L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Part 14

Chapter 143,823 wordsPublic domain

Quoique je ne m'éveillasse le lendemain que fort tard, Charles dormait encore profondément. Je me levai le plus doucement que je pus et me rajustai de mon mieux. Ma toilette achevée, je m'assis au bord du lit pour me repaître du plaisir de contempler mon Adonis. Il avait sa chemise roulée jusqu'au cou; mes deux yeux n'étaient de trop pour jouir pleinement d'une vue si ravissante. Oh! pourrai-je vous peindre sa figure, telle que je la revois en ce moment, présente encore à mon imagination enchantée! Le type parfait de la beauté masculine en pleine évidence! Imaginez-vous un visage sans défaut, brillant de toute l'efflorescence, de toute la verdoyante fraîcheur d'un âge où la beauté n'a pas de sexe: à peine le premier duvet sur la lèvre supérieure commençait-il à faire distinguer le sien.

L'interstice de ses lèvres (une double bordure de rubis) semblait exhaler un air plus pur que celui qu'il respirait: ah! quelle violence ne dus-je pas me faire pour m'abstenir d'un baiser si tentant!

Son cou exquisement modelé, qu'ornait par derrière et sur les côtés une chevelure flottante en boucles naturelles, attachait sa tête à un corps de la forme la plus parfaite et de la plus vigoureuse contexture; toute la force de la virilité s'y trouvait cachée, adoucie en apparence par la délicatesse de sa complexion, le velouté de sa peau et l'embonpoint de sa chair.

La plate-forme de sa poitrine blanche comme la neige, déployée dans de viriles proportions, présentait, au sommet vermillonné de chaque mamelon, l'idée d'une rose prête à fleurir.

La chemise ne m'empêchait pas non plus d'observer cette symétrie de ses membres, cette régularité de sa taille dans sa chute vers les reins, là où finit la ceinture et où commence le renflement arrondi des hanches; où sa peau luisante, soyeuse et d'une éblouissante blancheur s'étendait sur la chair abondante, ferme, dodue et mûre, qui frissonnait et se plissait à la moindre pression et sur laquelle le doigt, incapable de se poser, glissait sur la surface de l'ivoire le plus poli.

Ses jambes, finement dessinées, d'une rondeur florissante et lustrée, s'amoindrissaient par degrés vers les genoux et semblaient deux piliers dignes de supporter un si bel édifice. Ce ne fut pas sans émotion, sans quelque reste de terreur qu'à leur sommet je fixai mes yeux sur l'effrayant engin qui, peu de temps auparavant, m'avait causé tant de douleur. Mais qu'il était méconnaissable alors! il reposait languissamment retiré dans son béguin et paraissant incapable des cruautés qu'il avait commises. Cela complétait la perspective et formait sans conteste le plus intéressant tableau qui fût au monde, infiniment supérieur, à coup sûr, à ces nudités que la peinture, la sculpture ou d'autres arts nous font payer des prix fabuleux. Mais la vue de ces objets, dans la vie réelle, n'est guère bien goûtée que par les rares connaisseurs doués d'une imagination de feu, qu'un jugement sain porte à l'admiration des sources, des originaux de beauté, incomparables créations de la nature que nul art ne saurait imiter, que nulle richesse ne saurait payer à leur prix.

Je ne pus m'abstenir de considérer sur moi-même la différence qu'il y a entre une vierge et une femme.

Tandis que j'étais occupée à cet intéressant examen, Charles s'éveilla et, se tournant vers moi, me demanda avec douceur comment je m'étais reposée; et, sans attendre la réponse, il m'imprima sur la bouche un baiser tout de feu. Incontinent après, il me troussa jusqu'à la ceinture, pour se récréer à son tour du spectacle de mes charmes et se donner la satisfaction d'examiner les dégâts qu'il avait faits. Ses yeux et ses mains se délectaient à l'envi. La délicieuse crudité et la dureté de mes seins naissants et non encore mûrs, la blancheur et la fermeté de ma chair, la fraîcheur et la régularité de mes traits, l'harmonie de mes membres, tout paraissait le confirmer dans la bonne idée qu'il avait de son acquisition. Mais, bientôt, curieux de connaître le ravage qu'il avait fait la veille, il ne se contente pas d'explorer de ses mains le centre de son attaque: il glisse sous moi un oreiller et me place dans une position favorable à ce singulier examen. Oh! alors, qui pourrait exprimer le feu dont brillaient ses yeux et dont brûlaient ses mains! Des soupirs de volupté, de tendres exclamations, c'était en fait de compliments tout ce qu'il pouvait proférer. Cependant son athlète, levant fièrement la tête, reparut dans tout son éclat. Il le considère un instant avec complaisance, ensuite il veut me le mettre en main; d'abord un reste de honte me fit faire quelque difficulté de le prendre; mais mon inclination était plus forte... Je rougissais et ma hardiesse augmentait à proportion du plaisir que je ressentais à ce contact. La corne ne pouvait être plus dure ni plus raide et le velours cependant plus doux ni plus moelleux au toucher. Il me guida ensuite à cet endroit où la nature et le plaisir prennent de concert leurs magasins, si convenablement attachés à la fortune de leur premier ministre.

La douce chaleur de ma main rendit bientôt mon amant intraitable; et prenant avantage de ma commode position, il fit tomber l'orage à l'endroit où je l'attendais presque impatiemment et où il était sûr de toucher le but. Je ne sentis presque plus de douleur. Bien chez lui désormais, il me rassasia d'un plaisir tel, que j'en étais réellement suffoquée, presque à bout d'haleine. Oh! les énervantes saccades! Oh! les innombrables baisers. Chacun d'eux était une joie inexprimable et cette joie se perdait dans une mer de délices plus enivrantes encore. Ces folâtreries, cependant, ces joyeux ébats avaient si bien pris la matinée, que force nous fut de ne faire qu'un du déjeuner et du dîner.

L'excès de la jouissance ayant à la fin calmé nos transports, nous nous mîmes à parler d'affaires. Charles m'avoua naïvement qu'il était né d'un père qui, occupant un modeste emploi dans l'administration, dépensait quelque peu au delà de son revenu. Le jeune homme n'avait eu qu'une bien médiocre éducation, il n'avait été préparé à aucune profession et son père se proposait seulement de lui acheter une commission d'enseigne dans l'armée, à cette condition toutefois qu'il pût en réaliser l'argent ou trouver à l'emprunter; ce qui, d'une façon ou de l'autre, était plus à souhaiter qu'à espérer pour lui. Voilà, néanmoins, le beau plan sur lequel comptait ce jeune homme de haute promesse parvenu jusqu'à l'âge d'homme dans une si parfaite oisiveté qu'il n'avait jamais eu la pensée de prendre aucun parti. De plus, il n'avait jamais eu la pensée de le prémunir par les plus simples avis contre les vices de la ville et les dangers qui y attendent les jeunes étourdis sans expérience. Il vivait à la maison et à discrétion avec son père, qui lui-même entretenait une maîtresse; quant au surplus, pourvu que Charles ne lui demandât pas d'argent, il avait pour lui une grande indulgence. Il pouvait découcher quand il lui plaisait; la moindre excuse était suffisante et ses réprimandes même étaient si légères qu'elles faisaient supposer une sorte de connivence dans la faute, plutôt qu'une volonté sérieuse de contrôle ou de répression.

Mais Charles, dont la mère était morte, avait sa grand'mère du côté maternel qui l'entretenait dans cette vie oisive, par une complaisance aveugle pour ses fantaisies. La bonne femme jouissait d'un revenu considérable et économisait schelling à schelling pour ce cher enfant, fournissait amplement à ses besoins; moyennant quoi il se trouvait en état de supporter les dépenses d'une maîtresse. Le père, qui avait des passions que la médiocrité de sa fortune l'empêchait de satisfaire, était si jaloux du bien que cette tendre parente faisait à son fils, qu'il résolut de s'en venger et n'y réussit que trop, comme vous le verrez bientôt.

Cependant Charles, qui voulait sérieusement vivre avec moi sans trouble, me quitta l'après-dîner pour aller concerter, avec un avocat de sa connaissance, des moyens d'empêcher Mistress Brown de nous inquiéter. Sur le récit qu'il lui fit de la manière dont elle m'avait séduite, le jurisconsulte trouva que loin de chercher à s'accommoder, il fallait en exiger satisfaction. La chose arrêtée, ils se transportèrent chez cette mère Abbesse. Les filles de la maison, qui connaissaient Charles et croyaient qu'il leur amenait quelqu'un à plumer, le reçurent avec toutes les démonstrations de civilité requises en pareil cas; mais elles changèrent bientôt de ton lorsque l'avocat, d'un air austère, déclara qu'il voulait parler à la vieille, avec laquelle il disait avoir une affaire à régler.

Suivant sa requête, Madame parut et les demoiselles se retirèrent. Aussitôt l'homme de loi lui demanda si elle n'avait pas connu, ou, pour mieux dire, trompé une jeune fille, nommé Fanny Hill, sous prétexte de la louer en qualité de servante. La Brown, dont la conscience n'était pas des plus nettes, fut effrayée à cette question inattendue et surtout quand les termes de justice de paix _newgate_, de old Bayley[13] de pilori, de fouet, de poursuite pour tenue d'une maison mal famée, de promenade en tombereau, etc., frappèrent son oreille. Enfin, pour abréger l'histoire, elle crut en être quitte à bon marché en leur remettant en main ma boîte et mes petits effets, non sans leur offrir gratuitement un bol de punch avec le choix de ce qu'il y avait de plus attrayant dans le logis. Mais ils refusèrent ces gracieusetés.

[13] Prisons de Londres.

Charles, enchanté d'avoir terminé si heureusement ce procès, revint entre mes bras recevoir la récompense des peines qu'il s'était données.

Nous passâmes encore une dizaine de jours à Chelsea et ensuite il me loua un appartement garni, composé de deux chambres et d'un cabinet moyennant une demi-guinée par semaine et situé dans D...-Street, quartier de Saint-James[14]. La maîtresse du logis, Mistress Jones, nous y reçut, et, avec une grande volubilité de langue étonnante, nous en expliqua toutes les commodités. Elle nous dit «que la servante nous servirait avec zèle..., que des gens de la première qualité avaient logé chez elle..., qu'un secrétaire d'ambassade et sa femme occupaient le premier..., que je paraissais une lady bien aimable...»

[14] Quartier où se trouve le Palais du Roi, dans le West-End de Londres.

Charles avait eu la précaution de dire à cette babillarde que nous étions mariés secrètement; ce qui, je crois, ne l'inquiétait guère, pourvu qu'elle louât ses chambres, mais ce mot de _lady_ me fit rougir de vanité.

Pour vous donner une légère esquisse de son portrait, c'était une femme d'environ quarante-six ans, grande, maigre, rousse, de ces figures triviales que l'on rencontre partout. Elle avait été entretenue dans sa jeunesse par un gentleman qui, à sa mort, lui avait laissé quarante livres sterling de rente en faveur d'une fille qu'il en avait eue et qu'elle avait vendue à l'âge de dix-sept ans. Indifférente naturellement à toute autre plaisir qu'à celui de grossir son fonds à quelque prix que ce fût, elle s'était jetée dans les affaires privées; en quoi, grâce à son extérieur modeste et décent, elle avait fait souvent d'excellents hasards; il lui était même arrivé de faire des mariages. En un mot, pour de l'argent, elle était ce qu'on voulait, prêteuse sur ses gages, receleuse, entremetteuse. Quoiqu'elle eût dans les fonds une grosse somme, elle se refusait le nécessaire et ne subsistait que de ce qu'elle écorniflait à ses logeurs.

Pendant que nous fûmes sous les griffes de cette harpie, elle ne laissa pas échapper une seule petite occasion de nous tondre; ce que Charles, par son indolence naturelle, aima mieux souffrir que de prendre la peine de déloger.

Quoi qu'il en soit, je passai dans cette maison les plus délicieux moments de ma vie; j'étais avec mon bien-aimé; je trouvais en sa compagnie tout ce que mon coeur pouvait souhaiter. Il me menait à la comédie, au bal, à l'opéra, aux mascarades; mais dans ces brillantes et tumultueuses assemblées, je ne voyais que lui. Il était mon univers et tout ce qui n'était pas lui n'était rien pour moi.

Mon amour enfin était si excessif qu'il en venait à annihiler tout sentiment, toute étincelle de jalousie. Une première idée de ce genre me fit, en effet, si cruellement souffrir que, par amour-propre et de peur d'un accident pire que la mort, je renonçai pour toujours à m'en préoccuper. L'occasion, du reste, ne s'en présenta pas; car si je vous racontais plusieurs circonstances dans lesquelles Charles me sacrifia des femmes beaucoup trop haut placées pour que j'ose faire la moindre allusion (ce qui, vu sa beauté, n'était pas si surprenant), je pourrais, en vérité, vous donner une preuve convaincante de sa constance; mais, alors, ne m'accuseriez-vous pas de caresser de nouveau une vanité qui devrait être depuis longtemps satisfaite?

Lorsque nous donnions quelque relâche à la vivacité de nos plaisirs, Charles s'en faisait un de m'instruire selon l'étendue de ses connaissances. Je recevais comme des oracles toutes les paroles qui sortaient de son adorable bouche et j'en gravais dans mon coeur jusqu'aux moindres syllabes; la seule interruption que je ne pouvais pas me refuser, c'étaient ses baisers de ses lèvres, d'où s'exhalait un souffle plus agréable que les parfums de l'Arabie.

Je peux dire sans vanité que ses soins ne furent pas infructueux. Je perdis en moins de rien mon air campagnard et mon mauvais accent, tant il est vrai qu'il n'est pas de meilleur maître que l'amour et le désir de plaire.

Quant à l'argent, quoiqu'il m'apportât régulièrement tout ce qu'il recevait, ce n'était pas sans peine qu'il me le faisait mettre dans mon bureau; s'il me donnait de la toilette, je l'acceptais uniquement pour lui plaire, pour être plus à son goût, et telle était ma seule ambition. Je me serais fait un plaisir du plus rude travail; j'aurais usé mes doigts jusqu'aux os, avec joie, pour le faire vivre. Jugez alors si je pouvais admettre l'idée de lui être à charge. Et ce désintéressement de ma part était si peu affecté, il partait si directement de mon coeur, que Charles ne pouvait manquer de s'en apercevoir; s'il ne m'aimait pas autant que je l'aimais (ce qui était le constant et unique sujet de nos tendres discussions), il s'arrangeait, tout au moins, pour me donner la satisfaction de croire que nul homme au monde ne pouvait être plus aimant, plus sincère, plus fidèle qu'il ne l'était.

Comme je ne sortais jamais sans mon amant et que je restais le plus souvent au logis, la Jones me faisait de fréquentes visites. La pénétrante commère ne fut pas longtemps à découvrir que nous avions frustré l'Église de ses droits, ce qui ne lui déplut pas, eu égard aux desseins qu'elle ne trouva que trop l'occasion d'exécuter, car elle avait une commission de l'un de ses clients et qui était, soit de me débaucher, soit de me séparer de mon amant à tout prix.

Je vivais depuis huit mois avec cette chère idole de mon âme et j'étais grosse de trois, lorsque le coup funeste et inattendu de notre séparation arriva. Je passerai rapidement sur ces particularités, dont le seul souvenir me fait frissonner et me glace le sang.

J'avais déjà langui deux jours, ou plutôt une éternité, sans entendre de ses nouvelles, moi, qui ne respirais, qui n'existais qu'en lui et qui n'avais jamais passé vingt-quatre heures sans le voir. Le troisième jour, mon impatience et mes alarmes augmentèrent à un tel degré que je n'y pus tenir plus longtemps. Je me jetai aux genoux de Mme Jones, la suppliant d'avoir pitié de moi et de me sauver la vie, en tâchant au plus tôt de découvrir ce qu'était devenu celui qui pouvait seul me la conserver. Elle alla, pour cet effet, dans un _Public-House_ du voisinage, où il demeurait, et envoya chercher la servante du logis dont je lui avais donné le nom et qui était à proximité dans une des rues qui rayonnent sur Covent-Garden. Cette fille vint immédiatement et Mme Jones lui ayant demandé si Charles était en ville, elle répondit que son père, pour le punir d'être avec sa grand-mère en meilleurs termes qu'il n'était lui-même, l'avait envoyé dans un comptoir des mers du Sud, héritage (un riche marchand, son propre frère, venait de mourir) dont il venait de recevoir l'avis.

Le barbare, d'intelligence avec un capitaine de vaisseau, avait si bien concerté ses mesures, que le pauvre malheureux, étant allé à bord du navire, y avait été arrêté comme un criminel, sans pouvoir écrire à personne.

La servante ajouta que, bien sûr, cet éloignement de son jeune et gentil maître causerait la mort de sa grand'mère, ce qui se vérifia en effet, car la vieille dame ne survécut pas d'un mois à la fatale nouvelle, et, comme sa fortune était en viager, elle ne laissa rien d'appréciable à son petit-fils chéri, mais elle refusa absolument de voir son père avant de mourir.

L'artificieuse Jones revint incontinent après me plonger le poignard dans le sein, en me disant qu'il était parti pour un voyage de quatre ans et que je ne devais pas m'attendre à le revoir jamais. Avant qu'elle eût proféré ces dernières paroles, je tombai dans une faiblesse, suivie de convulsions si terribles que je perdis avant terme, en me débattant, l'innocent et déplorable gage de mon amour. Je ne conçois pas, quand je me le rappelle, que j'aie pu résister à tant de calamités et de douleurs. Quoi qu'il en soit; à force de soins, on me conserva une odieuse vie, qui, à la place de cette félicité inexprimable dont j'avais joui jusqu'alors, ne m'offrit tout à coup que des horreurs et de la misère.

Je restai pendant six semaines appelant en vain la mort à mon secours. Ma grande jeunesse et mon tempérament robuste prirent insensiblement le dessus; mais je tombai dans un état de stupidité et de désespoir qui faisait croire que je devinsse folle. Néanmoins le temps adoucit petit à petit la violence de mes peines et en émoussa le sentiment.

Mon obligeante hôtesse avait eu soin, pendant tout cet intervalle, que je ne manquasse de rien; et quand elle me crut dans une condition à pouvoir répondre à ses vues, elle me félicita sur mon heureux rétablissement en ces termes:

«Grâce à Dieu, Miss Fanny, votre santé n'est pas mauvaise à présent. Vous êtes la maîtresse de rester chez moi tant qu'il vous plaira. Vous savez que je ne vous ai rien demandé depuis longtemps; mais, franchement, j'ai une dette à laquelle il faut que je satisfasse sans différer.»

Et après ce bref exorde, elle me présenta un arrêté de compte pour logement, nourriture, apothicaire, etc., somme totale: vingt-trois livres sterling dix-sept schellings et six pence; ce que la perfide, qui connaissait le fond de ma bourse, savait bien que je ne pouvais pas payer; en même temps elle me demanda quels arrangements je voulais prendre. Je lui répondis, fondant en larmes, que j'allais vendre le peu de hardes que j'avais et que si je ne pouvais faire toute la somme, j'espérais qu'elle aurait la bonté de me donner du temps. Mais mon malheur favorisant ses lâches intentions, elle me répondit froidement que, quoi qu'elle fût touchée jusqu'au fond de l'âme de mon infortune, l'état actuel de ses affaires la mettrait dans la cruelle nécessité de m'envoyer en prison. A ce mot de prison, tout mon sang se glaça, et je fus tellement épouvantée que je devins aussi pâle qu'un criminel à la vue du lieu de son exécution.

Cette méchante femme, qui craignait que ma frayeur ne ruinât ses desseins, en me faisant retomber malade, commença à se radoucir et me dit que ce serait ma propre faute si elle en venait à de semblables extrémités, mais que l'on pouvait trouver un honnête homme dans le monde, assez généreux pour terminer cette affaire à notre satisfaction mutuelle, et qu'il viendrait un très honorable gentleman cette après-dîner prendre le thé avec nous, qui sûrement serait fort aise de me rendre ce service.

A ces mots, je restai muette, confondue. Cependant, Mme Jones ayant ainsi arrangé son plan, jugea à propos de ma laisser quelques moments à mes réflexions. Je demeurai près d'une heure abîmée dans les idées les plus horribles que la crainte, la tristesse et le désespoir puissent causer. La scélérate revint à la charge, et feignant d'être touchée de mes malheurs, elle me dit qu'elle voulait me présenter au gentleman, qui, par ses sages avis, me fournirait les moyens de me tirer d'embarras. Après quoi, sans se mettre en peine que je l'approuvasse ou non, elle sort et rentre immédiatement, suivie du gentleman, dont elle avait été en mainte occurrence, comme en celle-ci, l'empressée pourvoyeuse.

Il me fit une profonde révérence, à laquelle je répondis aussi froidement qu'il est naturel de répondre aux civilités de quelqu'un qu'on ne connaît point. Mme Jones, prenant sur elle de faire les honneurs de cette première entrevue, lui présenta une chaise et en prit une pour elle-même; cependant pas un mot ni de part ni d'autre. Un regard stupide et effaré était l'interprète de la surprise où m'avait jetée cette étrange visite. On servit le thé. Ma digne hôtesse, enfin, ne voulant pas perdre son temps, rompit le silence:

«Allons, Miss Fanny, dit-elle dans un style aussi rude que familier et d'un ton d'autorité, levez la tête, mon enfant, ne laissez point détruire un si joli minois par le chagrin. Au bout du compte, le chagrin ne doit pas être éternel; allons, un peu de gaîté. Voici un honorable gentleman qui a entendu parler de vos malheurs et veut vous faire plaisir. Croyez-moi, ne refusez pas sa connaissance, et, sans vous piquer d'une délicatesse hors de saison, faites un bon marché tandis que vous le pouvez.»

Mon inconnu, qui vit aisément qu'une aussi impertinente harangue était moins propre à me persuader qu'à m'irriter, lui fit signe de se taire. Alors, prenant la parole, il me dit qu'il partageait bien sincèrement mon affliction; que ma jeunesse et ma beauté méritaient un meilleur sort; qu'il ressentait depuis longtemps une violente passion pour moi; mais que, connaissant mes engagements secrets avec un autre, il les avait respectés aux dépens de son repos, jusqu'à ce que la nouvelle de mon désastre, en réveillant son respectueux amour, l'avait enhardi à venir m'offrir ses services, à peine arrivé de La Haye, où il avait dû se rendre pour affaire urgente au début de ma maladie, et que la seule faveur qu'il exigeât de moi était que je daignasse les agréer. Tandis qu'il me parlait ainsi, j'eus le temps de l'examiner. Il me parut un homme d'environ quarante ans, vêtu d'un costume simple et uni, avec un gros diamant à l'un de ses doigts, dont l'éclat frappait mes yeux lorsqu'il agitait sa main en parlant et me donnait une plus haute idée de son importance; bref, il pouvait passer pour ce qu'on appelle communément un bel homme brun, avec un air de distinction naturel à sa naissance et à sa condition.

Je ne lui répondis qu'en versant un torrent de larmes, et ce fut un bonheur pour moi que mes sanglots étouffassent ma voix, car je ne savais que lui dire.

Quoi qu'il en soit, la situation attendrissante où il me vit le frappa jusqu'au fond du coeur. Il tira précipitamment sa bourse et paya, sans différer, jusqu'au dernier farthing, tout ce que je devais à Mme Jones. Il en prit une quittance en bonne forme, qu'il me força de garder. Cette infâme racoleuse n'eut pas plus tôt touché son argent qu'elle nous laissa seuls.