Part 1
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LES MAÎTRES DE L'AMOUR
L'OEuvre des Conteurs Allemands
Mémoires d'une Chanteuse Allemande
(XIXe SIÈCLE)
_Traduit pour la première fois en français avec des fragments inédits_
INTRODUCTION PAR Guillaume APOLLINAIRE
PARIS BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXIII
_Il a été tiré de cet ouvrage_ 10 exemplaires sur Japon Impérial (1 à 10) 25 exemplaires sur papier d'Arches (11 à 35)
Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
INTRODUCTION
Il paraît singulier que le livre si célèbre en Allemagne intitulé _Aus den Memoiren einer Saengerin_ n'ait jamais été traduit en français. C'est un ouvrage extrêmement intéressant, non seulement au point de vue de la bibliographie de l'héroïne, mais aussi au point de vue des anecdotes curieuses qu'il contient sur les moeurs des différents pays qu'elle habita. Il contient en outre des observations psychologiques du premier ordre.
L'ouvrage parut en deux tomes, et l'on a déjà beaucoup discuté sur la date de ces publications. C'est ainsi que H. Nay donne, dans sa _Bibliotheca Germanorum Erotica_, les renseignements bibliographiques suivants:
_Aus den Memoiren einer Saengerin, Verlagsbureau, Altona, tome I, 1862; tome II, 1870._
Pisanus Fraxi, dans son _Index librorum prohibitorum_, donne les dates suivantes: Berlin, tome I, 1868; tome II, 1875.
Plus loin, le même auteur se range à l'avis de H. Nay en ce qui concerne le lieu d'impression, Altona. Le docteur Düehren donne d'autre part les renseignements suivants:
2 tomes petit in-octavo [Altona] Boston Reginald Chesterfield, tome I, 1862; tome II, 1870.
L'ouvrage a été souvent imprimé en Allemagne, où la plus récente impression porte:
_Aus den Memoiren einer Saengerin. Boston Reginald Chesterfield_, pour le premier tome, et _II Chicago, Gedrückt auf Kosten Guter Freunde_ pour le second tome. Le premier volume comporte IV-235 pages imprimés, plus le verso blanc de la dernière page, deux feuillets non imprimés de la couverture. Le second tome comporte 164 pages, plus la couverture. La couverture comporte sur le premier plat extérieur un encadrement typographique contenant: _Memoiren einer Saengerin I. Chicago, Gedrückt auf Kosten Guter Freunde_, pour le premier tome, tandis que sur le second on voit: _II Chicago_, le second plat extérieur comporte un encadrement avec un fleuron au centre.
H. Nay n'avait point pensé à chercher l'auteur de cet ouvrage singulier. Le premier qui ait pensé à attribuer ces _Mémoires_ à la célèbre cantatrice Schroeder-Devrient est Pisanus Fraxi. C'est sur la foi de ce qu'il en dit dans son «Index» que Düehren, d'une part, et Eulenbourg, dans _Sadismus und masochismus_, ont rendu la célèbre Wilhelmine Schroeder-Devrient responsable de cette autobiographie, la seule autobiographie féminine que l'on puisse comparer aux _Confessions_ de J.-J. Rousseau ou aux célèbres _Mémoires_ de Casanova.
D'ailleurs Pisanus Fraxi n'étaye son opinion d'aucune preuve: «On affirme, dit-il, que ces _Mémoires_ sont une autobiographie de la célèbre et notoire Mme Schroeder-Devrient», et il dit plus loin que les papiers auraient été trouvés après sa mort par son neveu, qui les aurait édités.
Je dois dire que l'examen attentif du style des lettres de Wilhelmine Schroeder-Devrient ne rappelle pas complètement celui des _Mémoires_ qui lui sont attribués, mais que, malgré des différences biographiques qui ont pu fort bien être introduites par des éditeurs, certains détails cadrent assez bien avec l'existence romanesque de la célèbre cantatrice, et qu'il ne serait pas impossible, après tout, qu'il s'agisse de _Mémoires_ rédigés d'après certains fragments, certaines indications, certaines lettres trouvés dans les papiers de Mme Schroeder-Devrient.
Wilhelmine Schroeder-Devrient, qui était née à Hambourg le 6 décembre 1804, mourut à Cobourg le 26 janvier 1860, c'est-à-dire deux ans avant la publication des _Mémoires_. Nous n'avons pas à nous étendre longuement ici sur la vie, ni sur la carrière artistique de Schroeder-Devrient. L'attribution qui lui est faite des _Mémoires_ repose sur des bases trop fragiles pour qu'on puisse la considérer définitivement comme en étant l'auteur. Il faut ajouter cependant que ce que l'on connaît de son caractère n'est point incompatible avec celui que révèlent les écrits en litige. La malheureuse affaire de son second mariage même semblerait pouvoir être prise comme une preuve de l'authenticité de ces _Mémoires_. Son second mari s'appelait Von Doering et l'avait rendue fort malheureuse; elle ne l'appelait jamais que le «diable» et s'efforçait de l'oublier complètement. Quand elle mourut, elle avait épousé un gentilhomme hollandais, qui s'appelait von Bock, et l'on grava sur le granit de sa tombe:
WILHELMINE VON BOCK SCHROEDER-DEVRIENT
Toutefois il semble invraisemblable qu'une femme qui avait connu Beethoven et sur l'album de laquelle Goethe avait écrit des vers n'en parle même pas dans ses _Mémoires_.
Quoi qu'il en soit, on se trouve peut-être en présence d'une rapsodie écrite par un faux mémorialiste, qui aurait réuni à quelques détails, à quelques cancans concernant l'existence de Schroeder-Devrient des histoires de son invention. Peut-être se trouve-t-on aussi en présence de _Mémoires_ authentiquement écrits par une femme, une cantatrice, qui ne serait pas Wilhelmine Schroeder-Devrient. Cette dernière hypothèse paraît d'ailleurs la plus probable, car on ne peut guère douter que ce soit là l'ouvrage d'une femme. Il y a dans les _Mémoires_ trop de renseignements qui paraissent sincères et caractéristiques de la psychologie féminine.
Pour finir, voici une liste des ouvrages dans lesquels a chanté Mme Schroeder-Devrient. Ceux qui en auront le temps et le goût pourront, après avoir lu les _Mémoires_, lui comparer la liste des rôles créés par l'héroïne de l'autobiographie. Les deux listes seraient entièrement différentes.
Ouvrages de Glück: _Alceste_ (rôle d'Alceste), _Iphigénie en Aulide_ (rôle de Clytemnestre), _Iphigénie en Tauride_ (rôle d'Iphigénie), _Armide_ (rôle d'Armide), _Orphée_ (rôle d'Eurydice).
Ouvrages de Mozart: _La Flûte enchantée_ (rôle de Pamino), _Don Juan_ (rôle de Donna Anna), _Mariage de Figaro_ (rôle de la Comtesse), _L'Enlèvement au Sérail_ (rôle de Constance).
Ouvrage de Beethoven: _Fidelio_ (rôle de Léonore).
Ouvrages de Chérubini: _Fanisca_ (rôle de Fanisca), _Le Porteur d'eau_, _Ali-Baba_; _Lodoïska_ (rôle de Lodoïska).
Ouvrages de Weber: _Le Freyschütz_ (rôle d'Agathe), _Preciosa_ (rôle de Preciosa), _Euryanthe_ (rôle d'Euryanthe), _Obéron_ (rôle de Rezzia).
Ouvrages de Spohr: _Zémire et Azor_ (rôle de Zémire), _Jessonda_ (rôle de Jessonda).
Ouvrages de Spontini: _La Vestale_ (rôle de Julie), _Fernand Cortez_ (rôle d'Amazelli), _Olympia_ (rôle d'Olympia).
Ouvrages de Rossini: _Le Barbier de Séville_ (rôle de Rosine), _Othello_ (rôle de Desdémone), _Sémiramis_ (rôle de Sémiramis).
Ouvrages de Bellini: _La Straniera_ (rôle d'Alaïde), _Norma_ (rôle de Norma), _Montaigu et Capulet_ (rôle de Roméo), _La Somnambule_ (rôle d'Aline), _Les Puritains_ (rôle d'Elvire), _Le Pirate_.
Ouvrages de Donizetti: _Anna Boleyn_ (rôle d'Anna), _Lucrèce Borgia_ (rôle de Lucrèce).
Ouvrage de Boieldieu: _La Dame Blanche_ (rôle d'Anna).
Ouvrages d'Auber: _La Muette de Portici_ (rôle d'Elvire), _La Neige_ (rôle de la princesse Lydia), _Le Bal masqué_, _Le Cheval de bronze_.
Ouvrages de Meyerbeer: _Robert le Diable_ (rôle d'Alice), _Les Huguenots_ (rôle de Valentine), _Les Croisés en Égypte_.
Ouvrages de Marchner: _Le Templier et la Juive_ (rôle de Rebecca), _La Fiancée du Fauconnier_ (rôle de Johanna).
Ouvrages de Kreutzer: _Libussa_ (rôle du Libussa), _Cordelia_ (rôle de Cordelia).
Ouvrage de Weigl: _La Famille suisse_ (rôle d'Hémeline).
Ouvrage de Lebrun: _Les Viennois à Berlin_ (rôle de Mlle Von Schlingen).
Ouvrages d'Hérold: _La Clochette enchantée_, _Marie_ (rôle de Marie); _Zampa_ (rôle de Camille).
Ouvrages de Reisiger: _Adèle de Foix_ (rôle d'Adèle); _Turandot_ (rôle de Turandot); _Libella_ (rôle de Libella).
Ouvrages de R. Wagner: _Rienzi_ (rôle d'Adrieno); _Le Vaisseau Fantôme_ (rôle de Senta); _Tannhauser_ (rôle de Vénus).
Ouvrage de Schelerd: _Macbeth_ (rôle de Lady Macbeth).
Ouvrage de Halévy: _Rido et Ginevra_ (rôle de Ginevra).
Ouvrages de Wolfram: _Le Moine_ (rôle de Francisca); _Le Château de Candra_ (rôle de Maria); _La Rose enchantée_.
Ouvrage de Lwoff: _Bianca et Gattiera_ (rôle de Bianca).
Ouvrage de Grétry: _Barbe-Bleue_ (rôle de Marie).
Ouvrage de Glaeser: _L'Aire de l'aigle_ (rôle de Rose).
Ouvrage de Rastrelli: _Les Jeunes Mariés_ (rôle d'Alexis, apprenti cordonnier).
Ouvrage d'Isouard: _Joconde_ (rôle de Joconde).
Ouvrage de Paër: _Sargino_ (rôle d'Isella).
Ouvrage de Mitiz: _Saül_ (rôle de Michael).
Ouvrage de Riez: _La Fiancée du Brigand_.
Les renseignements fournis par l'héroïne des _Mémoires_ sur les rôles qu'elle a chantés ne sont pas conformes à cette liste. Néanmoins, la critique allemande s'est déjà tellement exercée sur la question qui nous occupe ici que, parlant des _Mémoires de la chanteuse allemande_, il n'était pas possible de passer sous silence le nom de Wilhelmine Schroeder-Devrient.
Le traducteur de cet ouvrage a eu la chance de trouver un manuscrit allemand préparé pour l'édition et qui contenait certains changements qui ont été suivis dans la traduction française, car ils rendent beaucoup plus agréable la lecture de cette curieuse autobiographie.
G. A.
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR ALLEMAND
L'éditeur de ces _Mémoires_ n'a guère à dire, en manière de préface, que cet ouvrage n'est pas un produit de la fantaisie, n'est pas une invention, mais qu'il est véritablement sorti de la plume d'une des cantatrices naguère le plus souvent applaudies sur la scène, d'une cantatrice de laquelle beaucoup de nos contemporains ont souvent admiré avec étonnement l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements enthousiastes dans ses différents rôles, et dont ils se souviendraient certainement si la discrétion ne nous interdisait de citer son nom. Pour le lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de l'authenticité des _Mémoires_ n'est guère nécessaire. L'ouvrage trahit suffisamment une plume féminine pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule une femme pouvait raconter la carrière d'une femme avec autant de vérité psychologique. Seule une femme peut, comme c'est le cas ici, nous décrire toutes les phases, tous les changements d'un coeur féminin et pas à pas, depuis le premier éveil de ses sens juvéniles, nous introduire dans le secret des erreurs qui auraient indubitablement détruit le bonheur de sa vie si un événement extrêmement heureux ne lui avait pas épargné les dernières conséquences de ces fautes.
Si ces _Mémoires_ n'étaient que le produit de la fantaisie, on pourrait faire à l'éditeur le reproche d'avoir écrit un livre immoral et de s'être délecté à ces objets que les moeurs de tous les peuples de tous les temps ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au contraire, authentiques, ils constituent un document du plus haut intérêt psychologique et, pour cela même, le reproche d'immoralité tombe. Rien d'humain ne doit nous être étranger. Voulons-nous bien comprendre le monde et nous-mêmes, nous devons aussi suivre l'homme sur le sentier de ses erreurs, non pas pour imiter ces errements, mais, au contraire, pour nous en garer.
Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente qui dépeint, au moyen de couleurs si vives et si vraies, les terribles suites des excès ne sont pas immorales, mais sont, au contraire, très morales.
Quant au reproche que ce livre pourrait tomber entre les mains d'une jeune lectrice qui devrait plutôt ne rien savoir de ces choses, nous répondons que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance, et qu'une femme avertie des suites de la sensualité se laisse beaucoup plus difficilement séduire qu'une novice, plus facile à tromper.
L'Éditeur est convaincu que, par la publication de ces lettres, il ne manque pas à la morale et ne corrompt pas les moeurs, malgré l'opinion contraire de quelques pédants trop mesquins.
L'ÉDITEUR.
PREMIÈRE PARTIE
I
PRÉSENTATION
Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? Vous avez toujours été un ami véritable et désintéressé. Dans les plus difficiles situations de ma vie, vous m'avez rendu des services si importants que je puis bien me confier complètement à vous.
D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!
Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent remarqué que vous aviez un grand penchant à scruter et à reconnaître les ressorts secrets qui, chez nous, femmes, sont les motifs de tant d'actions que les hommes, même les plus spirituels, sont embarrassés d'expliquer.
Les circonstances nous ont maintenant séparés et nous ne nous reverrons probablement jamais. Je pense toujours avec beaucoup de gratitude que vous m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, dans tout ce que vous m'avez défendu ou procuré, vous ne pensiez jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous d'obtenir toutes les marques de faveur qu'un homme peut désirer, vous connaissiez mon tempérament, et j'avais un faible pour vous.
Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent admiré votre maîtrise sur vous-même. Je sais que vous êtes tout aussi sensible que moi sur ce point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'oeil pénétrant et que je possède beaucoup plus de raison que la plupart des femmes. Ceci est votre conviction; sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange désir de vous communiquer sans ambages et sans fausse honte féminine (que je crois moi-même affectés) mes expériences et ma conception du _penser_ et du _sentir_ de la femme par rapport au plus important moment de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre désir m'a d'abord beaucoup gênée; car--laissez-moi commencer cette confession par l'exposé d'un trait bien féminin et très caractéristique--rien ne nous est plus difficile que d'être entièrement sincères avec un homme. Les moeurs et la contrainte sociale nous obligent dès notre jeunesse à beaucoup de prudence et nous ne pouvons être franches sans danger.
Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez et surtout quand je me fus rappelé toutes les qualités de l'homme qui s'adressait à moi, votre idée commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger quelques-unes de mes expériences. Certaines choses qui exigent une sincérité absolue et qu'il n'est justement pas coutume d'exprimer me faisaient encore hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire plaisir, et je me laissai envahir par le souvenir des heures heureuses que j'ai goûtées. Au fond, je n'en regrette qu'une seule, celle dont les suites malheureuses me firent recourir à votre amitié à toute épreuve pour ne pas succomber. Après cette première hésitation, j'éprouvais une violente jouissance en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et ce que d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait de la plus agréable façon à mesure que je songeais aux plus petits détails. C'était comme un arrière-goût des voluptés que j'ai goûtées et dont je n'ai pas honte, ainsi que vous le savez bien.
Nos relations ont été si familières que je serais ridicule de vouloir me montrer dans une fausse lumière; mais, excepté vous et le malheureux qui m'a si misérablement trompée, personne ne me connaît. Grâce à mon bon sens pratique, j'ai toujours réussi à cacher mon être intime. Cela tient à un enchaînement de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre mérite.
Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom d'être une femme vertueuse et soi-disant froide. Et, au contraire, peu de jeunes femmes ont tant joui de leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai écrit ces derniers jours; vous jugerez par vous-même jusqu'à quel point j'ai été sincère. J'ai essayé de répondre à votre première question et j'ai pu me convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel et éthique se forme d'après les circonstances particulières dans lesquelles les mystères voilés de l'amour lui sont révélés. Je crois que cela a aussi été mon cas.
Je vais continuer ces confessions avec acharnement et zèle; pourtant, vous ne recevrez pas une seconde lettre avant d'avoir répondu à la présente. En attendant, cette écriture équivoque m'amuse beaucoup plus que je ne l'aurais cru.
Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez pas abuser de ma confiance illimitée.
Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne amitié et sans vos précieux conseils?
Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré aux yeux du monde!
Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré votre froideur apparente et votre désintéressement.--Saluez, etc., etc.
_De ..., le 7 février 1851_.
II
L'AMOUR CONJUGAL
Mes parents, des gens de bien, mais nullement fortunés, m'ont donné une éducation exemplaire. Grâce à la vivacité de mon caractère, à ma grande facilité d'apprendre et à mon talent musical développé de très bonne heure, j'étais l'enfant gâtée de la maison, la favorite de toutes nos connaissances.
Mon tempérament n'avait pas encore parlé jusqu'à ma treizième année. Des jeunes filles m'avaient bien entretenue de la différence entre les sexes masculin et féminin, elles m'avaient raconté que l'histoire de la cigogne qui apporte les enfants était une fable et qu'il devait se passer des choses étranges et mystérieuses lors du mariage; mais je n'avais pas d'autre intérêt à ces dires que celui de la curiosité. Mes sens n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers signes de la puberté, quand une légère toison de cheveux frisés apparut là où ma mère ne tolérait jamais le nu entier, pas même devant ma toilette, qu'à cette curiosité se mêla un peu de complaisance. Quand j'étais seule, j'examinais cette incompréhensible poussée de cheveux mignons et les alentours de cet endroit précieux que je soupçonnais être d'une très grande importance, puisque tout le monde le cachait et le voilait avec tant de soins. Au lever, quand je me savais seule derrière les portes fermées, je décrochais un miroir de la paroi, je le plaçais par devant et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement. J'ouvrais avec les doigts ce que la nature a si soigneusement clos et je comprenais de moins en moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la manière dont s'accomplit l'union la plus intime entre l'homme et la femme. Je constatais _de visu_ que tout cela était impossible. J'avais vu aux statues de quelle façon toute différente la nature a doté l'homme. Je m'examinais aussi quand je me lavais à l'eau froide, les jours de semaine, quand j'étais seule et nue; car le dimanche, en présence de ma mère, je devais être couverte des hanches aux genoux. Aussi mon attention fut-elle bientôt attirée par la rondeur toujours plus forte de mes seins, par la forme toujours plus pleine de mes hanches et de mes cuisses. Cette constatation me fit un plaisir incompréhensible. Je devins rêveuse. Je tâchais de m'expliquer de la façon la plus baroque ce que je ne pouvais arriver à comprendre. Je me souviens très bien qu'à cette époque commença ma vanité. C'est aussi dans ce temps-là que le soir, au lit, je m'étonnais moi-même de surprendre ma main se porter inconsciemment sur mon bas-ventre et de la voir jouer avec les petits cheveux naissants. La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler les boucles autour des doigts. Mais je ne soupçonnais pas alors tout ce qui sommeillait encore dans cet endroit. Habituellement je fermais les cuisses sur la main et je m'endormais dans cette pose.
Mon père était un homme sévère et ma mère un exemple de vertu féminine et de bonne tenue. Aussi les honorais-je beaucoup et les aimais-je passionnément. Mon père ne badinait jamais et, en ma présence, il n'adressait aucune parole tendre à ma mère.
Ils étaient tous les deux très bien faits. Mon père avait environ quarante ans, ma mère trente-quatre.
Je n'aurais jamais cru que sous un extérieur si sérieux et des manières si dignes se cachaient tant de sensualités secrètes et un tel appétit de jouissance.
Un hasard me l'apprit.
J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement religieux pour ma confirmation.
J'aimais notre pasteur d'un amour exalté, ainsi que toutes mes compagnes.
J'ai souvent remarqué, depuis, que l'instituteur, et, tout particulièrement, l'instructeur religieux, est le premier homme qui fait une impression durable dans l'esprit des jeunes filles. Si son sermon est suivi et s'il est un homme en vue dans la commune, toutes ses jeunes élèves s'entichent de lui. Je reviendrai encore sur ce point, qui se trouve sur la liste de vos questions.
J'avais donc quatorze ans, mon corps était complètement développé, jusqu'au signe essentiel de la femme: la fleur périodique. Le jour de l'anniversaire de mon père approchait. Ma mère fit tous les préparatifs avec amour. De bon matin j'étais déjà habillée de fête, car mon père aimait les belles toilettes. J'avais écrit une poésie, vous connaissez mon petit talent poétique (entre nous soit dit, le pasteur devait la corriger, j'avais ainsi un prétexte pour aller chez lui); j'avais cueilli un gros bouquet.
Mes parents ne faisaient pas chambre commune. Mon père travaillait souvent tard dans la nuit et ne voulait pas déranger ma mère; c'est du moins ce qu'il disait.
Plus tard, je reconnus, là encore, un signe évident de leur sage manière de vivre. Les époux devraient éviter, autant que possible, le sans-gêne du laisser-aller journalier. Tous les soins que nécessitent le lever ou le coucher, le négligé et la toilette de nuit sont souvent fort ridicules, ils détruisent bien des charmes et la vie commune perd de son attrait. Mon père ne couchait donc point dans la chambre de ma mère. Il se levait d'habitude à sept heures. Au jour de l'anniversaire, ma mère se leva à six heures du matin, afin de préparer les cadeaux et de couronner le portrait de mon père. Vers les sept heures, elle se plaignit d'être fatiguée et dit qu'elle allait se recoucher pour un instant, jusqu'au réveil de mon père.