L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 8

Chapter 83,722 wordsPublic domain

1 _Furor uterinus_ 31 2 en 100 2 Un pouce au-dessous de _Furor_ 30 4 en 100 3 Pour être complètement satisfaite 29 6 en 40 4 Passions extravagantes 28 10 en 50 5 Désirs insurmontables 27 12 en 60 6 Palpitations enchanteresses 26 6 en 20 7 Chatouillement déréglé 25 8 en 30 8 Frénésies d'occasion 24 9 en 17 9 Langueurs perpétuelles 23 5 en 18 10 Affections violentes 22 3 en 12 11 Appétits incontestables 21 6 en 25 12 Démangeaisons lubriques 20 1 en 3 13 Désirs déréglés 19 3 en 4 14 Sensations voluptueuses 18 1 en 1 15 Caprices vicieux et opiniâtres 17 4 en 11 16 Idées séduisantes 16 4 en 5 17 Émissions involontaires et secrètes 15 2 en 4 18 Jeunes filles frustrées et agitées des pâles couleurs 14 1 en 100 19 Masturbation dans les écoles 13 12 en 13 20 Jouissances en perspective 12 toutes. 21 Sur le bord de la consommation 11 14 en 15 22 Lenteur fatale 10 1 en 11 23 Espérances séduisantes 9 1 en 2 24 Mûre pour la jouissance 8 toutes au-dessus de 14. 25 Penchant de jeunesse 7 toute demois. à tout âge. 26 Plaisirs antidatés 6 4 en 5 27 Espérances flatteuses et attentes agitées 5 3 en 9 28 Lubricité temporaire 4 3 en 4 29 Pruderie judicieuse 3 1 en 20 30 Chasteté à contrôler 2 4 en 1000 31 [5] Insensibilité glaciale et froide 1 1 en 10000

[5] «Le lecteur s'apercevra que nous avons pris cette échelle du haut en bas et de bas en haut, ayant envisagé l'Arétin dans chaque particularité.»

* * * * *

«... Miss Fa..kl..d, une des plus belles personnes de Soho square, débuta dans la vie galante à l'âge de 15 ans. Elle fut remarquée à cette époque par un major des _Black-guards_ qui l'enleva et la tint pendant quelque temps prisonnière dans son château du Somershire. Mais le tempérament de Messaline dont elle était douée fut la cause de sa rupture avec son protecteur, qui, l'ayant un jour surprise dans les bras de son jardinier, s'empressa de la renvoyer à Londres, non sans lui avoir royalement garni la bourse pour acheter son silence. A Londres, elle mena joyeuse vie; elle ne négligea aucun des plaisirs capables d'assouvir les différentes passions de son âme; préférant donc les plaisirs de Cypris aux dons de Plutus, elle rejeta les offres avantageuses qu'on lui faisait journellement; elle se forma une société de jeunes gens roués et vigoureux qui, tour à tour, répondaient à ses désirs lascifs. Sa maison, en un mot, était devenue le palais enchanteur de la volupté; elle traitait avec la plus grande magnificence les favoris de ses plaisirs; elle récompensait le zèle de ceux qui n'étaient pas fortunés. Ce genre de vie sensuelle, auquel Mme W..p..le contribuait beaucoup par la gaieté et la vivacité de son imagination, l'entraînait dans des dépenses considérables; chaque jour elle voyait diminuer les dons du feu lord; elle s'aperçut bientôt que toujours dépenser et ne rien recevoir était le vrai moyen de se ruiner; elle résolut donc de réparer le déficit de ses finances, sans cependant renoncer à ses plaisirs; elle forma alors le dessein d'établir un sérail dans un genre différent des autres séminaires; elle fit part de son projet à Mme W..p..le, qui l'approuva et lui donna des avis à ce sujet. Pour mettre son plan à exécution, elle vendit une grande partie de ses bijoux. Elle loua dans Saint-James's-Street trois maisons qui se touchaient les unes aux autres; elle les fit meubler dans le goût le plus élégant; les appartements étaient ornés de glaces qui réfléchissaient de tous côtés les objets; elle fit pratiquer des escaliers de communication pour passer d'une maison dans l'autre. Elle appelle ces trois maisons les temples de l'_Aurore_, de _Flore_ et du _Mystère_. L'entrée principale du sérail de Miss Fa..kl..d est par la maison du milieu, que l'on intitule le temple de Flore; la maison à gauche est le temple de l'Aurore, et celle à droite se nomme le temple du Mystère.

«Le _Temple de l'Aurore_ est composé de douze jeunes filles, depuis l'âge de onze ans jusqu'à seize; lorsqu'elles entrent dans leur seizième année, elles passent aussitôt dans le temple de Flore, mais jamais avant cette époque; celles qui sortent du temple de l'Aurore sont remplacées sur-le-champ par d'autres jeunes personnes, pas plus âgées de onze ans, afin de ne pas faire de passe-droit; de manière que cette maison, que Miss Fa..kl..d appelle le premier noviciat du plaisir, est toujours composée du même nombre de nonnes.

«Ces jeunes personnes sont élégamment habillées et bien nourries; elles ont deux gouvernantes qui ont soin d'elles et ne les quittent point. On leur enseigne à lire et à écrire si elles ne le savent pas, ainsi qu'à festonner et à broder au tambour; elles ont un maître de danse pour donner à leur corps un maintien noble et aisé; elles ont également à leur disposition une bibliothèque de livres agréables, au nombre desquels sont _La Fille de joie_ et autres ouvrages de ce genre, qu'on leur fait lire principalement, afin d'enflammer de bonne heure leurs sens; les gouvernantes sont même chargées de leur insinuer, avec une sorte de mystère, pour leur donner plus de désir, les sensations et les plaisirs qui résultent de l'union des deux sexes dans les divers amusements dont il est fait mention dans ces sortes de livres. On leur défend entre elles la masturbation; les gouvernantes les surveillent strictement à cet égard et les empêchent de se livrer à cette mauvaise habitude que l'on contracte malheureusement dans les écoles; elles ne sortent jamais; elles sont cependant libres de ne point demeurer dans cette maison, si elles ne peuvent pas s'accoutumer à ce célibat, mais elles sont si bien fêtées et si bien choyées qu'elles ne songent pas à la privation de leur liberté.

«Cet établissement, qui, dans le principe, a beaucoup coûté à Miss Fa..kl..d, lui est maintenant d'un grand rapport; elle s'assure, par cet arrangement, des jeunes personnes vierges qui, lorsqu'elles ont atteint l'âge prescrit pour être initiées dans le temple de Flore, lui produisent un bénéfice considérable. Cependant ces petites nonnes ont quelques visiteurs attitrés qui, à la vérité, sont hors d'état de préjudicier à leur vestalité. On ne peut être introduit dans ce noviciat que par Miss Fa..kl..d; il faut avoir, pour y être admis, plus de soixante ans ou faire preuve d'impuissance. Le lord Cornw..is, le lord Buck...am, l'alderman B..net et M. Simp..n sont les paroissiens les plus fervents de ce temple. Leur occupation consiste à jouer au maître d'école et à la maîtresse de pension avec ces jeunes personnes; pendant le cours des leçons, les gouvernantes ont seules le droit d'aller faire des visites dans les appartements qui servent de classe aux maîtres et aux écolières, afin d'observer si ces paroissiens paillards n'outrepassent pas les règles de l'ordre. Il est expressément défendu aux nonnes qui ne sont pas en exercice d'aller épier la conduite de leurs camarades. Ces jeunes personnes n'ont point de profits, les présents de leurs visiteurs suffisent à peine pour leur entretien et leur éducation.

«_Le Temple de Flore_ est composé du même nombre de nonnes, qui sont toutes jeunes, jolies et fraîches comme la déesse dont cette maison porte le titre. Elles ont au premier abord un air de décence qui vous charme; mais dans le tête-à-tête elles sont d'une vivacité, d'une gaieté, d'une complaisance et d'une volupté inconcevables; elles sont également si affables, si spirituelles et si enjouées que les visiteurs sont souvent incertains sur leur choix; elles vivent ensemble de bonne union et sans rivalité. Miss Fa..kl..d pour entretenir entre elles la meilleure intelligence et pour ne point les rendre jalouses les unes des autres par le plus ou moins de visiteurs à leur égard, a établi pour loi fondamentale de leur ordre d'apporter en bourse commune les gratifications que leur font les visiteurs au delà du prix convenu, lesquelles sont, au fur et à mesure, inscrites sur un registre, versées ensuite dans un coffre destiné à cet usage, et partagées entre elles, par portions égales, le premier de chaque mois; si par hasard l'une d'entre elles (ce qui n'est pas encore arrivé) se trouvait convaincue d'avoir frustré la somme ou même une partie de la somme qui lui aurait été remise, elle serait sur-le-champ renvoyée par Miss Fa..kl..d, et tous les bénéfices qu'elle a reçus depuis le moment où elle est entrée dans ce temple jusqu'à cette époque lui seraient confisqués par Miss Fa..kl..d et partagés, sous ses yeux, entre ses camarades. Cette loi rigoureuse qu'elles jurent, lors de leur admission dans le sérail, de remplir scrupuleusement, établit parmi elles la franchise la plus sincère et les exempte de reproches et explications de préférence qu'elles pourraient continuellement se faire.

«Ces nonnes sont entièrement libres de quitter le sérail lorsqu'il leur plaît. Miss Fa..kl..d ne suit point, à leur égard, la règle commune des autres abbesses des séminaires, qui leur font payer les frais de leur entretien, de leur nourriture et qui leur retiennent, par nantissement, leurs habillements et le peu qu'elles possèdent, et les forcent même de demeurer malgré elles, jusqu'à ce qu'elles se soient acquittées de leur dépense. Miss Fa..kl..d les exempte de toute charge quelconque; elle pousse le désintéressement jusqu'à faire don à celles qui ont été élevées dans le temple de l'Aurore de tous les ajustements dont elles sont parées dans le sérail; mais toutes celles qui abandonnent la maison ne peuvent plus y rentrer sous aucun prétexte quelconque. Elles sont si bien traitées par Miss Fa..kl..d qu'elles ne songent point à s'en aller; d'ailleurs, les bénéfices de cette maison sont si considérables qu'elles sont assurées de s'amasser, en plusieurs années, une petite fortune.

«Miss Fa..kl..d est si généralement connue par ses égards, son attachement, son affabilité et son désintéressement envers ses nonnes qu'elle reçoit perpétuellement la visite de jeunes personnes de la plus grande beauté qui se présentent chez elle dans le dessein de se faire religieuses de son ordre; mais, s'étant fait une loi inviolable d'avoir toujours le même nombre de personnes et de ne jamais en renvoyer aucune, à moins qu'elle ne s'y trouve contrainte par de grands motifs ou que ses nonnes ne s'en aillent d'elles-mêmes, elle n'accepte point leurs offres, mais elle les enregistre dans le cas de place vacante.

«Des douze nonnes destinées au service du temple de Flore, six ont été élevées dans celui de l'Aurore. Ces jeunes personnes étant dans ce séminaire depuis l'âge de onze ans, nous n'en donnerons aucun détail; les six autres s'appellent Miss Edw..d, Miss Butler, Miss Roberts, Miss Johns..n, Miss Bur..et et Miss Bid..ph.

«Miss Edw..d est une brune piquante de vingt et un ans; elle est la fille d'un bon marchand. Son père, homme très rigide et très intéressé, avait formé le projet de la marier à un négociant âgé de cinquante-deux ans, très riche à la vérité, mais qui joignait à une figure très désagréable un esprit caustique et avaricieux. Miss Edw..d représenta en vain la disproportion d'âge. Son père lui enjoignit expressément de se conformer à ses volontés. Cette jeune fille, se voyant sacrifiée à l'intérêt, résolut de se soustraire à une union qui révoltait son âme; elle s'en alla de la maison paternelle la surveille du jour fixé pour ses noces et se réfugia chez sa marchande de modes qui, craignant que le père de la jeune demoiselle ne lui fît un mauvais parti s'il apprenait qu'elle était chez elle, la conduisit chez Miss Fa..kl..d, à qui elle la recommanda. Cette dame, à cette époque, commençait l'établissement de son sérail; elle la reçut avec affection et l'initia aussitôt dans les mystères de son séminaire auxquels elle se livre aujourd'hui avec une ferveur surprenante.

«Miss Butler, jolie blonde, de la figure la plus voluptueuse, âgée de dix-neuf ans: elle entra chez Miss Fa..kl..d le jour même que Miss Edw..d. Elle perdit son père dans l'âge le plus tendre; sa mère est revendeuse à la toilette. Miss Butler était tous les jours occupée à raccommoder les dentelles, mousselines, gazes et autres effets que sa mère achetait d'occasion dans les ventes. Mme Butler, pour se délasser, le soir, des fatigues de son petit négoce, se dédommageait de son veuvage avec M. James, qui était son compère et le parrain de sa fille. M. James ne manquait pas de venir tous les jours souper avec sa commère. Après le repas, Mme Butler ordonnait à sa fille de se retirer dans sa chambre, qui n'était séparée de la sienne que par une cloison de planches couvertes en papier peint; elle prenait le prétexte de chercher quelque chose dans la chambre de sa fille pour examiner si elle dormait; elle retournait ensuite auprès de son compère; elle jasait avec lui; leur conversation devenait alors si vive, si animée, elle était tellement accompagnée d'exclamations divines que Miss Butler, curieuse d'entendre leur baragouinage, auquel son jeune coeur prenait déjà part, sans en connaître encore le véritable sens, se levait doucement, s'approchait sur la pointe du pied de la cloison, approchait son oreille de la muraille planchéiée, afin d'entendre plus distinctement le sujet sur lequel ils se disputaient avec tant d'ardeur; elle enrageait de ne rien voir et de ne pouvoir pas bien comprendre l'agitation dont ils étaient animés; les mots entrecoupés, joints aux soupirs poussés de part et d'autre pendant l'intervalle de ces exclamations, portaient dans ses sens un feu brûlant dont elle cherchait à se rendre compte. Chaque soir, la même scène se répétait, et Miss Butler n'était pas plus instruite. Ne pouvant résister plus longtemps au désir de connaître particulièrement ce qui se passait entre sa mère et son parrain, elle fit un trou imperceptible à la muraille; elle découvrit alors le motif de leurs ébats et de leurs vives agitations; elle soupira, elle envia la jouissance d'une pareille conversation. Le surlendemain de sa découverte (elle entrait alors dans sa seizième année), sa mère lui dit qu'elle ne rentrerait que le soir et lui recommanda d'avoir bien soin de la maison. M. James vint dans la matinée de ce jour pour voir sa commère; Miss Butler lui dit que sa mère ne serait pas au logement de la journée; elle l'engagea à se reposer, elle lui fit mille prévenances dont il fut enchanté. Le rusé parrain, qui depuis quelque temps convoitait les appas naissants de sa filleule et qui cherchait l'occasion de les admirer de plus près, la complimenta d'abord sur ses charmes; il la prit en badinant sur ses genoux, il la serra avec transport entre ses bras, il l'accabla de mille baisers qu'elle lui rendit avec la même ardeur et comme par forme de reconnaissance. M. James, animé par ses douces caresses et brûlant d'avoir avec sa filleule la même conversation qu'il avait journellement avec sa commère, lui dit qu'il désirait s'entretenir avec elle d'un sujet qui demandait de sa part la plus grande discrétion. Miss Butler, qui lisait d'avance dans ses yeux le préambule de son discours, lui jura le plus grand secret. M. James, enhardi par sa promesse et par les préliminaires de sa harangue à laquelle sa filleule avait l'air de prendre la plus vive attention et qu'elle se gardait bien d'interrompre, poursuivit aussitôt la conversation d'une manière forte et vigoureuse; Miss Butler soutint de même sa réplique; elle alla même, dans la chaleur de l'action, jusqu'à lui pousser trois arguments de suite auxquels il lui fallut répondre; elle avait tant à coeur de prendre la défense d'un sujet aussi beau qu'elle voulut passer à un quatrième argument; mais le parrain, n'ayant plus d'objections valables à lui présenter, s'avoua vaincu; cependant on finit amicalement par un baiser de part et d'autre la dispute, que l'on se proposa de reprendre le lendemain, à l'insu de sa mère. M. James prit donc congé de sa filleule et revint à son heure ordinaire voir sa commère qui, dès que sa fille fut couchée, reprit la même conversation de la veille; mais la bonne dame avait beau exciter son compère à lui répondre, il ne pouvait s'exprimer; la parole lui manquait; elle fut d'autant plus surprise de son silence, auquel elle ne s'attendait pas, qu'elle n'avait jamais eu tant envie de causer; elle fut donc obligée, à son grand mécontentement, d'abandonner la conversation. Miss Butler, qui observait tout ce qui se passait et qui, comme sa mère, avait la démangeaison de parler, se promit bien d'empêcher le lendemain son parrain d'avoir une grande conférence avec elle; en effet, elle s'y prit si bien qu'elle le mit hors d'état de soutenir le moindre argument, ce qui désespéra tellement sa mère qu'elle crut qu'il était attaqué de paralysie. Cependant, Mme Butler, ennuyée de ne pouvoir plus tirer une parole favorable de son compère, commença à le soupçonner d'indifférence à son égard: elle remarqua que M. James lui demandait depuis quelques jours si elle avait bien des courses à faire le lendemain; ses questions réitérées et les prévenances de sa fille pour son parrain lui firent augurer qu'il y avait de l'intelligence entre eux; elle voulut donc s'en convaincre; pour cet effet, elle dit un soir à sa fille, devant M. James, qu'elle sortirait le lendemain de bonne heure et qu'ayant de grandes courses à faire, elle dînerait en route. A cette nouvelle, le parrain et la filleule se regardèrent d'un oeil de satisfaction, ce qui la confirma dans ses soupçons. Mme Butler s'en alla donc de bon matin, comme elle l'avait annoncé la veille; elle se plaça en sentinelle dans un café peu éloigné de sa maison, d'où elle pouvait tout épier; elle vit bientôt M. James qui, d'un air joyeux, se rendait chez elle; elle suivit peu de minutes après ses pas; elle ouvrit doucement sa porte, entra brusquement dans la chambre de sa fille, où elle la trouva en grands pourparlers avec son parrain, car nos gens conversaient dans ce moment avec tant de chaleur qu'ils n'avaient pas entendu rentrer cette dame. A cette vue, Mme Butler se jeta avec rage sur sa fille; elle l'accabla de malédictions, elle la traîna par les cheveux et la chassa inhumainement de chez elle. M. James voulut prendre sa défense, mais inutilement. Miss Butler, tout éplorée, allait sans savoir où se réfugier, lorsqu'elle rencontra Mme Walp...e qui, émerveillée de sa beauté, lui demanda le sujet de son chagrin, la consola et l'amena chez Miss Fa...kl..d.

«Miss Robert, âgée de vingt-deux ans, est de la figure la plus intéressante; elle perdit ses père et mère dès l'âge le plus tendre; elle fut élevée sous la tutelle de son oncle qui, ayant dissipé toute sa fortune au jeu, sacrifia la sienne de la même manière. Elle avait à peine quinze ans que son oncle devint éperdument amoureux d'elle. M. Roberts, non satisfait d'avoir perdu la légitime fortune de sa nièce qui était considérable, jura la perte de son innocence. Pour venir à ses fins, il commença par lui prodiguer des caresses qu'elle prenait pour les marques sincères de son amitié et que, par conséquent, elle lui rendait dans la même intention. Au lieu de respecter l'attachement simple et naturel de cette jeune personne qui répondait à ses prévenances et à ses attentions, il poussa la scélératesse jusqu'à ravir l'honneur de cette créature faible et sans défense. M. Roberts n'eut pas plus tôt consommé son crime qu'il vit l'abîme infernal ouvert sous ses pieds; sans argent, sans crédit, perdu de réputation, couvert d'infamie, accablé de dettes et de remords, il ne vit d'autre moyen d'échapper au glaive de la justice que d'anéantir lui-même son existence; il se brûla donc la cervelle. Miss Roberts se trouvant alors sans parents, sans fortune, sans expérience, s'abandonna aux conseils d'une amie avec qui elle avait été élevée dans la même pension. Cette amie, dont nous allons donner la description, puisqu'elle figure dans ce séminaire, était liée avec la marchande de modes de Miss Fa...kl..d; elle lui vanta, d'après les récits de ladite marchande de modes, les agréments et les plaisirs dont on jouissait dans la maison de cette dame; elle l'engagea d'y entrer avec elle; Miss Roberts, qui était dénuée de ressources et qui était enchantée de se retrouver avec son amie, consentit à ce qu'elle voulut: elles se rendirent, en conséquence, chez la marchande de modes, qui les présenta à Miss Fa...kl..d.

«Miss Ben...et est justement cette amie de Miss Edw...d et qui entra avec elle dans le séminaire de Miss Fa...kl..d; elle a vingt et un ans et elle est de bonne famille; il n'est point de figure plus enchanteresse que la sienne; ses parents, pour qui les plaisirs bruyants du monde avaient plus de charmes que les agréments d'un ménage paisible, envoyèrent de bonne heure leur fille en pension, afin de s'épargner l'embarras de son éducation. Entièrement livrés à la dissipation, ils épuisèrent leurs santés en passant la plupart des nuits dans les divertissements et ils mangèrent leur fortune qui était immense. La misère et les infirmités, suite ordinaire d'une pareille existence, les accablèrent de leur poids; épuisés par les veilles, les plaisirs et les chagrins, ils ne purent soutenir le fardeau pénible de l'indigence, et ils avancèrent, par leur folle extravagance, le terme de leur dette à la nature. Miss Ben...et venait à peine de retourner à la maison paternelle lorsqu'elle perdit, dans le même temps, ses parents. Orpheline et dénuée de fortune, elle chercha à se placer; elle s'adressa pour cet effet à la marchande de modes de sa mère qui était aussi celle de Miss Fa...kl..d. Cette femme lui vanta tant les agréments de la maison de cette dame que, portée par tempérament aux plaisirs, elle se décida à entrer dans ce séminaire et engagea Miss Edw...d à y venir avec elle.

«Miss J...ne, superbe brune âgée de vingt-deux ans; toute sa personne est un assemblage de volupté; elle est la fille d'une femme entretenue qui, dépensant d'un côté tout ce qu'elle gagnait de l'autre, se trouvait sans cesse dans le besoin: voyant qu'elle n'avait plus d'attraits pour captiver les coeurs, elle ne trouva d'autre ressource pour exister que de se faire succéder dans son infâme négoce par sa fille qui avait à peine quatorze ans; mais les recettes ne répondant point à ses désirs, elle fut condamnée, par sentence, à être enfermée pour dettes. Miss J...ne se vit alors contrainte à se placer dans quelque maison; ayant entendu parler du nouvel établissement de Miss Fa...kl..d, elle se présenta chez cette dame, où elle est toujours demeurée jusqu'à présent.