Part 10
En effet, quelle expérience n'avais-je pas, malgré ma jeunesse! D'abord, mon père, sévère et digne, et ma mère vertueuse: je les avais surpris au moment de l'ivresse des sens, au moment du triomphe de la volupté. Ensuite, Marguerite: quoique vive et animée, elle parlait toujours des convenances et des bonnes moeurs, elle sermonnait perpétuellement ma jeune cousine, et quels aveux n'avait-elle pas confiés à ma jeune oreille, et n'avais-je pas vu de mes propres yeux comment elle apaisait ce qui la consumait en se procurant l'illusion de ses désirs! Enfin, ma tante, l'exemple le plus complet d'une vieille fille prude et sèche! Et Roudolphine, cette élégante jeune femme, qui se donnait à un homme parce que la joie du lit conjugal lui était trop parcimonieusement distribuée, selon son goût! Et le prince, cet homme extérieurement froid et diplomatique, une nature complètement disciplinée, quelle vigueur sensuelle ne vivait pas en lui! Et ces personnes ne jouissaient-elles pas, dans leur cercle, du renom de la plus haute moralité? Oui, j'avais raison: le monde se base sur l'apparence.
Maintenant que j'avais atteint mon but, que j'étais la confidente de Roudolphine et du prince, je crus ma pruderie hors de mise et j'avouai à Roudolphine, non sans feindre de rougir, que les ébats de la nuit passée et que les enlacements du prince m'avaient fait grand plaisir. Roudolphine m'embrassa très tendrement pour cet aveu. Elle était encore toute ravie de m'avoir initiée dans les mystères de l'amour, d'avoir été ma maîtresse et de m'avoir procuré une jouissance que je ne devais, au fond, qu'à ma propre ruse.
Le soir, le prince ne nous fit pas inutilement languir. Il partageait ses caresses également entre Roudolphine et moi. Ma vanité me disait que, malgré cette neutralité apparente, il me préférait de beaucoup à Roudolphine. Roudolphine lui était coutumière; j'avais pour lui l'attrait de la nouveauté et du changement, ce qui est, ainsi que vous le savez bien, le piment du plaisir, tant pour les hommes que pour les femmes. D'ailleurs, je ne pris pas encore ma revanche. Roudolphine obligea le prince à lui sacrifier les prémices de sa force. Le prince, pour être juste, s'efforça de me compenser de cette perte. Mais à quoi bon vous raconter cette nuit dans tous ses détails: je devrais vous répéter les mêmes choses, ce qui serait fatigant pour tous les deux. Votre imagination, vu mes précédentes confessions, est maintenant capable de se composer ces scènes.
Indubitablement, le premier amour d'un adolescent inexpérimenté a un grand, un immense charme pour une femme. Être sa maîtresse, le conduire pas à pas, l'initier aux doux secrets du plaisir et lui en faire connaître toute la profondeur! L'autorité que la femme exerce alors sur l'homme flatte sa vanité. Et les caresses naïves et gauches d'un jeune homme ont un charme particulier. Mais la femme ne goûte qu'entre les bras d'un homme expérimenté le contentement sensuel le plus parfait. Il doit connaître tous les secrets de la volupté et tous les moyens de la renouveler et de l'augmenter. Le prince était ainsi. Et si vous pensez qu'à ce raffinement sensuel, qu'à la force de sa nature physique il joignait la plus parfaite délicatesse, qu'il ne brutalisait jamais la femme qui s'abandonnait à lui, qu'il semblait toujours avoir en vue le seul plaisir de la femme et qu'ainsi il jouissait doublement, vous aurez une idée de ce que devaient être les jeux voluptueux de ces nuits taciturnes.
Le dimanche suivant arriva, comme d'habitude, le mari de Roudolphine. Le prince fut invité à dîner. À Vienne, le prince fréquentait beaucoup la maison du banquier; mais à Baden il se montrait rarement dans la villa de Roudolphine pour ne pas éveiller de soupçons. Depuis que j'étais mêlée à leur secret, je ne l'avais vu que la nuit. Alors il ne connaissait aucune contrainte, le lieu et le but de mon rendez-vous le voulaient naturellement.
Malgré ma force de caractère, j'avoue que je ne vis pas le prince sans violents battements de coeur. Il entra dans la salle à manger, et je crois bien qu'une vive rougeur inonda mon front malgré mes efforts. La conduite du prince me calma bientôt et m'aida à me maîtriser moi-même.
Le prince salua Roudolphine avec la familiarité que ses relations avec le mari lui permettaient; moi, il me salua avec cérémonie. À table, après les premiers verres de vin, il s'anima un peu, mais sans jamais sortir de sa froideur qui lui était comme une seconde nature. Personne, en nous observant ainsi à table, n'aurait pu soupçonner les relations intimes qui existaient entre nous. La conduite du prince était d'une politesse recherchée, mais rien de plus, et d'une froideur aristocratique. Le prince était vraiment supérieur en son genre. Il avait une vaste culture scientifique et une expérience profonde du monde et de la vie; il ne perdait jamais son sang-froid; rien ne le rendait confus, et il était tout à fait impossible de lire ses pensées sur son visage calme et impassible. Chevaleresque des pieds jusqu'à la tête, il était serviable et réservé; sa plus grande qualité était cependant sa discrétion. Il avait eu beaucoup de succès auprès des femmes; il connaissait subtilement toutes les faiblesses du coeur humain. Il parlait rarement de ses conquêtes et ne citait jamais les noms. L'égoïsme froid qui était le trait fondamental de son caractère lui permettait de rompre toute liaison qui lui pesait; mais jamais aucune femme n'eut à se plaindre d'avoir été trahie. Il pouvait rompre froidement un coeur de femme, mais il épargnait toujours son honneur. Sans amour et sans besoin de tendresse, le prince ne recherchait que la jouissance. C'est pourquoi l'amitié de cet homme m'était très précieuse, moi qui recherchais aussi le plaisir sans vouloir donner mon coeur.
Nous prîmes le café au jardin. Le prince offrit son bras à Roudolphine et le banquier m'offrit le sien. Comme les deux hommes s'étaient éloignés un instant pour parler affaires, Roudolphine m'exprima les regrets que la venue de son mari lui causait en interrompant nos plaisirs nocturnes.
Si Roudolphine avait l'intention de me condamner cette nuit-là à la continence, cela ne s'accordait pas avec mes intentions. Dès l'arrivée du banquier j'avais décidé d'avoir le prince pour moi seule cette nuit. Je ne savais pas comment lui faire comprendre que si Roudolphine renonçait à sa visite, j'y tenais d'autant plus. Le prince me murmura lui-même à l'oreille que je pouvais l'attendre, malgré la présence du mari de Roudolphine. Je n'avais qu'à lui donner la clé de ma chambre à coucher. Une demi-heure plus tard, la clé était entre ses mains.
Le prince pénétra peu après minuit dans ma chambre et je passai des heures ravissantes entre ses bras. Il m'assura qu'il me préférait, sous tous les rapports, à Roudolphine. La chaleur de ses baisers et la force énergique de ses caresses me prouvaient qu'il ne tenait pas seulement à flatter ma vanité féminine. Le prince était très excité; il était insatiable. Malgré tout le plaisir qu'il me procura, j'étais si épuisée que je m'endormis aussitôt qu'il m'eut quittée. Je ne me réveillai que quand Roudolphine vint elle-même me secouer. Du premier coup d'oeil je vis que le prince avait oublié sa montre sur le lavabo. Roudolphine l'avait aussi vue; elle comprit immédiatement avec qui j'avais passé la nuit et elle connut la cause de mon profond sommeil. Elle me fit de violents reproches sur ma légèreté, qui aurait pu la compromettre aux yeux de son mari. Je lui déclarai avec calme que je ne savais pas comment j'aurais pu la compromettre, vu que son mari, qui m'avait fait la cour, ne pouvait pas me reprocher de permettre libre accès au prince. Tous mes raisonnements n'arrivèrent pas à la calmer. Je compris que son humeur ne découlait pas autant de la crainte d'avoir été compromise que de sa jalousie. Elle enviait les caresses de feu que je venais de goûter, elle qui n'avait pu trouver compensation dans les embrassements froids de son mari.
Le soir suivant, lorsque nous fûmes de nouveau ensemble tous les trois, je vis bien que mes suppositions étaient justes. Roudolphine mit tout en train pour me ravaler aux yeux du prince, elle tâchait de le capter entièrement. Je pris et trouvai ma revanche quand Roudolphine eut ses époques, qui, d'après la loi juive, lui interdisaient toute relation avec l'homme. Le prince ne s'occupait que de moi et en présence de Roudolphine. Cette circonstance mit le comble à sa jalousie. Elle n'aimait pas le prince; pourtant cette préférence marquée la blessait. Aussi je ne fus aucunement surprise de voir Roudolphine changer de conduite et devenir plus froide. Un jour elle me déclara que des affaires de famille l'obligeaient de quitter Baden plus tôt que de coutume. Ainsi elle mettait fin à ma liaison avec le prince, mais rompait aussi toute relation avec lui, car elle n'osait pas le recevoir dans sa maison à Vienne. Ainsi il est bien vrai que la jalousie, le besoin de supprimer une rivale vous fait accepter les plus durs sacrifices. Entre dames du haut monde, aucune explication n'a lieu quand il s'agit de ces choses; et ainsi il n'y en eut pas entre Roudolphine et moi. Pourtant je lui fis sentir que je connaissais la raison de son changement de conduite, et que c'était la jalousie. Cette remarque ne contribua point à ranimer nos anciens sentiments, et nous qui avions été si longtemps inséparables, nous nous séparâmes avec une froideur à peine contenue. Mais n'est-ce pas le cas de toute amitié féminine? Celle-ci, aussi généreuse qu'elle puisse être, ne résiste jamais au premier givre de la jalousie!
Je retournai donc avec Roudolphine à Vienne. Comme je ne lui rendais que très rarement visite, je ne vis que très rarement le prince. Celui-ci avait tâché de m'approcher et m'avait priée de lui permettre de venir me voir; je dus le lui refuser. Je prenais trop garde à mon honneur pour risquer ainsi de me compromettre. D'ailleurs, même si je l'avais voulu, il m'eût été impossible de lui accorder un rendez-vous, comme il le désirait. Ma tante me surveillait très étroitement, et même si j'étais arrivée à la duper, une actrice, qui par son métier prend un caractère public, est surveillée par mille yeux, et la plus petite imprudence peut la ruiner. On accorde bien à une actrice une certaine liberté d'allures; les mille yeux du public sont une bien lourde cuirasse à sa vertu; il lui est plus difficile qu'à toute autre femme de goûter certaines joies en cachette.
C'est ainsi que ma liaison se dénoua. Aujourd'hui, je pense encore avec plaisir au beau et spirituel prince, qui le premier m'enseigna, non pas l'amour, mais bien la volupté qu'une femme peut goûter aux étreintes d'un homme.
Ai-je besoin de vous dire, puisque vous me connaissez, que cette rupture amenée par la jalousie de Roudolphine me causa les plus vifs regrets? Il m'était bien difficile de trouver un remplaçant, et je dus reprendre les joies si restreintes de la main. Vous connaissez assez la vie théâtrale pour savoir qu'il ne me manquait pas d'admirateurs. Aucune femme, si elle désire faire des conquêtes, n'est plus excellemment placée que les artistes. Elles peuvent, du haut de la scène, exposer leur beauté et leur talent à mille yeux. Les autres femmes ne peuvent agir que dans le milieu très étroit de leur famille. Une actrice célèbre satisfait en outre la vanité des hommes, heureux d'être un peu illuminés par son auréole. Il n'est donc pas étonnant qu'une artiste célèbre soit entourée des représentants de la plus vieille aristocratie et des matadors de la bourse; même le dernier des poètes lui apporte humblement les premiers essais de sa muse, les adorateurs de toutes les classes la poursuivent: ils attendent tous un regard, ont tous soif de ses faveurs. Mais, parmi tous ces hommes, comment devais-je trouver celui dont j'avais besoin, celui qui était prêt à contenter tous mes désirs, sans s'arroger aucune autorité? Il devait être mon esclave, il devait être prêt à voir ma liaison se dénouer à chaque instant, et je devais pouvoir compter sur sa discrétion. Seul le hasard pouvait m'aider à faire cette découverte, et le hasard ne me fut point favorable.
J'avais un engagement d'un an au théâtre de la Porte Kaertner. Il touchait à sa fin; au moment de le renouveler, on me fit des propositions avantageuses à Budapest et à Francfort. J'aime Vienne, la belle ville impériale. J'aurais préféré y rester, même avec des gages moins brillants. La fortune de mon père avait périclité. Depuis un an je n'avais plus besoin de son aide, mais ma reconnaissance m'obligeait à l'aider dans la mesure du possible. C'est pourquoi je m'engageai à Francfort, où les offres pécuniaires étaient les plus avantageuses. Je quittai Vienne pour un an.
Je pris congé de Roudolphine dans une très courte visite. Le temps et sa jalousie avaient absolument éteint notre amitié, jadis si charmante.
DEUXIÈME PARTIE
I
CHASTE!
Vous serez très étonné, cher ami, de voir combien les lettres que je vais vous écrire diffèrent de celles que je vous ai écrites jusqu'à présent. Le style, la conception, la philosophie et le point de vue ont changé. Le sujet en sera aussi beaucoup plus varié. Ne pensez donc point que je sois fatiguée d'écrire ou que j'aie trouvé un confident pour continuer mes mémoires. Je devrais alors avoir rencontré un homme auquel je puisse me confier, comme à vous, sans limite. Ceci n'est pas le cas. Il faut connaître les hommes intimement, ainsi que j'ai eu le bonheur de vous connaître, pour oser leur communiquer tout ce que l'on pense et tout ce que l'on sent. Jusqu'à présent je n'en ai rencontré aucun, et surtout pas parmi ceux auxquels je me suis donnée corporellement. Le changement de ma manière d'écrire vient de ce que j'ai changé de point de vue en rédigeant mes souvenirs. Je revis tout au fur et à mesure, je me crois transportée dans les mêmes situations et je n'ai peut-être pas tort d'adapter mon style à chaque nouvelle aventure.
Je me souviens d'avoir lu dans le prologue du «Faust» de Goethe la phrase suivante, que je crois être un axiome: «Aussi rapide que le passage du bien au mal». Vous comprendrez ainsi si j'ai changé ma conception de la volupté. Vous le comprendrez d'autant mieux en pensant que quinze mois se sont écoulés depuis ma dernière lettre.
Je ne veux pas vous ennuyer avec une longue préface. Les préfaces ne sont pas récréatives et je ne les lis jamais. Je vais aux faits, _stick to facts_, ainsi que les Anglais disent.
Je vous disais dans ma dernière lettre que j'acceptai l'engagement de Francfort parce qu'il était le plus avantageux. Heureusement que je ne m'engageai que pour deux ans. Sous tous les rapports, ce sont deux années perdues.
Lorsque j'arrivai à Francfort, l'Allemagne n'était pas encore en proie à la wagneromanie, car Wagner était encore inconnu dans le monde musical; pourtant notre répertoire était déjà du plus mauvais goût. La lutte entre la musique allemande et la musique italienne commençait. L'allemande commençait à triompher à Francfort.
Une cantatrice peut aimer sa patrie, elle peut chérir sa langue, les moeurs et les souvenirs de son enfance; elle n'a pourtant qu'une seule patrie: la musique. Et j'ai toujours préféré l'italienne à toute autre. Elle rend mieux nos sentiments et notre âme, elle parle mieux le langage de notre coeur. Elle est plus expressive, plus passionnée, plus touchante et plus douce que la musique érudite de l'Allemagne ou que la musique légère et brillante de la France. Celle-ci semble toujours avoir été écrite pour danser le quadrille. Les opéras italiens permettent aux chanteurs de rendre tout ce dont ils sont capables, la musique en a été écrite pour eux; tandis que la musique allemande était surtout instrumentale, nous devons toujours nous sacrifier à l'orchestre.
En outre, Francfort est la ville la plus désagréable que je connaisse. L'aristocratie de l'argent et les juifs y donnent le ton. On n'y comprend rien à l'art. Les gens louent une loge, comme à la parade. On ne compte que par sa richesse. L'art n'y peut donc pas fleurir. La passion la plus violente gèle dans cette ville. L'amour et les plaisirs n'y sont pas un besoin naturel, «un rafraîchissement de la rate», comme dit Shakespeare.
Il ne me manquait pas d'admirateurs. Ils étaient de toutes nationalités, mais leurs ancêtres à tous avaient passé la mer Rouge. Ils m'entouraient avec respect, quand j'avais soif de volupté. Il n'y en avait pas un que je crusse digne de recevoir mon amour et le trésor que je portais sans cesse avec moi. Parmi mes collègues, il y avait quelques hommes jolis et galants; mais c'est un de mes principes de ne jamais choisir un comédien, un chanteur ou un musicien. Ils sont trop indiscrets; on y risque son honneur et parfois son engagement. Je tiens à conserver le nimbe de la vertu.
Si, au moins, j'avais pu rencontrer une femme ou une jeune fille! Je me serais donnée toute, ainsi qu'à Marguerite! Je n'aurais rien épargné pour révéler les doux mystères de l'amour! Mais ces personnes étaient ou prudes inabordables ou très laides. D'autres avaient, par contre, une telle pratique qu'elles étaient usées. Elles me faisaient toutes horreur. J'étais donc bornée à moi-même.
«Et si je profitais de mon séjour forcé dans cette ennuyeuse ville pour me fortifier et me préparer à l'amour à venir? me disais-je souvent. Suis-je capable de faire cela? Et la volupté future me récompensera-t-elle de ma chasteté? Je veux essayer.» On dit que la volonté humaine est ce qu'il y a de plus fort au monde. Je me soumis à cette épreuve.
Durant les premières semaines, j'eus une peine inouïe à me dominer. Cela me coûtait des efforts surhumains de m'empêcher de frôler machinalement tel ou tel endroit de mon corps. À la longue, ce me fut plus facile. Et quand des rêves voluptueux m'agitaient, quand la chaleur de mon sang m'aiguillonnait, je sautais hors du lit et je prenais un bain froid ou j'ouvrais un journal et je lisais un article de politique. Rien ne refroidit autant qu'une lecture politique; unie douche froide est, en comparaison, encore un excitant!
Après deux mois de mortifications volontaires, les tentations étaient plus rares. Quand elles me surprenaient, elles n'étaient plus aussi têtues ni aussi longues. Je crois que j'aurais pu renoncer complètement à l'amour, si je l'avais voulu. Ceci est une folie, et je ne sais pas pourquoi je l'aurais fait. L'on peut être chaste pour goûter ensuite une volupté d'autant plus forte. La chasteté est alors un excitant. Quand on veut aller au bal, on ne va pas se fatiguer en faisant de longues promenades auparavant, et quand on est invité à un dîner succulent, on ne se charge pas l'estomac avant d'y aller. Il en est de même des plaisirs de l'amour.
Pourtant je ne sais pas si j'aurais pu supporter cette vie durant deux ans. Je dois à un divin hasard d'avoir traversé cette épreuve. Je vous vois sourire, vous ne le croyez pas.
Écoutez plutôt. Je vous assure que je vous écris la pure vérité.
Une de mes collègues, Mme Denise A..., Française de naissance, mais qui parlait parfaitement l'allemand, était la seule, parmi toutes les chanteuses, avec qui je pouvais parler librement de tout. Je n'avais pas à craindre son indiscrétion, tant son indulgence était grande.
Elle avait tout traversé, son expérience était immense, elle était trop blasée pour subir le chatouillement sexuel. Elle n'était pas assez âgée ni assez laide pour ne plus trouver de cavalier d'amour. Et si elle se laissait courtiser par celui-ci et par celui-là, c'était pour les dépouiller, ainsi qu'il est d'usage à Paris.
Certains, que leur goût bizarre poussait vers Denise, s'étaient adressés à moi pour leur servir d'intermédiaire, et j'étais assez bon enfant pour présenter leur plaidoyer. C'est ainsi que commença notre amitié.
«J'ai perdu toute envie de jouir; non parce que je suis déjà épuisée, mais par dégoût, disait-elle. Quand on pense ou quand on lit jusqu'où peut vous pousser cette espèce de jouissance, l'on n'en a plus envie. L'eau est froide, puis tiède, puis bouillante. L'on s'enfonce dans des bourbiers pour disparaître enfin dans des cloaques remplis de vers immondes. Vous l'apprendriez bientôt, si vous vous aventuriez dans cette voie. J'ai été mariée au plus grand libertin que l'on puisse imaginer. Ces débauches l'ont tué. C'était une terrible maladie! Plusieurs maux le rongeaient de son vivant. Il est mort de la tuberculose de la moelle épinière. Il avait, en outre, la syphilis. Son corps n'était qu'une immense plaie, et il perdit la vue. Il n'avait pas encore trente-trois ans. Je l'adorais, j'étais désespérée de l'avoir perdu. Toutes ses maladies l'emportèrent au galop. Il allait tous les jours au bois de Boulogne; en moins de six mois, il ne pouvait déjà plus bouger. Je le soignais avec une de mes amies; on devait le servir comme un nourrisson. Savez-vous à qui il devait une fin si épouvantable? À un être infâme, qui se disait son ami et qui lui mit en main le livre le plus terrible qui ait jamais été écrit: _Justine et Juliette ou les Malheurs de la vertu et les Prospérités du vice_, du marquis de Sade. On dit que l'auteur est devenu fou par suite de ses débauches et qu'il est mort dans un hospice d'aliénés. M. Duvalin, l'ami de mon mari, prétendait que le marquis de Sade n'était pas devenu fou, mais qu'il s'était enfermé dans un cloître, à Noisy-le-Sec, dans les environs de Paris, pour célébrer des orgies avec des jésuites. Quand j'accablai Duvalin de reproches, quand je l'accusai d'être l'assassin de mon mari, il haussa les épaules et me dit que ce n'avait pas été son intention de perdre mon mari, mais, au contraire, qu'il avait voulu le mettre en garde contre ses mauvais penchants. Il n'en pouvait rien si son remède n'avait pas réussi.--Que voulez-vous, madame, me disait-il, moi aussi j'ai été torturé par le démon de la chair; la lecture de ce livre, qui a perdu votre mari, m'a guéri de toute envie naturelle. Je ne dis pas que je suis devenu un ascète, mais je n'appartiens plus au troupeau des cochons d'Épicure, qui ont fait un cloaque de l'amour sexuel.
«Le dégoût m'a dégrisé; la boue l'a attiré. Qui est fautif? Au désespoir, je voulais me suicider. Je voulais le faire avec raffinement, car j'étais très fantasque. Mon mari, durant notre union, avait épuisé chaque espèce de jouissance animale que l'on peut goûter avec une femme seule. Quand j'ouvris pour la première fois le livre du marquis de Sade, qui était illustré de cent eaux-fortes, je vis bien qu'il en avait réalisé plusieurs avec moi. Mes pensées déliraient, je voulais tout essayer, m'abandonner à tous les excès contenus dans ce livre et mourir de débauches, comme mon mari. Ainsi, les femmes hindoues montent sur le bûcher après la mort de leur époux et se laissent consumer vivantes.
«Mon amour était illimité. La mort que je choisissais était la sienne. Je vous assure qu'elle était beaucoup plus torturante que la mort par le feu. Je voulais étudier la théorie de la volupté animale, puis l'appliquer à la pratique. Mon mari m'avait fait cadeau de quelques-uns de ces ouvrages qui en traitent, ainsi les _Mémoires d'une Anglaise_, de _Fanny Hill_, les _Petites fredaines_, l'histoire de _Dom Bougre_, le _Cabinet d'Amour et de Vénus_, les _Bijoux indiscrets_, la _Pucelle_ de Voltaire et les _Aventures d'une Cauchoise_.