Part 5
«... Dans les alentours de King's-Place, nous sommes restés assez longtemps, et nous allons faire une petite excursion à Curzon-Street, May-Fair. Dans cet endroit demeurait _Mme B...nks_, femme intelligente, assidue et polie, qui, ayant assez de bon sens pour se convaincre qu'elle n'avait plus de charmes suffisants pour captiver les adorateurs, résolut de tourner à son avantage les talents que la nature lui avait accordés, en bénéficiant sur la beauté et les attraits des jeunes personnes de son sexe. Dans cette vue, elle rechercha la connaissance des belles voluptueuses de la ville. Les femmes galantes qui ne désiraient que satisfaire leur passion amoureuse étaient sûres, par son agence, de trouver chez elle des coureurs forts et nerveux, qui ne manquaient jamais de donner les preuves les plus convaincantes de leur connaissance et habileté. Quant à celles qui étaient dans l'indigence et qui se trouvaient forcées de faire un métier de leurs charmes, elle avait toujours pour elles un magasin constant des meilleurs marchands des alentours de Saint-James et autres endroits. Charlotte Hayes avait été longtemps sa directrice; elle avait fait chez elle un apprentissage régulier, et, aidée de ses conseils, elle parvint à acquérir les connaissances qui sont nécessaires dans cet état critique et important; en un mot, _B...nks_, ayant amassé une somme d'argent dans sa louable vocation, pensa qu'il était temps pour elle de fonder, à son tour, une abbaye; en conséquence, elle prit une maison fort agréable dans Curzon-Street. _Clara Ha....d_ fit son premier noviciat public dans ce séminaire, quoiqu'elle allât dans la suite dans celui de Charlotte. _Miss M...d...s_ fut la seconde qui fut enregistrée sur la liste de ses nonnes; elle se rendit célèbre par ses charmes transcendants, qui étaient si puissants qu'ils captivèrent le savant Dr. B...nks. Miss Sally _H...ds..n_ était la troisième en date; elle fut si prudente et si économe qu'elle amassa deux cents livres sterling et devint bientôt une abbesse. La turbulente Mme _C...x_ était aussi inscrite sur la liste de Mme B...nks. Ses liaisons avec un jeune Écossais, fils de Mars, lui donnent le droit, sous d'autres rapports, de choisir sa compagnie; mais elle n'écoute point les propositions de tout homme qui lui offre moins de cinq guinées. Il vient constamment dans ce séminaire un autre gentilhomme calédonien qui, par des questions politiques, s'est distingué dans le monde littéraire. On crut d'abord que Mme C...x était l'objet de ses attentions; mais cette erreur fut bientôt rectifiée, lorsqu'on vit clairement que Mme B...nks occupait seule ses pensées et régnait en impératrice sur son coeur, malgré son visage hommasse et sa figure commune; il disait à cette occasion qu'elle avait ce _je ne sais quoi_, auquel tout homme sensible ne peut résister. _Miss Betsey St..n..s..n_ exerce la fonction d'une nonne lorsqu'il y a un trop grand courant d'affaires et que toutes les autres soeurs se trouvent en exercice, et ce dans la vue de ne point mécontenter un visiteur et de ne point le forcer d'aller dans un séminaire; mais sa vocation générale est celle d'assister Mme B..ks; et dans cette circonstance, elle déploie la plus grande connaissance et industrie. La fatigue de l'action, dans ce double emploi, l'oblige généralement à prendre les eaux dans la saison du printemps, afin de donner du relâchement à sa constitution. Mme _W..ls.n_ a un embonpoint désagréable que les plaisirs de la table lui ont donné; mais ses jolis yeux et sa bouche ravissante commandent toujours l'admiration. Mme _Br....n_, généralement connue sous la dénomination de _The Constable_, étant un excellent moule pour les grenadiers, devrait être pensionnée par le gouvernement pour recruter les forces de Sa Majesté. Mme _F..gs..n_, la dernière sur la liste, a une main très utile et de très bon accord avec tout le monde; soyez chrétien ou païen, brun ou blond, court ou long, de travers ou droit, elle ne s'en met pas en peine, pourvu que l'argent ne soit pas léger; mais, pour ne pas être trompée, elle portait constamment une paire de balances pour peser l'or: malgré le grand nombre d'admirateurs de différentes complexions et nations que cette dame a eus, ses passions amoureuses ne sont pas encore absorbées, comme peut l'attester un certain gentilhomme irlandais, grand et à larges épaules, qui, il est vrai, est forcé de faire avec elle un devoir très dur, ce dont ne peuvent disconvenir les personnes qui connaissent Mme F..gs..n.. qui (pour me servir de ses propres expressions) lorsqu'elle tient dans ses bras l'homme qu'elle aime, _s'abandonne tout à fait_. Marie Br...n a été pareillement engagée dans ce séminaire...
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«Rendons une dernière visite à Charlotte Hayes, avant qu'elle ne quitte King's-Place; cependant, comme elle était résolue avant de se retirer du commerce de faire quelques coups d'éclat, elle commença d'abord par recruter de deux manières différentes de nouvelles nonnes toutes fraîches pour son séminaire; la première, par la visite des registres d'offices; la seconde, par les avertissements insérés dans les papiers publics. Nous allons donner une idée de ces deux opérations.
«Charlotte s'habilla d'une manière simple et, ressemblant, par sa mise et son maintien, à la femme d'un honnête négociant, elle alla dans les différents bureaux des registres d'offices, aux alentours de la ville, demandant une jeune personne âgée de vingt ans, pleine de santé, dont le principal emploi serait de servir une dame qui demeurait chez elle au premier étage; quelquefois elle jugeait convenable de rendre sa locataire malade au point de garder le lit; d'autres fois, elle la rendait vaporeuse; mais les gages étaient forts et bien au-dessus du prix ordinaire. Afin d'amener son plan à exécution, elle prit des logements et même des petites maisons agréablement meublées dans les différents quartiers de la ville, de crainte que le caractère de son séminaire, si on fût venu prendre des renseignements dans le voisinage, n'eût donné de l'alarme et n'eût empêché l'accomplissement de son dessein. Lorsque quelque fille honnête, d'une figure jolie et annonçant la santé, se présentait à elle, elle la retenait toujours pour la dame qui demeurait au premier étage, qui était très mal et qu'elle ne pouvait pas voir; mais elle lui disait qu'il fallait que la servante couchât auprès d'elle, parce que ses infirmités étaient si grandes qu'il était important qu'elle eût, pendant toute la nuit, une personne pour la veiller.
«Les préliminaires furent ainsi établis; comme les servantes vont généralement le soir prendre possession de leurs places, la fille innocente, qui s'était présentée à elle, fut conduite dans une chambre très sombre, parce que les yeux de la dame étaient dans un si triste état qu'ils ne pouvaient pas supporter la lumière. A dix heures, toute la maison était tranquille, et chacun paraissait être livré au sommeil; mais, avant de se livrer au repos, on avait eu un bon souper. On accorda à la fille, qui avait fort bon appétit, la permission de souper avec _Mme Charlotte_; on lui donna de la forte bière et, pour lui montrer qu'elle serait bien traitée, on la favorisa d'un verre de vin; les esprits de _Nancy_ étant ainsi animés, elle se coucha dans le lit qui était dressé auprès de celui de sa vieille maîtresse supposée. Quand, hélas! la pauvre innocente fille se trouve dans son premier sommeil entre les bras du lord _C...n_, du lord _B...ke_ ou du colonel _L..._, elle se plaint de la supercherie; les cris qu'elle jette n'apportent aucun soulagement à sa situation, et, voyant qu'il lui est inévitable d'échapper à son sort, elle cède probablement. Le lendemain matin, elle se trouve seule avec quelques guinées et la perspective d'avoir une nouvelle robe, une paire de boucles d'argent et un mantelet de soie noire. Ainsi trompée, il n'y a plus de grandes difficultés de l'engager à quitter cette maison et de se rendre dans le séminaire établi dans King's-Place, afin de faire place à une autre victime qui doit être sacrifiée de la même manière.
«Quand ces ressources ne remplissaient pas suffisamment les projets de Charlotte, elle avait recours aux avertissements qu'elle faisait insérer dans les papiers du jour, qui souvent lui produisaient l'effet désiré et lui procuraient, pour la prostitution, un grand nombre de jolies nonnes innocentes et confiantes. La plupart de ces avertissements étaient d'une nature sérieuse et portaient avec eux, pour toutes les jeunes personnes qui se proposaient d'entrer en service, toutes les apparences de la vérité, de la sincérité et le témoignage dl la bonté du lieu; quelquefois Charlotte enjolivait son style en donnant à entendre que l'on serait chez elle sur le pied d'amie, et par ces publications badines elle trompait ainsi l'innocence confiante. Voici un avertissement qu'elle fit paraître il y a quelque temps et qu'elle adressa à George S...n:
«--On a besoin d'une jeune personne de vingt ans, tout au plus, d'une bonne famille, qui ait eu la petite vérole et qui n'ait, en aucune manière, servi dans la capitale; elle doit savoir tourner ses mains à toute chose, vu qu'on se propose de la mettre sous un cuisinier habile et très expérimenté; elle doit entendre le repassage et connaître la boulangerie, ou du moins en savoir assez pour faire soulever la pâte; elle doit avoir également assez de connaissances pour conserver le fruit. On lui donnera de bons gages et de grands encouragements si elle devient habile et si elle conçoit facilement et profite des instructions qui lui seront faites pour son avantage.»
«Tout badin que puisse paraître cet avertissement, il produisit néanmoins son effet et il procura au moins une demi-douzaine de jeunes personnes qui, en conséquence, se présentèrent pour entrer au service et qui profitèrent bientôt des instructions qui leur étaient données.
«Charlotte, par ses ruses, avait initié dans les secrets de son séminaire une douzaine de jeunes filles, belles, florissantes et saines; elle commença d'abord par leur faire apprendre un nouveau genre d'amusement pour divertir ses nobles et honorables convives, et, après leur avoir fait subir, deux fois par jour et pendant une quinzaine, leurs exercices, elle envoya, après ce laps de temps, une circulaire à ses meilleures pratiques, dont voici le contenu:
«--Mme Hayes présente ses compliments respectueux à lord ...; elle prend la liberté de l'informer que demain soir, à sept heures précises, une douzaine de belles nymphes, vierges et sans taches, ne respirant que la santé et la nature, exécuteront les célèbres cérémonies de Vénus, telles qu'elles sont pratiquées à _Otaïti_, d'après l'instruction et sous la conduite de la reine Oberea, dans lequel rôle Mme Hayes paraîtra.»
«Afin que le lecteur puisse se former une idée compétente de leurs exercices, nous allons donner la citation suivante, tirée du voyage de Cook, et écrite par le célèbre docteur Hawkesworth:
«--Telles étaient nos matines...» En parlant des cérémonies religieuses exécutées dans la matinée par les Indiens, il dit: «Nos Indiens jugeaient convenable de célébrer leurs vêpres d'une manière toute différente: un jeune homme de six pieds de haut et une petite fille d'environ onze à douze ans faisaient un sacrifice à Vénus, devant plusieurs personnes de leur pays et un grand nombre de leur nation, sans se douter nullement de leur conduite indécente, comme il le paraissait d'après la conformité parfaite de la coutume de leur endroit. Au nombre des spectateurs se trouvaient plusieurs femmes d'un rang supérieur, particulièrement Oberea, qui, l'on peut dire, avait assisté à toutes leurs cérémonies, car les Indiens lui donnèrent à ce sujet les instructions nécessaires pour bien exécuter sa partie dans un temps où elle était trop jeune pour connaître les importances de ce culte.»
«Le lecteur ne sera certainement pas mécontent du commentaire du docteur Hawkesworth sur l'exécution de ces cérémonies, d'autant qu'elles sont plus que curieuses et vraiment philosophiques. Il dit:
«--Cet événement n'est pas mentionné comme un objet de curiosité oisive, mais il mérite au contraire d'être considéré et de déterminer ce qui a été longtemps débattu en philosophie, si la honte qui accompagne certaines actions, qui, de tous les côtés, sont reconnues être en elles-mêmes innocentes, est imprimée par la nature ou cachée par la coutume: si elle a son origine dans la coutume, quelque générale qu'elle soit, il sera difficile de remonter jusqu'à sa source; si c'est dans l'instinct, il ne sera pas moins difficile de découvrir pour quel sujet elle fut surmontée par ce peuple dans les moeurs duquel on n'en trouve pas la moindre trace.»
«_Voyage de Hawkesworth, v. 2, p. 128_.
«Mme Hayes avait certainement consulté ce passage avec une attention toute particulière, et elle conclut que la honte en pareille occasion «était seulement cachée par la coutume». Ayant donc assez de philosophie naturelle pour surmonter tous les préjugés, elle résolut non seulement d'apprendre à ses nonnes toutes les cérémonies de Vénus telles qu'elles sont observées à Otaïti, mais aussi de les augmenter de l'invention, imagination et caprice de l'_Arétin_. C'était donc à cet effet que dans les répétitions qu'elle avait fait faire à ses nouvelles actrices, elle avait assigné à chacune d'elles les gestes et postures dans lesquels elles étaient déjà très expérimentées.
«Il se trouva à cette fête lubrique vingt-trois visiteurs, de la première noblesse, des baronnets et cinq personnages de la Chambre des Communes.
«L'horloge n'eut pas plus tôt sonné sept heures que la fête commença. Mme Hayes avait engagé douze jeunes gens les mieux taillés dans la forme athlétique qu'elle avait pu se procurer: quelques-uns d'entre eux servaient de modèles dans l'Académie royale, et les autres avaient les mêmes qualités requises pour le divertissement. On avait étendu sur le carreau un beau et large tapis, et on avait orné la scène des meubles nécessaires pour les différentes attitudes dans lesquelles les acteurs et actrices dévoués à Vénus devaient paraître, conformément au système de l'Arétin. Après que les hommes eurent présenté à chacune de leur maîtresse un clou au moins de douze pouces de longueur, en imitation des présents reçus en pareilles occasions par les dames d'Otaïti qui donnaient à un long clou la préférence à toute autre chose, ils commencèrent leurs dévotions et passèrent avec la plus grande dextérité par toutes les différentes évolutions des rites, relativement au mot d'ordre de _santa Charlotta_, en conservant le temps le plus régulier au contentement universel des spectateurs lascifs, dont l'imagination de quelques-uns d'eux fut tellement transportée qu'ils ne purent attendre la fin de la scène pour exécuter à leur tour leur partie dans cette fête cyprienne, qui dura près de deux heures et obtint les plus vifs applaudissements de l'assemblée. Mme Hayes avait si bien dirigé sa troupe qu'il n'y eut pas une manoeuvre qui ne fût exécutée avec la plus grande exactitude et la plus grande habileté.
«Les cérémonies achevées, on servit une belle collation et on fit une souscription en faveur des acteurs et actrices qui avaient si bien joué leurs rôles. Les acteurs étant partis, les actrices restèrent; la plupart d'elles répétèrent la partie qu'elles avaient si habilement exécutée avec plusieurs des spectateurs. Avant que l'on se séparât, le vin de champagne ruissela avec abondance. Les présents faits par les spectateurs et l'allégresse des actrices ajoutèrent à la gaieté de la soirée.
«Vers les quatre heures du matin, chaque actrice, accompagnée d'un sacrificateur, se retira dans sa chambre. Bientôt après, Charlotte se jeta dans les bras du comte... pour mettre en pratique une partie de ce dont elle était si grande maîtresse en théorie.
«Nous allons les laisser jusqu'à midi, l'heure du déjeuner, attendu que les fatigues de la soirée doivent leur avoir imposé la taxe nécessaire du sommeil jusqu'à ce moment.
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«... La maison de Mme Hamilton...[3] peut proprement être regardée plutôt comme une maison d'intrigue qu'un séminaire. Les plus belles femmes galantes de cette capitale la fréquentent très souvent. Mme Hamilton n'avait point le caractère mercenaire des autres mères abbesses: elle aimait mieux traiter d'une partie joyeuse, agréable et amusante que de recevoir des personnes tristes, flegmatiques et ennuyantes, qui chassent la bonne humeur en proportion de l'argent qu'elles dépensent. Les hommes instruits, gais, divertissants et aimables se rassemblaient dans sa maison, moins pour satisfaire aucune passion lascive que pour jouir du plaisir d'être dans une bonne compagnie et pour passer quelques heures dans une agréable société.
[3] Miss Nelly Éliott avait adopté le nom de Mme Hamilton.
«D'après ce genre d'amis et de connaissances de Mme Hamilton, le lecteur est en état de se former une idée du motif qui attirait les visiteurs dans sa maison; en parlant ainsi, nous ne prétendons point dire qu'elle est la région de l'amour platonique. Non, il n'est point de femmes plus sensuelles dans la passion amoureuse que Nelly. Il est vrai qu'elle a un homme qu'elle aime ou plutôt qu'elle est la favorite d'un homme de grands moyens et qui a des liaisons avec les théâtres, mais nous ne voulons pas assurer que pendant son absence elle est aussi chaste que Pénélope: non, Nelly est trop sincère pour prétendre à la parenté de Diane; elle vise seulement à garder les apparences et à soutenir la dignité d'une femme honnête...
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«... Mme Nelson est une dame qui, dans les premières années de sa vie, fut considérée comme une beauté du plus grand mérite; elle céda à la fin à l'influence de ses passions et se jeta dans les bras du capitaine _W....n_ qui lui fut constant pendant quelque temps, mais qui, ayant rencontré une autre personne agréable, abandonna cette dame et lui laissa prendre son essor; elle se livra bientôt au premier venu; mais lorsqu'elle s'aperçut que ses charmes déclinaient, que sa constitution était en quelque sorte dérangée par les irrégularités de sa conduite et par les visites trop fréquentes auxquelles elle se livrait, elle écouta alors les avis de M. Nelson, qui lui donna à entendre qu'il serait prudent pour elle de se retirer de la vie publique, de prendre son nom et de devenir mère abbesse. Il ajouta qu'il avait quelque crédit chez un tapissier et qu'il jugeait, d'après la connaissance et l'expérience qu'elle avait obtenues dans le cours régulier de sa profession, et d'après l'étude et le jugement approfondi qu'il avait faits de la vie réelle et d'une variété de vocations qu'il avait poursuivies, que le plan était non seulement très praticable, mais pouvait avoir la plus grande réussite.
«Mme Nelson admira son plan et y donna sa sanction; ils louèrent une maison agréable dans le Wardour-Street, Soho, au coin de Holland-Street, qu'ils arrangèrent en très peu de temps et qu'ils meublèrent de la manière la plus élégante. Il était préalablement nécessaire de se procurer un assortiment nécessaire de nonnes qui furent aussitôt prises dans les différents quartiers de la capitale, et nous vîmes bientôt que Nancy Br...n, Maria S....s, Lucy F...scher et Charlotte M...rtin s'étaient aussitôt engagées dans ce séminaire: elles étaient toutes des filles très agréables, quoique quelques-unes d'elles eussent paru dans la ville pendant un assez long temps; il était alors urgent de se pourvoir de religieuses pour le service présent; mais comme Mme Nelson se proposait d'être délicate dans le choix, en attendant elle saisissait toutes les jeunes personnes qui se présentaient.
«Son secrétaire et mari matrimonial était employé à écrire des lettres circulaires aux nobles et aux riches qui étaient connus pour visiter le séminaire de Mme Goadby, etc., etc., ce qui procura à Mme Nelson un nombre considérable de visiteurs. Le lord M....h, le lord D....ne, le lord B....ke, le duc de D....t, le comte H....g, le lord F....th, le lord H....n et une quantité estimable de membres des Communes vinrent la voir; mais, en général, ils se plaignirent tous que les marchandises n'étaient pas de fraîche date, de sorte quelle était fréquemment obligée d'envoyer chercher d'autres dames, afin de satisfaire ses pratiques, ce qui diminuait beaucoup ses profits et faisait perdre à sa maison le crédit et la réputation dont elle paraissait jouir. Mme Nelson, voulant donc rétablir la renommée de son séminaire, se servit de son génie, qui était fertile dans l'art de la séduction, pour obtenir de véritables vierges dont elle pourrait demander un prix considérable; elle alla donc visiter constamment tous les registres d'offices; elle se rendit dans les auberges où les diligences, les carrosses ou autres voitures publiques étaient attendus, et là, par ses insinuations adroites et sous prétexte de procurer des places aux jeunes filles de campagne et autres demoiselles qui se proposaient de servir, elle obtint bientôt un joli assortiment des marchandises les plus fraîches que l'on pût trouver dans Londres.
«Mme Nelson triompha alors de ses rivales. Mme Goadby, en son particulier, devint si jalouse d'elle que, dans le dessein d'établir son séminaire sur le même pied que celui de Mme Nelson, elle fit le tour de l'Angleterre et fut assez heureuse pour amener avec elle une jolie provision de nouvelles marchandises, qu'elle se proposa de présenter à ses convives lors de la rentrée du Parlement.
«Mme Nelson n'eut pas plus tôt appris le but du départ de sa rivale que cette nouvelle, loin de la décourager, excita dans son coeur l'émulation la plus forte de surpasser les projets de Mme Goadby; elle mit une fois de plus son génie imaginatif en marche; elle avait une légère connaissance de la langue française, elle avait appris dans sa jeunesse à travailler à l'aiguille; ayant donc lu dans les papiers un avertissement pour être gouvernante dans une école de jeunes filles, elle fit en conséquence les démarches nécessaires pour avoir cet emploi, et fit tant que par son habileté elle en obtint la place. Comme son dessein n'était pas d'exercer longtemps cette fonction, elle n'essaya point d'améliorer l'éducation des jeunes demoiselles en leur enseignant les bonnes moeurs; au contraire, elle s'efforça de corrompre leur esprit en leur parlant des plaisirs agréables que l'on goûtait dans les caresses d'un beau jeune homme, et en leur donnant à entendre que c'était folie et préjugé de croire qu'il y avait du crime à céder à leurs passions sensuelles. Dans cette vue, elle leur mit entre les mains tous les livres qu'elle jugea convenables à éveiller leur inclination lascive et à leur faire naître les idées les plus impudiques. Les _Mémoires d'une fille de joie_ et autres productions du même genre leur furent secrètement communiqués; elles les lisaient avec avidité. Quand elle vit qu'elle avait suffisamment animé leurs passions et qu'elle avait fait passer dans leurs sens le désir invincible de la flamme amoureuse, un jour, sous le prétexte de prendre l'air, elle se rendit avec deux des plus belles filles de l'école dans sa maison située dans Wardour-Street. Ces deux jeunes demoiselles, qui s'appelaient _Miss W...ms_ et _Miss J..nes_, étaient âgées d'environ seize à dix-sept ans et appartenaient à de très bonnes familles.