Part 9
«Miss Bid...ph, blonde séduisante, âgée de vingt ans. Le jour de sa naissance fut celui de la mort de sa mère. Son père, qui est un artisan et qui n'a point d'attachement pour elle, la laissa de bonne heure courir avec les enfants: elle prit tant de goût à jouer à la maîtresse d'école qu'ennuyée à la longue du peu de zèle des petits garçons, elle s'attacha particulièrement à l'instruction des jeunes gens, qui, suivant elle, avaient des dispositions plus heureuses. Elle gagna tant d'embonpoint dans son travail qu'elle se vit obligée, à l'âge de quinze ans, de quitter son père qui la maltraitait; elle se réfugia chez une sage-femme qui, après l'avoir débarrassée du gain de son école et voyant qu'elle ne voulait plus retourner à la maison paternelle, la recommanda à Miss Fa...kl..d.
«Les visiteurs abonnés de ce temple sont le lord Sh..ri..an, le lord Gr...y, le lord Hamil.on, le lord Bol..br..ke, MM. Sm..let, Vaub..gh, Sh..l..k, W...son, etc.
«Le _Temple du Mystère_ n'est consacré qu'aux intrigues secrètes. Les nonnes du Temple de Flore, ni celles des autres séminaires, n'y sont point admises. Miss Fa..kl..d et son amie Mme Walp..e mettent tant d'adresse, d'honnêteté et de réserve dans ces sortes de négociations qu'elles retirent un produit considérable de ce genre d'affaires. Ne voulant point trahir le secret de ce temple, nous nous abstiendrons de nommer les personnes que le zèle de la dévotion y attire avec affluence...»
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Dans ces _bagnios_, dans ces _seraglios_, on n'ignorait pas la flagellation. Des particuliers même la pratiquaient chez eux. Le curieux ouvrage intitulé _The Cries of London_, dont il a été donné une réimpression accompagnée d'une traduction parfois insuffisante sous le titre: _Les Cris de Londres au XVIIIe siècle_ (Paris, 1893), nous montre un petit marchand de verges parcourant les rues, en criant: «_Come buy my little Tartars, my pretty little Jemmies; no more than a half penny a piece._ (_Venez, achetez-moi mes petites cannes, mes jolies petites verges; je ne les vends qu'un demi-penny pièce_.)» Le mot _Tartars_ est sans doute une allusion aux Russes, à cause du knout dont ils usent. Les Anglais ont toujours eu un penchant déclaré pour la fustigation, et l'on a conservé le nom du vieux Buckhorse, vendeur de cannes et de verges que l'on ne destinait pas toujours à corriger les méchants enfants, mais qui servaient parfois les desseins de gentlemen aux sens égarés et aux moeurs corrompues.
Cependant, ce n'est que plus tard qu'il y eut des _seraglios_ aménagés en vue de la flagellation. Le premier fut installé sous George IV, par _Miss Collett_, à Tavistock-Court, Covent-Garden. Ensuite elle alla dans les environs de Portland-Place et finalement à Bedford-Street, Russel-Square, où elle mourut. Mais ce ne fut qu'en 1828 que la reine de cette profession, Mrs. Teresa Berkeley, inventa le chevalet à flagellation appelé _Berkeley-Horse_ et, paraît-il, encore en usage.
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Les précédentes digressions nous ont éloignés de notre acteur. Pendant sa jeunesse, Cleland avait connu ces prostituées qui, un masque sur le visage, parcouraient les rues en voiture, à cheval, se montraient nues aux fenêtres. Mais il ne s'est pas donné la tâche de décrire cette époque. Il nous peint dans son livre la prostitution vers 1740. Et le début des _Memoirs_ rappelle le premier tableau du _Harlot's Progress_, de Hogarth; une vieille maquerelle accoste une jeune fille de la campagne. Cette fille, arrivée à Londres pour être couturière, ou modiste, vient de descendre de la diligence d'York devant l'auberge de la _Cloche_, à Wood-Street, dans le quartier de Cheapside. La pauvre fille ne sait pas la vie misérable qui l'attend dans les _Cavernes d'iniquité_ du quartier de _Flesh-Market_, où logent les prostituées...
Cleland fréquenta aussi les bals et les jardins publics. Il errait dans les rues populeuses, observant les moeurs, écoutant les refrains populaires et chantonnant, comme faisaient les servantes, des refrains de chansons connues:
«_Gentle shepherd tell me where, where, where, where_, etc. (_Gentil berger, dites-moi où, où, où, où_, etc.)»
Le jour, Londres présentait un spectacle aussi intéressant que pendant la nuit. Cleland ne nous a pas laissé la description de l'animation de la ville. C'est à peine s'il nous parle de l'impression que les belles boutiques produisent sur les campagnards. Il n'a pas fixé l'aspect pittoresque des petits artisans, des petits marchands qui parcouraient la capitale en jetant leurs cris rythmés. Le gagne-petit promenait sa meule en chantant: _Knives to grind, razors or scissors to grind!_ C'est-à-dire: _Couteaux à repasser, rasoirs et ciseaux à repasser!_
Le marchand de paillassons criait: _Buy a mat; a door mat or a bed mat!_ (_Achetez un paillasson, un paillasson pour devant de porte ou une descente de lit!_)
Le marchand de tournebroches en fil de fer tordu répétait sans cesse: _Buy a roasting Jack!_ (_Achetez un tourne-broche!_)
Le chaudronnier chantait: _Any pots, or pans, or kettles to mend? Any work for the tinker?_ (_Avez-vous des chaudrons, des casseroles, des bouilloires à raccommoder? Avez-vous de l'ouvrage pour le chaudronnier?_)
La marchande de ces sortes de petits poudings aux raisins secs, appelés _dumplings_, les annonçait bizarrement: _Diddle, diddle, diddle, dumplings, o! hot! hot!_ et les petits garçons qui couraient après elle pour en acheter répétaient en l'imitant: _Diddle, diddle, diddle dumplings! tout chauds, tout chauds_.
Des juifs sordides, marchands d'habits, passaient en poussant leur appel lamentable: _Old clothes to sell? Any shoes, hats or old clothes?_ (_Vieux habits à vendre? Chaussures, chapeaux ou vieux habits?_)
Le marchand de sablon, accompagné de son âne, criait: _Sand o! sand o, any sand below, maids?_ (_Du sable, oh! du sable, oh! vous faut-il du sable, servantes?_)
Était-ce le vendredi saint? Le marchand de Hot-Cross Buns, sortes de brioches que l'on mangeait chaudes et sur lesquelles une croix était dessinée, les annonçait: _One a penny, two a penny, Hot-Cross Buns_ (_Une pour un penny, deux pour un penny, des Hot-Cross Buns!_)
Avait-on un soufflet endommagé? On attendait que le cri de celui qui les réparait retentît: _Bellows to mend; maids your bellows to mend?_ (_Soufflets à réparer, servantes, avez-vous des soufflets à réparer?_)
L'été, c'était la marchande de groseilles à maquereau: _Ready-pick'd green gooseberries, eight pence a gallon!_ (_Groseilles vertes, fraîches cueillies, huit pence le gallon._) Les ménagères en achetaient souvent pour préparer une sorte de marmelade qui consistait en un mélange de groseilles, de lait et de sucre recouvert d'une légère pâte.
Le charbonnier n'était pas le moins bruyant: _Small coal; maids, do you want, any small coal?_ (_Charbon de bois! Servantes, vous faut-il du charbon de bois?_)
En avril, de jeunes paysannes vendaient des primevères; _Primroses, primroses! Buy my spring flowers._ (_Primevères, primevères? Achetez-moi des fleurs de printemps._) Ou bien: _Cowflips and spring flowers, a half-penny a bunch!_ (_Primevères, fleurs de printemps, un demi-penny le bouquet._)
Un des plus bizarres, parmi ces petits marchands, était celui qui vendait les _pigs_ ou cochons, gâteaux emplis de compote de pruneaux. Il criait: _A pig and plum sauce. Who buys my pig an plum sauce?_ (_Un cochon et de la compote de pruneaux, qui m'achète du cochon et de la compote de prunes?_)
Au moment des petits pois, on en vendait dans la rue, et l'on estimait surtout les _rowley powlies_. Les Anglais préparaient les pois en les faisant bouillir et en versant dessus du beurre fondu sur lequel on posait une tranche de lard fumé. Le cri du marchand de petits pois était long: _Green Hastings, hastings, O! come here's your large rowley powlies, no more than six pence a peck!_ (_Pois verts nouveaux, pois verts! Voilà vos grands rowley powlies, je ne les vends que six pence le peck!)_
Les peaux de lapins ou de lièvres se vendaient comme de nos jours. Déjà, sans doute, on falsifiait les fourrures précieuses. Lorsque les servantes entendaient: _Hare skins, or rabbit skins!_ (_Peaux de lièvres, peaux de lapins à vendre!_) elles se hâtaient de porter à la marchande les dépouilles des rongeurs qu'elles avaient soigneusement mises de côté. Une peau de lapin se vendait quatre pence et une peau de lièvre huit pence.
Les marchandes de homards vivants disaient d'une voix de tête: _Buy a lobster, a large live lobster_. (_Achetez-moi un homard, un gros homard vivant._) Ces crustacés coûtaient bon marché et il s'en faisait une grande consommation. On les mangeait bouillis, assaisonnés d'huile, de vinaigre, de sel et de poivre.
Voici un cri particulièrement mélodieux: _Ground ivy, ground ivy, come buy my ground ivy; come buy my water cresses._ (_Lierre terrestre, lierre terrestre, venez m'acheter du lierre terrestre, venez m'acheter du cresson._)
La marchande d'allumettes chantonnait: _Matches, maids! my picked pointed matches!_ (_Allumettes, servantes! mes allumettes bien pointues!_)
Le vendeur de trappes en portait tout un assortiment qu'il annonçait ainsi: _Buy a mouse trap, or a trap for you rats_. (_Achetez une trappe à souris ou une trappe pour prendre vos rats._)
En automne, on vendait des noisettes: _Jaw-work, jaw-work, a whole pot for a half-penny, hazelnuts!_ (_Ouvrage pour mâchoires, ouvrage pour mâchoires, une mesure pleine pour un demi-penny, noisettes!_)
Les crabes s'annonçaient brièvement: _Crab! Crab! Will you crab?_ (_Crabe! crabe! Voulez-vous des crabes?_)
Le pauvre homme qui recueillait les débris de verre, les tessons de bouteilles, les demandait humblement: _Any fluit glass or broken bottles for a poor man today?_ (_Avez-vous du cristal, des bouteilles cassées pour un pauvre homme aujourd'hui?_)
C'étaient encore les fèves vantées allégrement: _Windsor beans: a groat a peck, broad Windsors._ (_Fèves de Windsor, un groat le peck, les belles fèves de Windsor._)
D'autres marchands de fruits annonçaient: _Nice peaches or nectarines; rare ripe plums_ (_Belles pêches, beaux brugnons, prunes mûres et de qualité rare_), ou encore: _A groat a pound large Filberts, a groat a pound, full weight, a groat a pound_. (_Un groat la livre de belles avelines, un groat la livre, bonne mesure, un groat la livre._) Ou bien: _Wheh you will for a half-penny, golden rennets._ (_Choisissez celle que vous voudrez pour un demi-penny, les reinettes dorées_.)
De Chelsea, d'Hoxton, de Battersea, les maraîchers apportaient leurs légumes: _Carotts, cabbages, fine Savoys, nice curious Savoys_. (_Carottes, choux, beaux choux de Milan, choux de Milan extraordinaires!_)
Le marchand de lapins les portait dépouillés et pendus à une perche, en criant: _Rabbits, o! a fine Rabbit._ (_Lapins! Oh! un beau lapin!_)
Le gingembre était déjà une épice dont les Anglais étaient très friands, et faisait le fond d'une sorte de pain d'épice que l'on vendait chaud dans les rues: _Hot spice gingerbread, all hot!_ (_Du pain d'épice chaud, tout chaud!_) Le plus renommé était débité par un marchand qui se tenait aux alentours de Saint-Paul où il installait chaque matin un petit four en fer-blanc.
Les pommes cuites faisaient le régal des gamins qui en achetaient en se rendant à l'école: _Hot bak'd Pippins, nice and hot!_ (_Pommes cuites et chaudes, belles et chaudes!_)
Le marchand de volaille criait, d'une voix rauque: _Buy a chicken, or a fine fat fowl!_ (_Achetez, un poulet ou une belle poule grasse!_)
Les servantes qui voulaient récurer les marmites, les bouilloires et les ustensiles de diverses sortes se précipitaient lorsque retentissait le cri bien connu: _Any brickdust below, maids? Maids, do you want any brickdust?_ (_Vous faut-il de la poudre de brique, là en bas, les servantes? Servantes, avez-vous besoin de poudre de brique?_)
Malgré qu'il soit un aliment indigeste, le concombre avait ses gourmands et c'est pour eux que l'on criait: _Nice green cucumbers! O! two for three halfpence!_ (_De beaux concombres verts! Oh! deux pour trois demi-pences!_)
Pour les chats et pour les chiens, on vendait les aliments qu'ils préfèrent: _Buy my found liver or lights for your cat!_ (_Achetez-moi du foie bien frais ou du mou pour votre chat!_)
Le cordier annonçait mélodieusement sa marchandise: _Buy a jack-line or a clothesline!_ (_Achetez une corde pour le tournebroche ou pour étendre le linge!_)
Les mandarines, que l'on appelait oranges de Chine, étaient un fruit fort apprécié: _China oranges; one a penny, two a penny, nice China!_ (_Oranges de Chine; une pour un penny, deux pour un penny, les belles oranges de Chine!_)
La marchande d'éperlans allait en acheter à Billingsgate et toute la journée elle marchait, criant de rue en rue: _Sprats, o! Sprats, o! Fresh live sprats!_ (_Les éperlans, oh! Les éperlans frais vivants!_)
Quand venait l'automne et jusqu'en hiver, les noix ornaient souvent la table. On les mangeait trempées dans un verre de vin; aussi était-il prospère le commerce de la petite marchande qui poussait sa brouette en criant: _Walnuts, nice walnuts; ten a penny, fine cracking walnuts!_ (_Les noix, les belles noix; dix pour un penny, les belles noix croquantes!_)
Le marchand de lacets les portait au bout d'une perche, en ventant la qualité de sa marchandise multicolore: _Long and strong, long and strong; come buy my garters and laces, long and strong!_ (_Longs et solides, longs et solides, venez m'acheter des jarretières et des lacets longs et solides!_)
Le marchand de canards sauvages trouvait de nombreux chalands pour son gibier: _Buy a wild duck, or a wild fowl!_ (_Achetez un canard sauvage ou une poule sauvage!_)
Le maquereau avait des amateurs décidés qui donnaient à ce poisson une place privilégiée à côté du turbot, proclamé roi des poissons: _New mackerel, nice mackerel!_ (_Le maquereau nouveau, le beau maquereau!_)
Quand l'été ramenait les cerises et quand les premières apparaissaient, on entendait la voix de la marchande qui vendait des bâtonnets sur lesquels elle avait attaché une demi-douzaine de cerises: courte-queue, cerises de Kent ou bigarreaux: _A half-penny a stick, Duke cherries; round and found, no more than a half-penny a stick!_ (_Un demi-penny le bâton, les griotes; rondes et saines, un demi-penny le bâton seulement!_)
Un paquet de jonc sur le dos, le rempailleur criait: _Old chairs to mend; any old chairs to mend?_ (_Vieilles chaises à réparer, avez-vous des vieilles chaises à réparer?_)
Pendant les mois en R, on vendait dans des brouettes les bonnes huîtres de Colchester, de Wainfleet, de Melton: _Oysters, o! Fine Wainfleet oysters!_ (_Des huîtres, oh! de belles huîtres de Wainfleet!_)
Les fraises se vendaient dans de petits paniers longs: _Nice strawberries, or hautboys!_ (_Les belles fraises, les grosses fraises!_)
Les oiseaux chanteurs, le linot, l'alouette accompagnaient de leurs trilles leur marchand qui chantait: _Buy my singing, singing birds!_ (_Achetez-moi les oiseaux chanteurs, les oiseaux chanteurs!_)
Il y avait aussi un marchand de boules de bois (la nature et l'utilité de sa marchandise m'échappent), qui s'en allait par les rues en faisant des jeux de mots dans le genre du suivant: _My old soul, will you buy a bowl?_ Cela rime en anglais, mais non plus en français: _Ma vieille âme, voulez-vous m'acheter une boule?_
Le tonnelier criait: _Any work for the cooper?_ (_Avez vous de l'ouvrage pour le tonnelier?_)
Un des métiers les plus fatigants et les moins lucratifs était celui qui consistait à errer le jour et même le soir en criant: _Buy a fire-stone, cheeks for you stoves!_ (_Achetez une pierre de foyer, des briques pour vos fourneaux._)
Des pêcheurs parcouraient les rues avec des poissons, flondes ou carrelets dans un panier sur la tête en chantant: _Buy my flounders, live flounders!_ (_Achetez-moi des flondes, des flondes vives!_)
Le cireur se promenait, un petit panier à la main: _Black your shoes, Your Honour! Black, sir! black, sir!_ (_Faites noircir vos souliers, Votre Honneur! Noircir, monsieur! noircir, monsieur!_)
Il sollicitait ainsi les élégants et choisissait de préférence les allées malpropres où les _beaux_ ne s'aventuraient pas sans se salir.
A ce propos Casanova remarque:
«Un homme en costume de cour n'oserait aller à pied dans les rues de Londres sans s'exposer à être couvert de boue par une vile populace, et les gentlemen lui riraient au nez.»
Ajoutons que l'accent de la plupart des cireurs indiquait une origine irlandaise. Dans leur panier, ils portaient un trépied pour placer le pied du client, des brosses, des linges et du cirage, ce fameux cirage anglais qui n'est connu en France que depuis la moitié du XIXe siècle. Il faut ajouter que les petits cireurs faisaient encore métier de surveiller les prostituées pour le compte des maquerelles ou des logeuses, et tout en brossant à tour de bras, ils donnaient discrètement l'adresse de quelque maison fournie de jolies femmes comme était celle de Mme Cole, dans le roman de Cleland.
La marchande d'anguilles portait sur la tête son baquet plein de sable où se lovaient les anguilles. Elle allait ainsi depuis Old-Shadwell jusqu'au Strand en criant: _Buy my eels; a groat a pound live eels!_ (_Achetez-moi des anguilles; un groat la livre d'anguilles vives!_)
Rien d'étonnant à ce que le poisson soit abondant en Angleterre. Les poissonniers ont toujours été les plus nombreux des petits marchands qui parcourent les rues de Londres. Et tels de ces pêcheurs que guignaient les racoleurs pour la marine au seuil des cabarets vendaient des poissons chers et estimés: _Buy my maids, and fresh soles!_ (_Achetez-moi des anges de mer et des soles fraîches!_)
De robustes laitières apportaient, dès le matin, le lait de leurs vaches dans certaines rues de différents quartiers. King-Street surtout en était encombré et retentissait de leurs cris: _Any milk below, maids?_ (_Vous faut-il du lait, là en bas, les servantes?_)
La marchande de riz au lait s'installait avec son attirail et sa chaise au coin des rues populeuses, les enfants pauvres, les décrotteurs, les ramoneurs se délectaient de la friandise qu'elle leur servait dans une tasse sale avec une cuillère plus sale encore: _Hot rice milk!_ (_Du riz au lait tout chaud!_)
La marchande d'almanachs en vendait de toutes sortes en criant: _New almanacks, news! Some lies, and some true. Buy a new almanack!_ (Almanachs nouveaux, nouveaux! Il y en a qui mentent, d'autres qui disent vrai. Achetez un almanach nouveau!)
L'almanach contenait les renseignements les plus utiles, des prédictions, les jeûnes, les fêtes, les jours fériés, les changements de la lune, la table pour calculer l'intérêt, la liste des rois, l'époque où commencent et finissent les termes, etc.
Les pommes de terre, dans certaines provinces, forment la base de la nourriture des pauvres gens; dans le Connaught, dans le Cheshire, ils dévoraient avec joie les pommes de terre et le lait caillé et se passaient le plus souvent de viande. A Londres même, les pommes de terre coûtaient bon marché. _Potatoes! o! Two pound a penny! five pound two pence!_ (_Les pommes de terre! oh! Deux livres pour un penny! cinq livres pour deux pence!_) Mais ce mets était réputé grossier et réservé aux gens du commun.
Les servantes avaient comme petits profits le produit de la vente des peaux de lièvres, de lapins, les graisses, le suif qui coulaient des chandelles. Elles vendaient ces résidus aux vieilles femmes qui criaient; _Any kitchenstuff?_ (_Avez-vous des restes de graisse à vendre?_) Quand ces servantes étaient jeunes et jolies, la mégère avait toujours quelques bons conseils à leur donner, comme d'aller trouver telle dame, dans telle rue de tel quartier, qui fournissait gratis, tant elle était bonne, des atours aux jeunes filles et s'occupait de leur fortune, pour peu qu'elles voulussent être aimables avec de vieux gentlemen prêts à les épouser, et la vieille citait des noms de servantes devenues des grandes dames pour l'avoir écoutée, et elle se retirait se promettant de revenir bientôt afin de connaître l'effet de ses paroles habiles dans l'âme des jeunes filles innocentes et naïves.
Dans les après-midi pluvieuses, quand on ne pouvait aller prendre le thé à la jolie et agréable colline de White-Conduit, le jeune homme de la Cité donnait à sa maîtresse l'illusion de cette promenade en achetant un pain de White-Conduit qu'on vendait dans les rues et qu'on allait manger dans une taverne. _A hot loaf! A White-Conduit loaf!_ (_Un pain tout chaud! un pain de White-Conduit!_) L'abus du thé était déjà un sujet de railleries de la part des écrivains de l'époque. White-Conduit était un de ces jardins publics, nommés _tea-gardens_, parce qu'on y prenait surtout du thé. Les plus fameux de ces jardins qui favorisèrent la débauche londonienne au XVIIIe siècle furent ceux de _Vauxhall_ et de _Ranelagh_, qui étaient situés hors des barrières de Londres.
Les autres étaient dans la ville. Dans tous, la société était mêlée. La plupart étaient agréablement plantés et bien dessinés. Presque déserts pendant la semaine, ils étaient pleins le dimanche, et c'était surtout, ainsi que le dit une description du temps, «de petite bourgeoisie, d'ouvriers et d'ouvrières, de servantes requinquées et de demoiselles, _toutes filles d'honneur comme il plaît à Dieu.»_
On dînait, on soupait, et le plus grand nombre parmi les visiteurs se bornaient à prendre du thé, à boire de la bière ou encore du cidre dans des tonnelles aménagées autour du jardin. Faisait-il mauvais temps? On allait dans les salles du café, où un orgue jouait les airs en vogue. Au demeurant, on pouvait se promener sans rien prendre. Un des jardins les plus fréquentés était le _Dog' and Duck_, situé dans _Saint-George's fields_, à portée des trois ponts. On allait aussi à _White-Conduit Hill_, à _Bagnigge Wels_, au Belvédère, à _Bermondsey Spas_, au _Cromwell_, au _New Tumbridge_, à la _Florida_, au _Rumbolo_, à _Hihgbury barn_.
Situés hors de Londres, les jardins de Ranelagh et de Vauxhall attiraient, le soir surtout, un grand concours de cette population mêlée où ne manquaient ni les débauchés, ni les mignons, ni les filles de mauvaise vie.
Voici la description du _Ranelagh_, d'après un ouvrage du temps: _Londres et ses environs ou Guide des voyageurs curieux et amateurs dans cette partie de l'Angleterre... ouvrage fait à Londres_ par M. D. S. D. L.
«_Ranelagh_ est agréablement situé sur les bords de la Tamise, à deux milles de Londres; c'est un des endroits d'amusements publics les plus à la mode, tant pour la beauté que pour la grande compagnie qu'on y trouve les soirées du printemps et partie de l'été. Afin que _Ranelagh_ continue d'être le rendez-vous de la meilleure compagnie, on ne l'ouvre qu'au commencement d'avril et il finit en juillet, qui est le temps où les familles distinguées partent pour leurs terres.
«On paie à la porte une demi-_crown_ (un petit écu). En traversant le bâtiment, on trouve un escalier qui conduit dans les jardins; mais, dans les temps froids ou pluvieux, on entre tout de suite dans la rotonde par un passage couvert, bien éclairé, qui met à l'abri de l'inclémence des saisons.
«_Ranelagh-House_ appartenait au comte de Ranelagh. A sa mort, il fut acheté par des particuliers dans l'intention d'en faire une place d'amusements publics. En conséquence, M. William Jones, architecte de la Compagnie des Indes, dessina le plan de la présente _rotonde_ ou _amphithéâtre_. Comme la dépense aurait été énorme pour la construire en pierre, les propriétaires se déterminèrent à la faire en bois et sous l'inspection de M. Jones; elle fut commencée et finie en 1740.