L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 21

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Un esprit de curiosité, fort loin de me venir à l'improviste, car je ne sais s'il me fit jamais défaut, me poussa, sans que j'eusse aucun soupçon ni aucune espèce de but ou dessein particulier, à voir ce qu'ils étaient et à examiner leurs personnes et leur conduite. Nos chambres étaient séparées par une de ces cloisons mobiles qui s'enlèvent à l'occasion pour, de deux pièces, n'en faire qu'une seule et accommoder ainsi une nombreuse société; et, si attentives que fussent mes recherches, je ne trouvais pas l'ombre d'un trou par où je puisse regarder, circonstance qui n'avait sans doute pas échappé à mes voisins, car il leur importait fort d'être en sûreté. A la fin, pourtant, je découvris une bande de papier de même couleur que la boiserie et que je soupçonnais devoir cacher quelque fissure; mais alors elle était si haut que je fus obligée, pour y atteindre, de monter sur une chaise, ce que je fis aussi doucement que possible. Avec la pointe d'une épingle de tête je perçai le papier d'un trou suffisant pour bien voir; alors, y collant un oeil, j'embrassai parfaitement toute la chambre et pus voir mes deux jeunes gens qui folâtraient et se poussaient l'un l'autre en des ébats joyeux et, je le croyais, entièrement innocents.

Le plus âgé pouvait avoir, autant que j'en pus juger, environ dix-neuf ans; c'était un grand et élégant jeune homme, en frac de futaine blanche, avec un collet de velours vert et une perruque à noeuds.

Le plus jeune n'avait guère que dix-sept ans; il était blond, coloré, parfaitement bien fait, et, pour tout dire, un délicieux adolescent; à sa mise aussi on voyait qu'il était de la campagne: c'était un frac de peluche verte, des chaussures de même étoffe, un gilet et des bas blancs, une casquette de jockey, avec des cheveux blonds, longs et flottants en boucles naturelles.

Le plus âgé promena d'abord tout autour de la chambre un regard de circonspection, mais avec trop de hâte sans doute pour qu'il pût apercevoir la petite ouverture où j'étais postée, d'autant plus qu'elle était haute et que mon oeil, en s'y collant, interceptait le jour qui aurait pu la trahir; puis il dit quelques mots à son compagnon, et la face des choses changea aussitôt.

En effet, le plus âgé se mit à embrasser le plus jeune, à l'étreindre et à le baiser, à glisser ses mains dans sa poitrine et à lui donner enfin des signes si manifestes d'amoureux désirs, que celui-ci ne pouvait être, selon moi, qu'une fille déguisée. Je me trompais, mais la nature aussi avait certainement fait erreur en lui imprimant le cachet masculin.

Avec la témérité de leur âge et impatients comme ils étaient d'accomplir leur projet de plaisir antiphysique, au risque des pires conséquences, car il n'y avait rien d'improbable à ce qu'ils fussent découverts, ils en vinrent maintenant à un tel point que je fus bientôt fixée sur ce qu'ils étaient[18].

[18] Une édition anglaise s. l. n. d., mais sans doute postérieure à 1874, donne ici deux paragraphes, interpolés dans l'oeuvre de Cleland. Ces paragraphes, reproduits en anglais, en note, par Liseux, ont été traduits et de nouveau interpolés par l'éditeur de la réimpression illustrée du texte de Liseux (1906); on en redonne ici une traduction:

_«Sans perdre un instant, le plus âgé déboutonna son camarade et le caressa. Ces avances furent reçues par le jeune garçon sans autre opposition qu'un air de pruderie boudeuse, dix fois plus provocante qu'un assentiment passif; après quoi il le fit tourner sur lui même et le conduisit vers une chaise qui se trouvait à proximité. Devinant sans peine, supposai-je, ce qu'on l'on attendait de lui, le Ganymède inclina docilement la tête sur le dossier. Son compagnon démasqua alors ses batteries et les proportions qu'il fit paraître, et qui certainement méritaient un meilleur usage, me firent douter un moment qu'il pût parvenir à ses fins._

_«Cependant, il écarta ce qui sur le jeune homme pouvait le gêner et découvrit ces éminences qu'à Rome on nomme communément les Monts-Plaisants et qui furent exposées à ses coups. Ce n'est pas sans frémir que je le vis prendre ses dispositions pour l'attaque et je pus juger de tout, non seulement par l'action du plus âgé, mais encore par les mouvements du jeune patient et les plaintes doucement murmurées qui sortaient de ses lèvres. Puis les premières difficultés vaincues, tout sembla marcher à souhait sans difficulté ni résistance comme sur un chemin tapissé. Il passa son bras autour de la taille de son mignon, témoignant par un geste que celui ci, s'il ressemblait à sa mère par derrière, était l'égal de son père par devant. Et pendant que d'une main il s'amusait ainsi, de l'autre il folâtrait avec les longs cheveux du jeune garçon, puis se penchant sur son dos il attira vers lui sa face juvénile couverte de boucles dénouées, que l'enfant secoua pour lui laisser prendre un baiser passionné qui ne finit qu'avec cette action brillante._»

La scène criminelle qu'ils exécutèrent, j'eus la patience de l'observer jusqu'au bout, simplement pour recueillir contre eux plus de faits et plus de certitude en vue de les traiter comme ils le méritaient. En conséquence, lorsqu'ils se furent rajustés et qu'ils se préparaient à partir, enflammée comme je l'étais de colère et d'indignation, je sautai à bas de la chaise pour ameuter contre eux toute la maison; mais, dans ma précipitation, j'eus le malheur de heurter du pied un clou ou quelque autre rugosité du plancher qui me fit tomber la face en avant, de sorte que je restai là quelques minutes sans connaissance avant qu'on ne vînt à mon secours; et les deux jeunes gens, alarmés, je le suppose, du bruit de ma chute, eurent tout le temps nécessaire pour opérer leur sortie. Ils le firent, comme je l'appris ensuite, avec une hâte que personne ne pouvait s'expliquer; mais, revenue à moi et retrouvant la parole, je fis connaître aux gens de l'auberge toute la scène dont j'avais été témoin.

De retour au logis, je racontai cette aventure à Mme Cole. Elle me dit, avec beaucoup de sens, «que ces mécréants seraient un jour ou l'autre, sans aucun doute, châtiés de leur forfait, encore qu'ils échappassent pour le moment; que si j'avais été l'instrument temporel de cette punition, j'aurais eu à souffrir beaucoup plus d'ennuis et de confusion que je m'imaginais; quant à la chose elle-même, le mieux était de n'en rien dire. Mais au risque d'être suspecte de partialité, attendu que cette cause était celle de tout le sexe féminin, auquel la pratique en question tendait à enlever plus que le pain de la bouche, elle protestait néanmoins contre la colère dont je faisais montre et voici la déclaration que lui inspirait la simple vérité: «Quelque effet qu'eût pu avoir cette infâme passion en d'autres âges et dans d'autres contrées, c'était, ce semblait-il, une bénédiction particulière pour notre atmosphère et notre climat, qu'il y avait une tache, une flétrissure imprimée sur tous ceux qui en étaient affectés, dans notre nation tout au moins. En effet, sur un grand nombre de gens de cette espèce, ou du moins universellement soupçonnés de ce vice, qu'elle avait connus, à peine en pouvait-elle nommer un seul dont le caractère ne fût, sous tous les rapports, absolument vil et méprisable; privés de toutes les vertus de leur sexe, ils avaient tous les vices et toutes les folies du nôtre; enfin, ils étaient aussi exécrables que ridicules dans leur monstrueuse inconscience, eux qui haïssaient et méprisaient les femmes, et qui, en même temps, singeaient toutes leurs manières, leurs airs, leurs afféteries, choses qui tout au moins siéent mieux aux femmes qu'à ces demoiselles mâles ou plutôt sans sexe.»

Mais ici je m'en lave les mains et je reprends le cours de mon récit, où je puis, non sans à-propos, introduire une terrible équipée de Louisa, car j'y eus moi-même quelque part et je me suis engagée d'ailleurs à la relater comme pendant à celle de la pauvre Emily. Ce sera une preuve de plus, ajoutée à mille autres, de la vérité de cette maxime: que lorsqu'une femme s'émancipe, il n'y a point de degrés dans la licence qu'elle ne soit capable de franchir.

Un matin que Mme Cole et Emily étaient sorties, Louisa et moi nous fîmes entrer dans la boutique un gueux qui vendait des bouquets. Le pauvre garçon était insensé et si bègue qu'à peine pouvait-on l'entendre. On l'appelait dans le quartier «_Dick le Bon_», parce qu'il n'avait pas l'esprit d'être méchant et que les voisins, abusant de sa simplicité, en faisaient ce qu'ils voulaient. Au reste, il était bien fait de sa personne, jeune, fort comme un cheval et d'une figure assez avenante pour tenter quiconque n'aurait point eu de dégoût pour la malpropreté et les guenilles.

Nous lui avions souvent acheté des fleurs par pure compassion; mais Louisa, qu'un autre motif excitait alors, ayant pris deux de ses bouquets, lui présenta malicieusement une demi-couronne à changer. Dick, qui n'avait pas le premier sou, se grattait l'oreille et donnait à entendre, par son embarras, qu'il ne pouvait fournir la monnaie d'une si grosse pièce. «Eh bien! mon enfant, lui dit Louisa, monte avec moi, je te paierai.» En même temps elle me fit signe de la suivre et m'avoua, chemin faisant, qu'elle se sentait une étrange curiosité de savoir si la nature ne l'avait pas dédommagé, par quelque don particulier du corps, de la privation de la parole et des facultés intellectuelles. La scrupuleuse modestie n'ayant jamais été mon vice, loin de m'opposer à une pareille lubie, je trouvai cette idée si plaisante que je ne fus pas moins empressée qu'elle à m'éclaircir sur ce point. J'eus même la vanité de vouloir être la première à faire la vérification des pièces. Suivant cet accord, dès que nous eûmes fermé la porte, je commençai l'attaque en lui faisant des petites niches et employant les moyens les plus capables de l'émouvoir. Il parut d'abord, à sa mine honteuse et interdite, à ses regards sauvages et effarés, que le badinage ne lui plaisait pas; mais je fis tant par mes caresses que je l'apprivoisai et le mis insensiblement en humeur. Un rire innocent et niais annonçait le plaisir que la nouveauté de cette scène lui faisait. Le ravissement stupide où il était, l'avait rendu si docile et si traitable qu'il me laissa faire tout ce que je voulus. J'avais déjà senti la douceur de sa peau à travers maintes déchirures de sa culotte et m'étais, par gradation, saisie du véritable et glorieux étendard en si bel état, que je vis le moment où tout allait se rompre sous ses efforts. Je détortillai une espèce de ceinture déchiquetée de vieillesse, et rangeant une loque de chemise qui le cachait en partie je le découvris dans toute son étendue et toute sa pompe. J'avoue qu'il n'était guère possible de rien voir de plus superbe. Le pauvre garçon possédait manifestement à un très haut degré la prérogative royale, qui distingue cette condition d'ailleurs malheureuse de l'idiot et qui a donné lieu au dicton populaire: «_Marotte de fou, amusement de femme._» Aussi ma lascive compagne, ravie en admiration et domptée par le démon de la concupiscence, me l'ôta brusquement; puis tirant, comme on fait à un âne par le licou, Dick vers le lit, elle s'y laissa tomber à la renverse, et sans lâcher prise le guida où elle voulait. L'innocent y fut à peine introduit que l'instinct lui apprit le reste. L'homme-machine enfonça, déchira, pourfendit la pauvre Louisa, mais elle eut beau crier, il était trop tard. Le fier agent, animé par le puissant aiguillon du plaisir, devint si furieux qu'il me fit trembler pour la patiente. Son visage était tout en feu, ses yeux étincelaient, il grinçait des dents; tout son corps, agité par une impétueuse rage, faisait voir avec quel excès de force la nature opérait en lui. Tel on voit un jeune taureau sauvage que l'on a poussé à bout renverser, fouler aux pieds, frapper des cornes tout ce qu'il rencontre, tel le forcené Dick brise, rompt tout ce qui s'oppose à son passage. Louisa se débat, m'appelle à son secours et fait mille efforts pour se dérober de dessous ce cruel meurtrier, mais inutilement; son haleine aurait aussitôt calmé un ouragan, qu'elle aurait pu l'arrêter dans sa course. Au contraire, plus elle s'agite et se démène, plus elle accélère et précipite sa défaite. Dick, machinalement gouverné par la partie animale, la pince, la mord et la secoue avec une ardeur moitié féroce et moitié tendre. Cependant Louisa à la fin supporta plus patiemment le choc, et bientôt gorgée du plus précieux morceau qu'il y ait sur terre[19], le sentiment de la douleur faisant place à celui du plaisir, elle entra dans les transports les plus vifs de la passion et seconda de tout son pouvoir la brusque activité de son chevaucheur. Tout tremblait sous la violence de leurs mouvements mutuels. Agités l'un et l'autre d'une fureur égale, ils semblaient possédés du démon de la luxure. Sans doute ils auraient succombé à tant d'efforts si la crise délicieuse de la suprême joie ne les eût arrêtés subitement et n'eût arrêté le combat.

[19] Gorg'd with the dearest morsel of the earth (Shakespeare).

C'était une chose pitoyable et burlesque ou plutôt tragi-comique à la fois de voir la contenance du pauvre insensé après cet exploit. Il paraissait plus imbécile et plus hébété de moitié qu'auparavant. Tantôt, d'un air stupéfait, il laissait tomber un regard morne et languissant sur sa flasque virilité; tantôt il fixait d'un oeil triste et hagard Louisa et semblait lui demander l'explication d'un pareil phénomène. Enfin, l'idiot ayant petit à petit repris ses sens, son premier soin fut de courir à son panier et de compter ses bouquets. Nous les lui prîmes tous et les lui payâmes le prix ordinaire, n'osant pas le récompenser de sa peine, de peur qu'on ne vînt à découvrir les motifs de notre générosité.

Louisa s'esquiva quelques jours après de chez Mme Cole avec un jeune homme qu'elle aimait beaucoup, et depuis ce temps je n'ai plus reçu de ses nouvelles.

Peu après qu'elle nous eut quittées, deux jeunes seigneurs de la connaissance de Mme Cole et qui avaient autrefois fréquenté son académie obtinrent la permission de faire, avec Emily et moi, une partie de plaisir dans une maison de campagne située au bord de la Tamise, dans le comté de Surrey[20] et qui leur appartenait.

[20] Banlieue sud-ouest de Londres, rive droite de la Tamise.

Toutes choses arrangées, nous partîmes une après-midi pour le rendez-vous et nous arrivâmes sur les quatre heures. Nous mîmes pied à terre près d'un pavillon propre et galant, où nous fûmes introduites par nos cavaliers et rafraîchies d'une collation délicate, dont la joie, la fraîcheur de l'onde et la politesse marquée de nos galants rehaussaient le prix.

Après le thé, nous fîmes un tour au jardin, et l'air étant fort chaud mon cavalier proposa, avec sa franchise ordinaire, de prendre ensemble un bain, dans une petite baie de la rivière, auprès du pavillon, où personne ne pouvait nous voir ni nous distraire.

Emily, qui ne refusait jamais rien, et moi, qui aimais le bain à la folie, acceptâmes la proposition avec plaisir. Nous retournâmes donc d'abord au pavillon qui, par une porte, répondait à une tente dressée sur l'eau, de façon qu'elle nous garantissait de l'ardeur du soleil et des regards des indiscrets. La tenture, en toile brochée, figurait un fourré de bois sauvage, depuis le haut jusqu'aux bas côtés, lesquels, de la même étoffe, représentaient des pilastres cannelés avec leurs espaces remplis de vases de fleurs, le tout faisant à l'oeil un charmant effet de quelque côté qu'on se tournât.

Il y avait autant d'eau qu'il en fallait pour se baigner à l'aise; mais autour, de la tente on avait pratiqué des endroits secs pour s'habiller ou enfin pour d'autres usages que le bain n'exige pas. Là se trouvait une table chargée de confitures, de rafraîchissements et de bouteilles de vins et des cordiaux nécessaires contre la maligne influence de l'eau. Enfin mon galant, qui aurait mérité d'être l'intendant des menus plaisirs d'un empereur romain, n'avait rien oublié de tout ce qui peut servir au goût et au besoin.

Dès que nous eûmes assurés les portes et que tous les préliminaires de la liberté eurent été réglés de part et d'autre, l'on cria: «Bas les habits!» Aussitôt nos deux amants sautèrent sur nous et nous mirent dans l'état de pure nature. Nos mains se portèrent d'abord vers l'ombrage de la pudeur, mais ils ne nous laissèrent pas longtemps dans cette posture, nous priant de leur rendre le service que nous venions de recevoir d'eux, ce que nous fîmes de bon coeur.

Mon «particulier» fut bientôt nu et il voulut sur-le-champ me faire éprouver sa force; mais, plutôt pressée du désir de me baigner, je le priai de suspendre l'affaire et donnant ainsi à nos amis l'exemple d'une continence qu'ils étaient sur le point de perdre, nous entrâmes main à main dans l'onde, dont la bénigne influence calma la chaleur de l'air et me remplit d'une volupté amoureuse.

Je m'occupai quelque temps à me laver et à faire mille niches à mon compagnon, laissant à Emily le soin d'en agir avec le sien à sa discrétion. Mon cavalier, peu content à la fin de me plonger dans l'eau jusqu'aux oreilles et de me mettre en différentes postures, commença à jouer des doigts sur ma gorge, sur mes fesses et sur tous les _et cætera_ si chers à l'imagination, sous prétexte de les laver. Comme nous n'avions de l'eau que jusqu'à l'estomac, il put manier à son aise cette partie si prodigieusement étanche qui distingue notre sexe. Il ne tarda pas à vouloir que je me prêtasse à sa volonté, mais je ne voulus pas, parce que nous étions dans une posture trop gênante pour que j'y goûtasse du plaisir; aussi je le priai de différer un instant afin de voir à notre commodité les débats d'Emily et de son galant, qui en étaient au plus fort de l'opération. Ce jeune homme, ennuyé de jouer à l'épinette, avait couché sa patiente sur un banc où il lui faisait sentir la différence qu'il y a du badinage au sérieux.

Il l'avait premièrement mise sur ses genoux et la caressait, lui montrant une belle pièce de mécanique prête à se mettre en mouvement, afin de rendre les plaisirs plus vifs et plus piquants.

Comme l'eau avait jeté un incarnat animé sur leur corps, dont la peau était à peu près d'une même blancheur, on pouvait à peine distinguer leurs membres, qui se trouvaient dans une aimable confusion. Le champion s'était pourtant, à la fin, mis à l'ouvrage. Alors, plus de tous ces raffinements et de ces tendres ménagements. Emily se trouva incapable d'user d'aucun art, et de quel art en effet aurait-elle usé tandis qu'emportée par les secousses qu'elle éprouvait elle devait céder à son fier conquérant, qui avait fait pleinement son entrée triomphale? Bientôt, cependant, il fut soumis à son tour, car l'engagement étant devenu plus vif, elle le força de payer le tribut de la nature, qu'elle n'eût pas plus tôt recueilli que, semblable à un duelliste qui meurt en tuant son ennemi, la belle Emily, de son côté, nous donna à connaître, par un profond soupir, par l'extension de ses membres et par le trouble de ses yeux, qu'elle avait atteint la volupté suprême.

Pour ma part, je n'avais point vu toute cette scène avec une patience bien calme; je me reposais avec langueur sur mon galant, à qui mes yeux annonçaient la situation de mon coeur. Il m'entendit et me montra son membre de telle raideur que, quand même je n'aurais pas désiré de le recevoir, c'eût été un péché de laisser crever le pauvre garçon dans son jus, tandis que le remède était si près.

Nous prîmes donc un banc, pendant qu'Emily et son ami buvaient à notre bon voyage, car, comme ils l'observaient, nous étions favorisés d'un vent admirable. A la vérité, nous eûmes bientôt atteint le port de Cythère. Mais comme l'opération ne comporte pas beaucoup de variétés, je vous en épargnerai la description.

Je vous prie aussi de vouloir excuser le style figuré dont je me suis servie, quoiqu'il ne puisse être mieux employé que pour un sujet qui est si propre à la poésie qu'il semble être la poésie même, tant par les imaginations pittoresques qu'il enfante que par les plaisirs divins qu'il procure.

Nous passâmes le reste de la journée et une partie de la nuit dans mille plaisirs variés et nous fûmes reconduites en bonne santé chez Mme Cole par nos deux cavaliers, qui ne cessèrent de nous remercier de l'agréable compagnie que nous leur avions faite.

Ce fut ici la dernière aventure que j'eus avec Emily, qui, huit jours après, fut découverte par ses parents, lesquels, ayant perdu leur fils unique, furent si heureux de retrouver une fille qui leur restait qu'ils n'examinèrent seulement pas la conduite qu'elle avait tenue pendant une si longue absence.

Il ne fut pas aisé de remplacer cette perte, car, pour ne rien dire de sa beauté, elle était d'un caractère si liant et si aimable que si on ne l'estimait pas on ne pouvait se passer de l'aimer. Elle ne devait sa faiblesse qu'à une bonté trop grande et à une indolente facilité, qui la rendait l'esclave des premières impressions. Enfin elle avait assez de bon sens pour déférer à de sages conseils lorsqu'elle avait le bonheur d'en recevoir, comme elle le montra dans l'état de mariage qu'elle contracta peu de temps après avec un jeune homme de sa qualité, vivant avec lui aussi sagement et en si bonne intelligence que si elle n'eût jamais mené une vie si contraire à cet état uniforme.

Cette désertion avait néanmoins tellement diminué la société de Mme Cole qu'elle se trouvait seule avec moi, telle qu'une poule à qui il ne reste plus qu'une poulette; mais quoiqu'on la priât sérieusement de recruter son corps, ses infirmités et son âge l'engagèrent à se retirer à temps à la campagne pour y vivre du bien qu'elle avait amassé; résolue de mon côté d'aller la joindre dès que j'aurais goûté un peu plus du monde et de la chair et que je me serais acquis une fortune plus honnête.

Je perdis donc ma douce préceptrice avec un regret infini; car, outre qu'elle ne rançonnait jamais ses chalands, elle ne pillait non plus en aucune façon ses écolières et ne débauchait jamais de jeunes personnes, se contentant de prendre celles que le sort avait réduites au métier, dont, à la vérité, elle ne choisissait que celles qui pouvaient lui convenir et qu'elle préservait soigneusement de la misère et des maladies où la vie publique mène pour l'ordinaire.

A la séparation de Mme Cole, je louai une petite maison à Marylebone[21], que je meublai modestement, mais avec propreté, où je vivotais à mon aise des huit cents livres que j'avais épargnées.

[21] Banlieue ouest de Londres.

Là, je vécus sous le nom d'une jeune femme dont le mari était en mer. Je m'étais d'ailleurs mise sur un ton de décence et de discrétion qui me permettait de jouir ou d'épargner selon que mes idées en disposeraient, manière de vivre à laquelle vous reconnaîtrez aisément la pupille de Mme Cole.

A peine fus-je cependant établie dans ma nouvelle demeure que, me promenant un matin à la campagne, accompagnée de ma servante, et me divertissant sous les arbres, je fus alarmée par le bruit d'une toux violente. Tournant la tête, je vis un gentleman d'un certain âge, très bien mis, qui semblait suffoquer par une oppression de poitrine, ayant le visage aussi noir qu'un nègre. Suivant les observations que j'avais faites sur cette maladie, je défis sa cravate et le frappai dans le dos, ce qui le rendit à lui-même. Il me remercia avec emphase du service que je venais de lui rendre, disant que je lui avais sauvé la vie. Ceci fit naturellement naître une conversation, dans laquelle il m'apprit sa demeure, qui se trouvait fort éloignée de la mienne.