Part 20
Après que tout se fut passé et que je fus devenue un peu plus calme, je commençai à craindre les suites funestes que cette connaissance pouvait me coûter, et je tâchai en conséquence de me retirer le plus tôt possible. Mais mon inconnu n'en jugea pas ainsi; il me proposa d'un air si déterminé de souper avec lui, que je ne sus comment me tirer de ses mains. Je fis pourtant bonne contenance et promis de revenir dès que j'aurais fait une commission pressante chez moi. Le bon matelot, qui me prenait pour une fille publique, me crut sur ma parole et m'attendit sans doute au souper qu'il avait commandé pour nous deux.
Lorsque j'eus conté mon aventure à Mme Cole, elle me gronda de mon indiscrétion et me remontra le souvenir douloureux qu'elle pourrait me valoir, me conseillant de ne pas ouvrir ainsi les cuisses au premier venu. Je goûtai fort sa morale et fus même inquiète pendant quelques jours sur ma santé. Heureusement mes craintes se trouvèrent mal fondées; je suspectais à tort mon joli matelot: c'est pourquoi je suis heureuse de lui faire ici réparation.
J'avais vécu quatre mois avec Mr. Norbert, passant mes jours dans des plaisirs variés chez Mme Cole et dans des soins assidus pour mon entreteneur, qui me payait grassement les complaisances que j'avais pour lui et qui fut si satisfait de moi qu'il ne voulut jamais chercher d'autre amusement. J'avais su lui inspirer une telle économie dans ses plaisirs et modérer ses passions, de façon qu'il commençait à devenir plus délicat dans la jouissance et à reprendre une vigueur et une santé qu'il semblait avoir perdues pour jamais; ce qui lui avait rempli le coeur d'une si vive reconnaissance, qu'il était près de faire ma fortune, lorsque le sort écarta le bonheur qui m'attendait.
La soeur de Mr. Norbert, Lady..., pour laquelle il avait une grande affection, le pria de l'accompagner à Bath, où elle comptait passer quelque temps pour sa santé. Il ne put refuser cette faveur et prit congé de moi, le coeur fort gros de me quitter, en me donnant une bourse considérable, quoiqu'il crût ne rester que huit jours hors de ville. Mais il me quitta pour jamais et fit un voyage dont personne ne revient. Ayant fait une débauche de vin avec quelques-uns de ses amis, il but si copieusement qu'il en mourut au bout de quatre jours. J'éprouvai donc de nouveau les révolutions qui sont attachées à la condition de femme de plaisir et je retournai en quelque manière dans le sein de la communauté de Mme Cole.
Je restai vacante quelque temps et me contentai d'être la confidente de ma chère Harriett, qui venait souvent me voir et me contait le bonheur suivi qu'elle goûtait avec son baronnet, qui l'aimait tendrement, lorsqu'un jour Mme Cole me dit qu'elle attendait dans peu, en ville, un de ses clients, nommé Mr. Barville, et qu'elle craignait ne pouvoir lui procurer une compagne convenable, parce que ce gentleman avait contracté un goût fort bizarre, qui consistait à se faire fouetter et à fouetter les autres jusqu'au sang; ce qui faisait qu'il y avait très peu de filles qui voulussent soumettre leur postérieur à ses fantaisies et acheter, aux dépens de leur peau, les présents considérables qu'il faisait. Mais le plus étrange de l'affaire, c'est que le gentleman était jeune; car passe encore pour ces vieux pécheurs, qui ne peuvent se mettre en train que par les dures titillations que le manège excite.
Quoique je n'eusse en aucune façon besoin de gagner à tel prix de quoi subsister et que ce procédé me parût aussi déplacé que déplorable dans ce jeune homme, je consentis et proposai même de me soumettre à l'expérience, soit par caprice, soit par une vaine ostentation de courage. Mme Cole, surprise de ma résolution, accepta avec plaisir une proposition qui la délivrait de la peine de chercher ailleurs.
Le jour fixé, Mr. Barville vint, et je lui fus présentée par Mme Cole, dans un simple déshabillé convenable à la scène que j'allais jouer: tout en linge fin et d'une blancheur éblouissante, robe, jupon, bas et pantoufles de satin, comme une victime qu'on mène au sacrifice. Ma chevelure, d'un blond cendré tirant au châtain, tombait en boucles flottantes sur mon cou et contrastait agréablement par sa couleur avec celle du reste de la toilette.
Dès que Mr. Barville m'eut vue, il me salua avec respect et étonnement, et demanda à mon interlocutrice si une créature aussi belle et aussi délicate que moi voudrait bien se soumettre aux rigueurs et aux souffrances qu'il était accoutumé d'exercer. Elle lui répondit ce qu'il fallait, et lisant dans ses yeux qu'elle ne pouvait se retirer assez tôt, elle sortit, après lui avoir recommandé d'en user modérément avec une jeune novice.
Tandis que Mr. Barville m'examinait, je parcourus avec curiosité la figure d'un homme qui, au printemps de l'âge, s'amusait d'un exercice qu'on ne connaît que dans les écoles.
C'était un garçon joufflu et frais, excessivement blond, taille courte et replète, avec un air d'austérité. Il avait vingt-trois ans, quoiqu'on ne lui en eût donné que vingt, à cause de la blancheur de sa peau et de l'incarnat de son teint qui, joints à sa rondeur, l'auraient fait prendre pour un _Bacchus_, si un air d'austérité ou de rudesse ne se fût opposé à la parfaite ressemblance. Son habillement était propre, mais fort au-dessous de sa fortune; ce qui venait plutôt d'un goût bizarre que d'une sordide avarice.
Dès que Mme Cole fut sortie, il se plaça près de moi et son visage commença à se dérider. J'appris par la suite, lorsque je connus mieux son caractère, qu'il était réduit, par sa constitution naturelle, à ne pouvoir goûter les plaisirs de l'amour avant que de s'être préparé par des moyens extraordinaires et douloureux.
Après m'avoir disposée à la constance par des apologies et des promesses, il se leva et se mit près du feu, tandis que j'allais prendre dans une armoire voisine les instruments de discipline, composés de petites verges de bouleau liées ensemble, qu'il mania avec autant de plaisir qu'elles me causaient de terreur.
Il approcha alors un banc destiné pour la cérémonie, ôta ses habits, et me pria de déboutonner sa culotte et de rouler sa chemise par-dessus ses hanches; ce que je fis en jetant un regard sur l'instrument pour lequel cette préparation se faisait. Je vis le pauvre diable qui s'était, pour ainsi dire, retiré dans son ermitage, montrant à peine le bout de sa tête, tel que vous aurez vu au printemps un roitelet qui élève le bec hors de l'herbe.
Il s'arrêta ici pour défaire ses jarretières, qu'il me donna, afin que je le liasse par ses jambes sur le banc; circonstance qui n'était nécessaire, comme je le suppose, que pour augmenter la farce qu'il s'était prescrite. Je le plaçai alors sur son ventre, le long du banc avec un oreiller sous lui, je lui liai pieds et poings et j'abattis sa culotte jusque sur ses talons; ce qui exposa à ma vue deux fesses dodues et fort blanches qui se terminaient insensiblement vers les hanches.
Prenant alors les verges, je me mis à côté de mon patient et lui donnai, suivant ses ordres, dix coups appliqués de toute la force que mon bras put fournir; ce qui ne fit pas plus d'effet sur lui que la piqûre d'une mouche n'en fait sur les écailles d'une écrevisse. Je vis avec étonnement sa dureté, car les verges avaient déchiré sa peau, dont le sang était prêt à couler, et je retirai plusieurs esquilles de bois sans qu'il se plaignît du mal qu'il devait souffrir.
Je fus tellement émue à cet aspect pitoyable que je me repentais déjà de mon entreprise et que je me serais volontiers dispensée de faire le reste; mais il me pria de continuer mon office, ce que je fis jusqu'à ce que, le voyant se démener contre le coussin, d'une manière qui ne dénotait aucune douleur, curieuse de savoir ce qui en était, je glissai doucement la main sous le jeune homme, et je trouvai les choses bien changées à mon grand étonnement; ce que je croyais impalpable avait pris une consistance surprenante et des dimensions démesurées quant à la grosseur, car pour la taille, elle était fort courte. Mais il me pria de continuer vivement ma correction, si je voulais qu'il atteignît le dernier stage du plaisir.
Reprenant donc les verges, je commençai d'en jouer de plus belle, quand après quelques violentes émotions et deux ou trois soupirs, je vis qu'il restait sans mouvement. Il me pria alors de le délier, ce que je fis au plus vite, surprise de la force passive dont il venait de jouir et de la manière cruelle dont il se la procurait; car lorsqu'il se leva, à peine pouvait-il marcher, tant j'y avais été de bon coeur.
J'aperçus alors sur le banc les traces de son plaisir et je vis que son paresseux s'était déjà de nouveau caché, comme s'il avait été honteux de montrer sa tête, ne voulant céder qu'à la fustigation de ses voisines postérieures, qui ainsi souffraient seules de son caprice.
Mon gentleman ayant repris ses habits se plaça doucement près de moi, en tenant hors du coussin une de ses fesses trop meurtrie pour qu'il pût s'y appuyer même légèrement.
Il me remercia alors de l'extrême plaisir que je venais de lui donner, et voyant quelques marques de terreur sur mon visage, il me dit que si je craignais de me soumettre à sa discipline, il se passerait de cette satisfaction; mais que si j'étais assez complaisante pour cela, il ne manquerait pas de considérer la différence du sexe et la délicatesse de ma peau. Encouragée ou plutôt piquée d'honneur de tenir la promesse que j'avais faite à Mme Cole, qui, comme je ne l'ignorais point, voyait tout par le trou pratiqué pour cet effet, je ne pus me défendre de subir la fustigation.
J'acceptai donc sa demande avec un courage qui partait de mon imagination plutôt que de mon coeur; je le priai même de ne point tarder, craignant que la réflexion ne me fît changer d'idée.
Il n'eut qu'à défaire mes jupes et lever ma chemise, ce qu'il fit; lorsqu'il me vit à nu, il me contempla avec ravissement, puis me coucha sur la banquette, posa ma tête sur le coussin. J'attendais qu'il me liât, et j'étendais même déjà en tremblant les mains pour cet effet; il me dit qu'il ne voulait pas pousser ma constance jusqu'à ce point, mais me laisser libre de me lever quand le jeu me déplairait.
Toutes mes parties postérieures étaient maintenant à sa merci; il se plaça au commencement à une petite distance de ma personne et se délecta à parcourir des yeux les secrètes richesses que je lui avais abandonnées; puis, s'élançant vers moi, il les couvrit de mille tendres baisers; prenant alors les verges, il commença à badiner légèrement sur ces masses de chair frissonnante, mais bientôt il me fustigea si durement que le sang perla en plus d'un endroit. A cette vue, se précipitant sur moi, il baisa les plaies saignantes, en les suçant, ce qui soulagea un peu ma douleur. Il me fit poser ensuite sur mes genoux, de façon à montrer cette tendre partie, région du plaisir et de la souffrance, sur laquelle il dirigea ses coups, qui me faisaient faire mille contorsions variées, dont la vue le ravissait.
Toutefois je supportai tout sans crier et ne donnai aucune marque de mécontentement, bien résolue néanmoins à ne plus m'exposer à des caprices aussi étranges.
Vous pouvez bien penser dans quel pitoyable état mes pauvres coussins de chair furent réduits: écorchés, meurtris et sanglants, sans d'ailleurs que je sentisse la moindre idée de plaisir, quoique l'auteur de mes peines me fît mille compliments et mille caresses.
Dès que j'eus repris mes habits, Mme Cole apporta elle-même un souper qui aurait satisfait la sensualité d'un cardinal, sans compter les vins généreux qui l'accompagnèrent. Après nous avoir servi, notre discrète abbesse sortit sans dire un mot ni sans avoir souri, précaution nécessaire pour ne point me remplir d'une confusion qui aurait nui à la bonne chère.
Je me mis à côté de mon boucher, car il me fut impossible de regarder d'un autre oeil un homme qui venait de me traiter si rudement, et mangeai quelque temps en silence, fort piquée des sourires qu'il me lançait de temps en temps.
Mais à peine le souper fut-il fini que je me sentis possédée d'une si terrible démangeaison et de titillations si fortes qu'il me fut pour ainsi dire impossible de me contenir; la douleur des coups de verges s'était changée en un feu qui me dévorait et qui me remuait et me tortillait sur ma chaise, sans pouvoir, dissiper l'ardeur de l'endroit où s'étaient concentrés, je crois, tous les esprits vitaux de mon corps.
Mr. Barville, qui lisait dans mes yeux la crise où j'étais et qui, par expérience, en connaissait la cause, eut pitié de moi. Il tira la table, essaya de ranimer ses esprits et de les provoquer, mais ils ne voulurent pas céder à ses instances: sa machine était comme ces toupies qui ne tiennent debout qu'à coups de fouet. Il fallut donc en venir aux verges, dont j'usai de bon coeur et dont je vis bientôt les effets. Il se hâta de m'en donner les bénéfices.
Mes pauvres fesses ne pouvant souffrir la dureté du banc sur lequel Mr. Barville me clouait, je dus me lever pour me placer la tête sur une chaise; cette posture nouvelle fut encore infructueuse, car je ne pouvais supporter de contact avec la partie meurtrie. Que faire alors? Nous haletions tous deux, tous deux nous étions en furie, mais le plaisir est inventif: il me prit tout d'un coup, me mit nue, plaça un coussin près du feu et, me tournant sens dessus dessous, il entrelaça mes jambes autour de son cou, si bien que je ne touchais à terre que par la tête et les mains. Quoique cette posture ne fût point du tout agréable, notre imagination était si échauffée et il y allait de si bon coeur qu'il me fit oublier ma douleur et ma position forcée. Je fus ainsi délivrée de ces insupportables aiguillons qui m'avaient presque rendue folle, et la fermentation de mes sens se calma instantanément.
J'avais donc achevé cette scène plus agréablement que je n'avais osé l'espérer et je fus surtout fort contente des louanges que Mr. Barville donna à ma constance et du présent magnifique qu'il me fit, sans compter la généreuse récompense que Mme Cole en obtint.
Je ne fus cependant pas tentée de recommencer aussitôt ces expédients pour surexciter la nature; leur action, je le conçois, se rapproche de celle des mouches cantharides; mais j'avais plutôt besoin d'une bride pour retenir mon tempérament que d'un éperon pour lui donner plus de feu.
Mme Cole, à qui cette aventure m'avait rendue plus chère que jamais, redoubla d'attention à mon égard et se fit un plaisir de me procurer bientôt une bonne pratique.
C'était un gentleman d'un certain âge, fort grave et très solennel, dont le plaisir consistait à peigner de belles tresses de cheveux. Comme j'avais une tête bien garnie de ce côté-là, il venait régulièrement tous les matins à ma toilette, pour satisfaire son goût. Il passait souvent plus d'une heure à cet exercice, sans se permettre jamais d'autres droits sur ma personne. Il avait encore une autre manie: c'était de me faire cadeau d'une douzaine de paire de gants de chevreau blanc, à la fois; il s'amusait à les tirer de mes mains et à en mordre les bouts des doigts. Cela dura jusqu'à ce qu'un rhume, le forçant à garder la chambre, m'enleva cet insipide baguenaudier, et je n'entendis plus parler de lui.
Je vécus depuis dans la retraite, et j'avais toujours si bien su me tirer d'affaire que ma santé ni mon teint n'avaient encore souffert aucune altération. Louisa et Émily n'en usaient pas si modérément; et quoiqu'elles fussent loin de se donner pour rien, elles poussaient néanmoins souvent la débauche à un excès qui prouve que quand une fille s'est une fois écartée de la modestie, il n'y a point de licence où elle ne se plonge alors volontairement. Je crois devoir rapporter ici deux aventures pleines de singularité, et je commencerai par l'une dont Emily fut l'héroïne.
Louisa et elle étaient allées un soir au bal, la première en costume de bergère, Emily en berger; je les vis ainsi costumées avant leur départ, et l'on ne pouvait imaginer un plus joli garçon qu'Emily, blonde et bien faite comme elle était. Elles étaient restées ensemble quelque temps, lorsque Louisa, rencontrant une vieille connaissance, donna très cordialement congé à sa compagne, en la laissant sous la protection de son habit de garçon, ce qui n'était guère, et de sa propre discrétion, ce qui était ce semble encore moins. Emily, se trouvant seule, erra quelques minutes sans idée précise, puis, pour se donner de l'air et de la fraîcheur, ou pour tout autre motif, elle détacha son masque et alla au buffet. Elle y fut remarquée par un gentleman, en très élégant domino, qui l'accosta et se mit à causer avec elle. Le domino, après une courte conversation où Emily fit montre de bonne humeur et de facilité plus que d'esprit, parut tout enflammé pour elle; il la tira peu à peu vers des banquettes à l'extrémité de la salle, la fit asseoir près de lui, et là il lui serra les mains, lui pinça les joues, lui fit compliment et s'amusa de sa belle chevelure, admira sa complexion: le tout avec un certain air d'étrangeté que la pauvre Emily, n'en comprenant pas le mystère, attribuait au plaisir que lui causait son déguisement. Comme elle n'était pas des plus cruelles de sa profession, elle se montra bientôt disposée à parlementer sur l'essentiel; mais c'est ici que le jeu devint piquant: il la prenait en réalité pour ce qu'elle paraissait être, un garçon quelque peu efféminé. Elle, de son côté, oubliant son costume et fort loin de deviner les idées du galant, s'imaginait que tous ces hommages s'adressaient à elle en sa qualité de femme; tandis qu'elle les devait précisément à ce qu'il ne la croyait pas telle. Enfin, cette double erreur fut poussée à un tel point qu'Emily, ne voyant en lui autre chose qu'un gentleman de distinction, d'après les parties de son costume que le déguisement ne couvrait pas, échauffée aussi par le vin qu'il lui avait fait boire et par les caresses qu'il lui avait prodiguées, se laissa persuader d'aller au bain avec lui; et ainsi, oubliant les recommandations de Mme Cole, elle se remit entre ses mains avec une aveugle confiance, décidée à le suivre n'importe où. Pour lui, également aveuglé par ses désirs et mieux trompé par l'excessive simplicité d'Emily qu'il ne l'eût été par les ruses les plus adroites, il supposait sans doute qu'il avait fait la conquête d'un petit innocent comme il le lui fallait, ou bien de quelque mignon entretenu, rompu au métier, qui le comprenait parfaitement bien et entrait dans ses vues. Quoi qu'il en soit, il la mit dans une voiture, y monta avec elle et la mena dans un très joli appartement, où il y avait un lit; mais que ce fût une maison de bains ou non, elle ne pouvait le dire, n'ayant parlé à personne qu'à lui-même. Lorsqu'ils furent seuls et que son amoureux en vint à ces extrémités qui ont pour effet immédiat de découvrir le sexe, elle remarqua ce qu'aucune description ne pourrait peindre au vif, le mélange de pique, de confusion et de désappointement dans sa contenance, accompagné de cette douloureuse exclamation: «Ciel! une femme!» Il n'en fallut pas plus pour lui ouvrir les yeux, si stupidement fermés jusque-là. Cependant, comme s'il voulait revenir sur son premier mouvement, il continua à badiner avec elle et à la caresser; mais la différence était si grande, son extrême chaleur avait si bien fait place à une civilité froide et forcée qu'Emily elle-même dut s'en apercevoir. Elle commençait maintenant à regretter son oubli des prescriptions de Mme Cole de ne jamais se livrer à un étranger; un excès de timidité succédait à un excès de confiance et elle se croyait tellement à sa merci et à sa discrétion qu'elle resta passive tout le temps de son prélude. Car à présent, soit que l'impression d'une si grande beauté lui fît pardonner son sexe, soit que le costume où elle était entretînt encore sa première illusion, il reprit par degrés une bonne part de sa chaleur; s'emparant des chausses d'Emily, qui n'étaient pas encore déboutonnées, il les lui abaissa jusqu'aux genoux, et la faisant doucement courber, le visage contre le bord du lit, il la plaça de telle sorte que la double voie entre les deux collines postérieures lui offrait l'embarras du choix, il s'engageait même dans la mauvaise direction pour faire craindre à la jeune fille de perdre un pucelage auquel elle n'avait pas songé. Cependant, ses plaintes et une résistance douce, mais ferme, l'arrêtèrent et le ramenèrent au sentiment de la réalité: il fit baisser la tête à son coursier et le lança enfin dans la bonne route, où, tout en laissant son imagination tirer parti, sans doute, des ressemblances qui flattaient son goût, il arriva, non sans grand vacarme, au terme de son voyage. La chose faite, il la reconduisit lui-même, et après avoir marché avec elle l'espace de deux ou trois rues, il la mit dans une chaise; puis, lui faisant un cadeau nullement inférieur à ce qu'elle avait pu espérer, il la laissa, bien recommandée aux porteurs, qui, sur ses indications, la ramenèrent chez elle.
Dès le matin, elle raconta son aventure à Mme Cole et à moi, non sans montrer quelques restes, encore empreints dans sa contenance, de la crainte et de la confusion qu'elle avait ressenties. Mme Cole fit remarquer que cette indiscrétion procédant d'une facilité constitutionnelle, il y avait peu d'espoir qu'elle s'en guérît, si ce n'est par des épreuves sévères et répétées. Quant à moi, j'étais en peine de concevoir comment un homme pouvait se livrer à un goût non seulement universellement odieux, mais absurde et impossible à satisfaire, puisque, suivant les notions et l'expérience que j'avais des choses, il n'était pas dans la nature de concilier de si énormes disproportions. Mme Cole se contenta de sourire de mon ignorance et ne dit rien pour me détromper: il me fallut pour cela une démonstration oculaire qu'un très singulier accident me fournit quelques mois après. Je vais en parler ici, afin de ne plus revenir sur un si désagréable sujet.
Projetant de rendre une visite à Harriett, qui était allée demeurer à Hampton-Court, j'avais loué un cabriolet, et Mme Cole avait promis de m'accompagner; mais une affaire urgente l'ayant retenue, je fus obligée de partir seule. J'étais à peine au tiers de ma route que l'essieu se rompit et je fus bien contente de me réfugier, saine et sauve, dans une auberge d'assez belle apparence, sur la route. Là, on me dit que la diligence passerait dans une couple d'heures; sur quoi, décidée à l'attendre plutôt que de perdre la course que j'avais déjà faite, je me fis conduire dans une chambre très propre et très convenable, au premier étage, dont je pris possession pour le temps que j'avais à rester, avec toute facilité de me faire servir, soit dit pour rendre justice à la maison.
Une fois là, comme je m'amusais à regarder par la fenêtre, un tilbury s'arrêta devant la porte et j'en vis descendre deux jeunes gentlemen, à ce qu'il me parut, qui entrèrent sous couleur de se restaurer et de se rafraîchir un peu, car ils recommandèrent de tenir leur cheval tout prêt pour leur départ. Bientôt, j'entendis ouvrir la porte de la chambre voisine où ils furent introduits et promptement servis; aussitôt après, j'entendis qu'ils fermaient la porte et la verrouillaient à l'intérieur.