Part 8
»Pendant que je découvrais ainsi chaque chose à mes compagnons, notre vaisseau arriva promptement à l'île des Sirènes. Tout à coup le vent tomba, une divinité endormit les flots. Aussitôt pliant les voiles, les rameurs firent blanchir l'onde sous leurs rames polies. Pour moi, prenant une boule de cire que je pétris dans mes mains robustes, j'en coupai, de mon airain tranchant, de petits morceaux avec lesquels je bouchai successivement les oreilles de tous mes compagnons; puis ceux-ci me lièrent au mât du vaisseau. Quand nous fûmes à la distance où la voix peut se faire entendre, les Sirènes nous ayant aperçu, commencèrent leurs chants harmonieux: «Ulysse tant vanté, grande gloire des Achéens, arrête ici ton navire et viens à nous. Nul encore n'a passé devant cette île sans avoir écouté nos voix charmeresses et les récits divins des travaux que les Grecs ont accomplis sous la vaste Troie! Car nous connaissons tout ce qui se passe sur la terre féconde.» Ainsi parlaient les Sirènes et mon cœur brûlait de les entendre. D'un signe de mes sourcils, j'ordonnai à mes compagnons de me détacher, mais évitant mon regard, ils se courbèrent davantage sur leurs rames, et, Périmède et Euryloque se levant, me chargèrent de liens plus nombreux. Quand nous fûmes éloigné de ces lieux, mes compagnons ôtèrent la cire dont j'avais bouché leurs oreilles et me débarrassèrent de mes liens.
»A peine avions-nous dépassé l'île, que nous aperçûmes une sombre fumée couronnant des vagues immenses, et nous entendîmes un grand fracas. D'effroi, mes compagnons laissèrent échapper leurs rames; je les exhortai alors par de douces paroles:
»--O amis, vous n'êtes point sans avoir l'expérience des dangers. Souvenez-vous que par ma sagesse et ma prudence vous avez échappé au Cyclope cruel qui nous avait enfermés dans sa sombre caverne. Le danger qui nous menace est certes moins terrible, obéissez donc à mes ordres: continuez à frapper de vos rames le flot profond, Zeus aura pitié de nous. Toi, pilote, dirige le vaisseau vers cet écueil afin d'éviter ces vagues menaçantes et d'échapper au malheur.
»Je dis, et tous obéirent. Je ne parlai point de Scylla, ce fléau inévitable, de peur que mes compagnons terrifiés, n'abandonnassent leurs rames. A ce moment, oubliant les recommandations de Circé, je saisis deux longs javelots et, téméraire, je m'avançai sur le tillac du vaisseau, espérant apercevoir Scylla; hélas! mes yeux se fatiguèrent vainement à parcourir le sombre écueil!
»Craintifs, nous traversions le détroit, car d'un côté était Scylla cruelle, et de l'autre, Charybde, qui engloutissait l'onde salée. Lorsqu'elle la vomissait avec un bruit terrible, la mer mugissait comme une chaudière sur un feu ardent, et l'écume jaillissait jusqu'à la cime des rochers. La pâle crainte s'empara de nous et pendant que, terrifiés et redoutant le trépas, nous regardions le gouffre, Scylla saisit sur le navire six de mes compagnons. Je les vis disparaître, m'appelant à leur aide. Comme un pêcheur armé d'un long roseau saisit un poisson et le jette palpitant sur le rivage, ainsi ces infortunés, se débattant, étaient emportés vers le rocher. Tandis que le monstre les dévorait à l'entrée de sa caverne, dans leur détresse, ils tendaient les mains vers nous. Jamais spectacle plus affreux ne s'offrit à mes regards.
»Ayant enfin évité le double écueil, la terrible Charybde et la funeste Scylla, nous arrivâmes bientôt en vue de l'île du dieu magnifique. De mon navire, j'entendais les mugissements des génisses et les bêlements des brebis. Et alors, me souvenant des paroles du Thébain Tirésias et de Circé d'Ea, je dis à mes compagnons:
»--Écoutez mes paroles, chers compagnons, Tirésias et Circé m'ont recommandé par dessus tout, d'éviter l'île du Soleil qui réjouit les mortels, car un malheur plus cruel que tous les autres nous y attend. Poussons donc au-delà de cette île notre noir vaisseau.
»Aussitôt Euryloque fit entendre ces paroles amères:
»--Ulysse, tes membres ne se lassent point, car ils sont de fer, et tu es cruel puisque tu refuses à tes compagnons épuisés de sommeil d'aborder à cette île. Sur la sombre mer, les nuits sont terribles; préparons notre repas sur ce rivage, nous tenant près du rapide vaisseau, et, dès l'Aurore, nous reprendrons la mer.
»Ainsi parla Euryloque, et mes compagnons l'approuvèrent. Je lui adressai alors avec colère ces paroles rapides.
»--Euryloque, je cède à la violence; mais au moins, jurez-moi par un serment redoutable qu'aucun de vous, dans un égarement funeste, n'immolera ni génisses, ni brebis sacrées?
»Ils firent aussitôt le serment exigé, puis descendant sur le rivage, ils préparèrent le repas du soir. La faim et la soif apaisées, ils versèrent des larmes au souvenir de leurs chers compagnons dévorés par Scylla, mais bientôt le doux sommeil descendit sur eux. Pendant la nuit, Zeus souleva des nuées et déchaîna une tempête violente, et quand parut l'Aurore, nous fîmes entrer notre vaisseau dans une grotte profonde. Alors, réunissant mes compagnons, je leur dis:
»--Mes amis, notre vaisseau est abondamment pourvu de vivres et de boissons, respectons donc les troupeaux sacrés du Soleil qui voit toutes choses.
»Leur cœur généreux fut persuadé. Pendant un mois le Notus ne cessa de souffler, alternant avec l'Eurus. Tant qu'ils eurent des vivres, mes compagnons s'abstinrent de toucher aux génisses, mais lorsque les provisions furent épuisées, ils se mirent en quête de quelque proie: oiseaux, poissons, tout ce qui tombait dans leurs mains armées de l'hameçon recourbé, car la faim les tourmentait. Alors je m'éloignai du rivage afin de supplier les dieux de m'indiquer la voie du retour, mais un doux sommeil s'empara de moi, et Euryloque, profitant de mon absence, donna à mes compagnons un conseil funeste:
»--Compagnons, écoutez mes paroles, le malheur nous accable, et, de tous les destins, le plus triste est de périr par la faim! Choisissons donc les plus belles des génisses du Soleil et sacrifions-les aux Immortels. Si nous arrivons dans Ithaque chérie, nous élèverons alors au Soleil Hypérion un temple magnifique, mais si ce dieu, irrité de la perte de ses génisses aux cornes superbes, veut anéantir notre vaisseau, j'aime mieux perdre la vie au milieu des flots que de me consumer dans une île déserte!
»Ainsi parla Euryloque, et mes compagnons l'approuvèrent. Alors chassant devant eux les belles génisses au large front qui paissaient non loin du vaisseau à la proue azurée, ils les égorgèrent et firent les libations aux Immortels, puis coupant les chairs par morceaux, ils garnirent leurs broches. En ce moment, je m'éveillai et repris le chemin du rivage. Une douce odeur de viande rôtie parvint jusqu'à moi. Alors gémissant, j'élevai la voix vers les dieux immortels:
»--Puissant Zeus et vous tous, Immortels bienheureux, c'est pour ma perte que vous m'avez envoyé le perfide sommeil, car mes compagnons, pendant ce temps, ont commis un horrible forfait.
»Aussitôt Lampétie au long voile, messagère rapide, annonça au Soleil que nous avions égorgé ses génisses. Celui-ci, le cœur plein de courroux, parla ainsi parmi les Immortels:
»--Zeus puissant et vous tous, dieux immortels, si vous ne punissez pas les compagnons d'Ulysse pour leurs forfaits, je m'enfoncerai dans la demeure de Pluton et j'éclairerai les morts.
»L'Assembleur de nuées lui répondit:
»--Soleil, continue de briller pour les mortels; bientôt, de ma foudre, je briserai le navire de ces insensés au milieu de la noire mer.
»J'appris ces choses de Calypso à la belle chevelure qui, elle-même, les tenait de Mercure, le messager des dieux. Pendant six jours, mes compagnons mangèrent les plus belles génisses du Soleil; le septième, le vent ayant cessé de souffler, nous lançâmes notre vaisseau sur la mer profonde. Quand nous n'aperçûmes plus que le ciel et la mer, Zeus poussa une nuée sombre sur nos têtes, et Zéphir retentissant brisa nos agrès. Mes compagnons furent jetés hors du navire: semblables à des corneilles, ils étaient portés par les flots autour du noir vaisseau, et un dieu leur ravit le retour.
»Dans un tourbillon, le navire fut brisé; pour moi m'appuyant sur des débris, j'errai au gré des vents funestes.
»Bientôt Zéphir cessa de souffler, et le Notus lui succédant, il me ramena devant la redoutable Scylla et l'affreuse Charybde. Au moment où celle-ci engloutit l'onde salée, je saisis le vert figuier qui pousse sur l'écueil et je m'y cramponnai comme la chauve-souris, abandonnant mon radeau. Je restai là, attendant le retour des débris de mon navire qui bientôt se montrèrent à moi sortant du gouffre de Charybde. J'étendis les mains et me laissai tomber avec bruit sur les poutres longues, puis je m'assis et ramai avec les deux mains. Zeus, prenant pitié de moi, ne voulut pas que Scylla m'aperçut, autrement je n'eusse pas échappé à la Parque funeste.
»Pendant neuf jours, je fus porté sur les flots; la dixième nuit, les dieux me permirent d'aborder à l'île d'Ogygie qu'habite la divine Calypso à la belle chevelure, déesse redoutable, mais à la douce voix. Elle m'accueillit et me combla de soins... Mais pourquoi te raconter encore ces choses? car hier déjà je te les ai dites et je n'aime point à revenir une seconde fois sur le même récit.»
Chant XIII
RETOUR A ITHAQUE
Il dit et tous, silencieux, restaient sous le charme de son récit; enfin Alcinoüs prit la parole:
--Ulysse, puisque le destin a voulu que tu viennes dans ma demeure, je pense que c'est un présage du retour dans ta patrie. Quant à vous, nobles Phéaciens, qui buvez sans cesse dans mon palais le vin noir en écoutant l'aède illustre, voici ce que je désire de vous: Dans ce coffre sont renfermés des vêtements pour l'Etranger, de l'or artistement travaillé et tous les présents que les riches Phéaciens ont apportés. Eh! bien, que chacun de nous donne encore un trépied d'airain et un bassin d'or.
Ainsi parla Alcinoüs, et chacun reprit le chemin de sa demeure pour dormir et préparer les nouveaux présents.
Dès l'aurore, les Phéaciens s'empressèrent d'apporter au vaisseau l'airain brillant, et tout le jour durant, Alcinoüs lui-même disposa ces présents dans le navire. Le soir venu, tous le suivirent dans son palais pour préparer le repas. De même que l'homme qui conduit sous le soleil brûlant la charrue solide aspire au repos et désire le repas du soir, de même Ulysse se réjouit quand le soleil disparut à l'horizon. Prenant alors la parole parmi les Phéaciens amis de la rame et s'adressant surtout à Alcinoüs, il dit:
--Puissant Alcinoüs, illustre entre les Phéaciens, achevons ces libations, puis laissez-moi partir, car tout ce que mon cœur désirait est accompli. Je ne souhaite plus maintenant que de retrouver dans ma demeure l'épouse irréprochable, et mes amis pleins de vie! Pour vous, puissiez-vous faire la joie de vos femmes et de vos enfants, et puissent les dieux vous combler de joie et écarter de vous le malheur!
Tous l'approuvèrent et admirèrent ses nobles paroles. Alcinoüs alors s'adressant à son héraut, lui dit:
--Pontonoüs, verse le vin pur à tous ceux qui se trouvent dans ce palais, afin qu'ayant adressé à Zeus nos prières, nous reconduisions notre hôte chéri dans sa patrie.
Il dit. Pontonoüs versa le vin doux comme le miel et tous firent des libations aux dieux immortels. Ulysse divin se leva aussi, mit une large coupe dans les mains d'Arété, et lui dit ces paroles ailées:
--Sois heureuse, ô reine, jusqu'à la mort, que je voudrais lointaine pour toi, pour tes enfants et pour le roi ton époux.
Ayant ainsi parlé, Ulysse franchit le seuil, et Alcinoüs le fit conduire par un héraut à son vaisseau rapide. Arété lui envoya trois de ses femmes: l'une portait une robe éclatante de blancheur et une tunique, la seconde portait le coffre solide et l'autre le pain et le vin délicieux.
Les nobles Phéaciens formaient l'escorte du héros, puis les compagnons d'Ulysse préparèrent sur le tillac du vaisseau un lit moëlleux; les rameurs prirent place à leurs bancs, soulevèrent l'onde avec leurs rames, et le navire s'éloigna du rivage. Pendant ce temps, le doux sommeil, semblable à la mort, descendit sur les paupières d'Ulysse.
Rapide comme l'épervier, le vaisseau glissait sur l'onde tranquille, et quand parut l'étoile brillante qui précède l'Aurore, le navire touchait aux rives d'Ithaque. Les Phéaciens entrèrent dans le port qu'ils connaissaient, et le vaisseau s'échoua sur le sable jusqu'à moitié de sa carène, car grande était l'impulsion donnée par les rameurs. Alors les Phéaciens déposèrent Ulysse tout endormi sur la grève, puis débarquèrent ses trésors qu'ils placèrent près de lui, et reprirent ensuite le chemin de Schérie.
Cependant Neptune n'oubliait point son courroux, il interrogea Jupiter et lui dit:
--Zeus, père tout puissant, je ne serai donc plus jamais honoré parmi les dieux immortels, puisque les Phéaciens eux-mêmes ne me respectent plus. Il n'était cependant pas dans mon cœur d'empêcher complètement Ulysse de voir le jour du retour et voici que les Phéaciens l'ont déposé dans Ithaque après lui avoir fait des présents plus nombreux que ceux qu'il aurait rapportés d'Ilion s'il n'eût pas éprouvé de revers.
Zeus, assembleur de nuages, répondit:
--Neptune, quelle parole as-tu prononcée? Les dieux ne te méprisent point et si quelque mortel, confiant dans sa force, ne t'honore pas, il t'est facile d'en tirer la vengeance qui satisfait le cœur.
Neptune répliqua:
--Je ferai ainsi que tu le dis, Dieu des sombres nuées, et pour que les Phéaciens se souviennent de ma colère, je veux détruire aujourd'hui le superbe vaisseau qui portait Ulysse et je recouvrirai leur ville d'une grande montagne.
Zeus lui répondit:
--Ami, ce qui me semble préférable pour ta vengeance, c'est lorsque les Phéaciens apercevront depuis la ville leur navire près du port, de le transformer en un rocher semblable à un vaisseau à la proue recourbée, afin que tous soient frappés de surprise; puis de couvrir leur ville d'une grande montagne.
A ces mots, Neptune se dirigea vers Schérie.
Pendant ce temps le noir vaisseau, poussé par un vent favorable, approchait du rivage. Neptune alors, le frappant du creux de la main, le changea en un rocher qu'il enracina dans le sol, puis il s'éloigna.
Mais les Phéaciens habiles à la rame échangeaient entre eux des paroles ailées. Chacun parlait ainsi à son voisin:
--Hélas! qui donc a enchaîné dans la mer ce vaisseau rapide qui déjà touchait au rivage?
Ils disaient ainsi et Alcinoüs prit la parole au milieu d'eux:
--O grands dieux, voilà donc l'accomplissement des prophéties de mon père! Il disait que Neptune, irrité contre nous parce que nous servons de guides aux voyageurs, ferait périr un de nos solides vaisseaux, et qu'il couvrirait notre ville d'une immense montagne. Mais allons, obéissez à mon conseil: cessez de reconduire les voyageurs et sacrifions à Neptune douze taureaux choisis parmi les plus beaux, afin qu'il ait pitié de notre cité.
Il dit, et les Phéaciens effrayés, préparèrent les sacrifices, et les chefs, debout devant l'autel, adressèrent des prières à Neptune.
Cependant Ulysse s'éveillant sur le rivage d'Ithaque, ne reconnut point la terre de sa patrie. Minerve avait répandu un nuage autour de lui, car elle désirait l'instruire elle-même, afin qu'il punît toutes les insolences des prétendants. Ulysse donc, gémissant, frappa ses cuisses et, désespéré, dit en soupirant:
--Hélas! sur quelle terre les Phéaciens m'ont-ils déposé? Ils m'avaient promis cependant de me conduire dans la haute Ithaque! Que Zeus les punisse pour m'avoir abandonné sur ce rivage! Et maintenant que ferai-je des richesses qui sont auprès de moi? Mais allons, je veux examiner ces présents, afin de voir s'ils n'ont rien oublié dans leur vaisseau creux.
Il dit, et se mit à compter les trépieds magnifiques, les bassins d'or et les riches vêtements. Rien ne manquait, mais il n'en gémissait pas moins sur son triste sort. Minerve alors s'approcha de lui, prenant la figure d'un jeune et beau pasteur de brebis. A la vue de ce berger, Ulysse se réjouit, et venant à sa rencontre, il lui adressa ces paroles ailées:
--Puisque c'est toi, ami, que je rencontre le premier dans cette contrée, réjouis-toi et puisses-tu ne pas m'aborder avec une intention mauvaise! Je te supplie comme un dieu et j'embrasse tes genoux, sauve-moi et sauve ces richesses et dis-moi quelle est cette terre. Est-ce une île ou bien le rivage d'un continent fertile qui s'incline vers la mer!
Minerve aux yeux bleus lui répondit:
--O étranger, il faut que tu viennes de bien loin ou que tu sois insensé pour me demander le nom de cette terre; elle n'est cependant point complètement ignorée; de nombreux mortels la connaissent, aussi bien ceux qui habitent du côté de l'aurore, que ceux qui habitent au couchant ténébreux; elle est rude assurément et difficile aux coursiers, mais point misérable, car le blé et le vin y viennent en abondance sous la rosée féconde; elle est nourricière de chèvres et de bœufs et ses sources, jamais taries, arrosent des forêts magnifiques. Aussi, noble Etranger, le nom d'Ithaque est connu jusqu'à Troie, si éloignée cependant de la terre achéenne.
A ces mots, le divin Ulysse, ému dans son cœur, se réjouit, heureux de revoir la terre de la patrie; alors dissimulant sa joie, il adressa à son tour à Minerve ces paroles menteuses, mais pleines de prudence:
--J'ai entendu parler d'Ithaque dans la vaste Crète d'où j'arrive aujourd'hui avec les trésors que tu vois; j'en ai laissé autant à mes enfants, et je fuis parce que j'ai tué le fils d'Idoménée, Orsiloque aux pieds agiles. Il voulut me ravir le butin qui m'échut à Troie et pour lequel j'avais enduré tant de maux. Par une nuit sombre, Orsiloque revenant des champs avec un compagnon, je l'immolai de mon airain aigu, et fuyant sur un vaisseau des Phéaciens, je les suppliai de me déposer à Pylos ou dans la divine Elide, en échange d'une part de mon butin. Un vent impétueux nous égarant de notre route, nous abordâmes à ce rivage inconnu, sur lequel ils me déposèrent avec mes richesses.
La déesse aux yeux bleus sourit et le caressa de sa main. Elle avait repris les traits d'une femme belle et divine, et elle lui dit ces paroles ailées:
--Bien fin serait celui qui te surpasserait en stratagèmes de toutes sortes, homme opiniâtre, insatiable en ruses! Dans ta patrie même, tu ne devais pas renoncer à ces discours astucieux qui toujours te sont chers, mais laissons là ces propos inutiles, car si tu es supérieur aux hommes par ta sagesse, je suis renommée parmi les dieux pour mes inventions. Toi-même, tu n'as pas reconnu Pallas-Athéné, qui cependant te protège et t'a rendu cher aux Phéaciens. Je suis venu ici pour t'aider de mes conseils.
Ulysse lui répondit:
--Je sais que tu as toujours été bienveillante pour moi et si tu ne te railles pas de moi aujourd'hui, apprends-moi si vraiment je suis de retour dans ma patrie?
Minerve répliqua aussitôt:
--Une pensée de défiance est toujours dans ton cœur. Viens donc, car je veux te persuader que tu es bien sur le sol de ton Ithaque chérie: Vois là-bas le port de Phorcys et ici, à son extrémité, l'olivier aux longues feuilles; tout auprès se trouve la grotte délicieuse où souvent tu sacrifias aux Nymphes; vois encore là-bas le Nérite revêtu de sa chevelure de forêts.
Et Minerve dissipant le nuage, la patrie aimée apparut aux yeux du héros divin. Il embrassa la terre féconde, puis éleva les mains et adressa aux Nymphes cette prière:
--Filles de Jupiter! Naïades chéries que je croyais ne revoir jamais, je vous salue aujourd'hui, et je vous offrirai encore, comme jadis, des présents, si Zeus me donne de vivre et fait croître en force mon fils bien-aimé!
La déesse lui dit alors:
--Aie courage et ne garde nul souci dans ton âme. Hâtons-nous de déposer tes richesses dans cette grotte divine, puis délibérons sur ce que nous allons faire.
Elle dit et Ulysse se hâta de transporter ses trésors dans la grotte profonde devant laquelle Minerve plaça une pierre pour en fermer l'entrée. Puis tous deux, assis sous l'olivier sacré, méditaient la perte des prétendants superbes. La déesse aux yeux bleus parla la première:
--Noble fils de Laërte, cherche en ton cœur comment tu appesantiras tes mains sur les prétendants impudents qui, depuis trois ans, règnent dans ton palais et recherchent ton épouse divine, dont l'âme soupire après ton retour.
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Grands dieux! comme Agamemnon, devrais-je donc trouver dans mon palais une mort affreuse? Mais ô Déesse! puisque tu m'as instruit de tout, reste auprès de moi; inspire-moi et donne-moi la force et l'audace, comme jadis sous les remparts de Troie. Avec toi, vierge aux yeux bleus, je combattrais sans crainte contre trois cents guerriers.
Minerve lui dit alors:
--Je serai avec toi quand le moment sera venu. Pour l'instant je vais te rendre méconnaissable aux mortels. Je vieillirai ton corps vigoureux et ta tête altière; je te vêtirai de haillons sordides et je rougirai tes yeux si beaux jusqu'à ce jour. Ainsi tu paraîtras hideux aux prétendants, à ton épouse et à ton fils. Mais tout d'abord, songe à te rendre auprès du pasteur, gardien de tes porcs, qui t'a conservé son cœur. Tu le trouveras faisant paître son troupeau près du rocher du Corbeau et de la fontaine Arétuse; là tes porcs mangent le gland doux et boivent l'eau noire. Interroge-le sur toutes choses, pendant qu'à Lacédémone j'irai chercher ton fils chéri.
Ulysse lui répondit:
--Fallait-il donc que Télémaque, souffrant pour moi des douleurs innombrables, errât sur la mer profonde pendant que d'autres dévoraient mes biens?
Minerve, le rassurant, lui dit:
--Que son sort n'afflige point ta pensée! Je l'ai moi-même conduit à Sparte, où, dans la demeure du fils d'Atrée, il vit dans l'abondance. Sans doute, les prétendants brûlent de la faire périr à son retour, mais ces choses ne s'accompliront point.
A ces mots, Minerve toucha Ulysse de sa baguette; elle rida sa peau, fit tomber ses cheveux blonds et lui donna l'aspect d'un vieillard cassé par l'âge; elle rougit ses beaux yeux et le couvrit d'un haillon misérable, puis elle jeta sur ses épaules la dépouille usée d'une biche rapide; elle lui donna un bâton et une besace hideuse. Alors ils se séparèrent, et la déesse se rendit dans la riche Lacédémone pour en ramener Télémaque.
Chant XIV
EUMÉE
Ulysse s'éloignant du rivage, prit à travers les bois un sentier abrupt pour gagner la demeure du pasteur de porcs qui veillait avec zèle sur les biens qui lui étaient confiés.
Il le trouva assis près de la haute étable que le pasteur avait bâtie lui-même, ainsi que douze autres étables pour coucher les porcs; dans chacune, cinquante truies fécondes reposaient; les mâles moins nombreux étaient parqués dehors. Malgré les rapaces prétendants qui diminuaient le troupeau pour leurs festins, il en restait encore trois cent soixante; quatre chiens semblables à des lions les gardaient: l'un d'eux conduisait chaque jour à la ville les porcs qui devaient servir aux repas des prétendants.
En ce moment, Eumée ajustait à ses pieds une chaussure taillée dans un cuir de bœuf de belle couleur. Soudain, les chiens apercevant Ulysse, se précipitèrent sur lui en aboyant, mais le pasteur, laissant tomber le cuir de ses mains, s'élança et les chassa à coups de pierre, puis il dit à son maître:
--Vieillard, peu s'en est fallu que mes chiens, te déchirant, me couvrissent de honte. Les dieux cependant ne m'ont point épargné les chagrins et les larmes; je pleure un maître divin, dont je soigne les troupeaux que d'autres dévorent, tandis que peut-être, lui-même manquant de nourriture, erre dans les champs, si toutefois la lumière du soleil brille encore pour lui. Viens dans ma chaumière et quand tu auras réconforté ton cœur tu me diras, ô vieillard, quelles infortunes tu as endurées.