L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 16

Chapter 163,715 wordsPublic domain

Will, à genoux à côté de mon lit, m'accablait de caresses; ce n'était pas assez; après quelques questions et réponses souvent interrompues par de tendres baisers, je lui demandai s'il voulait passer avec moi et entre mes draps le peu de temps qu'il avait à rester? C'était demander à un hydropique s'il voulait boire. Aussi, sans plus de façon, il quitta ses habits et sauta sur le lit que je tenais ouvert pour le recevoir.

Will commença par les préliminaires accoutumés, préludes intéressants, qui sont autant de gradations délicieuses, dont peu de personnes savent jouir, par leur précipitation à courir à cet instant précieux qui équivaut à une éternité.

Lorsqu'il eut suffisamment préparé les voies à la jouissance en me baisant, en me provoquant, mon jeune sportsman, maniant mes seins à présent ronds et potelés, s'enhardit à me mettre dans la main sa vigueur elle-même; sa tension, sa roideur étaient étonnantes; c'était un inestimable coffret de joyaux chéris des femmes, un merveilleux étalage de riches et belles choses, en vérité! Mais le drôle, que je maniai, augmentait de superbe et d'insolence et se mutinait.

Je me hâtai donc, pour être de moitié dans le bonheur de mon jeune homme, de placer sous moi un coussin qui servit à élever mes reins, et dans la position la plus avantageuse, j'offris à Will le séjour des béatitudes où il s'insinua. Notre ardeur croissant, je lui passai alors mes deux jambes autour des reins et le serrai de mes bras de façon que nos deux corps confondus ne semblaient respirer que l'un par l'autre et qu'il ne pût se bouger sans m'entraîner avec lui. Dans cette luxurieuse position, Will eut bientôt atteint le moment suprême; je me ranimai donc pour parvenir au même but et me servis de tous les expédients que la nature put me fournir pour qu'il m'aidât à combler mes désirs. Je m'avisai enfin de caresser et presser les tendres globules de ce réservoir du nectar radical. Ce magique attouchement eut son effet instantané: je sentis aussitôt les symptômes de cette douce agonie, de cette crise de dissolution où le plaisir meurt par le plaisir, et je me noyai dans des flots de délices. Nous passâmes quelques moments dans une langueur voluptueuse et comme anéantis par le plaisir. A la fin je me débarrassai de ce cher enfant et lui dis que l'heure de sa retraite était venue; il reprit en conséquence ses habits, non sans me donner de temps en temps les baisers les plus tendres et sans me parcourir encore des yeux et des mains avec une ardeur aussi vive que s'il ne m'avait vue que pour la première fois. Avant de le congédier, je le forçai (car il avait assez de tact pour refuser) à prendre de quoi s'acheter une montre en argent, ce grand article de luxe pour le petit monde; il l'accepta enfin, comme un souvenir qu'il aurait soin de garder de mon affection. Ensuite il partit, quoique à regret, et me laissa en proie à cette tranquillité qui suit les plaisirs sacrés de la nature.

Et ici, madame, je devrais m'excuser de ce menu détail de choses qui firent sur ma mémoire une si forte impression; mais, outre que cette intrigue occasionna dans ma vie une révolution que la vérité historique m'interdit de vous cacher, ne suis-je pas en droit de prétendre qu'il serait injuste d'oublier un tel plaisir, par la raison que je l'ai trouvé dans un être de condition inférieure? C'est pourtant là, soit dit en passant, qu'on le rencontre plus pur, moins sophistiqué, qu'au milieu de ces faux et ridicules raffinements dont les grands laissent nourrir et tromper leur orgueil. Les grands! Y a-t-il, dans ce qu'ils appellent le vulgaire, beaucoup de gens plus ignorants de l'art de vivre qu'ils en sont eux-mêmes? La plupart, au contraire, laissent de côté ce qui ne tient pas à la nature même du plaisir et leur objet capital est de jouir de la beauté partout où ils trouvent ce don inestimable, sans distinction de naissance ou de position.

L'amour n'avait jamais eu de part dans mon commerce avec cet aimable garçon et la vengeance avait cessé d'en avoir une. Le seul attrait de la jouissance était maintenant le lien qui m'attachait à lui: car, bien que la nature l'eût si favorablement doté d'avantages extérieurs, il lui manquait néanmoins quelque chose pour m'inspirer de l'amour. Will avait assurément d'excellentes qualités: gentil, traitable et par-dessus tout reconnaissant; silencieux, même à l'excès, parlant très peu, mais avec chaleur, et, pour lui rendre justice, jamais il ne me donna la moindre raison de me plaindre, soit d'aucune tendance à abuser des libertés que je lui accordais, soit de son indiscrétion à les divulguer. Il y a donc une fatalité dans l'amour, ou je l'aurais aimé, car c'était réellement un trésor, un morceau pour la _bonne bouche_[15] d'une duchesse, et à dire le vrai, mon goût pour lui était si extrême qu'il fallait y regarder de fort près pour décider que je ne l'aimais pas.

[15] En français dans le texte.

Quoi qu'il en soit, mon bonheur avec lui ne fut pas de longue durée. Une imprudence interrompit bientôt un si tendre commerce et nous sépara pour toujours lorsque nous y pensions le moins. Un matin, étant à folâtrer avec lui dans mon cabinet, il me vint en tête d'éprouver une nouvelle posture. Je m'assis et me mis jambe de-çà, jambe de-là sur les bras du fauteuil, lui présentant à découvert la marque où il devait viser. J'avais oublié de fermer la porte de ma chambre et celle du cabinet ne l'était qu'à demi, M. H..., que nous n'attendions pas, nous surprit précisément au plus intéressant de la scène.

Je jetai un cri terrible en abattant mes jupes. Le pauvre Will, comme frappé d'un coup de foudre, demeura interdit et aussi pâle qu'un mort. M. H... nous regarda quelque temps l'un et l'autre, avec un visage où la colère, le mépris et l'indignation paraissaient dans leur plus haut degré, et, reculant en arrière, se retira sans dire un mot. Toute troublée que j'étais, je l'entendis fermer la porte à double tour.

Pendant ce temps-là, le malheureux complice de mon infidélité agonisait de frayeur, et j'étais obligée d'employer le peu de courage qui me restait pour le rassurer. La disgrâce que je venais de lui causer me le rendait plus cher. Je lui baignais le visage de mes pleurs, je le baisais, je le serrais dans mes bras; mais le pauvre garçon, devenu insensible à mes caresses, ne remuait pas plus qu'une statue.

M. H... rentra un moment après, et nous ayant fait venir devant lui, il me demanda d'un ton flegmatique à me désespérer ce que je pouvais dire pour justifier l'affront humiliant que je venais de lui faire. Je lui répondis en pleurant, sans aggraver mon crime par le style audacieux d'une courtisane effrontée, que je n'aurais jamais eu la pensée de lui manquer à ce point s'il ne m'en avait, en quelque manière, donné l'exemple, en s'abaissant jusqu'aux dernières privautés avec ma servante; que toutefois je ne prétendais pas excuser ma faute par la sienne; qu'au contraire, j'avouais que mon offense était de nature à ne pas mériter de pardon, mais que je le suppliais d'observer que c'était moi qui avais séduit son valet dans un esprit de vengeance. Enfin, j'ajoutai que je me soumettais volontiers à tout ce qu'il voudrait ordonner de moi, à condition qu'il ne confondît point l'innocent et le coupable.

Il sembla un peu déconcerté quand je lui rappelai l'aventure de ma servante; mais, s'étant remis bientôt, il me répondit à peu près en ces termes:

«Madame, j'avoue à ma honte que vous me l'avez bien rendu et que je n'ai que ce que je mérite. Nous nous sommes cependant trop offensés tous deux pour continuer à vivre désormais ensemble. Je vous accorde huit jours pour chercher un autre logement. Ce que je vous ai donné est à vous. Votre hôte vous paiera de ma part cinquante guinées et vous délivrera une quittance générale de tout ce que vous lui devez. Je me flatte que vous conviendrez que je ne vous laisse pas dans un état pire que celui où je vous ai prise, ni au-dessous de ce que vous méritez. Ne vous en prenez point à moi si je ne fais pas mieux les choses.»

Alors, sans attendre ma réponse, il s'adressa à Will:

«Quant à vous, beau freluquet, je prendrai soin de votre personne pour l'amour de votre père. La ville n'est pas un séjour qui convient à un pauvre idiot tel que vous; demain vous retournerez à la campagne.»

A ces mots, il sortit. Je me prosternai à ses pieds pour tâcher de le retenir. Ma situation parut l'émouvoir; néanmoins il suivit son chemin, emmenant avec lui son jeune valet, qui sûrement s'estimait fort heureux d'en être quitte à si bon marché.

Je me trouvai encore une fois abandonnée à mon sort par un homme dont je n'étais pas digne; et toutes les sollicitations que j'employai pendant la semaine qu'il m'avait accordée pour chercher un logis ne purent l'engager à me revoir une seule fois.

Will fut renvoyé immédiatement à son village, où, quelques mois après, une grosse veuve, qui tenait une bonne hôtellerie, l'épousa: il y avait tout au moins, je puis le jurer, une excellente raison pour qu'ils vécussent heureux ensemble.

J'aurais été charmée de le voir avant son départ, mais M. H... avait prescrit certaines mesures qui rendaient la chose impossible. Autrement, j'aurais sans aucun doute essayé de le retenir en ville, et je n'aurais épargné ni offres ni dépenses pour me procurer la satisfaction de le garder avec moi. J'avais pour lui une inclination qui ne pouvait être aisément détruite ni remplacée; quant à mon coeur, il était hors de question; toutefois, j'étais contente que rien de pis ne lui fût arrivé, et, en fait, d'après la tournure que prirent les choses, il ne pouvait lui arriver rien de meilleur.

Quant à M. H..., quoique par certaines considérations de convenance j'eusse d'abord cherché à regagner son affection, j'étais assez légère, assez insouciante pour me consoler de mon accident un peu plus vite que je ne l'aurais dû. Mais, comme je ne l'avais jamais aimé et que sa rupture me donnait une sorte de liberté qui avait fait souvent l'objet de mes voeux, je fus promptement réconfortée; et me flattant qu'avec le fonds de jeunesse et de beauté que j'apportais dans les affaires je ne pouvais guère manquer de réussir, ce fut plutôt avec plaisir qu'avec la moindre idée de découragement que je me vis contrainte à compter là-dessus pour tenter fortune.

Sur ces entrefaites, plusieurs des femmes entretenues que je connaissais, ayant bien vite eu vent de ma déconvenue, accoururent me prodiguer l'insulte de leurs malicieuses consolations. La plupart enviaient depuis longtemps le luxe et la splendeur qui m'environnaient; et quoique, parmi elles, il y en eût à peine une seule qui méritât le même sort et qui, tôt ou tard, ne dût le partager, il était facile pourtant de remarquer, à travers leur feinte compassion, leur secret plaisir de me voir ainsi congédiée, et leur chagrin secret de ce qu'il ne m'arrivât rien de pire. Incompréhensible malice du coeur humain et qui n'est pas confinée à la classe dont ces femmes faisaient partie.

Mais le temps approchait où il me fallait prendre une résolution. Tandis que je cherchais autour de moi où je pourrais bien fixer ma résidence, Mme Cole, une sorte de femme discrète et de moyen âge que j'avais connue par une des demoiselles en question, apprenant l'état où je me trouvais, vint m'offrir ses avis loyaux et ses services; et comme je l'avais toujours préférée à toutes mes autres connaissances féminines, je n'en fus que mieux disposée à écouter ses propositions. D'après ce qui en résulta, je ne pouvais tomber, dans tout Londres, en pires ou en meilleures mains; en pires, car, tenant une maison galante, il n'y eut pas de raffinements de luxure qu'elle ne me suggérât pour accommoder ses clients, pas de façon lascive, ni même d'effrénée débauche qu'elle ne prît plaisir à m'enseigner; en meilleures, car personne n'ayant plus qu'elle l'expérience du libertinage de la ville n'était mieux placé pour me conseiller et me préserver des dangers inhérents à notre profession. Et, chose rare parmi ses pareilles, elle se contentait, pour son industrieuse assistance et ses bons offices, d'un profit modéré, sans rien partager de leurs habitudes rapaces. C'était réellement une femme bien née et bien élevée, mais que des revers de fortune avaient lancée dans cette industrie, qu'elle continuait, moitié par nécessité, moitié par goût; car jamais femme ne se montra si active dans son commerce et n'en comprit mieux tous les mystères et toutes les finesses. Elle était, sans contredit, à la tête de sa profession et n'avait affaire qu'à des clients de qualité. Pour satisfaire à leurs demandes, elle entretenait constamment un bon stock de ses _filles_: ainsi appelait-elle les jeunes personnes que leur jeunesse et leurs charmes recommandaient à son adoption, et dont plusieurs, grâce à son appui et à ses conseils, réussirent très bien dans le monde.

Cette utile matrone, à la protection de qui je m'abandonnais, avait ses raisons, relativement à M. H..., pour ne point paraître s'occuper trop de mes affaires; aussi envoya-t-elle une de ses amies, le jour fixé pour mon déménagement, me prendre et me conduire à mon nouveau logement, chez un brossier de _R...-Street_, Covent-Garden, juste à côté de sa propre maison, où elle n'avait pas de quoi me recevoir elle-même. Ce logement s'étant trouvé occupé depuis longtemps par des femmes galantes, le propriétaire était familiarisé avec leurs allures; et pourvu qu'on payât le loyer, on avait pour le reste toutes les aises et toutes les commodités qu'on pouvait désirer.

Les cinquante guinées que m'avait promises M. H..., lors de notre rupture, m'ayant été dûment payées, mes effets d'habillement et tout ce qui m'appartenait emballés et chargés sur une voiture de louage, je les y suivis bientôt, après avoir pris congé du propriétaire et de sa famille. Je n'avais pas vécu avec eux dans un degré de familiarité suffisant pour regretter de m'en séparer, et cependant le fait seul que c'était une séparation me fit verser des pleurs. Je laissai aussi une lettre de remerciements pour M. H..., que je croyais à tout jamais perdu pour moi, comme il l'était en effet.

J'avais congédié ma servante la veille, non seulement parce que je la tenais de M. H..., mais parce que je la soupçonnais d'avoir été pour quelque chose dans sa découverte; elle s'était peut-être vengée de ce que je ne lui avais pas confié mon intrigue.

Nous fûmes vite arrivées à mon logement, qui, sans être aussi richement meublé ni aussi beau que le précédent, était, en somme, aussi confortable et à moitié prix, quoique au premier étage. Mes malles, descendues en bon état, furent déposées dans mon appartement, où m'attendaient Mme Cole et mon propriétaire, auquel elle me présenta sous les couleurs les plus avantageuses, c'est-à-dire comme une locataire sur qui l'on pouvait compter pour le payement régulier de son loyer: elle m'aurait attribué toutes les vertus cardinales, que cela n'eût pas eu la moitié du poids de cette recommandation toute seule.

J'étais donc installée dans un logement à moi, laissée à ma seule conduite dans cette grande ville, pour m'y noyer ou surnager, suivant que je saurais manoeuvrer avec le courant. Quelles en furent les conséquences, et quelles aventures m'arrivèrent dans l'exercice de ma nouvelle profession, c'est ce qui fera l'objet d'une autre lettre, car il est bien temps, je le crois, de mettre un point à celle-ci.

Je suis, Madame,

Votre, etc., etc.,

XXX.

LETTRE DEUXIÈME

MADAME,

Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement pour me permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je l'avoue, qu'au lieu de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée de poursuivre une confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.

Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et fatiguée de l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable d'un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement le même: quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute encore cet inconvénient, que les mots de _jouissance_, _ardeur_, _transport_, _extase_ et le reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la _pratique du plaisir_, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en conséquence, m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l'autre donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent usage.

Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de l'extrême difficulté d'écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d'expressions grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être satisfaite qu'à mes dépens.

Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant ma précédente lettre. La soirée était assez avancée lorsque j'arrivai à mon nouveau logement, et Mme Cole, après m'avoir aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions concernant cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir publique; il fallait me perfectionner en conséquence et m'entourer de tout ce qui pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle, «comme j'étais une nouvelle figure dans la ville, c'était une règle établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer dans l'intérim, car il n'y avait personne qui détestât plus qu'elle de perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant d'avantages que s'il s'agissait d'un véritable.»

Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette époque, le trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma honte que j'acceptai un peu trop vite cette proposition; elle répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions d'une personne à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma conduite. Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif pour me porter une si vive affection. C'était possible: il existe ainsi de frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que, sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites, quand je vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je m'étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et m'emmena chez elle pour la première fois.

Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de modestie et d'ordre.

Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois plus belles créatures: deux d'entre elles étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes compagnes; leurs toilettes étaient d'autant plus recherchées qu'elles paraissaient moins l'être, grâce à leur cachet de propreté correcte et d'élégante simplicité. Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et refusât d'en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de décence extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole, qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.

Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait d'ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement admise dans toutes les intimités de la maison; sur quoi ces charmantes filles m'accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans l'intérêt commun; elles me considéraient comme une associée qui apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison. Elles s'empressèrent autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et, comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l'occasion d'une petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de parade. Mme Cole, après quelques recommandations spéciales, m'abandonna à leurs caresses et sortit pour ses affaires.