Part 4
Elle dit et remonte vers l'Olympe sans nuages; aussitôt parut l'Aurore éclatante, qui éveille Nausicaa surprise de ce songe. Elle descend le révéler à son père et à sa mère; celle-ci, assise auprès du foyer, filait la pourpre, et Alcinoüs se rendait au conseil des rois illustres; Nausicaa, s'avançant, lui adressa ces paroles:
--Père chéri, fais apprêter pour moi un chariot élevé, afin que je conduise vers le fleuve mes beaux vêtements pour les laver dans l'onde pure. Toi-même, tes cinq fils et leurs épouses, vous aimez à vous couvrir de vêtements éclatants de blancheur, et c'est à moi que ces soins ont toujours été confiés.
Elle dit ainsi, n'osant parler du doux hymen, mais son père, comprenant ses pensées, lui répondit:
--Mon enfant, je n'ai rien à te refuser et mes serviteurs vont te préparer un chariot aux belles roues.
Les serviteurs amènent alors des mules qu'ils attellent à un chariot rapide, et la jeune fille apporte ses robes magnifiques; sa mère prépare une corbeille remplie de mets excellents, une outre pleine de vin doux au cœur et lui donne, dans un vase d'or, l'huile parfumée pour elle et ses suivantes.
Lorsqu'elles furent arrivées près du fleuve limpide, elles détachèrent les mules qu'elles laissèrent brouter le gazon délicieux, puis elles sortirent du chariot les vêtements qu'elles lavèrent avec activité et qu'elles étendirent ensuite sur les cailloux blancs du rivage. Tandis que les vêtements séchaient au soleil ardent, elles se baignèrent, et ayant parfumé leurs corps charmants, elles prirent leur repas sur la rive fleurie; puis quittant leurs voiles, elles jouèrent à la paume. Nausicaa aux bras blancs dirigea le jeu, semblable à Diane au milieu de ses Nymphes.
Bientôt la jeune vierge, pensant au retour, faisait déjà plier les vêtements et atteler les mules, quand Minerve imagina autre chose, afin qu'Ulysse, s'éveillant, vît la jeune fille aux beaux yeux et qu'elle le conduisît dans la ville des Phéaciens. A cet instant, Nausicaa jetait la paume à l'une de ses suivantes; la paume s'égara et tomba dans le fleuve. Les jeunes filles poussèrent des cris perçants qui réveillèrent le divin Ulysse. Il s'assit, ému, et dit en son cœur:
--Hélas, chez quels mortels suis-je arrivé? Sont-ils farouches et violents, ou au contraire, hospitaliers? Des cris de jeunes filles ou de Nymphes des prairies verdoyantes sont arrivés jusqu'à moi; je vais m'assurer par mes yeux si je suis chez des mortels.
Alors Ulysse brisant un rameau de feuilles afin d'en voiler sa nudité, s'avança: tel un lion confiant en sa force, bravant la pluie et le vent, fond sur les biches sauvages, tel Ulysse allait apparaître aux jeunes filles à belle chevelure, nu comme il était, forcé par la nécessité. A son aspect, elles s'enfuirent épouvantées; seule la fille d'Alcinoüs resta, car Minerve chassa la timidité de son cœur. Ulysse craignant d'irriter la jeune fille en embrassant ses genoux en suppliant, lui adressa de loin ces douces paroles:
--Je t'implore, déesse ou mortelle. Si tu es une divinité, c'est à Diane que je te compare pour la majesté; si tu es mortelle, trois fois heureux ton père et ton auguste mère, trois fois heureux tes frères. Heureux surtout et par-dessus tous celui qui te méritera et t'emmènera dans sa demeure. A ta vue, je suis pénétré d'admiration; jadis, à Délos, j'ai vu un jeune palmier s'élevant dans les airs; jamais tige pareille n'était sortie de terre et je fus frappé d'étonnement. De même, je t'admire, jeune fille et je n'ose embrasser tes genoux. Cependant, le malheur m'accable; depuis vingt jours, j'ai quitté l'île d'Ogygie, luttant contre la tempête; elle m'a jeté sur ces bords et les dieux certes me réservent d'autres épreuves encore. Aie pitié de moi, toi la première vers qui je suis venu; indique-moi la ville et donne-moi un lambeau d'étoffe pour me couvrir. Je demanderai aux dieux de t'accorder l'époux de ton cœur.
Nausicaa aux beaux bras, lui répondit:
--Etranger, Zeus distribue en sa sagesse le bonheur aux mortels, suivant sa volonté; tu dois donc supporter tes souffrances avec résignation. Les Phéaciens habitent cette île; je suis la fille du magnanime Alcinoüs leur chef. Tu recevras ce qui est dû au suppliant malheureux: des vêtements et la douce hospitalité.
Elle dit et appelant ses suivantes:
--Arrêtez-vous, mes compagnes, cet homme n'est pas un ennemi, c'est un malheureux errant qu'il nous faut accueillir avec bonté, car les étrangers pauvres sont envoyés par Zeus. Offrez-lui la nourriture et le breuvage, mais auparavant baignez-le dans le fleuve, en un lieu abrité du vent.
Elle dit et les jeunes filles s'enhardirent; elles firent asseoir Ulysse comme l'avait ordonné Nausicaa, posèrent près de lui des vêtements, lui présentèrent l'huile parfumée et l'engagèrent à se baigner dans le courant du fleuve. Le divin Ulysse dit alors aux suivantes:
--Jeunes filles, retirez-vous à l'écart, tandis que je me baignerai et que je me parfumerai d'essence. Je ne saurais me montrer nu au milieu de jeunes vierges aux beaux cheveux.
Il dit et elles s'éloignèrent. Quand Ulysse se fut baigné et parfumé, et qu'il se fut couvert des vêtements donnés par Nausicaa aux bras blancs, Minerve le fit paraître plus grand et plus majestueux. Semblables à la fleur de l'hyacinthe, ses cheveux tombaient en boucles frisées sur ses épaules, et, resplendissant de beauté et de grâce, il s'assit à l'écart sur le rivage. La jeune fille le contemplait, et elle dit à ses suivantes à la belle chevelure:
--Voyez, suivantes bien-aimées, tout à l'heure cet homme me paraissait sans beauté et voici maintenant qu'il ressemble à un Immortel. Plût aux dieux qu'un héros semblable consente à rester dans ces lieux et devienne mon époux! Allons, jeunes filles, offrez-lui la nourriture et le breuvage.
Elle dit. Les suivantes s'empressèrent d'obéir et le divin Ulysse alors but et mangea longuement. Quand il eut apaisé sa faim, Nausicaa aux beaux bras, montant sur le chariot, lui adressa ces paroles:
--Etranger, lève-toi, viens à la ville avec moi, afin que je te conduise à la demeure de mon père, le plus noble d'entre les Phéaciens; mais voici ce que ma prudence te conseille de faire: tant que nous serons dans les champs, tu peux marcher à côté de mes suivantes, jusqu'à la ville au rempart élevé. Mais je crains les propos méchants et la médisance du peuple; si l'on nous rencontrait, un misérable pourrait dire: «Quel est cet étranger si beau et si grand qui suit Nausicaa? Où l'a-t-elle rencontré? Il sera sans doute son époux, car assurément, elle méprise ses nobles prétendants phéaciens». Voilà ce qu'il dirait, voilà les reproches qui me seraient adressés. Je blâmerais moi-même celle qui agirait ainsi. Donc, pour éviter ces propos, Étranger, écoute mes paroles: tu trouveras près de la route un bois magnifique consacré à Minerve; il est arrosé par une source claire; autour est une prairie; c'est là que sont les vergers fleuris de mon père. Repose-toi dans ce bois et dès que tu nous croiras de retour dans notre demeure, dirige-toi alors vers la cité des Phéaciens et demande le palais de mon père, Alcinoüs le magnanime. Il est facile à reconnaître, un enfant t'y conduirait; aucune autre demeure ne l'égale en beauté. Quand tu seras dans la cour, traverse le palais, arrive auprès de ma mère, toujours assise au foyer et filant la pourpre admirable; ses suivantes sont derrière elle. Là se trouve aussi mon père, buvant le vin comme un Immortel. Sans t'arrêter près de lui, étends les mains vers les genoux de ma mère, et si, pour toi, des pensées amies remplissent son cœur, tu verras bientôt avec joie le jour du retour, même si tu étais d'une contrée lointaine.
Elle dit et de son fouet brillant, elle touche doucement ses mules qui s'élancent impatientes. Mais Nausicaa retient les rênes afin qu'Ulysse et les jeunes filles puissent suivre à pied le chariot aux belles roues arrondies.
Au coucher du soleil ils arrivèrent au bois sacré; Ulysse s'y arrêta et adressa ses vœux à Minerve aux yeux bleus:
--Minerve, vierge indomptable, entends-moi en ce jour; donne-moi de trouver chez les Phéaciens, bienveillance et pitié.
Pallas-Athéné l'entendit, mais elle ne se montra pas encore à lui, redoutant Neptune.
Chant VII
ALCINOUS
Ainsi priait dans le bois divin le patient Ulysse, tandis que les mules vigoureuses emportaient vers la ville Nausicaa aux bras blancs. Arrivée à la très glorieuse demeure de son père, elle arrêta son char; ses frères, semblables aux Immortels, dételèrent les mules. Nausicaa se dirigea vers sa chambre et la servante Euryméduse d'Apirée alluma du feu et prépara le repas du soir.
En ce moment, Ulysse se levait pour se rendre à la ville; Minerve répandit autour de lui un nuage épais pour qu'il pût pénétrer dans la cité hospitalière sans être vu des Phéaciens; elle se présenta à lui sous la forme d'une jeune fille et Ulysse l'interrogea.
--Mon enfant, j'arrive d'une terre lointaine et je ne connais point ce pays. Ne pourrais-tu pas me conduire à la demeure du magnanime Alcinoüs qui commande à ce peuple?
La déesse lui répondit:
--Noble étranger, je t'indiquerai cette demeure voisine de celle de mon père, mais marche en silence. N'interroge personne, car les étrangers ne sont pas toujours accueillis avec bienveillance dans ce pays.
Ulysse, précédé de la déesse, traversa la ville; il admirait les ports, les vaisseaux, les places vastes, d'aspect merveilleux. Quand ils furent arrivés au palais du roi, Minerve lui dit:
--Etranger vénérable, voici la demeure que tu m'as priée de t'indiquer. Entre sans crainte. Présente-toi d'abord à la reine; Arété est son nom, et elle est parente d'Alcinoüs: Jadis Nausithoüs naquit de Neptune et de Péribée, la plus accomplie des filles du magnanime Eurymédon, qui régnait sur les géants superbes; Eurymédon les anéantit et périt lui-même. Nausithoüs engendra Rhéxénor et Alcinoüs. Rhéxénor, encore jeune époux, fut frappé par Apollon et ne laissa qu'une fille, la sage Arété. Alcinoüs la prit pour compagne et l'honora comme nulle autre femme ne fut honorée. Entourée de respect et d'amour, elle apaise par sa sagesse et sa bonté les querelles qui s'élèvent entre les hommes. Si dans son cœur, ses pensées sont bienveillantes pour toi, tu peux espérer revoir la terre de la douce patrie.
Ayant dit ces mots, Minerve quitta Schérie verdoyante, et se rendit dans sa somptueuse demeure bâtie par Erechtée.
Le cœur agité, Ulysse se dirigea vers le palais superbe. La demeure d'Alcinoüs le magnanime était pareille au soleil par son éclat, et à la lune par sa splendeur. Tout autour s'étendaient des murs d'airain, couronnés d'ornements d'azur; ses portes étaient d'or et les montants d'argent dressés sur un seuil d'airain, le linteau était d'argent et l'anneau d'or. De chaque côté du portique des chiens d'or et d'argent, forgés par Vulcain, gardaient la demeure. A l'intérieur se trouvaient des sièges artistement travaillés recouverts d'étoffes merveilleusement tissées, ouvrages des femmes; là, siégeaient les nobles Phéaciens. Des torchères d'or éclairaient les convives pendant les repas sans fin. Des esclaves nombreuses travaillaient: les unes broyaient le blond froment, les autres ourdissaient la toile ou tournaient le fuseau dans leurs mains agiles, telles les feuilles du tremble élancé. Autant les Phéaciens sont habiles à pousser le vaisseau rapide sur la mer, autant leurs femmes excellent à tisser la toile brillante. Près du palais est un jardin entouré d'une haie. Là, croissent les arbres fleurissants, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits délicieux, figuiers doux et oliviers au feuillage d'argent. Ni l'hiver, ni l'été, les fruits ne manquent; le doux zéphir fait naître les uns et s'épanouir les autres, la poire mûrit près de la poire, la pomme succède à la pomme, la grappe à la grappe, la figue à la figue. Sur le coteau brûlé par le soleil une vigne féconde se couvre de fleurs, tandis que plus loin les grappes commencent à noircir. Là, on vendange, ici l'on foule le raisin. Une fontaine arrose les jardins fleuris; devant le palais une autre jaillit où les habitants viennent puiser l'eau cristalline. Tels étaient les présents magnifiques des dieux à Alcinoüs.
Le divin Ulysse contemplait ces merveilles; il franchit le seuil et entra dans le palais. Là, de nobles Phéaciens offraient leurs dernières libations au meurtrier d'Argus. Ulysse, toujours enveloppé de l'épais nuage que Minerve avait répandu autour de lui, s'avança près de la reine et embrassa ses mains et ses genoux. Alors, le nuage divin se dissipa. Tous les convives, muets de stupeur, le regardèrent avec admiration.
Ulysse suppliant dit:
--Arété, fille de Rhéxénor pareil à un dieu, après mille souffrances, je tends les mains vers tes genoux, vers ton époux et tes convives. Puissent les dieux leur accorder de vivre heureux! Pour moi je te supplie d'aider à mon retour dans ma patrie, car depuis longtemps je souffre, éloigné des miens.
Il dit, et s'assit dans les cendres du foyer; tous gardaient le silence. Enfin, Echénéus le plus âgé des Phéaciens, dit avec bienveillance:
--Alcinoüs, il n'est pas digne de toi qu'un étranger reste assis dans la cendre de ton foyer; tous nous attendons, impatients, que tu parles. Invite cet étranger à prendre place sur un siège aux clous d'argent; ordonne à tes hérauts de verser le vin des libations à Zeus, compagnon des suppliants sacrés, et que l'intendante serve à l'étranger le repas de l'hospitalité!
Aussitôt, Alcinoüs, prenant par la main le divin Ulysse, le fit asseoir près de lui sur le siège brillant du vaillant Laodamas, son fils chéri. Une servante répandit l'eau d'une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent pour faire les ablutions, et plaça devant Ulysse une table bien polie. Une intendante vénérable apporta du pain et des mets nombreux; Ulysse buvait et mangeait; alors Alcinoüs dit à l'un de ses hérauts:
--Pontonoüs, mélange le vin dans le cratère afin que tous nous fassions les libations à Zeus, compagnon des augustes suppliants.
Pontonoüs mélangea le vin, doux comme le miel, et le versa dans les coupes. Quand les libations furent terminées, Alcinoüs, prenant la parole dit:
--Ecoutez, chefs et conducteurs des Phéaciens, ce que mon cœur m'inspire. Maintenant que le repas est terminé, regagnez vos demeures, et demain dès l'aurore, rassemblant les vieillards en grand nombre, nous fêterons cet étranger dans mon palais. Nous offrirons aux dieux les sacrifices divins, puis nous préparerons le départ de notre hôte, afin que, conduit par nous, sans peine et sans fatigue, il rentre avec joie dans sa patrie. Il est peut-être un Immortel descendu du ciel, formant quelque dessein inconnu de nous.
Ulysse, plein de prudence, lui répondit:
--Alcinoüs, chasse cette pensée, car je ne ressemble ni par les traits, ni par la taille aux habitants du vaste ciel, mais bien aux mortels dont les souffrances les plus cruelles ne peuvent égaler mes infortunes! Je pourrais vous raconter les maux nombreux que j'ai endurés par la volonté des dieux, mais laissez-moi achever ce repas, car malgré l'affliction, il n'est rien de plus importun que l'odieux estomac obligeant l'homme, qui a le deuil dans l'âme, à s'occuper de lui.
Il dit et tous les convives approuvèrent son noble langage et se retirèrent dans leur demeure. Arété aux bras blancs, prit alors la parole, car ayant vu le manteau et la tunique d'Ulysse, elle avait reconnu les vêtements qu'elle-même avait faits.
--Etranger, permets que je t'interroge; qui es-tu et d'où viens-tu? qui t'a donné ces vêtements? Ne disais-tu pas qu'errant sur la mer, tu avais été jeté sur nos rives?
Ulysse, avec prudence, répondit:
--Reine, il me serait trop long de te raconter mes souffrances, mais je veux répondre à tes questions: Loin d'ici est l'île d'Ogygie qu'habite la fille d'Atlas, l'artificieuse Calypso à la belle chevelure. Le destin me conduisit à son foyer, après que Zeus eut foudroyé mon vaisseau et fait périr mes compagnons. Calypso m'accueillit et me promit l'immortalité. Pendant sept ans je restai là, mouillant de mes larmes les vêtements divins que me donnait la déesse. La huitième année, sur l'ordre de Zeus divin, elle consentit à mon départ. Je voguai dix-sept jours sur la mer; le dix-huitième, les montagnes ombreuses de votre terre m'apparurent et mon cœur se réjouit; mais hélas! Neptune me ferma la route, souleva la mer immense, et le flot brisa mon radeau. C'est à la nage que je dus gagner le rivage. Je me couchai parmi les arbrisseaux, me couvrant de feuilles, et je dormis toute la nuit et le lendemain jusqu'au coucher du soleil. C'est alors que j'aperçus ta fille et ses suivantes. Je l'implorai, et dans sa sagesse, elle eut pitié de moi; c'est elle qui m'offrit ces vêtements; voilà la vérité.
Alcinoüs répondit:
--Étranger, assurément ma fille n'a point agi selon les convenances en ne t'amenant pas avec elle dans notre demeure, toi qui l'avais implorée la première.
Le prudent Ulysse répondit:
--Héros, ne reproche rien à ta noble fille. Elle m'avait invité à suivre avec ses femmes, mais craignant ta colère, je m'y suis refusé.
Alcinoüs lui dit alors:
--Étranger, mon cœur ne s'irrite point ainsi sans motif; il aime la justice. Plût aux dieux que tu veuilles t'unir à ma fille et devenir mon gendre. Je te donnerais alors un palais et des domaines; cependant nul Phéacien ne te retiendra malgré toi. A demain donc est fixé le jour de ton départ. Tandis que tu reposeras, dompté par le sommeil, nos rameurs, frappant la mer calme, te conduiront dans ta patrie, fût-elle même au-delà de l'Eubée.
Il dit et le patient Ulysse rempli de joie, fit cette prière:
--O Zeus divin! puisse Alcinoüs accomplir ses promesses! sa gloire serait impérissable et je reverrais ma patrie!
Ainsi discouraient-ils; cependant Arété ordonna à ses femmes de dresser un lit sous le portique, et lorsqu'elles eurent préparé la couche moelleuse, elles en avertirent Ulysse par ces paroles:
--Lève-toi, étranger et va dormir, un lit a été fait pour toi.
Elles dirent et le héros se réjouit. Il se dirigea vers le lit magnifique pour y goûter le sommeil qui fait oublier. Alors Alcinoüs, se retirant dans sa haute demeure, se coucha près de la douce Arété, son épouse aux beaux bras.
Chant VIII
JEUX
Quand parut la divine Aurore aux seins de lys et de roses, le puissant Alcinoüs conduisit Ulysse à l'assemblée des Phéaciens; là, ils s'assirent sur des sièges de pierre polie. Pendant ce temps Minerve parcourait la ville sous les traits d'un héraut d'Alcinoüs, et elle adressait à chaque citoyen ces paroles:
--Phéaciens, allez à l'assemblée pour apprendre quel est l'étranger semblable aux Immortels, qui est arrivé dans la demeure d'Alcinoüs?
Elle excitait ainsi la curiosité du peuple; promptement les citoyens se rendirent à l'assemblée où tous admiraient le prudent fils de Laërte, sur lequel Minerve avait répandu une grâce divine. Quand ils furent tous réunis, Alcinoüs prit la parole et dit:
--Ecoutez, chefs des Phéaciens, ce que mon cœur m'inspire. Cet étranger dont j'ignore l'origine, est entré dans ma demeure. Il nous supplie de le reconduire dans sa patrie; selon nos usages, aidons à son départ; l'hôte accueilli sous mon toit, ne doit pas gémir après son retour. Lancez donc sur la mer azurée un noir vaisseau conduit par cinquante-deux rameurs, puis venez dans ma demeure afin que nous traitions cet étranger comme un ami. Appelez Démodocus, notre aède illustre, auquel les dieux ont donné l'art de nous charmer tous.
Il dit. On exécuta ses ordres, et bientôt les salles du palais se remplirent de convives joyeux. Alcinoüs immola pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches dents et deux bœufs aux pieds lents. Un héraut amena le chanteur aimé de la Muse; elle l'avait privé de la vue, mais elle lui avait donné la voix délicieuse. Pontonoüs apporta pour l'aède un siège élevé qu'il appuya contre une colonne, et à laquelle il suspendit la lyre harmonieuse; puis, sur une table magnifique, il plaça une coupe de vin pour qu'il pût boire quand son cœur l'y inviterait. Alors les convives tendirent leurs mains vers les mets préparés.
Quand ils eurent apaisé la soif et la faim, la Muse excita le poète à chanter les gloires des héros: c'était la querelle d'Ulysse et d'Achille, et Agamemnon se réjouissait en son esprit, car il voyait se réaliser la prédiction que lui avait faite Apollon en la divine Pytho.
Pendant ces récits enchanteurs, Ulysse, de son manteau de pourpre, voilait son beau visage, voulant cacher aux Phéaciens les larmes qui mouillaient ses paupières; puis, essuyant ses pleurs, et prenant une coupe, il offrait des libations aux dieux; mais lorsque le chanteur reprenait ses récits, de nouveau Ulysse se couvrait le visage et sanglotait. De tous les convives, Alcinoüs seul s'en aperçut. Aussitôt, il dit aux Phéaciens, habiles à la rame:
--Ecoutez! chefs phéaciens, interrompons ce festin et sortons maintenant; essayons-nous aux jeux, afin que l'étranger puisse dire à ses amis combien nous sommes supérieurs aux autres peuples, à la lutte, au pugilat, au saut et à la course.
Il dit et ouvrit la marche; tous les autres le suivirent. Ils se rendirent sur la place, suivis d'une foule nombreuse. Des jeunes gens pleins d'ardeur, se présentèrent: les premiers étaient Acronée, Ocyale, Elatrée, Nautée, Prymnée, Anchiale, Eretmée, Pontée, Prorée, Thoon, Anabésinée, Amphiale, fils de Polynée, issu de Tectonis, puis Euryale pareil à Mars, et Naubolide, le plus beau d'entre les Phéaciens, après l'irréprochable Laodamas; puis encore les trois fils d'Alcinoüs: Laodamas, Halius et Clytonée semblable à un dieu. Ils luttèrent d'abord à la course; tous ensemble ils s'élancèrent, soulevant la poussière sous leurs pieds rapides. Clytonée laissa bientôt derrière lui ses rivaux. Puis ils s'essayèrent à la lutte pénible dans laquelle Euryale triompha; Amphiale fut vainqueur au saut; Elatrée l'emporta au disque et Laodamas au pugilat. Après que tous se furent réjouis dans ces luttes, Laodamas leur dit:
--Mes amis, demandons au noble étranger, notre hôte, s'il excelle dans un de nos jeux. Il ne manque pas de vigueur, à considérer ses muscles puissants, si toutefois les souffrances endurées sur la terrible mer n'ont pas abattu son courage.
Euryale lui répondit:
--Laodamas, tu parles avec sagesse; invite donc toi-même l'étranger et adresse-lui la parole.
Le fils d'Alcinoüs, s'avançant alors, dit à Ulysse:
--Vénérable étranger, tu parais instruit dans les jeux; veux-tu, toi aussi, t'essayer dans nos luttes? Viens, dissipe les chagrins de ton cœur, car pour ton départ déjà tout est préparé.
Ulysse prudent, lui répondit:
--Laodamas, pourquoi railler ma douleur en m'invitant à vos jeux? Je soupire après le retour et j'implore le roi et tout le peuple.
Euryale, pour l'outrager, lui dit alors:
--Étranger, tu ressembles plus en effet au nautonier conduisant son navire plein de marchandises qu'à l'athlète instruit dans les luttes.
Ulysse, le regardant avec colère, lui répondit:
--Étranger, tes paroles sont d'un insensé. Ta beauté est incontestable mais ton esprit est frivole. Tu as excité ma colère par ton langage inconvenant. Je ne suis point ignorant des luttes et je crois encore pouvoir l'emporter parmi les premiers. Aussi, malgré les maux dont j'ai souffert, je m'essayerai dans vos luttes, car ton discours m'a mordu au cœur.
Il dit, et saisissant un disque plus grand et plus pesant que ceux dont s'étaient servi les Phéaciens, il le fait tourner et le lance de sa main robuste. Les Phéaciens courbent la tête d'effroi; le disque vole au-delà de toutes les marques, et Minerve, prenant les traits d'un mortel, indique la place et s'écrie:
--Un aveugle même, avec la main, reconnaîtrait ta marque, étranger, car elle est éloignée de beaucoup de celles des Phéaciens; aucun d'eux ne pourra la dépasser.