces images se répandaient par la photographie, car il n'avait pu trouver un imprimeur qui voulût s'en charger.
J'étais très heureuse de m'être réconciliée avec Roudolphine; ses visites me gênaient pourtant, car elle avait une mauvaise réputation.
J'étais impatiente d'aller à Budapest, et je ne perdis pas un jour, après la fin de mes représentations.
J'y arrivai durant la grande foire annuelle, la semaine la plus animée de la morte saison. La foire dure une quinzaine de jours; on l'appelle le marché de la Saint-Jean ou le marché aux melons, car le marché est alors encombré de ces fruits succulents.
Je m'étais procuré un vocabulaire hongrois-allemand et un manuel de la langue magyare.
En arrivant à Budapest, j'envoyai immédiatement ma carte à M. de R... Il fut assez aimable pour me rendre tout de suite visite. Son neveu Arpard l'accompagnait. Les yeux de l'adolescent rayonnèrent en me voyant.
Je fus très étonnée de voir ces deux messieurs entrer dans le costume de fête des Hongrois. J'appris plus tard que le costume national était à la mode.
M. de R... me conseilla de me procurer également le costume national. Le fanatisme était si vif que des hommes et des femmes qui s'opposaient à cette mode avaient été insultés par des jeune gens. Membre du théâtre national, on l'exigeait tout particulièrement de moi. Je trouvais cela abusif. On n'en disait pas un mot dans mon contrat. Mais comme ce costume m'allait à ravir, je me mis à la mode. J'étais beaucoup plus jolie que dans mes toilettes de ville. Je me fis faire plusieurs costumes que je portais de préférence.
M. R... me demanda si je voulais chanter en italien ou en allemand. Je remarquai qu'il désirait me poser encore une autre question. Je lui répondis que je ferais tout mon possible pour apprendre assez le hongrois pour pouvoir chanter dans cette langue. Comme on ne parle que très rarement dans les opéras et comme les assistants ne comprennent jamais le texte que l'on chante, je pensais que cela ne me serait pas trop difficile. J'ajoutai que je prendrais des leçons.
Il est de coutume en Hongrie de régaler les visites à n'importe quelle heure du jour. En général, manger est une des principales occupations des Hongrois.
Les Hongrois sont de grands sybarites.
Je priai donc ces deux messieurs de prendre une petite collation. M. de R... s'excusa, il avait beaucoup à faire et se leva pour sortir. «Si tu as envie de rester, dit-il à son neveu, je te permets d'accepter l'invitation de mademoiselle. Ensuite tu pourras lui montrer la ville et lui servir de cicerone. Vous viendrez au théâtre», dit-il, en s'adressant à moi, «on y donne la tragédie et vous allez vous y ennuyer, puisque vous ne comprenez pas encore notre langue. Faites donc comme vous l'entendrez. Nous parlerons encore demain.»
J'étais très heureuse d'être seule avec Arpard. J'avais décidé de lui enseigner l'amour et de le plier tout d'abord à mes caprices.
II
AMOUR ET SADISME
J'avais décidé de séduire Arpard, mais je n'avais pas encore pensé comment m'y prendre.
Je n'aurais pas eu de peine à le séduire, mais je devais prendre garde à bien des choses, et je ne vis le danger que lorsque M. de R... nous eut laissés seuls. Arpard était si jeune! Je compris que quand je lui aurais permis la jouissance du plus haut bien qu'un homme peut désirer et qu'une femme peut accorder, il ne serait plus possible de le retenir. Sa passion n'aurait plus été maîtresse et je n'aurais plus pu me dominer. Ce jeune homme, je le sentais bien, ne ressemblait pas à mon accompagnateur, à Franz, auquel je pouvais dire d'aller jusqu'ici et pas plus loin, et qui était un homme fait pour la servitude et l'obéissance, aussi bien dressé que le roquet de ma tante. Un malheur pouvait vite arriver. Je risquais tout en faisant ce pas au début de mon nouvel engagement. D'ailleurs je ne connaissais pas assez Arpard, je n'étais pas sûre de sa discrétion.
Les jeunes gens se vantent facilement de leurs conquêtes. Et s'ils ne se vantent pas, ils se trahissent facilement par un regard ou par une parole inconsidérée. D'ailleurs, on pouvait nous surprendre!
Si j'avais connu les Hongrois et les Hongroises, comme je devais les connaître plus tard, je n'aurais pas tant hésité. J'arrivais de Francfort, où l'on juge très sévèrement la conduite d'une femme.
Mon coeur battait si fort quand M. de R... m'eut laissée toute seule avec son neveu que je pouvais à peine parler. Je m'étais amourachée, je le sentais maintenant. Ah! si seulement j'avais pu lui communiquer les sentiments qui m'agitaient! Ce n'était pas que de la convoitise: c'était bien ce sentiment que les livres seuls m'avaient encore fait connaître; l'amour éthéré! J'aurais pu passer des heures à son côté, le contempler, écouter le son de sa voix, et j'aurais été ineffablement heureuse.
Mais je ne veux pas vous décrire mes sentiments, je n'en ai pas la force. Ma plume n'est pas assez habile; je n'ai jamais eu la prétention d'avoir du style. C'est tout juste si je connais l'orthographe et la grammaire. La syntaxe et la rhétorique brillent devant mes yeux comme une fata-morgana, que je n'ai jamais pu atteindre. Quand M. de R... se fut éloigné, le majordome de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre», où j'étais descendue, nous apporta la collation commandée: du café, de la crème, des glaces, de la tourte aux noisettes, des fruits, surtout des melons et un punch glacé. Il ne nous apportait que des rafraîchissements. Arpard prit place à mon côté. Comme il faisait très chaud, j'enlevai le fichu de soie qui me couvrait la nuque et la gorge. Arpard avait le spectacle de mes deux collines de lait. Au commencement, il ne les regardait que du coin des yeux; quand il vit que je lui permettais ce plaisir, il se pencha un peu vers moi et ses yeux y restaient fixés. Il soupirait, sa voix tremblait. En lui tendant un verre de café glacé, je lui frôlai la main et nos doigts s'unirent une seconde. Je sentais venir l'instant de ma défaite et je me défendais faiblement. Un petit frisson parcourait mon corps, je devins rêveuse, notre conversation tomba brusquement. Je me renversai sur le canapé, mes yeux étaient clos, mon esprit se troublait et je pensais m'évanouir. J'avais dû changer de couleur, car Arpard me demanda, inquiet, si je me trouvais mal. Je me ressaisis et le remerciai d'une poignée de main que nous prolongeâmes. Je lui abandonnai ma main gauche, il la couvrit de baisers. Son visage était rouge. Je croyais que tous les boutons de son habit allaient sauter, tant sa poitrine se gonflait.
Est-ce que ces préliminaires devaient durer encore longtemps? Il était beaucoup trop timide pour profiter de ses avantages, il ne les remarquait même pas. Un roué n'aurait pas manqué d'en profiter; mais un roué m'aurait-il amenée à cet état? J'aurais tout employé pour lui cacher mes sentiments.
La situation devenait pénible. Je rappelai à Arpard que son oncle lui avait recommandé de me montrer la ville. Je sonnai et je commandai d'aller chercher un fiacre.
«L'équipage du baron O... est en bas, me répondit le serviteur. Il le tient à votre disposition.»
Ceci était galant. Je n'avais pas encore vu le baron, j'avais oublié de lui envoyer ma carte. Je décidai de la lui remettre aussitôt. Nous y allâmes: le baron n'était pas à la maison. Nous poussâmes notre promenade jusqu'à Ofen. Puis nous revînmes sur nos pas, dans la petite forêt de la ville, une espèce de parc de fort mauvais goût, où il y avait un petit lac et des barques. Je demandai à Arpard si nous étions bien éloignés de «l'Hôtel de la Reine d'Angleterre». Il me répondit qu'il y avait une petite heure de chemin.
--Je vais renvoyer la voiture et nous nous promènerons ici; ne serez-vous pas trop fatiguée? me demanda-t-il.
--Même si cela doit durer jusqu'à demain matin, je ne serai point fatiguée.
Il sourit, en pensant à une autre fatigue.
Les Pesthois ne visitent ce parc que durant le jour; dès que le soleil disparaît, ils rentrent tous en ville. Je n'y voulais pas retourner, car Budapest est la ville la plus poussiéreuse qui soit. Toute la campagne environnante n'est qu'un immense désert de sable; chaque coup de vent y soulève des nuages de poussière, comme en Afrique. J'étais heureuse d'être à l'abri, de me promener dans l'herbe. Nous allions dans des îles en passant des ponts suspendus. Je me pendais au bras d'Arpard. Il me mena dans un restaurant encore ouvert. Je demandai jusqu'à quelle heure il était ouvert, et l'on me répondit qu'il fermait à neuf heures du soir pour se rouvrir à quatre heures du matin. Arpard me pressait de rentrer bientôt, car ce petit bois n'était pas sûr le soir, on y avait dernièrement assassiné quelqu'un.
--Mais vous n'avez pas peur, cher Arpard? lui dis-je.
Nous nous appelions déjà par nos petits noms. Notre familiarité avait déjà fait d'immenses progrès. Il s'était confessé, je l'avais obligé à faire ses aveux. Il me jurait, par les étoiles et par la profondeur du ciel, de m'aimer jusqu'à sa mort. Il était tombé amoureux à Francfort. Son imagination était ardente et poétique, comme celle des tout jeunes gens. Il pressait et baisait mes mains. Arrivés dans une île, il tomba à mes pieds,--il disait qu'il adorait la terre qui me portait, et il me supplia de lui permettre d'embrasser mes pieds. Je m'inclinais vers lui, je lui baisais les cheveux, le front, les yeux. Il me prit par la taille et enfouit sa tête--vous ne devinez pas où?--dans les environs de ce point que tous les hommes envient. Bien qu'il fût jalousement voilé de mousseline, caché par mes robes et ma chemise, Arpard semblait ivre. Il prit ma main droite et la pressa sur son coeur, sous son gilet. Ce coeur galopait et battait aussi fort que le mien. Mon genou droit se heurta à ses jambes, qui flageolèrent comme celles d'un homme ivre, et à cet attouchement il devint encore plus affolé et plus amoureux. Je crus que ses yeux allaient sauter hors de leurs orbites. Il était onze heures, nous étions encore dans l'île, étroitement enlacés. Mes jambes étaient sur ses genoux. Il osa enfin une première caresse. Il joua d'abord avec le cordon de mes bottines, puis il me caressa le visage, les oreilles, les cheveux, la nuque et aussi le menton, que j'avais fort joli. À cette première caresse, j'étais déjà hors de moi. Nos bouches s'étaient unies, je suçais ses lèvres et ma langue pénétrait entre ses dents jusqu'à sa langue. Je voulais l'avaler, tant je l'aspirais.
Je ne sais pas comment cela arriva, tout à coup je ne fus plus sur ses genoux. Je le serrais comme pour le briser. Sa main droite jouait avec ma nuque et me semblait moite de fièvre. Il me chatouillait à me rendre folle.
Ce n'était pas l'expérience qui le guidait, mais l'instinct. Il m'avoua plus tard avoir ignoré jusqu'à ce moment la différence du carquois et des flèches. Et cependant il agissait avec une inexpérience aussi adroite que pourrait l'être l'expérience même, et l'on doit remarquer que les gens d'expérience sont souvent malhabiles.