L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 6

Chapter 63,809 wordsPublic domain

«Mme Nelson avait antérieurement prévenu le lord _B..._ et _M. G..._ de se tenir prêts à recevoir ces aimables personnes. Elles ne furent pas plus tôt entrées dans cette maison qu'elles trouvèrent une collation servie; il y avait des fruits et des confitures en abondance. Mme Nelson informa les jeunes demoiselles qu'elles étaient chez une de ses parentes et qu'elle les priait d'agir librement et sans cérémonie; en conséquence, Miss W...ms et Miss J..nes se livrèrent à leur appétit avec beaucoup de satisfaction; on les engagea à boire un ou deux verres de vin, ce qui anima leur esprit. Mme Nelson jugea alors qu'il était temps d'introduire les gentilshommes; et quoiqu'ils fussent déjà dans la maison, un coup à la porte annonça leur arrivée; en entrant dans l'appartement, ils demandèrent excuse du trouble qu'ils causaient; les jeunes demoiselles furent d'abord alarmées mais la politesse des gentilshommes dissipa bientôt leurs craintes, et on parla agréablement de différentes choses.

«Il commençait déjà à se faire tard, et les jeunes personnes étaient en quelque sorte inquiètes de savoir comment elles pourraient regagner la pension, qui était au-delà de Kensington; lorsque l'on fit entrer la musique et que l'on proposa de danser; elles étaient si passionnées de la danse qu'elles oublièrent aussitôt leurs craintes et même le temps qui s'écoulait tandis qu'elles se divertissaient; en un mot, elles continuèrent de danser jusqu'à minuit; pendant ce temps, on leur fit boire différentes liqueurs pour augmenter l'effervescence de leur passion. Les assiduités de leurs danseurs les empêchèrent de prévoir leur danger et presque leur destruction prochaine.

«Il était deux heures du matin lorsqu'elles se retirèrent pour se coucher; tandis qu'elles se déshabillaient, elles ne purent s'empêcher de parler de la tournure, de l'élégance, de la conduite honnête de leurs danseurs. Miss W...ms avoua qu'elle désirait posséder pendant la nuit le lord B..... dans ses bras, et Miss J..nes déclara qu'elle se croirait complètement heureuse si M. G..... était dans son lit avec elle; les amants, qui étaient aux écoutes, entrèrent sur-le-champ dans leur chambre, en disant qu'il était impossible de refuser des invitations aussi tendres et qu'ils se croiraient plus que des mortels si, après avoir entendu de pareilles déclarations, ils n'offraient pas leurs services.

«Les jeunes demoiselles étaient toutes les deux sur le point de se mettre au lit, et elles n'avaient en ce moment d'autres vêtements que leur chemise, lorsque M. G..., prenant Miss J..nes dans ses bras, la porta sur un lit qui était dans une chambre adjacente, et laissa le lord B..... maître de la personne de Miss W...ms. Elles s'étaient trop avancées pour reculer, et leur destin devint alors inévitable.

«Nous supposons que les amants et les belles nymphes furent aussi heureux que leur situation l'exigeait et qu'ils goûtèrent jusqu'au lendemain un bonheur sans mélange.

«Mais le lendemain, comment retourner à leur école? comment excuser leur absence? Elles prièrent Mme Nelson de les reconduire à leur maîtresse et de donner elle-même quelque raison plausible en leur faveur; elles la supplièrent, les larmes aux yeux, de les accompagner, mais le jeu de Mme Nelson était trop beau; elle avait entièrement les cartes entre les mains; elle en avait déjà joué un _sans prendre_ et avait gagné deux cents guinées; elle espérait avec de telles dames en avoir encore quelques mille. Mais, en peu de temps, les parents des jeunes demoiselles apprirent l'endroit où elles étaient retenues; ils obtinrent du juge voisin un ordre de les rendre et intentèrent un procès contre Mme Nelson.

* * * * *

«Les démarches rigoureuses que les parents de Miss W...ms et de Miss J..nes prirent envers Mme Nelson pour la citer en justice la forcèrent de décamper: le bruit que cette affaire fit dans le voisinage engagea plusieurs voisins à porter plainte contre cette maison de débauche, et si Mme Nelson eût continué plus longtemps son commerce, elle aurait probablement monté à la tribune, non pas pour prêcher, mais pour prier la populace de ne pas la régaler d'oeufs durs.

«Au bout de quelques mois Mme Nelson, ayant vu qu'il n'y avait point de poursuite contre elle, prit un autre séminaire dans Bolton-Street, Piccadilly. Elle résolut de jouer à un jeu plus assuré que celui qu'elle avait joué dans Wardour-Street; dans cet endroit, elle avait été trop loin, avait trop risqué et avait presque tout perdu; elle jugea alors qu'il était prudent de ne pas s'élever au-dessus des filles de joie sur le haut ton.

«Au nombre de ses nonnes, dans la dernière classe, étaient _Mme Marsh...l_, _Mme Sm...th_, _Mme B...ker_, _Mlle Fisher_ et _Mlle H...met_.

«La première de ces dames était la fille d'un chapelain qui lui donna une bonne éducation et qui s'efforça de fortifier son esprit par les sentiments de la religion et de la morale. Elle est d'une figure agréable et bien faite. Se trouvant par la mort de son père dans la plus grande détresse, elle écouta les sollicitations du colonel _W...n_, et elle résigna sa vertu et non pas son coeur à ces propositions; au colonel succéda un homme qu'elle aimait sincèrement, mais elle découvrit trop tard qu'il était engagé dans le mariage, et peu de semaines après il la quitta; elle fut donc alors forcée de rôder pour pourvoir à ses besoins, et maintenant, suivant les occasions, elle rend des visites à _Mme W...ston_, à Mme Nelson et dans les autres séminaires.

«Mme Sm...th est une femme fort jolie, quoique pas remarquablement belle; elle est très ignorante, et elle fut trompée par un acteur ambulant, dont elle a adopté le nom. Pour ne point mourir de faim avec lui dans un grenier, ou pour ne pas être envoyée à la maison de correction comme une vagabonde (car elle est très impétueuse, quoique toute sa science se borne à lire une chanson et à prononcer les mots tout de travers), elle se fit inscrire sur la liste des grisettes; étant donc entrée chez Mme Nelson comme une nouvelle figure, elle y a gagné une somme considérable d'argent, et maintenant elle figure avec éclat au Ranelagh, à Carlisle-House et au Panthéon.

«Mme B...ker est une dame qui, pendant longtemps, a été très connue au théâtre. Quoiqu'elle ait paru souvent ici dans le caractère d'une déesse, nous ne pensons pas qu'elle ait quitté les planches; elle a de justes prétentions à ce titre; elle vécut pendant deux ans avec le comte _H...g_; mais le comte, au bout de ce temps, ayant remarqué que ses affaires étaient très embarrassées et ayant donc en conséquence refusé de satisfaire aux demandes pécuniaires de Mme B..ker, elle visite maintenant les séminaires pour y rencontrer un administrateur temporaire et pour se mettre au-dessus du besoin; elle va également dans les mascarades et autres endroits publics.

«Miss Fisher a adopté ce nom parce qu'elle s'imagine ressembler beaucoup à la célèbre Kitty Fisher, qui était, il y a quelques années, la Laïs du bon ton la plus admirée; on ne peut refuser qu'il y ait beaucoup de rapport entre elles; mais en vérité, nous ne pouvons pas dire que la présente Fisher possède les qualités personnelles et spirituelles de Kitty; néanmoins elle est une fille très agréable, elle a plusieurs admirateurs, au nombre desquels se trouvent des personnes du premier rang.

«Miss H...met a la prétention de se croire petite parente de Mme Les...ham, mais nous croyons que la consanguinité est imaginaire; il est certain qu'il y a quelque légère ressemblance de traits entre elles, elle imite cette dame autant qu'elle le peut dans son jeu, et comme Miss H...met est très vive, elle se flatte d'être engagée l'année prochaine à un des théâtres.

«Nous allons maintenant parler d'une dame qui unit le jeûne et la débauche, la religion et le vice dans un degré d'hypocrisie dont il y a peu d'exemples. _Mme P......_ est ou prétend être la femme d'un prédicateur ambulant qui, depuis quelque temps, est enfermé par ordre de la justice; elle est si extrêmement dévote qu'elle considère comme un péché mortel de mettre le moindre morceau de chair dans sa bouche; mais nous ne dirons pas qu'elle l'abhorre aussi complètement que de ne jamais en goûter d'une autre manière et aussi abondamment et aussi voluptueusement que possible; elle a, par sa rigide pénitence, obtenu le titre de _système végétal_... Sa dévotion est égale à son péché. Si elle doit se coucher à cinq heures avec l'amant le plus athlétique que l'on puisse décrire, elle n'a aucune sorte d'objection pour ne pas éprouver la vigueur de son camarade de lit; mais aussitôt qu'elle entend la cloche de sept heures, qui appelle à la prière, elle se jette alors à bas du lit, elle s'habille promptement et elle vole à l'église ou à la chapelle pour faire des dévotions; l'office achevé, elle revient à son cher amoureux, elle se déshabille et elle se remet au lit pour achever les cérémonies de Vénus qu'elle avait auparavant commencées; cette conduite exemplaire, jointe à sa stricte abstinence de la chair dans un sens ou à son système végétal, doit certainement la placer dans le vrai chemin du ciel dans lequel elle ne doit pas trouver d'obstacles pour empêcher le progrès de son voyage céleste.

«Par ces secours agréables et religieux, Mme Nelson trouve les moyens de satisfaire le goût et les dispositions de chacun de ses visiteurs. Est-il philosophe, casuiste ou métaphysicien? Mme M...rshall peut disputer des sciences occultes avec le logicien le plus subtil des écoles. Le vrai sensualiste trouvera une ample gratification dans la personne de Mme Sm..th, d'autant que l'unique étude à laquelle elle s'est toujours appliquée est celle d'une agréable courtisane. Mme B..ker peut ravir par son chant et vous faire croire qu'elle est presque une déesse, comme elle l'était autrefois sur le théâtre. Si la pompe et l'affection doivent avoir quelques charmes aux yeux d'un adorateur, Miss Fisher peut prendre tous les airs d'une femme de qualité du plus haut ton. Si un amoureux désire entendre Desdemona ou autres personnages furieux, Miss H..met peut en remplir le caractère avec autant de grâce qu'Othello lui-même. Si le puritain fanatique paraît animé de l'esprit de la chair, Mme P... jeûnera et priera avec lui aussi longtemps qu'il le désirera, _excepté au lit_.

«Il n'est donc point surprenant que les visiteurs de Mme Nelson fussent de tous les rangs et dénominations, depuis le duc jusqu'au méthodiste qui accable ses paroissiens d'une abondance de damnation pour l'autre monde, afin de pouvoir jouir, sans trouble, des douceurs et félicités de cette sphère mondaine dans les bras de sa Laïs.

«Ayant, comme nous le présumons, rendu un triste hommage à Mme Nelson, nous jugeons qu'il est temps de renouveler nos visites à nos anciennes amies de King's-Place.

* * * * *

«Nous revenons maintenant au grand endroit d'amour, de plaisir et de bonheur, au célèbre _sanctum sanctorum_, ou King's-Place. Pendant nos dernières excursions à May-Fair et à Newman-Street, il arriva une révolution très considérable dans ces séminaires. Charlotte Hayes se retira du commerce. Mme Mitchell ruina un gentilhomme irlandais, extrêmement riche, et la négresse Harriot fut volée et pillée par ses domestiques. Mais comme nous rencontrons cette dame chez Mme Dubéry, nous allons présentement parler d'elle comme d'un caractère extraordinaire.

«_État présent et exact des séminaires dans King's-Place, donné d'après les meilleures autorités:_

«_Mme Adams._

«_Mme Dubéry._

«_Mme Pendergast._

«_Mme Windsor._

«_Mme Mathews._

«Avant de parler des belles nonnes de ces séminaires, nous allons donner une petite description de la négresse _Harriot_, tandis qu'elle demeure encore dans un de ces endroits voluptueux.

«Harriot habitait les côtes de la Guinée; elle était extrêmement jeune lorsqu'elle fut conduite avec d'autres esclaves à la Jamaïque. Arrivée là, elle fut exposée en vente, suivant la coutume ordinaire, et achetée par un riche colon de Kingston. A mesure qu'elle avança en âge, on découvrit en elle un génie vif et une intelligence supérieure à la classe ordinaire des Européens dont les esprits ont été cultivés par l'instruction. Son maître la distingua bientôt de ses camarades; il prit en elle une confiance particulière et il la fit l'intendante de ses négresses; il lui fit apprendre à lire, à écrire, à compter, afin de tenir ses registres et régler ses comptes domestiques. Comme il était veuf, il l'admettait très souvent dans son lit; cet honneur était toujours accompagné de présents, qui bientôt attestèrent qu'elle était sa favorite; elle resta dans cet état près de trois années, pendant lequel temps elle eut deux enfants. Ses affaires l'appelèrent alors en Angleterre; Harriot l'y accompagna. Malgré les beautés qui, dans cette île, fixaient son attention, elle demeura constamment et sans rivalité l'objet chéri de ses désirs, et cela n'était pas en quelque sorte extraordinaire, car, quoique son teint ne fût pas aussi engageant que celui des belles filles d'Albion, elle possédait plusieurs charmes qui ne sont pas ordinairement rencontrés dans le monde femelle qui s'adonne à la prostitution. Harriot était fidèle à son maître, soigneuse de ses intérêts domestiques, exacte dans ses comptes, et elle n'aurait point souffert que personne le trompât, et à cet égard elle lui épargna par an quelques centaines de livres sterling. La personne d'Harriot était très attrayante; elle était grande, bien faite et gentille. Pendant son séjour en Angleterre, elle avait orné son esprit par la lecture de bons ouvrages et, à la recommandation de son maître, elle avait acheté plusieurs livres utiles, agréables et convenables aux femmes. Elle avait par là considérablement perfectionné son jugement et elle avait acquis un degré de politesse qui se trouve à peine chez les Africaines.

«Telle fut sa situation pendant plusieurs mois; mais, malheureusement pour elle, son maître, ou plutôt son ami, qui n'avait jamais eu la petite vérole, attrapa cette maladie, qui lui devint si fatale qu'il paya le tribut de la nature. Harriot possédait une assez belle garde-robe et quelques bijoux; elle avait toujours agi d'une manière si généreuse et si équitable qu'à la mort de son maître elle n'avait pas amassé en argent une somme de cinq livres sterling, quoiqu'elle eût pu, aisément et sans mystère, devenir la maîtresse de mille louis.

«La scène fut bientôt changée: de surintendante d'une table splendide, elle se trouva réduite à une très mince pitance, et même cette pitance n'aurait pas duré longtemps si elle n'eût pas avisé aux moyens de venir promptement au secours de ses finances presque épuisées.

«Nous ne pouvons pas supposer que Harriot eut quelques-uns de ces scrupules délicats et consciencieux qui constituent ce que l'on appelle ordinairement la chasteté et ce que d'autres nomment la vertu. Les filles de l'Europe, aussi bien que celles de l'Afrique, en connaissent rarement la signification dans leur état naturel. La nature dirigea toujours Harriot, quoiqu'elle eût lu des livres pieux et remplis de morale; elle trouva qu'il était nécessaire de tirer un parti avantageux de ses charmes et, à cet effet, elle s'adressa à _Lovejoy_, pour qu'il la produisît convenablement en compagnie. Elle était, dans le vrai sens du mot, une figure tout à fait nouvelle pour la ville et un parfait phénomène de son espèce. Lovejoy dépêcha immédiatement un messager au lord S..., qui s'arracha aussitôt des bras de _Miss R...y_ pour voler dans ceux de la beauté maure. Le lord fut tellement frappé de la nouveauté des talents supérieurs de Harriot, auxquels il ne s'attendait pas, qu'il la visita plusieurs jours de suite et ne manqua jamais de lui donner chaque fois un billet de banque de vingt livres sterling.

«Harriot roula alors dans l'or; trouvant donc qu'elle avait des attraits suffisants pour s'attirer la recommandation et l'applaudissement d'un connaisseur aussi profond que l'était milord dans le mérite femelle, elle résolut de vendre ses charmes au plus haut taux possible, et elle conclut que le caprice du monde était si grand que la nouveauté pouvait toujours commander le prix.

«Dans le cours de peu de mois, elle pouvait classer sur la liste de ses admirateurs quarante pairs et cinquante membres de la Commune qui ne se présentaient jamais chez elle qu'avec un doux papier appelé communément billet de banque. Elle avait déjà réalisé près de mille livres sterling, outre le linge, la garde-robe immense, la vaisselle d'argent, les beaux ameublements et les bijoux qu'elle s'était achetés. Un de ses amis lui conseilla, alors de saisir l'occasion favorable qui se présentait à elle de succéder à _Mme Johnson_ dans King's-Place; elle écouta cet avis et employa presque sa petite fortune à ce nouvel établissement.

«Harriot eut pendant quelque temps un succès prodigieux, mais ayant pris un caprice pour un certain officier des gardes qui n'avait que sa paye pour se soutenir, elle refusa d'accepter les offres de tout autre adorateur; étant donc, pendant ce temps, obligée de délier les cordons de sa bourse en faveur de ce fils de Mars, elle trouva bientôt un grand déficit dans l'état de ses recettes. Elle alla la saison dernière, avec ses nonnes, à Brightelmstoue; les domestiques, à qui elle avait laissé la charge et la conduite de sa maison, profitèrent de son absence: ils augmentèrent non seulement le montant de ses dettes en prenant à crédit dans toutes les boutiques du voisinage, mais ils lui dérobèrent plusieurs choses de valeur, qu'elle ne put pas ravoir. Elle ne voulut pas les poursuivre, quoiqu'ils terminèrent la scène de sa ruine, car Harriot fut et est encore enfermée pour dettes.

«Nous allons donc la laisser où elle est pour rendre visite aux autres abbesses. Nous commencerons par Mme Adams, à l'extrémité septentrionale de la constellation des séminaires, chez qui nous trouvons l'aimable Émily, les beaux yeux de Ph..y et la jolie Coleb..ke.

«Cette Émily n'est point Émily C..l..th..st, dont nous avons déjà parlé, mais Émily R..berts, qui descendait d'une famille toute différente. Son père était un rémouleur très fameux, et peu d'artistes dans ce genre ont eu autant de réputation que lui; cependant, malgré son état et la considération dont il jouissait, il ne pouvait donner à son Émily aucune fortune capitale, ce qui la contraignit d'entrer au service; elle se plaça donc chez un marchand respectable et vécut pendant quelque temps dans l'état de l'innocence. A la fin, le fils de son maître la débaucha, les fruits de leur correspondance devinrent bientôt visibles et elle se vit forcée d'abandonner la maison. Dès qu'elle eut donné au monde le gage de son indiscrétion, elle n'eut plus d'inclination pour le service. Le panneau de sa chasteté étant donc démoli, il lui fut aisé de se persuader que ses charmes la maintiendraient dans cet état d'aisance, de dissipation et de plaisir pour lequel elle était si naturellement portée. Il faut avouer qu'Émily était, dans le sens du mot reçu de King's-Place, une très bonne marchandise; il est impossible d'être plus aimable qu'elle... Son frère travaille toujours dans l'humble état de rémouleur ambulant, comme successeur de son père. Mais si Émily n'a pas avancé son frère dans quelque autre dignité, elle a, du moins, augmenté son petit commerce en lui procurant les pratiques de tous les séminaires de Ring's-Place, où il travaille presque tous les jours de sa vocation.

«Miss Ph..y est célèbre et remarquable par le brillant et la vivacité de ses yeux; elle est, à d'autres égards, une fille fort gentille et très agréable; elle fut mise en apprentissage chez une lingère dans Bond-Street et elle fut séduite par le lord P...., qui bientôt l'abandonna et la mit dans la nécessité d'aller exposer ses charmes dans ce marché général de la beauté.

«Miss Coleb..ke est fort jolie et se distingue par sa vivacité et ses reparties. M. R....., l'acteur, eut l'honneur d'être le premier sur la liste de ses adorateurs; elle fut la dupe d'un avertissement qu'il lui adressa au sujet de sa belle figure théâtrale; en conséquence de cet avertissement, elle eut un rendez-vous avec lui. M. R..... lui promit de lui enseigner l'art dramatique et de la présenter au directeur du théâtre; il lui dit qu'il ne doutait point qu'elle ne devînt, en peu de temps, l'ornement de la scène et qu'elle n'obtînt un traitement considérable; il lui donna quelques leçons dramatiques; mais dans une des scènes tendres, il joua si bien son rôle qu'elle fut forcée de reconnaître ses talents et de céder à ses conseils, et qu'elle réalisa les descriptions les plus amoureuses de nos poètes.

* * * * *

«Après avoir pris congé de Mme Adams, nous approchâmes de l'équinoxe et nous fîmes voile vers le midi, où, après avoir touché le port suivant, nous entrâmes dans la baie Dubery, où nous sommes assurés d'être très bien ravitaillés et d'y être pourvus des vins et autres liqueurs nécessaires pour poursuivre notre voyage à travers les détroits de King's-Place.

«Mme Dubery est une femme du monde, et quoiqu'elle n'ait jamais lu les _Lettres de Chesterfield_, elle peut découper une pièce avec autant d'adresse et de dextérité que milord lui-même. En effet, aucune femme ne fait les honneurs de la table avec autant de propreté et d'élégance qu'elle. Quoiqu'elle ait reçu une éducation d'école et que ses moeurs furent un peu viciées par de mauvais exemples et par la lecture des _Bijoux indiscrets_, ses manières sont si polies qu'elle paraît en quelque sorte une femme de ton; elle abhorre tout ce qui est vulgaire et ne se sert jamais d'expressions qui choquent la bienséance; elle a quelque teinture de la langue française; elle parle un peu italien, et, par le secours de ces langues, elle peut accommoder les seigneurs étrangers aussi bien que les sénateurs anglais: c'est pour cette raison que les ministres étrangers visitent souvent son séminaire et trouvent toute la satisfaction qu'ils désirent.

Le comte de B..., M. de M..p..n, le baron de N......, M. de D......, le comte de M...... et le comte H... conviennent tous que les traités de cette maison sont dignes du corps diplomatique. En un mot, tout le département du Nord vient, suivant l'occasion, y faire sa visite, et Mme Dubery n'est pas sans les plus grandes espérances que le département méridional suivra bientôt leur exemple.

«Il ne faut cependant pas s'imaginer que les visiteurs de Mme Dubery étaient tous des membres du corps diplomatique; non, assurément...

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«... Avant de rendre une visite en forme au séminaire de Mme Pendergast, qui, après la maison de Mme Dubery, est le plus voisin dans King's-Place, nous ne pouvons refuser l'invitation que nous avons reçue de nous rendre chez la célèbre _Mme W...rs_; une dame entièrement sur le haut ton, qui tient une maison de rendez-vous pour les _femmes galantes_ et les _beaux garçons_ de classe supérieure et qui s'est acquis une grande réputation par sa capacité à accoupler les deux sexes; aussi, par ces moyens honorables et industrieux, elle roule dans un brillant équipage et soutient une maison considérable, consistant en personnes de presque chaque dénomination.

«Nous y trouvâmes des beaux et des belles, des auteurs, des artistes, des musiciens et des chanteurs. A notre première entrée, le groupe était formé du lord P...y, du colonel Bo...den, de M. A...ns..d et de M. C...b...d. Les dames étaient Mme H...n, Mme P...y, la marquise de C...n, Mme Gr...r et Mmes J...s... Il vint bientôt après d'autres visiteurs des deux sexes. Nous goûtâmes dans cette respectable compagnie le plaisir le plus agréable, d'autant que l'esprit et la beauté y régnaient à plus d'un titre. Comme il est ordinaire dans les compagnies mélangées de jouer aux cartes, on fit deux quadrilles...