Part 4
«--Elle guérit le mal d'amour et par sa touche apprivoise le coeur le plus sauvage.
«--Elle fait passer la beauté des dames et donne de la beauté et des grâces à celles qui n'en ont point.
«--Elle donne aux vieillards qui se croient gais la vigueur de la jeunesse et elle change les jeunes gens en vieillards.
«--Elle a un spécifique particulier pour porter une femme à haïr son mari et à faire un prompt divorce.
«--Elle administre l'absolution dans les cas les plus désespérés, sans confession.
«--Elle possède la pierre philosophale et, au grand étonnement de ses visiteurs, elle change _la forme la plus grossière_ en _l'or le plus pur_, par un procédé aussi vif qu'inexprimable, lequel a échappé à la découverte de tous nos chimistes, alchimistes, etc.
«--Ayant ainsi démontré ses pouvoirs miraculeux qui lui donnent tant de droits pour être rangée au nombre des saints modernes, nous allons maintenant parler des lois, constitution, règlements et moeurs de ce séminaire.
«--Toute soeur qui prend le voile doit être ou jeune ou belle; si elle réunit ces deux qualités, le sacrifice de sa personne en est mieux considéré par la _déesse Vénus_, à qui cette institution est dédiée. Elle ne doit pas beaucoup connaître le monde et si elle n'y a pas eu de grande intimité, l'abbesse la juge digne d'être admise au rang des candidates.
«--Elle ne doit pas être mariée, ni avoir aucun amant favori; si par hasard il lui restait dans le coeur quelque tendre attachement, elle doit aussitôt se soumettre à la touche miraculeuse, afin d'en obtenir une parfaite guérison.
«--Comme les frères des séminaires adjacents viennent visiter leurs soeurs de la manière amicale qui convient à leurs caractères, dans le dessein de les convertir et d'apporter du soulagement à leur âme, de même les soeurs, en pareilles occasions, doivent ouvrir leurs seins et ne rien cacher à ces dignes frères.
«--Comme les richesses de ce monde sont au-dessous de l'attention des dévotes qui se sont séquestrées dans ce cloître, la digne patronne, sainte Charlotte, s'approprie, à cet effet, tous les présents, dons et possessions des soeurs, d'une manière tout à fait édifiante, afin de ne pouvoir exciter en elles la vanité ou l'ambition.
«--Sainte Charlotte, en formant cet établissement glorieux et vertueux, ayant en horreur les infidèles et leurs lois, n'en admet aucun dans le couvent; elle n'aime point les coutumes des Turcs qui défendent de boire du vin; elle en permet, au contraire, l'usage, surtout dans les instants où l'on sacrifie à la déesse; ces moments devant être regardés, par la communauté, comme des jours de fêtes qui doivent être distingués en lettres rouges dans le calendrier du séminaire.
«--Sa sévérité ne s'étend point à priver les soeurs de la jouissance des plaisirs raisonnables et innocents; sous ce rapport, elle considère les représentations dramatiques de toute espèce; elle leur permet de visiter souvent les théâtres et même l'opéra. Elle a loué à cet effet, dans chacun de ces endroits, une loge particulière, sous la dénomination de séminaire de _Sainte-Charlotte_. Comme les jésuites irlandais et autres prêtres de ce pays sont en grand nombre dans cette capitale et que ces prêtres sont connus pour être pauvres et dans le besoin, elle avertit particulièrement les soeurs de ne point se confesser à aucun des frères de ce royaume, excepté le prieur du monastère qui, quoique natif d'Irlande, vient souvent, pour des raisons particulières, faire l'instruction dans son couvent.
«--Comme la dévotion fervente des nonnes est un objet de la plus grande attention, elles ne doivent, sous aucun prétexte quelconque, en être détournées par leurs autres soeurs, ni par les domestiques de la maison.
«--Si quelque frère essayait d'enlever quelque soeur du couvent, il doit aussitôt subir sur le pupitre le châtiment le plus exemplaire et être chassé à perpétuité du séminaire.
«--Il est jugé convenable pour le bon ordre et le règlement de la société que les soeurs ne communiquent point avec celles des autres communautés.
«--Aucune femme ou demoiselle ne peut être admise dans la communauté sans avoir des lettres de recommandation sur leur chaste moralité et leurs vertueuses dispositions; ces lettres doivent être écrites par les personnes qui ont donné des preuves incontestables de leur attachement à ce séminaire.
«--Sainte Charlotte, qui considère l'exercice très nécessaire à la santé, visite fréquemment les endroits publics et se promène fort souvent dans les rues de la capitale avec deux ou trois de ses nonnes. Ces exemples de beauté naissante, dévouée à la vertu et à la vie monastique; la satisfaction et la gaieté exprimées dans leur aimable contenance lui procurent un grand nombre de jeunes personnes qui, édifiées de ses bons principes, se sacrifient à la déesse dont elle est la prêtresse.
«--Lorsque le temps ne permet pas les promenades à pied, alors elle sort toujours accompagnée de quelques-unes de ses vestales, dans un brillant équipage appartenant au couvent, afin d'attirer constamment l'attention des passants.
«--Les heures des soeurs pour le coucher et le lever sont différentes; elles sont relatives aux vigiles qu'elles doivent observer et au nombre des saints qu'elles doivent fêter: car, à cet égard, sainte Charlotte est très rigide et dans le cas de quelque manque ne leur fait pas de rémission. Dans les jours non fêtés, la plus grande régularité et le décorum le plus strict sont observés; alors les nonnes se trouvent toutes réunies aux heures réglées du couvent.
«--Ces vigiles et ces prières étant considérées comme le principal établissement de cette institution, rien ne peut donner de plus grande satisfaction à sainte Charlotte que de trouver dans chaque soeur cette ferveur et dévotion qui caractérisent particulièrement cet ordre; mais comme l'approbation de leurs confesseurs est, dans ces occasions, généralement témoignée par une croix en diamants ou quelques autres présents de prix, alors il est permis à chacune des nonnes, tant qu'elle reste dans le séminaire, de porter ces croix, en forme de collier, sur le sein.
«--Comme cette institution n'est pas trop rigide et qu'on n'y envisage que l'éducation agréable du sexe, on n'y interdit point la musique et la danse; au contraire, il y a des maîtres attachés au couvent qui enseignent ces deux arts, dont la plupart des soeurs ont tiré le plus grand avantage: on y joue à chaque instant de la guitare et on y exécute des cotillons et même le menuet de la cour avec une réputation sans pareille.
«--Il y a un docteur attaché au monastère qui, suivant l'occasion, agit doublement comme médecin et confesseur; il ne prend point d'honoraires.
«--En un mot, tous les plaisirs innocents d'une vie agréable et la félicité sociale règnent, sans mélange, dans ce séminaire qui n'a rien de cette austérité ni rigueur monacale des couvents étrangers.»
«Dès que M. Price eut fini sa lecture, toute la compagnie, le croyant l'auteur de cette composition facétieuse, le remercia du plaisir qu'il lui avait procuré. Il fut ensuite résolu d'aller, le soir même, faire une visite à sainte Charlotte et à ses nonnes; et nous ne manquerons pas d'accompagner les trois Génies dans le séminaire.
* * * * *
«Les trois Génies se rendirent donc au temps prescrit dans la maison de Charlotte qui les reçut avec beaucoup de politesse. Après les compliments de part et d'autre, Samuel Foote dit à Mme Hayes que ses amis et lui étaient venus d'après la lecture qu'on leur avait faite des règles et lois de son séminaire, qui lui paraissaient extrêmement judicieuses et heureusement calculées pour l'avancement de la décence, du décorum et du bon ordre. L'abbesse le remercia poliment de son honnêteté. Samuel Foote lui ayant demandé à voir quelques-unes de ses nonnes, elle lui dit que _Clara Ha.w.d_ finissait sa toilette et allait paraître dans le moment; que _Miss Sh...ly_ avait prié avec tant d'ardeur ce matin, que pour rétablir ses sens agités elle prenait du repos; que _Miss Sh..d.m_ était en ce moment confessée par un vieux baronnet qui, constamment, la visitait deux fois par semaine, et que _Miss W..ls_ et _Miss Sc..tt_ étaient allées à la comédie; mais que si elles n'y rencontraient pas quelques frères, elles reviendraient aussitôt que la pièce serait achevée...
«... Alors Clara entra; et comme M. Price avait suffisamment satisfait sa curiosité, la conversation changea. On pria donc Miss Ha..yv..d de chanter, ce qu'elle fit à la satisfaction générale de toute la compagnie. Mme Hayes dit que Clara était une excellente actrice; Foote la pria de lui réciter quelques morceaux; après quelque hésitation, elle déclama avec tant d'art une scène de la _Belle Pénitente_ que _Samuel_, surpris et enchanté de son talent, jura qu'elle jouerait sur son théâtre si cette proposition lui paraissait agréable. Clara crut que c'était une pure raillerie de sa part, et elle ne lui répondit que par une révérence; mais peu de temps après, elle fut engagée au théâtre de Hay-Market, où elle eut le plus grand succès, et passa ensuite, à la recommandation de Foote, à celui de Drury-Lane, où elle obtint les applaudissements les plus avantageux.
«_Miss Sh..d..m_ descendit: on la pria de chanter; elle répondit qu'elle était si fatiguée de son opération avec Sir Harry Flagellum qu'elle demandait un petit moment de répit pour remettre ses esprits. «J'ai été, dit-elle, deux grandes heures avec lui et j'ai eu plus de peine à faire passer dans ses veines la ferveur que nous avons vouée à la déesse que nous servons, que si j'eusse fouetté la plus obstinée de toutes les mules des Alpes.»
«Chace Price dit qu'il s'étonnait que la fertile imagination de Charlotte n'eût pas encore inventé une machine propice à ces sortes d'oeuvres pieuses; qu'il lui était venu dans l'idée d'en construire une dans le genre de celle qui fut inventée, il y a quelques années, pour raser cent personnes à la fois; et que, d'après un pareil procédé, on pourrait satisfaire, dans le même temps, les souhaits ardents de quarante Flagellums.
«Foote fut de cet avis; puis, tournant le projet à l'avantage national, il pensa que ces machines devraient être construites par autorisation de patentes et qu'attendu le rapport énorme qu'en retireraient les propriétaires, il jugeait nécessaire que le Parlement mît un droit considérable sur chacune de ces machines.
«George S..l..n s'informa ensuite de la virginité des nonnes. L'alderman _Portsoken_ l'avait assuré hier, à la Taverne de Londres, qu'il avait passé la nuit d'auparavant au couvent de Charlotte avec une nonne véritablement vierge, mais qu'il ne pouvait pas concevoir comment l'_hymen_ pouvait être préservé des assauts perpétuels auxquels il était continuellement livré.
«Charlotte parut un peu déconcertée; mais le champagne agissant en ce moment avec beaucoup de force sur sa personne, elle crut convenable de soutenir la dignité de sa maison et elle lui répliqua très injudicieusement:--Que son opinion était qu'une femme pouvait perdre sa virginité cinq cents fois et paraître toujours vierge; que le _Dr O'Patrick_ l'avait assuré que la virginité pouvait être rétablie de la même manière que l'on fait le boudin; qu'elle l'avait éprouvé elle-même et que, quoiqu'elle eût perdu la sienne mille fois et qu'elle eût été ce matin même sous la direction du docteur, elle se croyait une vierge aussi bonne qu'une vestale. Que, quant à l'_hymen_, elle avait toujours entendu dire que c'était un dieu et que, par conséquent, il ne faisait point partie de la formation de la femme; qu'elle hasardait donc de dire qu'elle avait maintenant dans son séminaire autant de virginités qu'il en fallait pour contenter toute la cour des Aldermans et la Chambre des communes par-dessus le marché; qu'elle avait une personne, nommée _Miss Su..y_, arrivant justement de la Comédie avec le conseiller _Pliant_, qui, dans une semaine, avait fait trente-trois éditions de virginalité; que _Miss Su..y_, étant la fille d'un libraire et ayant travaillé sous l'inspection de son père, connaissait la valeur des éditions nouvelles.»
«Charlotte ayant ainsi conclu cette narration curieuse, qui était un composé d'ignorance, de sophismes irlandais et de faux esprit, but un verre de vin de champagne, afin de remettre ses esprits. Foote proposa à ses amis de se retirer; il paya le mémoire, qui était assez bien chargé; il donna un rendez-vous pour le lendemain matin à Clara Ha..y.d, afin de l'engager pour son théâtre; ensuite les trois Génies prirent congé de Mme Charlotte et se rendirent joyeusement à _Bedford-arms_.
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«Après avoir rendu une assez longue visite à Charlotte et après avoir parlé avantageusement de son couvent, nous allons maintenant donner quelques notions sur celui de sa voisine.
«Mme Mitchell, qui demeurait à côté de Charlotte, fut probablement la première dame abbesse qui, pour s'attirer des chalands, en leur recommandant la bonté de ses marchandises, mit une devise latine au-dessus de sa porte; sur une plaque de cuivre était inscrit:
«_In medio tutissimus_.
«La nouveauté de la pensée lui attira un nombre prodigieux de pratiques; elle ne manquait pas de leur procurer les meilleures marchandises et de leur prouver la vérité de sa devise. Elle avait parmi ses nonnes _Miss Émilie C..lth..st_. Comme cette dame a fait et fait beaucoup de bruit dans le monde, nous allons donner quelques notions sur sa personne et sa vie.
«Son père tient un magasin considérable dans Piccadilly; elle était un jour dans la boutique lorsque le comte de L...n y vint pour acheter différentes marchandises: le lord fut grandement frappé des charmes d'Émilie. De retour chez lui, il pensa aux moyens de la posséder; il informa son valet de chambre, qui était son confident et son mercure, de l'impression que cette jeune personne avait faite sur lui; il lui promit une récompense considérable s'il pouvait la lui procurer: l'appât était très séduisant; il lui répondit qu'il allait tout employer pour l'accomplissement de ses souhaits; il commença son attaque par lui adresser une lettre dans laquelle il lui marquait: «qu'il avait souvent contemplé ses charmes avec ravissement; qu'il s'était flatté de pouvoir vaincre sa passion, mais qu'il s'apercevait qu'il lui était impossible de lui cacher plus longtemps son amour; qu'il se jetait à ses pieds et implorait sa miséricorde; que son destin était entre ses mains et qu'il la conjurait de décider, à son gré, de son sort; qu'il préférait la mort à une vie de tourments perpétuels, que la belle main de l'aimable Émilie pouvait seule adoucir.» La jeune personne lut cette épître avec émotion; d'un côté, sa vanité était en quelque sorte satisfaite d'avoir fait la conquête d'un beau jeune homme qu'elle savait venir dans le magasin de son père; de l'autre part, sa pitié et sa compassion la portaient à plaindre son tourment: elle consulta donc une dame en qui elle avait confiance pour savoir comment elle devait agir dans une pareille circonstance. Le valet de chambre du lord L...n n'était pas à mépriser; il était le grand favori de son maître; rien ne se faisait dans la maison que par ses ordres; il dirigeait tout et même milord par-dessus le marché. Comme milord avait beaucoup de crédit à la cour, Émilie ne doutait point qu'il ne procurât un fort bon emploi à son valet de chambre: dans tous les événements, elle serait bien mariée et c'était la principale des choses qu'elle désirait depuis longtemps. Elle lui fit, en conséquence, une réponse qui, quoique équivoque, donnait assez d'espérance pour poursuivre cette affaire avec succès, ce qu'il ne manqua d'exécuter; il introduisit auprès d'elle une femme qu'il faisait passer pour sa soeur et qu'Émilie regardait déjà comme la sienne propre; elle lui ouvrit donc les secrets de son coeur qui furent aussitôt rapportés au frère supposé. Il lui proposa d'aller à la comédie, et comme la soeur, en apparence, devait être de la partie, Émilie ne vit point de danger d'accepter la proposition. Chacun fut très satisfait du spectacle jusqu'à la conclusion du drame, lorsque malheureusement, ou plutôt heureusement pour le valet de chambre de milord, la pluie tomba avec une force si prodigieuse qu'il lui fut impossible d'avoir une voiture; il fallait cependant prendre une résolution: son avis fut de se rendre dans une taverne voisine et d'y souper jusqu'à ce que la pluie cessât ou que l'on pût se procurer une voiture. Émilie frémit d'abord au nom de taverne, mais elle n'eut plus de scrupules lorsque sa compagne lui représenta qu'en pareille circonstance sa délicatesse était hors de saison, surtout étant en leur compagnie. On fit venir une bouteille de vin de Madère, et, en attendant que le souper fût prêt, on but à la ronde. Le valet de chambre n'avait pas oublié de préparer son hameçon, ni d'introduire une bouteille de vin de champagne bien renforcée d'eau-de-vie. La soirée était très humide, et, comme on sortait d'un endroit extrêmement chaud, un autre verre de vin ne pouvait point faire de mal, telle était la doctrine du valet de chambre, et du second on passa au troisième et ainsi de suite. Pendant ce temps, les yeux d'Émilie étaient plus animés que jamais; cette agréable boisson ajoutait à ses charmes et à sa gaieté. Le souper achevé, il pleuvait toujours, et point de voiture. Le temps parut alors favorable pour le grand coup du valet de chambre. Il avait apporté avec lui de l'opium qu'il infusa adroitement dans un verre de vin et qu'Émilie but. L'effet n'en fut pas long, car Morphée s'empara aussitôt de ses sens. Émilie étant ainsi livrée au sommeil, le valet de chambre et la soeur prétendue se retirèrent, lorsque milord, qui attendait dans une chambre voisine l'issue de l'affaire, entra et se livra sans beaucoup de difficultés à ses désirs brûlants. Émilie s'éveilla et s'aperçut trop sensiblement de sa situation; elle connaissait milord; elle vit qu'elle était perdue. Milord s'efforça de l'apaiser, il lui dit que sa passion pour elle était si forte qu'il n'était plus le maître de sa raison, qu'il l'adorait, l'idolâtrait, qu'il lui donnait carte blanche sur les conditions qu'elle lui imposerait pour vivre avec lui; une voiture, une maison élégante, cinq cents livres sterling, etc., étaient des tentations auxquelles peu de femmes ne résistent pas. Ces propositions plaidèrent tellement en sa faveur qu'elle s'abandonna donc entièrement à sa discrétion. Il la mit aussitôt en possession de ce qu'il lui avait promis. Mais, hélas! la satiété des complaisances répétées du même objet fort souvent nous ennuie. Après la révolution de plusieurs mois, milord s'aperçut que sa passion était bien diminuée; sous le prétexte de la jalousie, il lui chercha donc une querelle qui rompit leur liaison.
«Une jeune personne âgée tout au plus de vingt ans et ayant les charmes d'Émilie a rarement la prudence suffisante pour profiter du présent et amasser pour l'avenir. Imaginez-vous une taille majestueuse, une figure aimable et remplie de grâces, les traits les plus réguliers, les yeux les plus séduisants, des lèvres qui appellent le baiser, une belle bouche ornée de deux rangées d'ivoire qui, par leur régularité et leur blancheur, enchantent la vue; imaginez-vous, dis-je, une telle personne et ne vous étonnez pas si le miroir fidèle d'Émilie lui disait qu'elle avait de justes prétentions à la conquête universelle; que si milord l'avait adorée, les autres pairs devaient par conséquent rendre hommage à ses charmes; avec de pareils sentiments pouvait-elle se former l'idée d'un besoin à venir; mais les vicissitudes de cette vie sont si extraordinaires et si peu attendues qu'elle se trouva, en peu de temps, dans cette situation. Elle se vit contrainte, pour vivre, de vendre ses bijoux, ses bagues, ses diamants et la plus grande partie de ses ajustements; elle ne trouva plus d'admirateurs, elle se trouva enfin forcée de se soumettre à ces moyens infâmes auxquels la nécessité contraint souvent le sexe; enfin Mme Mitchell ayant appris sa situation l'invita à venir demeurer chez elle et la persuada qu'elle y serait regardée comme une amie. Émilie avait paru avec éclat dans le grand monde, et elle était appelée le _Phaéton femelle_ par rapport à un accident qui lui arriva au spectacle: un jour qu'elle se trouvait au théâtre de Hay-Market, la hauteur de son chapeau n'étant pas calculée à celle des girandoles, le feu y prit avec tant de violence que cet accident lui serait devenu funeste ainsi qu'aux dames qui étaient dans la même loge et qui craignaient le même événement pour leurs têtes, si _M. Gl...n_ ne fût venu galamment à son secours et n'eût éteint le feu. Il préserva, au risque de sa personne, les charmes et les ajustements d'Émilie de la proie des flammes, et elle se rendit ensuite dans King's-Place.
«Émilie est en une si haute estime pour sa beauté et la douceur de son caractère qu'elle peut exiger la somme qu'elle désire; elle a refusé plus d'une fois un billet de banque de vingt livres sterling, parce qu'elle n'aimait point les personnes qui les lui offraient. Un certain juif très riche, qui était très passionné de la chair chrétienne, lui proposa de l'entretenir et de l'établir très avantageusement; mais comme elle avait la plus grande aversion pour la circoncision, elle rejeta sa demande. Un certain lieutenant de marine, qui n'est pas très délicat dans ses attachements pour le sexe et qui avait déjà vendu sa femme à un riche baronnet, offrit à Émilie de l'épouser; mais, soit qu'elle soupçonnât que sa première femme était encore vivante, soit qu'elle craignît qu'il eût l'intention de la traiter comme sa première épouse, elle refusa le mariage, quoique la personne du capitaine lui convînt beaucoup. En général, Émilie est une _fille de joie_, mais elle n'en a point les sentiments; elle peut servir d'exemple aux soeurs de la communauté et leur inspirer de la dignité dans l'exercice de leur profession.
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