L'Odyssée

Part 5

Chapter 53,777 wordsPublic domain

Elle dit, et Ulysse se réjouit de trouver dans l'assemblée un compagnon bienveillant. Avec plus d'assurance il dit alors:

--Jeunes gens, atteignez maintenant ce but, et alors je lancerai un autre disque plus loin encore. Que le plus courageux d'entre vous s'essaye avec moi au pugilat, ou à la lutte ou à la course; de tous les Phéaciens, je n'excepte que Laodamas mon hôte, car, qui voudrait combattre l'homme qui l'accueille en ami? Je sais manier l'arc poli et, seul, Philoctète l'emportait sur moi quand, sous les murs de Troie, nous lancions nos flèches; et je jette le javelot aussi loin qu'un autre envoie sa flèche. A la course seulement un Phéacien me devancera peut-être, car domptés par la mer cruelle, mes membres sont affaiblis.

Il dit et tous gardèrent le silence; seul Alcinoüs lui dit ces paroles:

--Étranger, ton langage ne nous déplaît point; tu veux nous montrer ta valeur, irrité de ce que cet homme t'a injurié dans cette assemblée. Nul ne songe à médire de ton courage; mais écoute-moi, afin qu'un jour, rentré dans ta demeure, tu te souviennes que si nous ne sommes habiles, ni au pugilat, ni à la lutte, nos pieds sont rapides à la course et que nous excellons à conduire les vaisseaux. Nous aimons les festins, la lyre, la danse, les riches vêtements, les bains et les plaisirs de l'amour. Allons, Phéaciens, que les meilleurs danseurs commencent leurs jeux, afin que l'étranger dise à ses amis combien nous l'emportons par la danse. Donnez à Démodocus sa lyre harmonieuse, restée sans doute dans ma demeure.

Alcinoüs ayant ainsi parlé, un héraut alla chercher la lyre divine, et neuf chefs phéaciens disposèrent tout pour le jeu; ils aplanirent le sol, élargirent l'arène. Alors Démodocus s'avança au milieu de l'assemblée, et s'accompagnant de sa lyre, il chanta l'amour de Mars pour Vénus. Il dit comment ils s'unirent la première fois dans la couche de Vulcain!...

«Le soleil, qui les voyait goûtant les plaisirs de l'amour, en instruisit le dieu forgeron. Vulcain, entendant ce récit, courut à sa forge, roulant dans son cœur de sombres pensées; il mit une enclume sur un large billot et forgea des liens que rien ne pouvait rompre. Il se rendit alors dans la chambre où se trouvait sa couche chérie, et disposa tout autour de son lit les liens semblables à des fils d'araignée, si minces que l'œil même des Immortels ne pouvait les apercevoir. Il feignit ensuite de se rendre à Lemnos, ville magnifique. Dès que Mars eut vu l'industrieux Vulcain s'éloigner, il se dirigea vers la demeure de l'illustre dieu, brûlant d'amour pour Cythérée à la belle couronne. Elle était assise quand Mars entra; il lui prit la main et lui dit:

»--Viens, chérie, sur la couche de Vulcain, car il est parti pour Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare.

»Il disait ainsi, et il parut agréable à la déesse de se coucher. Bientôt ils s'endormirent et les liens invisibles de l'ingénieux Vulcain se répandirent sur eux. L'illustre boiteux s'approcha d'eux car il était revenu sur ses pas. Une colère formidable s'empara de lui; d'une voix terrible, il cria à tous les dieux:

»--Zeus, et vous Immortels, accourez et venez voir des choses intolérables et dignes de vos rires. Vénus me méprise parce que je suis boiteux; elle aime Mars pernicieux parce qu'il est agile et beau. Voyez-les brisés d'amour, reposant tous deux sur ma couche; ce spectacle m'emplit de douleur. Tous deux bientôt ne voudront plus dormir, mais ces liens les retiendront jusqu'à ce que Zeus m'ait rendu les présents que je lui ai faits pour obtenir sa fille impudente qui ne sait commander à ses passions.

»Alors les dieux se rassemblèrent dans le palais d'airain; Neptune arriva le premier, puis Mercure, puis Apollon qui lance au loin les traits. Les déesses, par pudeur, ne vinrent point. Alors du vestibule où se tenaient les dieux, un rire inextinguible s'éleva. Contemplant l'artifice de l'illustre boiteux, chacun disait à son voisin:

»--Les mauvaises actions ne réussissent jamais; le lent atteint le rapide, car le boiteux Vulcain l'a emporté par la ruse sur Mars rapide. C'est pourquoi Mars doit la punition de l'adultère.

»C'est ainsi qu'ils parlaient entre eux, et Apollon disait à Mercure:

»--Voudrais-tu, Mercure, bien qu'enfermé dans ces liens puissants, dormir dans ce lit auprès de Vénus aux cheveux d'or?

»Le meurtrier d'Argus lui répondait:

»--Certes, je le voudrais quand même trois fois plus nombreux des liens subtils m'attacheraient aux flancs nacrés et divins de la désirable Vénus, et quand même tous les dieux riraient autour de moi.

»Il disait, et de nouveau le rire s'élevait parmi les Immortels. Neptune seul ne riait pas et suppliait Vulcain de délivrer Mars. Il lui disait alors ces paroles ailées:

»--Délivre-le; et en présence des dieux, comme tu l'ordonnes, il te payera ce qui est juste.

»L'illustre boiteux lui répondait:

»--Ne m'engage point à ces choses, Neptune; c'est une mauvaise caution que de répondre pour des misérables, et si Mars échappe à ses liens et à sa dette, comment te contraindrai-je, toi Immortel parmi les dieux?

»Neptune disait:

»--Vulcain, si Mars, fuyant, renie sa dette, c'est moi qui te payerai.

»Et l'illustre boiteux de répondre:

»--Il ne convient pas de refuser ta parole.

»Puis, Vulcain les délivre de leurs liens.

»Aussitôt, ils s'élancent: l'un vers la Thrace, et Vénus à Cypres, dans la ville de Paphos. Là, les Grâces baignèrent Cythérée divine, l'oignirent du parfum des fleurs, puis la revêtirent de voiles merveilleux.»

Ainsi chantait l'aède illustre: Ulysse et les Phéaciens habiles à la rame, l'écoutaient avec ravissement.

Alcinoüs ordonna alors à Laodamas et à Halius de danser seuls, car ils étaient sans rivaux. Prenant en main une balle de pourpre que Polybe avait faite pour eux, l'un la jetait vers les nuées élevées, l'autre la recevait au vol avant qu'elle eût touché le sol. Ce jeu terminé, ils dansèrent en faisant mille tours variés, et les spectateurs applaudissaient. Ulysse alors dit à Alcinoüs:

--Puissant Alcinoüs, tu m'avais promis des danseurs merveilleux, tu as accompli ta promesse et mon admiration est grande en les regardant.

Alcinoüs se réjouit, et, s'adressant aux Phéaciens, il dit:

--Ecoutez, chefs des Phéaciens, offrons un présent hospitalier à ce sage étranger. Douze chefs illustres commandent ici, je suis le treizième. Que chacun de nous lui apporte un vêtement éclatant de blancheur et un talent d'or précieux. Apportons ces présents, afin que l'étranger en s'asseyant au festin, se réjouisse en son cœur, et qu'Euryale lui-même apaise par un présent les paroles outrageantes qu'il a prononcées!

Il dit ainsi, tous l'approuvèrent et envoyèrent un héraut chercher les présents. Euryale à son tour dit au roi:

--Alcinoüs, j'apaiserai l'étranger ainsi que tu l'ordonnes. Je lui donnerai cette épée d'airain à la poignée d'argent et au fourreau d'ivoire bien travaillé; elle sera pour lui d'un grand prix.

En disant ces mots, il mit dans les mains d'Ulysse l'épée précieuse et lui adressa en même temps ces paroles ailées:

--Illustre étranger, réjouis-toi. Si quelques paroles offensantes ont été prononcées, eh bien! que le vent les emporte au loin. Puissent les dieux te donner de revoir ta patrie et ton épouse, car voilà longtemps que tu souffres loin d'elles.

Le sage Ulysse lui répondit:

--Ami, réjouis-toi aussi et que les dieux te donnent le bonheur! Puisses-tu ne jamais regretter cette épée que tu m'as donnée pour me faire oublier tes paroles.

Il dit et suspendit à son épaule l'épée aux clous d'argent.

Au coucher du soleil, les présents étant arrivés, des hérauts les portèrent dans la demeure d'Alcinoüs. Celui-ci, précédant les convives, entra dans le palais et tous s'assirent sur des sièges élevés. Alcinoüs, s'adressant à Arété, lui dit:

--Femme, apporte-nous le coffre le plus précieux que tu possèdes et un vêtement d'une blancheur éclatante. Fais chauffer de l'eau dans un vase d'airain, afin que notre hôte, s'étant baigné, se réjouisse et prenne part à notre festin. Moi, je lui donnerai ma coupe d'or merveilleuse; ainsi chaque jour, il se souviendra de moi en faisant, dans son palais, les libations à Zeus.

Arété et ses suivantes s'empressèrent aussitôt, apportant à Ulysse un coffre merveilleux, contenant les présents magnifiques, puis la reine lui adressa ces paroles ailées:

--Scelle toi même le couvercle et mets un lien de peur que quelqu'un ne dérobe tes richesses sur le noir vaisseau, pendant ton sommeil.

Alors le patient Ulysse, d'un nœud compliqué que lui avait jadis enseigné Circé, ferma le coffre. L'intendante l'invita alors à se baigner et Ulysse se réjouissait en voyant tous ces préparatifs, car de semblables soins ne lui avaient pas été donnés depuis son départ de la grotte de Calypso à la belle chevelure. Après que les jeunes suivantes l'eurent frotté d'huile, le héros se rendit parmi les convives.

Nausicaa, debout sur le portique, contemplait Ulysse avec admiration, et lui adressa ces paroles ailées:

--Bel étranger, je te salue! Quand tu seras rentré dans ta patrie, souviens-toi que c'est Nausicaa qui t'accueillit la première.

Le divin Ulysse lui répondit:

--Douce Nausicaa, que Zeus m'accorde de revoir mon foyer, et là, chaque jour, comme à une déesse, je t'adresserai des vœux, car c'est à toi que je dois la vie.

Il dit et s'assit près d'Alcinoüs.

Un héraut amena l'aède Démodocus. Alors Ulysse, coupant, d'un porc aux dents blanches, une large tranche succulente, dit au héraut:

--Prends, et donne cette viande à Démodocus. Malgré mon chagrin, je veux l'honorer, car c'est la Muse qui chante par sa bouche divine.

Il dit et Démodocus se réjouit. Les convives étendirent les mains vers les mets préparés, et lorsqu'ils eurent apaisé la faim et la soif, Ulysse dit à l'aède:

--Démodocus, toi que j'honore et qui chantes si bien le destin des Grecs, leurs souffrances, leurs fatigues, dis-nous maintenant le piège trompeur, ce cheval de bois que construisit Epéus aidé de Minerve et que l'ingénieux Ulysse introduisit dans Ilion. Si tu nous dis ces choses avec vérité, je déclarerai à tous les hommes qu'un dieu bienveillant t'accorde le génie divin.

Il dit et Démodocus, que le dieu inspire, commença son chant: Il dit d'abord comment une partie des Grecs s'éloignèrent sur leurs vaisseaux, ayant brûlé leurs tentes, tandis que d'autres avec Ulysse, se trouvaient dans Ilion, cachés dans les flancs du cheval, amené par les Troyens eux-mêmes dans leur citadelle. Les Troyens délibéraient; trois avis les partageaient: ouvrir le cheval avec l'airain ou le précipiter des rochers, ou bien le consacrer aux dieux. Cette dernière résolution s'accomplit. Il dit encore comment les Achéens quittant les flancs du perfide cheval, ravagèrent la cité, pillant la superbe Ilion, tandis qu'Ulysse et Ménélas se dirigeaient vers la demeure de Deiphobe.

Pendant ces récits, Ulysse s'affligeait; des larmes brûlantes mouillaient ses joues. Alcinoüs entendant ses profonds soupirs, dit aux Phéaciens, amis de la rame:

--Que Démodocus interrompe ses chants, car ils ne réjouissent pas tous les cœurs. Cet étranger n'a cessé de gémir et la douleur enveloppe son âme. Maintenant, qu'il ne nous cache rien. Qu'il nous fasse connaître le nom de sa mère, de son père et de sa patrie, qu'il nous raconte sincèrement dans quelles mers il a erré, qu'il nous décrive les peuples farouches, injustes, ou bien hospitaliers, chez lesquels il a abordé. Peut-être quelqu'un de ses parents a-t-il péri devant Ilion, ou bien a-t-il perdu un compagnon chéri, aimé comme un frère?

Chant IX

LE CYCLOPE

Le prudent Ulysse prit la parole et dit:

--Puissant Alcinoüs, certes il est doux d'écouter, assis à la table de ton palais, l'aède à la voix divine, tandis qu'un échanson, puisant le vin pur dans le cratère, en remplit nos coupes; oui certes, cela est doux. Mais le désir de m'interroger t'est venu; tu veux le récit de mes aventures? Par où commencerai-je?...

»Je suis Ulysse, fils de Laërte, dont les ruses de toutes sortes préoccupent les hommes et dont la gloire monte jusqu'au ciel. J'habite Ithaque, située au couchant; là est une verte montagne, le Nérite au feuillage agité; autour d'Ithaque, sont groupées des îles nombreuses, Dulichium, Samé et la verdissante Zacynthe. L'âpre Ithaque est nourricière de guerriers et, pour moi, rien n'est plus doux que mon pays.

»Calypso à la belle chevelure m'a retenu dans ses grottes profondes, me désirant comme époux, de même que l'artificieuse Circé d'Ea, mais elles n'ont pu persuader mon cœur. Maintenant, je vais te raconter les maux que m'envoya Zeus après mon départ de Troie.

»Le vent qui m'éloignait d'Ilion, me conduisit chez les Ciconiens, à Ismare; je saccageai la ville et massacrai les habitants; nous enlevâmes leurs épouses et les jeunes vierges, ainsi que de nombreuses richesses, et nous en fîmes le partage. J'engageai alors mes compagnons à fuir d'un pas agile, mais les insensés ne m'écoutèrent pas. Ils égorgeaient les bœufs au pas lent et buvaient à longs traits le vin pur. Cependant les Ciconiens qui s'étaient enfuis appelèrent d'autres Ciconiens leurs voisins, très braves et sachant combattre. Ils arrivèrent dès l'aurore, nombreux comme les fleurs printanières. Nous soutînmes victorieusement le combat près des vaisseaux rapides, tant que monta le jour divin, mais au déclin du soleil, les Ciconiens nous domptèrent et mirent les Grecs en fuite. Chaque vaisseau perdit six guerriers aux belles cnémides.

»Le cœur affligé, nous continuâmes notre route, mais nos vaisseaux ne s'éloignèrent pas du rivage, avant que, par trois fois, nous n'eussions appelé nos malheureux compagnons tombés sous le fer des Ciconiens. Zeus alors souleva contre nos navires à la proue azurée le vent Borée; une tempête violente s'élança du ciel, et nos vaisseaux furent désemparés et rejetés au rivage, où nous restâmes deux nuits et deux jours, accablés de fatigue. Mais quand se leva pour nous l'aurore du troisième jour nous reprîmes la mer, et je serais arrivé sain et sauf dans ma terre chérie si, en doublant le cap Malée, Borée rapide ne m'avait repoussé de Cythère.

»Durant neuf jours, nous fûmes emportés sur la mer poissonneuse, et nous abordâmes, le dixième, au pays des Lotophages qui mangent une nourriture fleurie. Nous descendîmes à terre pour puiser de l'eau et j'envoyai deux guerriers conduits par un héraut, pour reconnaître quels étaient les habitants de ce pays. Ceux-ci les accueillirent et leur firent goûter le lotus, et ayant mangé de ce mets doux comme le miel, ils en oublièrent le retour. Je les ramenai à mes vaisseaux malgré leurs larmes, puis j'ordonnai le départ de peur que d'autres, goûtant au lotus, n'oubliassent aussi leur patrie. Mes compagnons s'embarquèrent aussitôt et, assis à leurs bancs, ils frappèrent de leurs rames la blanche mer.

»Nous arrivâmes bientôt à la terre des Cyclopes, géants cruels qui n'ont qu'un œil au milieu du front. Ils ne sèment, ni ne labourent, confiants dans les dieux, et la vigne aux larges grappes, grossies par la pluie de Zeus, leur donne le vin doux au cœur. Ils habitent des cavernes profondes au sommet des montagnes et gouvernent leurs familles sans souci de leurs voisins.

»Au long du port des Cyclopes, s'étend une petite île; dans ses forêts les chèvres sauvages sont innombrables, fertiles sont ses humides prairies; mais on ne voit ni troupeaux conduits par des bergers, ni cultures, ni habitations; cependant la vigne y serait immortelle, le labour facile, et, la saison venue, d'innombrables épis seraient la récompense de l'homme des champs, car le sol est gras et fécond. Le port est commode, on n'y a nul besoin d'amarres, et, sans y jeter l'ancre, le navigateur peut attendre que son cœur l'invite à partir, ou que le souffle du zéphir s'élève. Près du port, au fond d'une grotte qu'entourent des peupliers, coule une fontaine cristalline; c'est là qu'un dieu nous conduisit, et nous nous endormîmes sur le rivage en attendant l'aurore. Quand elle parut, nous parcourûmes l'île avec admiration; puis, divisés en trois groupes, nous commençâmes la chasse, et fîmes une proie abondante. Chacun des douze vaisseaux qui me suivaient, eut pour sa part neuf chèvres et j'en choisis dix pour moi seul. Jusqu'au coucher du soleil nous savourâmes des mets abondants et bûmes un vin délicieux, car celui de nos navires n'était pas épuisé, et nous en avions rempli de nombreuses amphores, lorsque nous avions pris la ville sacrée des Ciconiens.

»Cependant nous regardions vers la terre des Cyclopes; nous entendions leurs cris et ceux de leurs troupeaux, et le lendemain, réunissant mes compagnons je leur dis: «Chers amis, restez ici pendant que j'irai reconnaître quels sont ces hommes, afin de voir s'ils sont injustes ou hospitaliers et si leur esprit craint les dieux.»

»J'ordonnai alors à mes rameurs de détacher les câbles de mon vaisseau et de me suivre; assis en ordre, ils frappèrent aussitôt la blanche mer que nous franchîmes rapidement. Bientôt nous aperçûmes une haute caverne ombragée de lauriers, de pins élevés et de peupliers à la haute chevelure servant d'abri à de nombreux troupeaux.

»Là, habitait un homme d'une taille formidable, monstre terrible qui, solitaire, faisait paître ses troupeaux et ne connaissait pas les lois de l'hospitalité. Je choisis parmi mes compagnons douze des plus braves et me mis en marche, emportant avec moi une outre pleine d'un vin capiteux que m'avait donné Naron, fils d'Evanthée, prêtre d'Apollon et habitant Ismare: je l'avais protégé lui, son fils et sa femme, et il m'avait offert sept talents d'or, une coupe d'argent, et il avait puisé pour moi dans douze amphores, un vin pur, breuvage divin, que lui seul, son épouse et son intendante connaissaient. Quand il voulait boire de ce vin délicieux, il en remplissait une coupe et la versait dans vingt mesures d'eau; un bouquet divin s'exhalait alors du cratère, et il eût été bien pénible de n'en point goûter. J'en avais emporté une outre pleine. Arrivés à l'entrée de la caverne, nous ne trouvâmes personne. Nous contemplions avec admiration les claies chargées de fromages, et les étables remplies d'agneaux. Les vases débordaient de lait et mes compagnons me suppliaient de partir au plus vite emportant ces richesses et chassant devant nous les troupeaux du Cyclope. Je ne les écoutai pas, ce qui cependant eût été plus sage.

»Ayant allumé du feu pour les sacrifices, nous mangeâmes quelques fromages, puis, assis dans la caverne, nous vîmes venir le Cyclope portant une immense charge de bois sec qu'il jeta au dehors de la caverne avec grand bruit; épouvantés, nous nous sauvâmes au fond de l'antre. Le Cyclope chassa ses troupeaux dans la vaste grotte, laissant à l'entrée les béliers et les boucs, puis il souleva du sol une pierre énorme et ferma sa caverne. Il s'assit, se mit à traire les brebis et les chèvres bêlantes, puis il plaça un agneau sous chaque mère. Alors, disposant la moitié du lait dans des vases pour son repas du soir, il réserva l'autre moitié pour ses provisions d'hiver. Ayant allumé du feu, il nous aperçut, et, nous interrogeant, il nous dit:

»--Étrangers, qui êtes-vous? Un intérêt vous amène-t-il sur ces rives? ou bien errez-vous au hasard sur les plaines humides comme des pirates portant le ravage chez les peuples paisibles?

»Il dit, et sa voix terrible nous glaça d'effroi. Cependant je lui répondis en ces termes:

»--Nous sommes des Grecs, revenant de Troie; des vents contraires nous ont éloignés de notre patrie, sans doute par la volonté de Zeus. Nous étions les glorieux soldats d'Agamemnon, fils d'Atrée, dont la renommée touche au ciel. Nous sommes venus à tes genoux, espérant de toi les dons de l'hospitalité qu'il est d'usage d'offrir à l'étranger. Homme généreux, respecte les dieux et les suppliants, protégés de Zeus.

»Il répondit d'un cœur impitoyable:

»--Étranger insensé, de quel pays viens-tu donc que tu m'engages à craindre les dieux? Les Cyclopes n'ont souci ni de Zeus, ni des Immortels, car ils sont plus puissants qu'eux; cependant, dis-moi, où as-tu laissé ton vaisseau? Est-il loin d'ici?

»Il parlait ainsi pour m'éprouver, mais je lui fis cette réponse artificieuse:

»--Neptune a brisé mon navire contre les rochers de cette île. Seul avec les compagnons que tu vois, j'ai échappé à la mort cruelle.

»Sans me répondre, il jeta les mains sur mes compagnons, en saisit deux et les frappa contre terre comme deux chiens; leur cervelle s'écrasa sur le sol. Les dépeçant, il les dévora comme un lion nourri sur les montagnes, ne laissant ni entrailles, ni chairs, ni os remplis de moëlle. A ce spectacle horrible, nous élevâmes en pleurant nos mains vers Zeus. Le Cyclope ayant apaisé sa faim, but abondamment du lait pur et s'étendit au milieu de ses troupeaux. Le cœur ulcéré je m'apprêtais à plonger mon épée aiguë dans sa poitrine, mais une pensée prudente m'arrêta. Jamais nos mains n'auraient pu écarter la pierre pesante qui fermait l'antre du Cyclope. Alors, gémissants, nous attendîmes l'aurore divine. Dès le matin, le monstre alluma du feu, et se mit à traire ses bêtes magnifiques; puis saisissant encore deux de mes compagnons, il en fit son repas. Chassant alors ses troupeaux hors de l'antre, il replaça soigneusement la pierre immense qui fermait l'entrée de la caverne, comme l'on place un couvercle sur un carquois. Le Cyclope dirigea ses troupeaux sur la montagne; quant à moi, roulant en mon cœur des désirs de vengeance, je m'arrêtai à ce parti qui me semblait le meilleur: Le Géant conservait au fond de l'étable une énorme branche d'olivier comparable par sa taille au mât d'un vaisseau à vingt rangs de rames. J'en coupai la longueur d'une brasse que je fis amincir par mes compagnons; j'en affilai l'extrémité, et pour la durcir, je la tournai dans la flamme d'un feu ardent; ensuite je la cachai dans le fumier amoncelé au fond de la grotte. J'ordonnai alors à mes compagnons de chercher par le sort ceux d'entre eux qui enfonceraient avec moi ce pieu dans l'œil du Cyclope pendant son sommeil. Le sort désigna ceux mêmes que j'aurais choisis.

»Vers le soir, le monstre cruel revint et fit entrer ses gras troupeaux dans la caverne immense qu'il ferma avec soin. Il s'assit et se mit à traire les chèvres bêlantes, puis saisissant encore deux de mes compagnons, il en fit son repas du soir. Alors, je m'approchai du géant, tenant une coupe de vin noir dans les mains, et je lui dis:

»--Cyclope, bois ce vin que notre vaisseau portait. J'avais préparé cette libation, confiant en ton hospitalité, mais ta fureur sans bornes éloigne les mortels qui voudraient venir vers toi.

»Il prit la coupe et but. Trouvant ce breuvage délicieux, il m'en redemanda:

»--Que ton cœur bienveillant m'en donne encore, et dis-moi ton nom maintenant, afin que je te donne un présent d'hospitalité qui te réjouisse. Notre terre généreuse produit aussi du vin dont la pluie de Zeus fait croître les grappes puissantes, mais celui-ci me semble d'Ambroisie et de Nectar.

»Je lui versai encore du vin noir. Trois fois il vida la coupe, et quand le vin eut obscurci son esprit, je lui dis ces paroles caressantes:

»--Cyclope, mon père et ma mère et tous mes compagnons m'appellent Personne. Indique-moi maintenant le présent d'hospitalité que tu m'as promis.

»Il me répondit aussitôt d'un cœur impitoyable:

»--Je mangerai Personne le dernier; ce sera là mon présent d'hospitalité!