L'Odyssée

Part 2

Chapter 23,893 wordsPublic domain

--Etrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous, quel intérêt vous amène à Pylos? Vous n'êtes certes pas des pirates errant sur les routes humides et pillant l'innocente barque?

Télémaque lui dit avec assurance:

--O Nestor, fils de Nélée, grande gloire des Grecs, nous venons d'Ithaque à la recherche de mon père, le divin Ulysse, qui, avec toi, renversa la ville des Troyens. J'ignore s'il a péri; je t'en conjure aujourd'hui, dis-moi la vérité. As-tu été témoin de sa triste fin ou quelque mortel te l'a-t-il racontée?

Nestor, cavalier de Gérène, lui répondit:

--O ami, tu me rappelles les douleurs des indomptables Achéens, errant sur les sombres mers, ou combattant la ville de Priam. Là sont tombés les plus vaillants: Ajax, Achille, Patrocle et mon fils Antiloque, si beau, si brave, si léger à la course et si ferme au combat. Que de maux soufferts encore! Comment les raconter tous? Cinq ou six années même n'y suffiraient pas, et fatigué, tu retournerais dans ta patrie avant la fin de mon récit...--Pendant neuf ans, nous luttâmes et nul n'osa jamais se comparer à Ulysse pour la prudence et la ruse. En t'écoutant, je crois entendre parler ton père, avec lequel nous n'avions qu'un cœur dans l'assemblée des Argiens...--Quand la formidable Ilion fut renversée, nous nous en retournâmes sur nos navires emportant nos richesses et nos prisonnières à la large ceinture, mais Zeus nous dispersa pour nos injustices. Ménélas voulait, sans tarder davantage, traverser les plaines humides, mais Agamemnon refusa. Il resta avec la moitié de l'armée pour immoler de saintes hécatombes et apaiser la déesse aux yeux bleus. Arrivés à Ténédos, nous offrîmes les sacrifices divins; Zeus cependant ne nous accorda pas le retour; il alluma parmi nous la funeste discorde. Les uns suivirent le sage Ulysse: pour moi, je continuai ma route avec Tydée et ses compagnons. Ménélas nous rejoignit à Lesbos; nous délibérions sur notre route et les dieux nous envoyèrent un présage, nous ordonnant de voguer vers l'Eubée pour échapper au péril, laissant à gauche, Chio rocailleuse, la côte de Psyria et fuyant le ventueux Minias. Nos navires rapides traversèrent les plaines poissonneuses et abordèrent à Géreste. Le quatrième jour, Diomède atteignit Argos; moi, je me dirigeai vers Pylos et j'ignore, mon cher enfant, quel fut le sort des autres Achéens. J'ai ouï dire que depuis, les Myrmidons valeureux, conduits par le fils d'Achille, ont revu l'heureux jour du retour; de même Philoctète, fils de Péan, et Idoménée. Quant au fils d'Atrée, vous savez sa fin déplorable, mais Egisthe a expié son crime; heureux le héros qui laisse en mourant un fils vengeur. Toi aussi, mon ami, sois vaillant, afin que nos descendants parlent de toi avec honneur.

Le sage Télémaque lui dit:

--Divin Nestor, Oreste a bien vengé son père et la postérité l'honorera. Ah! si les dieux m'avaient donné la force de punir l'insolence des prétendants qui m'outragent! Mais ils me l'ont refusée et je dois souffrir aujourd'hui.

Le cavalier Nestor répondit:

--O ami, je connais tes malheurs et l'arrogance des prétendants qui poursuivent ta mère, mais qui sait si le héros ne reviendra pas les punir? Si Minerve te chérit comme elle chérissait Ulysse, ces audacieux oublieront vite l'hymen.

Télémaque, tristement, lui dit:

--Ah! je n'ose espérer ce bonheur, même avec la volonté des dieux.

La déesse aux yeux bleus dit à son tour:

--Télémaque, quelle parole a franchi la barrière de tes dents? Un dieu, s'il le veut, sauve un mortel, même de loin; cependant les dieux mêmes ne peuvent écarter de lui la mort, commune à tous, quand il est désigné par le destin funeste.

Télémaque lui répondit:

--Mentor, je voudrais maintenant interroger le fils de Nélée sur un autre sujet.--Dis-moi, Nestor, comment est mort Agamemnon? Ménélas n'était donc pas dans Argos, quand Egisthe tua ce héros plus vaillant que lui?

--Mon enfant, lui dit Nestor, voici la vérité: Pendant que sous les murs d'Ilion, nous accomplissions de nombreux travaux, Egisthe, paisible dans Argos, charmait par ses paroles l'épouse d'Agamemnon. La divine Clytemnestre, à la vérité, recula longtemps devant le crime honteux, car près d'elle veillait l'aède charmeur désigné par le fils d'Atrée pour protéger l'épouse. Mais quand l'heure du destin la dompta, l'infidèle suivit le séducteur après qu'il eut fait périr l'aède divin. Ménélas et moi revenions alors des rives de Troie, quand Phébus, près de Sunion sacrée, frappa de ses douces flèches le fils d'Onétor, Phrontis, pilote habile au gouvernail. Ménélas, retenu par les funérailles de son compagnon, atteignit ensuite la haute Malée, et Zeus, déchaînant les vents rapides, dispersa ses vaisseaux, jetant les uns vers la Crète habitée par les Cydons, près de la roche polie par les vagues, à l'extrémité de Gortyne, où le Notos pousse le flot sombre. Là, se brisèrent les vaisseaux, d'où les hommes n'échappèrent qu'avec peine; les autres furent portés vers l'Egypte. Pendant ce temps, Egisthe tuait le fils d'Atrée, soumettait le peuple et régnait sur la riche Mycènes. La huitième année, Oreste, revenant d'Athènes, immolait le meurtrier de son père, le jour même du retour de Ménélas, brave au cri de guerre. Mais toi, ami, ne t'éloigne pas longtemps de ta demeure, pars maintenant pour Lacédémone, où te conduira l'un de mes fils, et là, supplie le blond Ménélas de te dire tout ce qu'il sait du divin Ulysse.

Il dit. Le soleil se coucha; Minerve alors prononça ces paroles ailées:

--O vieillard, tes discours sont d'un sage, mais voici le jour qui disparaît; retirons-nous après avoir offert encore à Neptune les libations sacrées.

Les hérauts remplirent les cratères et jetèrent dans le feu les langues des victimes; Minerve et Télémaque voulurent retourner dans le vaisseau creux, mais Nestor les retenant, leur dit:

--J'ai des tapis nombreux dans ma maison, Zeus ne permettrait pas que le fils chéri d'Ulysse couche sur les planches d'un vaisseau tandis que dans mon palais je peux recevoir dignement mes hôtes.

Minerve lui répondit:

--Cher vieillard, Télémaque t'obéira, il te suivra dans ton palais hospitalier; demain, tu lui donneras un char et des chevaux agiles conduits par un de tes fils, et il partira pour Lacédémone. Pour moi je retourne au vaisseau noir, et dès l'aurore j'irai chez les Caucons magnanimes réclamer une dette qui n'est ni nouvelle certes, ni petite.

Ayant ainsi parlé, Minerve disparut semblable à une orfraie; la stupéfaction saisit tous les assistants, et le vieillard, étonné, prenant la main de Télémaque, lui dit:

--Ami, puisqu'un dieu te guide, tu ne seras ni lâche ni faible, j'ai reconnu l'auguste Tritogénie qui honorait ton père.--O déesse, sois-nous propice, à moi, à mes fils et à ma respectable épouse. Je te sacrifierai une génisse d'un an, encore indomptée, et dont les cornes seront entourées d'or.

Pallas entendit sa prière. Puis Nestor, précédant ses fils vers sa belle demeure, versa des libations à Minerve; quand ils eurent bu selon leur désir un vin doux, enfermé depuis onze années dans une urne bien close, ils se retirèrent pour se livrer au sommeil.

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Nestor, abandonnant sa couche, sortit de son palais et s'assit sur les marbres polis et blancs devant les portiques élevés. Là s'asseyait jadis Nélée, aujourd'hui dompté par le destin et descendu chez Pluton. Nestor, le sceptre à la main réunit ses fils, Echéphron, Stratios, Persée, Arétos et Thrasymède; Pisistrate vint également avec Télémaque; tous s'assirent auprès de Nestor qui prit la parole:

--Chers enfants, je veux me rendre Minerve propice, allez dans la plaine chercher une génisse; qu'un autre aille au vaisseau de Télémaque pour en ramener tous ses compagnons, n'en laissant que deux pour la garde, puis, ordonnez à l'orfèvre Laercès, de venir pour entourer d'or les cornes de la génisse, et, aux serviteurs de ce palais, de préparer un festin.

Il dit et tous s'empressèrent. Nestor donna l'or pour la parure qui réjouit les yeux de la déesse, Arétos apporta l'eau dans un vase orné de fleurs; il portait en outre une corbeille d'orge sacrée. Thrasymède, debout, la hache tranchante dans sa main, se tenait prêt à frapper la génisse. Persée apporta la coupe profonde, et Nestor, conducteur de coursiers, offrit à Minerve les prémices, jetant dans le feu le poil de la tête de la victime.

L'orge sacré répandu, et les prières terminées, Thrasymède frappa la génisse; alors les filles, les brus et la vénérable épouse de Nestor, Eurydice, l'aînée des filles de Clyménos, prièrent à haute voix.

La génisse fut égorgée par Pisistrate, et quand le sang noir eut cessé de couler, les jeunes gens tenant les broches à cinq pointes firent rôtir les chairs qu'ils arrosèrent de vin doux.

Cependant la plus jeune des filles de Nestor, la belle Polycaste, conduisit Télémaque au bain; elle l'oignit, puis le couvrit d'une tunique magnifique, et, beau comme un immortel, il vint s'asseoir à la table du festin. Lorsque tous eurent chassé la faim et la soif, Nestor leur dit:

--Mes enfants allez préparer le char et les coursiers à la belle crinière, afin que Télémaque continue sa route.

Il dit et ses fils exécutèrent ses ordres, Télémaque monta sur le char magnifique, Pisistrate prit les rênes et fouetta les coursiers; ceux-ci pleins d'ardeur volèrent rapides, s'éloignant de Pylos.

Ils arrivèrent à Phèrès à la tombée du jour. Dioclès, fils d'Orsilochos, qu'Alphée avait engendré, leur offrit l'hospitalité.

Quand parut la fille du matin, l'Aurore aux doigts de rose, ils remontèrent sur le char orné et bientôt ils arrivèrent au terme de leur voyage.

Chant IV

LACÉDÉMONE

Arrivés dans la profonde vallée de Lacédémone, Télémaque et Pisistrate se dirigèrent vers le palais de Ménélas. Ils le trouvèrent célébrant les noces de son fils et de sa noble fille que jadis, à Troie, il avait promise au fils du vaillant Achille. Il l'envoyait avec des chevaux et des chars dans la ville fameuse des Myrmidons où régnait son époux. A son fils Mégapenthès, il donnait la fille du Spartiate Alector; Mégapenthès était issu d'une esclave, car Hélène n'avait mis au jour qu'une fille, Hermione aux cheveux d'or.

Ménélas et ses amis se livraient à la joie des festins; un aède divin chantait. Aux accords de sa lyre deux danseurs tournaient au milieu de l'assemblée.

Télémaque et le fils de Nestor arrêtèrent leurs coursiers aux portes du palais. Le puissant Etéonée, serviteur diligent, les aperçut; il traversa la demeure pour en annoncer la nouvelle à Ménélas, auquel il adressa ces paroles ailées:

--Fils de Zeus, voici deux étrangers semblables aux dieux; dois-je dételer leurs coursiers agiles ou les laisser chercher ailleurs l'hospitalité?

Ménélas, courroucé, lui dit:

--Autrefois, fils de Boéthès, tu étais moins sot; ne te souviens-tu donc plus de l'accueil généreux d'hospitaliers étrangers en nos jours d'infortune? Va, dételle les chevaux, et que ces étrangers prennent part au festin.

Etéonée, et d'autres serviteurs empressés, débarrassèrent du joug les coursiers mouillés de sueur qu'ils attachèrent aux râteliers, et introduisirent les hôtes dans la somptueuse demeure, que ceux-ci contemplaient avec admiration. Quand leurs yeux furent rassasiés de ce spectacle, ils se plongèrent dans des baignoires polies; des jeunes femmes les frottèrent d'essence, les couvrirent de tuniques et de manteaux superbes, puis ils prirent place auprès du fils d'Atrée. L'intendante apporta du pain, l'écuyer tranchant, des viandes rôties et plaça près d'eux des coupes d'or. Le blond Ménélas, les prenant par la main leur dit:

--Mangez et buvez, réjouissez-vous; nous vous demanderons plus tard le nom de vos pères, illustres rois sans doute.

Puis il plaça devant eux le dos rôti d'un bœuf gras. Quand ils eurent apaisé leur faim et leur soif, Télémaque se penchant vers Pisistrate, lui dit tout bas:

--Ami cher à mon cœur, admire dans ce palais magnifique la profusion d'airain, d'or, d'argent, d'ivoire!... Tel, assurément, est le palais de Zeus.

Ménélas, l'entendant, leur adressa ces paroles ailées:

--Chers enfants, nul ne peut égaler Zeus en richesses; celles que vous admirez sont le fruit de mes longues courses et de nombreuses souffrances. Je les ai ramenées sur mes vaisseaux après avoir erré huit ans à Cypre et en Phénicie, en Egypte et en Ethiopie, à Sidon et chez les Erembes, et en Libye où les agneaux naissent avec des cornes, et où ni maîtres, ni pasteurs ne manquent de fromage, de viande et du lait doux des brebis. Tandis que j'errais, amassant des richesses, un homme aidé d'une épouse perfide, tua traîtreusement mon frère; aussi, sur ces biens, je règne sans joie. Vos pères connaissent déjà ces aventures. Souvent, assis dans mon palais, je pleure sur ces guerriers morts devant la vaste Troie et je repais mon âme de douleur; mais souvent aussi, je sèche mes larmes, car la tristesse glace les sens. Cependant, de tous mes regrets, le plus cruel est le souvenir d'Ulysse et de ses nombreuses souffrances, et nous ignorons encore s'il vit ou s'il est mort. Le vieux Laërte le pleure sans doute avec la prudente Pénélope et Télémaque, laissé si jeune dans son palais.

Il dit, et à ses paroles, Télémaque versant des larmes, se voila le visage de son manteau de pourpre. A ce moment, Hélène semblable à Diane sortait de son appartement; Adresté lui avança un siège magnifique; Alcippé lui apporta un tapis moelleux, et Phylo, une corbeille d'argent, don d'Alcandre, épouse de Polybe, habitant Thèbes l'Egyptienne. Polybe avait donné à Ménélas deux baignoires d'argent, deux trépieds et dix talents d'or. Son épouse avait offert à Hélène une quenouille d'or et une corbeille d'argent rehaussé d'or, sur laquelle Phylo posa la quenouille entourée de laine violette. Hélène s'assit, puis elle interrogea son époux en ces termes:

--Divin fils de Zeus, quels sont ces hôtes arrivés dans notre demeure? A la vérité, je n'ai jamais vu chez un homme autant de ressemblance que celui-ci en a avec Télémaque, qu'Ulysse laissa si jeune dans son palais, lorsque les Achéens, à cause de moi vinrent à Troie porter la guerre terrible.

Le blond Ménélas répondit:

--C'est aussi ma pensée, femme, ce sont bien là les yeux, la tête et les cheveux d'Ulysse, et, à l'instant, me souvenant du héros, je racontais ses maux endurés pour moi, et celui-ci versait des larmes amères, couvrant ses yeux de son manteau.

Pisistrate, prenant la parole, dit:

--Divin fils d'Atrée, chef des peuples, celui-ci, comme tu le dis, est bien le fils d'Ulysse, mais sa modestie l'empêche de te parler, à toi, dont la voix nous charme comme celle d'un dieu. Nestor de Gérène m'a choisi pour être son compagnon, il désirait te voir, obtenir de toi des conseils ou des secours, et te parler de son père absent, car il ne trouve personne parmi son peuple pour écarter de lui le malheur.

Ménélas lui répondit:

--Dieux grands, voici donc dans ma demeure le fils d'un homme qui m'est si cher et que je m'étais promis d'honorer à son retour plus que tous les autres Argiens. Je voulais lui donner dans l'Argolide une ville et lui construire un palais. Rien ne nous eût alors séparés avant la mort aux ombres noires, mais un dieu nous a privés de ce bonheur.

Il dit et tous pleuraient; Pisistrate pensant à son frère Antiloque prononça ces paroles ailées:

--Divin Ménélas, Nestor souvent nous a parlé de ta sagesse; écoute-moi, pourquoi nous affliger pendant le repas; demain à la matinale Aurore, nous pleurerons les guerriers fauchés par le Destin. Mon frère aussi a péri; tu l'as connu: Antiloque, rapide à la course et supérieur au combat?

Le blond Ménélas lui répondit:

--O ami, tes paroles sont d'un sage; laissons donc là les pleurs et continuons notre repas; demain Télémaque et moi, nous parlerons ensemble.

Il dit, et Asphalion, serviteur fidèle, leur versa l'eau sur les mains, puis ils continuèrent le festin.

Hélène alors, jeta dans le cratère où les convives puisaient le vin, un breuvage qui fait oublier la tristesse, et que lui avait donné Polydamne, épouse de Thon, l'Egyptien. Et s'adressant à son époux, elle lui dit:

--Fils d'Atrée et vous, nobles héros, mangez et buvez; je vais vous raconter maintenant des choses qui vous charmeront. Je vais vous dire ce que le courageux Ulysse osa faire chez les Troyens:--S'étant meurtri de coups et revêtu de vils haillons, il entra dans la ville ennemie déguisé en mendiant; seule, je le reconnus malgré sa ruse et je l'interrogeai. Il voulut m'échapper, mais lorsque j'eus lavé et oint son corps et que je lui eus donné d'autres vêtements, je lui jurai de ne point révéler son nom aux Troyens avant qu'il fût de retour à ses vaisseaux rapides. Il me découvrit alors les desseins des Grecs auxquels il rapporta de précieux renseignements. Mon cœur se réjouissait, car déjà mon désir était de revoir ma maison; je pleurais sur la faute que Vénus m'avait fait commettre, quand, me conduisant à Troie, elle m'éloigna de ma fille et de mon époux qui ne le cède à personne pour l'esprit et pour la beauté.

Ménélas dit alors:

--Femme, tu as parlé selon la convenance. J'ai vu bien des héros, mais jamais encore je n'ai connu un mortel semblable à Ulysse. Voici ce que ce guerrier courageux osa faire dans le cheval de bois où nous étions cachés, apportant aux Troyens le carnage et la mort:--Tu t'approchais du piège perfide, suivie de Deiphobe; trois fois tu en fis le tour; tu en touchas les flancs et tu appelas par leur nom les premiers des Danaéens, imitant la voix de leurs épouses. Le fils de Tydée, Ulysse et moi entendîmes tes appels. Diomède et moi voulions nous élancer; Ulysse nous retint, calmant notre impatience, et Anticus ayant voulu te répondre, il lui tint la bouche fermée et sauva ainsi les Grecs.

Télémaque, ému à ces récits, s'écria:

--Ménélas, chef des peuples, tes paroles augmentent ma tristesse, car les exploits d'Ulysse n'ont pu lui éviter la triste mort, malgré son cœur de fer. A présent, fais-nous conduire à notre couche afin que nous goûtions les douceurs du sommeil.

Alors Hélène l'Argienne leur fit dresser sous le portique des lits aux belles couvertures de pourpre, et le fils d'Atrée se retira dans sa demeure avec la divine Hélène au long voile.

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Ménélas sortit de son appartement; il vint auprès de Télémaque et lui dit ces mots:

--Dis-moi, Télémaque, quelle affaire t'amène dans la divine Lacédémone?

Télémaque lui répondit:

--Fils d'Atrée, je suis venu te demander des nouvelles de mon père. Je te supplie de me raconter sa triste fin si tu en as été témoin; par pitié ne me cache pas la vérité.

Ménélas gémissant, lui dit:

--A tes questions, à tes prières, je ne répondrai rien qui s'écarte de la vérité; voici:

»Les dieux me retenaient encore dans Pharos près des bouches de l'Egyptos. Pendant vingt jours, le vent favorable cessant de souffler, toutes nos provisions s'étaient épuisées; une déesse prit pitié de moi, Idothée, fille du puissant Protée, dont je touchai le cœur. Pendant que mes compagnons, errant sur le rivage, cherchaient à calmer leur faim dévorante, elle s'approcha de moi et me dit ces paroles:

»--Etranger, es-tu donc si dépourvu de sens et te complais-tu dans la souffrance que tu ne trouves un terme à tes peines et à celles de tes compagnons.

»Je lui répondis:

»--Déesse, je ne suis point ici par ma volonté; j'ai, sans doute, offensé les Immortels; dis-moi, car les dieux savent tout, quel est celui qui me ferme la route à travers la mer poissonneuse?

»La déesse me répliqua aussitôt:

»--Etranger, dans ces lieux vient souvent l'Immortel Protée, dieu véridique et serviteur de Neptune. C'est lui qui m'a donné le jour. Si tu pouvais le saisir par ruse, il t'enseignerait ta route et t'apprendrait même les choses arrivées dans ta patrie depuis ton départ.

»Je lui répondis:

»--Comment ferai-je pour saisir ce divin vieillard, car un mortel ne peut dompter un dieu.

Idothée me dit alors:

»--Vers le milieu du jour, le vieillard marin sort des flots et vient se reposer dans un antre humide au milieu des phoques noirs et ondulants de la belle Halosydné. Je t'y conduirai au lever de l'aurore avec trois de tes compagnons choisis parmi les plus braves. Le rusé vieillard viendra entouré de ses phoques, semblable au berger conduisant ses brebis. Il les comptera, puis il se couchera et s'endormira au milieu d'eux. A ce moment-là, saisissez-le et maintenez-le avec vigueur, car pour vous échapper, il prendra la forme de divers animaux, et deviendra même eau limpide et feu dévorant. Alors, serrez-le davantage et lorsqu'enfin, il t'interrogera, cesse toute violence, et demande-lui quel dieu te poursuit et quel est le moyen de rentrer dans ta patrie.»

»Elle dit, et se laissa glisser dans la mer mouvante. Je revins vers nos vaisseaux l'esprit agité et, le lendemain, j'emmenai trois compagnons au cœur ferme.

»Idothée nous apporta alors du vaste sein de la mer quatre peaux de phoques fraîchement écorchées, et creusant des lits dans le sable, elle nous fit coucher et nous couvrit chacun d'une peau. L'embuscade était pénible, car l'odeur affreuse des phoques nous mettait au supplice. Pour nous soulager, la déesse approcha de nos narines l'ambroisie au doux parfum. Toute la matinée nous attendîmes avec patience. Vers le milieu du jour, le vieillard, suivi de ses phoques, sortit de la mer et compta son troupeau. Son cœur ne soupçonna point la ruse et il se coucha. Alors, poussant de grands cris, nous nous élançâmes sur lui. Le vieillard n'oubliant pas son art trompeur, se fit d'abord lion à la belle crinière, puis dragon, puis panthère et sanglier énorme. Il devint ensuite eau rapide et arbre aux branches élevées. Mais nous le tenions étroitement serré; l'artificieux vieillard se sentant vaincu et m'interrogeant enfin, m'adressa ces paroles:

»--Fils d'Atrée, que désires-tu de moi?

»Je lui dis aussitôt:

»--Tu sais que depuis longtemps, retenu dans cette île, je ne puis trouver un terme à mes peines et mon cœur se consume de douleur. Dis-moi quel est celui des Immortels qui ferme ma route et me barre la mer poissonneuse?

»Protée me dit alors:

»--Le destin ne veut pas que tu revoies ta patrie avant que, retourné dans les eaux de l'Egyptos, tu n'aies offert de saintes hécatombes aux Immortels, habitant le vaste ciel.

»Il dit et mon cœur se remplit de tristesse:

»--Vieillard, lui répondis-je, je ferai ainsi que les dieux l'ordonnent, mais dis-moi si tous les Achéens sont heureusement rentrés dans leurs foyers, ou si quelqu'un d'entre eux est mort prématurément au retour de la guerre de Troie?

»Il me dit aussitôt:

»--Tu n'as nul besoin de connaître ces choses, ni ma pensée; avant peu, tu verseras des larmes ayant tout appris; cependant je te dirai que plusieurs ont péri dans le retour; mais l'un d'eux vit, retenu sur un point de la vaste mer. Ajax a bu l'onde amère près des vaisseaux aux longues rames, pour ses paroles orgueilleuses. Quant à ton frère, protégé de Junon, une tempête le saisit près de Malée, mais les dieux changèrent le vent et conduisirent ses vaisseaux aux lieux où habitait Egisthe, fils de Thyeste. Se réjouissant, Agamemnon embrassait la terre de la patrie aimée, la mouillant de ses larmes. D'une retraite cachée, un espion que le perfide Egisthe avait placé là signala son retour. Aussitôt Egisthe, choisissant vingt hommes braves, vint avec des chevaux et des chars, au-devant du pasteur des peuples. Il ramena le héros et le tua pendant le festin célébrant son retour, comme on tue un bœuf à l'étable. Aucun des compagnons du fils d'Atrée, ni les complices d'Egisthe ne survécurent.

»A ce récit, mon cœur se brisa. Assis sur le sable, je ne pouvais arrêter mes larmes. Alors le vieillard marin me dit:

»--Ne pleure pas, fils d'Atrée, sur ces choses sans remède; hâte plutôt ton retour pour préparer Oreste à la vengeance fatale.