Part 15
Cependant le gentleman, qui n'était rien moins que neuf dans de pareilles affaires, s'approcha d'un air officieux et du coin de son mouchoir m'essuya les pleurs qui me baignaient le visage; après quoi il s'aventura à me donner un baiser. Je n'eus pas le courage de faire la moindre résistance, me regardant dès lors comme une marchandise qui lui était dévolue par le déboursé qu'il venait de faire. Insensiblement il me mania la gorge. Enfin, me trouvant docile au delà de ses espérances, il fit de moi tout ce qu'il voulut. Quand il eut assouvi sa brutalité sans nul respect pour ma déplorable condition, mes yeux se dessillèrent et je gémis (trop tard à la vérité) de la honteuse faiblesse à laquelle je venais de succomber. Je m'arrachais les cheveux, je me tordais les mains, je me frappais la poitrine comme une folle. Si quelqu'un m'eût dit quelques instants auparavant que je serais infidèle à Charles, j'aurais été capable de lui cracher au visage. Mais, hélas! notre vertu et notre fragilité ne dépendent que trop souvent des circonstances où nous nous trouvons. Séduite comme je le fus à l'improviste, trahie par un esprit accablé sous le poids de ses afflictions, saisie des plus grandes frayeurs à l'idée seule de prison, ce sont des conjonctures bien délicates; et sans chercher à m'excuser, il n'en est guère qui pût répondre de ne pas commettre la même faute dans un cas pareil. Au reste, comme il n'y a que le premier pas qui coûte, je crus que je n'étais plus en droit de refuser ses caresses après ce qui s'était passé. Suivant cette réflexion, je me regardai comme lui appartenant.
Néanmoins, il eut la complaisance de ne pas tenter si tôt la répétition d'une scène à laquelle je ne m'étais prêtée que machinalement et par un sentiment de gratitude. Content de s'être assuré ma jouissance, il voulut désormais s'en rendre digne par ses bons procédés et ne devoir rien à la violence.
La soirée étant déjà avancée, on vint mettre le couvert et j'appris avec joie que la Jones, dont l'aspect m'était devenu insupportable, ne serait pas des nôtres.
Pendant le souper, qui était fin et soigné, avec une bouteille de bourgogne et les accessoires sur un plateau, le gentleman, après avoir employé les discours les plus persuasifs que la tendresse puisse suggérer pour adoucir mes ennuis, me dit qu'il s'appelait H..., frère du comte de L..., que mon hôtesse l'avait engagé à me voir et que, m'ayant trouvée extrêmement aimable, il l'avait priée de lui procurer ma connaissance; qu'en un mot il s'estimait trop heureux que la chose eût réussi selon ses désirs, et qu'il me protestait que je n'aurais jamais sujet de me repentir des complaisances que j'aurais pour lui.
Pendant qu'il me parlait ainsi, j'avais mangé deux ailes de perdrix et bu trois ou quatre verres de vin. Mais, soit qu'on y eût mêlé quelque drogue ou que sa vertu restaurative eût naturellement opéré sur mes sens, je me trouvai plus à mon aise et je commençai à ne plus regarder M. H... avec tant de froideur, quoique tout autre à sa place, dans de semblables circonstances, eût été le même pour moi.
Les afflictions ici-bas ont leurs bornes et ne sauraient être éternelles. Mon coeur, accablé jusqu'alors sous le poids des chagrins, se dilata par degrés et s'ouvrit à un faible rayon de contentement. Je répandis quelques larmes, elles me soulagèrent; je soupirai, mes soupirs me rendirent la respiration plus libre; je pris, sans être gaie, un air serein, une contenance plus aisée et moins sérieuse. M. H... était trop expert pour ne pas profiter de cet heureux changement. Il recula adroitement la table, et approchant sa chaise de la mienne, il m'imprima vingt baisers sur la bouche et sur la gorge. Je fis si peu de résistance qu'il crut pouvoir tenter davantage. Le téméraire, en effet, glissant avec dextérité une de ses mains sous mes jupes jusqu'au-dessus de la jarretière, essaya de regagner le poste qu'il avait surpris peu de temps auparavant. Alors je lui dis d'un ton languissant que je ne me trouvais pas bien, que je le suppliais de me laisser. Comme il vit à merveille qu'il y avait dans ma prière plus de grimace et de cérémonie que de sincérité, il consentit à en rester là, mais à la condition que je me mettrais au lit sur-le-champ, ajoutant qu'il sortait pour une demi-heure et qu'il osait espérer qu'à son retour je serais plus traitable. Quoique je ne répondisse rien, l'air dont je reçus sa proposition lui fit connaître que je ne me croyais plus assez ma maîtresse pour refuser de lui obéir.
Un instant après qu'il m'eut quittée, la servante m'apporta un bol en argent plein de ce qu'elle appelait une «potion nuptiale». Je l'eus à peine avalée qu'un feu subtil se glissa dans mes veines; je brûlais, peu s'en fallait que je ne demandasse un homme quel qu'il fût.
La fille n'était pas encore au bas de l'escalier que M. H... rentra en robe de chambre et en bonnet de nuit, armé de deux bougies allumées. Il ferma la porte au verrou. Quoique je m'attendisse bien à le revoir, sa rentrée me causa quelque frayeur. Il s'avance sur la pointe du pied, tâche de me rassurer par de douces paroles, et quittant en hâte sa robe, il s'approche du lit, m'enlève en un clin d'oeil et me renverse nue sur un tapis placé près du feu. Là, à genoux, il s'occupe quelque temps à parcourir, avec un regard avide, une gorge ferme, élastique et que la jouissance n'avait pas encore altérée; de là, passant à une taille élégante, à une chute de reins merveilleuse; chaque contour était baisé tour à tour, puis il me fit sentir tout à coup son pouvoir qui, ressuscitant mes esprits animaux, me contraignit à goûter des plaisirs que mon coeur désavouait.
Quelle différence, hélas! de ces plaisirs purement mécaniques à ceux que produit la jouissance d'un amour mutuel où l'âme, confondue avec les sens, se noie pour ainsi dire dans une mer de volupté!
Cependant M. H... ne cessa de me donner des preuves de sa vigueur qu'à la pointe du jour, où nous nous endormîmes d'un profond sommeil.
Vers les onze heures, Mme Jones nous apporta deux excellents potages, que son expérience en ces sortes d'affaires lui avaient appris à préparer en perfection. M. H..., qui s'était aperçu que j'avais changé de couleur à son arrivée, me dit, lorsqu'elle nous eût quittés, que pour me donner une première preuve de son tendre attachement, il voulait me changer de maison et que je n'avais pas à m'impatienter jusqu'à son retour. Il s'habilla et sortit, après m'avoir remis une bourse contenant vingt-deux guinées, en attendant mieux.
Dès qu'il fut dehors, je réfléchis sur ma condition actuelle et sentis la conséquence du premier pas que l'on fait dans le chemin du vice; car mon amour pour Charles ne m'avait jamais paru criminel. Je me regardai comme quelqu'un qui est entraîné par un torrent sans pouvoir regagner le rivage. Le sentiment effroyable de la misère, la gratitude, le profit réel que je trouvais dans cette connaissance avaient en quelque manière interrompu mes chagrins, et si mon coeur n'eût point été engagé, M. H... l'aurait vraisemblablement possédé tout entier; mais la place étant occupée, il ne devait la jouissance de mes charmes qu'aux tristes conjectures où le sort m'avait réduite.
Il revint à six heures me prendre pour me conduire dans un nouveau logis, chez un boutiquier, lequel, par intérêt, était entièrement à la dévotion de M. H... Il lui louait le premier étage, très galamment meublé, pour deux guinées par semaine, et j'y fus aussitôt installée avec une fille pour me servir.
M. H... resta encore toute la soirée avec moi; on nous apporta d'une taverne voisine un souper succulent, et quand nous eûmes mangé, la fille me mit au lit, où je fus bientôt suivie par mon champion, qui, malgré les fatigues de la veille, se piqua, comme il me dit, de faire les honneurs de mon nouvel appartement. Insensiblement je m'habituai aux bonnes façons de M. H... et j'avoue que si ses attentions et ses libéralités (soieries, dentelles, boucles d'oreilles, colliers de perles, montre en or, etc.) ne m'inspirèrent point d'amour, au moins me forcèrent-elles à lui vouer une véritable estime et l'amitié la plus reconnaissante.
Je me vis alors dans la catégorie des filles entretenues, bien logée, de bons appointements, et nippée comme une princesse.
Néanmoins, le souvenir de Charles me causant quelquefois des accès de mélancolie, mon bienfaiteur, pour m'amuser, donnait fréquemment de petits soupers chez moi à ses amis et à leurs maîtresses. Je fus ainsi lancée dans un cercle de connaissances, qui me débarrassa bientôt de ce que mon éducation de villageoise m'avait laissé de pudeur et de modestie.
Nous nous rendions les unes chez les autres et singions dans ces visites de cérémonie les femmes de qualité qui ne savent comment gaspiller leur temps, quoique parmi ces femmes entretenues (et j'en connaissais un bon nombre, sans compter quelques estimables matrones qui vivaient de leurs relations avec elles), j'en connusse à peine une seule qui ne détestât parfaitement son entreteneur et, naturellement, eût le moindre scrupule de lui être infidèle si elle le pouvait sans risques. Je n'avais encore, quant à moi, aucune idée de faire du tort au mien.
Il y avait déjà six mois que nous vivions tous deux du meilleur accord du monde, lorsqu'un jour, revenant de faire une visite, j'entendis quelque rumeur dans ma chambre. J'eus la curiosité de regarder à travers le trou de la serrure. Le premier objet qui me frappa fut M. H... chiffonnant ma servante Hannah, qui se défendait d'une manière aussi gauche que faible, et criait si bas qu'à peine pouvais-je l'entendre:
«Fi donc, monsieur, cela convient-il? De grâce, ne me tourmentez point. Une pauvre fille comme moi n'est point faite pour vous. Seigneur! si ma maîtresse allait venir!... Non, en vérité, je ne le souffrirai pas; au moins je vous avertis, je m'en vais crier.»
Ce qui pourtant n'empêcha point qu'elle se laissât tomber sur le lit de repos, et mon homme ayant levé ses cotillons, elle crut inutile de faire une plus longue résistance. Il monta dessus, et je jugeai à ses mouvements nonchalants qu'il se trouvait logé plus à l'aise qu'il ne s'en était flatté. Cette belle opération finie, M. H... lui donna quelque monnaie et la congédia.
Si j'avais été amoureuse, j'aurais certainement interrompu la scène et tapage; mais mon coeur n'y prenant aucun intérêt, quoique ma vanité en souffrît, j'eus assez de sang-froid pour me contenir et tout voir jusqu'à la conclusion. Je descendis cinq ou six degrés sur la pointe du pied et remontai à grand bruit, comme si j'arrivais à l'instant même. J'entrai dans la salle, où je trouvai mon fidèle berger se promenant en sifflant, d'un air aussi flegmatique que s'il ne s'était rien passé. J'affectai d'abord un air si serein et si gai que l'hypocrite fut ma dupe en croyant que j'étais la sienne. La grosse récréation qu'il venait de prendre l'avait sans doute fatigué, car il prétexta quelques affaires pour n'être pas obligé de coucher avec moi cette nuit-là, et sortit incontinent après.
A l'égard de ma servante, mon intention n'étant pas de l'associer à mes travaux, au premier sujet de mécontentement qu'elle me donna, je la mis à la porte.
Cependant mon amour-propre ne pouvant digérer l'affront que M. H... m'avait fait, je résolus de m'en venger de la même façon. Je ne tardai pas longtemps. Il avait pris, depuis environ quinze jours, à son service, le fils d'un de ses fermiers. C'était un jeune garçon de dix-huit à dix-neuf ans, d'une physionomie fraîche et appétissante, vigoureux et bien fait. Son maître l'avait créé le messager de nos correspondances. Je m'étais aperçue qu'à travers son respect et sa timide innocence, le tempérament perçait. Ses yeux, naturellement lascifs, enflammés par une passion dont il ignorait le principe, parlaient en sa faveur le plus éloquemment du monde, sans qu'il s'en doutât.
Pour exécuter mon dessein, je le faisais entrer lorsque j'étais encore au lit ou lorsque j'en sortais, lui laissant voir, comme par mégarde, tantôt ma gorge nue, tantôt la tournure de la jambe, quelquefois un peu de ma jambe, en mettant mes jarretières. En un mot, je l'apprivoisais petit à petit par des familiarités.
«Eh bien, mon garçon, lui demandai-je, as-tu une maîtresse?... est-elle plus jolie que moi?... Sentirais-tu de l'amour pour une femme qui me ressemblerait?».
Et ainsi du reste. Le pauvre enfant répondait d'un ton niais et honnête, selon mes désirs.
Quand je crus l'avoir assez bien préparé, un jour qu'il venait, à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J'étais alors couchée sur le théâtre des plaisirs de M. H... et de ma servante, dans un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète, pas de corset, pas de cerceaux. J'appelai le jeune gars, et le tirant près de moi par sa manche, je le contemplai. Il était d'une santé brillante, sa chevelure, d'un noir brillant, se jouait sur ses tempes en boucles naturelles et se resserrait par derrière dans un noeud élégant; sa culotte de peau de bouc, parfaitement collante, laissait voir le galbe d'une cuisse dodue et bien tournée, des bas blancs, une livrée garnie de dentelles, des noeuds d'épaule, tout cela complétait le coquet personnage... Je lui donnai, pour le rassurer, deux ou trois petits coups sous le menton et lui demandai s'il avait peur des dames. En même temps je me saisis d'une de ses mains, que je serrai contre mes seins, qui tressaillaient et s'élevaient comme s'ils eussent recherché ses attouchements. Ils étaient maintenant bien remplis et ferme en chair. Bientôt, tous les feux de la nature étincelèrent dans ses yeux; ses joues s'enluminèrent du plus beau vermillon. La joie, le ravissement et la pudeur le rendirent muet; mais la vivacité de ses regards, son émotion parlèrent assez pour m'apprendre que je n'avais pas perdu mon étalage; mes lèvres, que je lui présentai de façon qu'il ne pût éviter de les baiser, le fascinèrent, l'enflammèrent et l'enhardirent. Alors, portant mes yeux sur la partie essentielle de son costume, j'y remarquai très distinctement de la turgescence et de l'émoi; et comme j'étais trop avancée pour m'arrêter en si beau chemin, comme d'ailleurs il m'était impossible de me contenir davantage ou d'attendre qu'il eût surmonté sa modestie de jeune fille (c'était réellement le mot), je fis semblant de jouer avec ses boutons, que la force active de l'intérieur était sur le point de faire sauter. Ceux de la ceinture et du pont lâchèrent facilement prise et _le voici_ à l'air... non pas une babiole d'enfant, ni le membre commun d'un homme, mais un engin d'une si énorme taille qu'on l'aurait pris pour celui d'un jeune géant. Ce prodigieux meuble me fit frissonner à la fois de frayeur et de plaisir. Ce qu'il y avait de surprenant, c'est que le propriétaire d'un si noble joyau ne savait pas la manière de s'en servir, tellement que c'était mon affaire de le guider au cas que j'eusse assez de courage pour en risquer l'épreuve; mais il n'y avait plus à reculer.
Le jeune gars, transporté, hors de lui-même, s'aventura, par instinct naturel, à me caresser, et lisant dans mes yeux le pardon de son audace, il gagna au hasard le centre inconnu de ses désirs. Je ne l'eus pas plus tôt senti que ma crainte s'évanouit et je lui laissai le champ libre. Alors la châsse fut découverte. Il se mit sur moi; je me plaçai le plus avantageusement qu'il me fut possible pour le recevoir, mais borgne, son cyclope se dirigeait seul, frappant toujours à faux. Je le conduisis dextrement et lui donnai la première leçon de plaisir. Cependant, quoiqu'un tel monstre ne fût pas fait pour un logis aussi modeste, je parvins à en loger la tête, et mon écolier, en s'efforçant à propos, en fit entrer quelques pouces de plus; je sentis aussitôt un mélange de plaisir et de douleur indéfinissable. Je tremblais à la fois qu'il ne me tuât en allant plus avant ou en se retirant, ne pouvant le souffrir ni dedans ni dehors. Quoi qu'il en soit, il poursuivit avec tant de raideur et de rapidité que je poussai un cri. Ce fut assez pour arrêter ce timide et respectueux enfant. Il se retira, également pénétré du regret de m'avoir fait mal et d'être contraint de déloger d'une place dont la douce chaleur lui avait donné l'avant-goût d'un plaisir qu'il mourait d'envie de satisfaire.
Je n'étais pourtant pas trop contente qu'il m'eût tant ménagée et que mon indiscrétion l'eût fait quitter prise. Je le caressai pour l'encourager à la charge et me mis en posture de le recevoir encore à tout événement. Il l'insinua de nouveau, ayant l'intention de modérer ses coups. Petit à petit, l'entrée s'élargit, se prêta et le reçut à moitié. Mais tandis qu'il tâchait de passer outre, la crise le surprit, et, malheureusement pour moi, la douleur aiguë que je souffrais m'empêcha de l'attendre.
Je craignis, avec raison, qu'il ne se retirât. Grâce à ma bonne fortune, cela n'arriva point. L'aimable jeune homme, plein de santé et regorgeant de suc, fit une courte pause, après quoi il se mit à piquer derechef. Alors, favorisé par mes mouvements adroits, il gagna peu à peu le terrain et nos deux corps n'en firent qu'un. Les délicieuses, les ravissantes agitations qu'il me causa intérieurement me devinrent insupportables. Je m'aperçus, à sa respiration embarrassée, à ses yeux à demi clos, qu'il approchait du suprême instant. Je me dépêchai d'y arriver avec lui. Nous nous rencontrâmes enfin, et, plongés tous deux dans un abîme de joie, nous demeurâmes quelques instants anéantis, sans aucun sentiment, excepté dans ces parties favorites de la nature où nos âmes, notre vie et toutes nos sensations étaient alors entièrement concentrées.
La crise étant à peu près passée, le jeune homme retira ce délicieux instrument de sa vengeance à laquelle je ne songeais plus d'ailleurs, l'idée en ayant été noyée dans le plaisir. Il avait fait autant de ravages que s'il avait triomphé d'une seconde virginité.
C'était une scène bien douce pour moi de voir avec quels transports il me remerciait de l'avoir initié à de si agréables mystères. Il n'avait jamais eu la moindre idée de la marque distinctive de notre sexe. Je devinai bientôt, par l'inquiétude de ses mains qui s'égaraient, qu'il brûlait de connaître comment j'étais faite. Je lui permis tout ce qu'il voulut, ne pouvant rien refuser à ses désirs. Il me leva les jupes et la chemise. Je me plaçai moi-même dans l'attitude la plus favorable pour exposer à ses regards le centre des voluptés et le coup d'oeil luxuriant du voisinage. Extasié à la vue d'un spectacle si nouveau pour lui, il n'abusa cependant pas longtemps de ma complaisance. Son phénix étant ressuscité se percha au centre de la forêt enchantée qui décore de ses ombrages la région des béatitudes. Je sentis derechef une émotion si vive qu'il n'y avait que la pluie salutaire dont la nature bienfaisante arrose ces climats favorisés qui pût me sauver de l'embrasement.
J'étais tellement abattue, fatiguée, énervée, après une semblable séance, que je n'avais pas la force de remuer.
Néanmoins, mon jeune champion, ne faisant pour ainsi dire qu'entrer en goût, n'aurait pas sitôt quitté le champ de bataille si je ne l'eusse averti qu'il fallait battre en retraite. Je l'embrassai tendrement, et, lui ayant glissé une guinée dans la main, je le renvoyai avec promesse de le revoir dès que je pourrais, pourvu qu'il fût discret.
Étourdie et enivrée de ce plaisir bu à si longs traits, j'étais encore couchée, étendue sur le dos, dans une délicieuse langueur répandue par tous mes membres, m'applaudissant de m'être ainsi vengée sans réserve, d'une façon si absolument conforme à celle dont la prétendue injure m'avait été faite, et sur le lieu même. Je n'avais pas la moindre préoccupation des conséquences et je ne me faisais pas le moindre reproche d'avoir ainsi débuté dans une profession plus décriée que délaissée. J'aurais cru être ingrate envers le plaisir que j'avais reçu si je m'en étais repentie, et, puisque j'avais enjambé la barrière, il me semblait, en plongeant tête baissée dans le torrent, y noyer tout sentiment de honte ou de réflexion.
A peine était-il sorti que M. H... arriva. La manière agréable dont je venais d'employer le temps depuis mon lever avait répandu tant d'éclat et de feu sur ma physionomie qu'il me trouva plus belle que jamais; aussi me fit-il des caresses si pressantes que je tremblai qu'il ne découvrît le mauvais état actuel des choses. Heureusement j'en fus quitte pour prétexter une migraine. Il donna dans le panneau, et, refrénant malgré lui ses désirs, il sortit en me recommandant de me tranquilliser.
Vers le soir, j'eus le soin de me procurer un bain chaud, composé de fines herbes aromatiques, dans lequel je me lavai, et m'égayai si bien que j'en sortis voluptueusement rafraîchie de corps et d'esprit. Je me couchai d'abord et m'endormis jusqu'au lendemain, quoique très en peine du dégât que le furieux champion de mon cher Will pouvait avoir causé. Je m'éveillai avec cette inquiétude et mon premier soin fut un examen sérieux de la partie offensée. Mais quelle fut ma joie lorsque j'eus reconnu que ni le duvet, ni l'intérieur même n'offraient aucun vestige des assauts qui s'y étaient donnés la veille, quoique la chaleur naturelle du bain en eût dû élargir les parois. Pleinement convaincue de l'inanité de mes craintes, je n'en fis que rire; charmée de savoir que je pouvais désormais jouir de l'homme le mieux fourni, je triomphai doublement par la revanche que j'avais prise et par les délices que j'avais éprouvées.
L'esprit agréablement occupé par de nouveaux projets de jouissance, je m'étendais mollement sur mon lit; Will, mon cher Will, entra avec un message de la part de son maître, ferma la porte à mon invitation, s'approcha de mon lit où j'étais dans la situation la plus voluptueuse, et, les yeux remplis de l'ardeur la plus tendre, il baisa mille fois une main que je lui avais abandonnée.
Une chose me frappa tout d'abord: c'est que mon jeune mignon s'était paré avec autant de recherche que le permettait sa condition. Ce désir de plaire ne pouvait m'être indifférent, puisque c'était une preuve que je lui plaisais, et ce dernier point, je vous l'assure, n'était pas au-dessous de mon ambition.
Sa chevelure élégamment arrangée, du linge propre et surtout une bonne figure de campagnard robuste, frais et bien portant, en faisaient pour une femme le plus joli morceau du monde à croquer, et j'aurais tenu pour tout à fait sans goût celle qui aurait dédaigné un pareil régal offert par la nature à une gourmande de plaisir.
Et pourquoi déguiserais-je ici les délices que me faisait éprouver cet être charmant avec ses regards si purs, ses mouvements si naturels, d'une sincérité qui se lisait dans ses yeux; avec cette fraîcheur et cette transparence de peau qui laissait voir, au travers, courir un sang coloré; avec même cet air rustique et vigoureux qui ne manquait pas d'un charme particulier? Oh! me direz-vous, ce garçon était de condition trop basse pour mériter tant d'attentions! D'accord, mais ma propre condition, à bien considérer, était-elle donc d'un cran plus élevée, ou bien, en supposant que je fusse réellement au-dessus de lui, la faculté qu'il avait de procurer un plaisir si exquis ne suffisait-elle pas à l'élever et à l'ennoblir, pour moi tout au moins? A d'autres d'aimer, d'honorer, de récompenser l'art du peintre, du statuaire, du musicien, en proportion de l'agrément qu'ils y trouvent; mais à mon âge, avec mon goût pour le plaisir, l'art de plaire dont la nature avait doué une jolie personne était pour moi le plus grand des mérites. M. H..., avec ses qualités d'éducation de fortune, me tenait sous une sorte de sujétion et de contrainte fort peu capables de produire de l'harmonie dans le concert d'amour, tandis qu'avec ce garçon je me trouvais à l'aise sur le pied d'égalité, et c'est ce que l'amour préfère. Je pouvais sans peur ni contrainte folâtrer à mon aise et réaliser telle fantaisie qui me viendrait dans la tête.