Part 15
--Bonne Euryclée, apporte du soufre et du feu, que je purifie ce palais; puis tu inviteras Pénélope à venir ici avec toutes ses servantes.
La vieille nourrice lui répondit:
--Oui, mon enfant, mais je veux auparavant t'apporter un manteau et une tunique pour te vêtir; il serait indigne que tu restes dans ton palais avec ces haillons sur tes larges épaules.
Ulysse répliqua:
--Que j'aie d'abord du feu dans cette salle.
Euryclée lui apporta du feu et du soufre, et il purifia avec soin la salle, le vestibule et la cour. Et bientôt, sur l'ordre de la nourrice, toutes les femmes sortirent de leur appartement, portant des flambeaux; elles entourèrent Ulysse, le tenant embrassé, baisant sa tête, ses épaules et ses mains: un doux désir de pleurer s'empara du héros, car son cœur les reconnaissait toutes.
Chant XXIII
ULYSSE ET PÉNÉLOPE
Cependant Euryclée, joyeuse, monta aux étages supérieurs pour annoncer à sa maîtresse le retour de son époux chéri.
--Eveille-toi chère enfant, afin que tes yeux voient celui que tu espères chaque jour. Ulysse est revenu et il a tué les prétendants orgueilleux qui dévoraient tes biens et ceux de ton fils.
Pénélope s'éveillant lui répondit:
--Nourrice chérie, les dieux t'ont rendue folle; pourquoi te jouer de moi et affliger mon cœur en m'apportant ces fausses nouvelles? Pourquoi m'arracher au doux sommeil qui enchaînait mes pensées?
Euryclée reprit:
--Je ne me joue pas de toi, chère enfant, et véritablement, Ulysse est de retour: c'est l'étranger que tous outrageaient dans le palais. Télémaque était dans le secret, mais par prudence, il cachait les pensées de son père qui voulait punir la violence de ces hommes insolents.
Pénélope émue, s'élança de son lit, embrassa la vieille nourrice, et lui dit:
--Chère nourrice, si Ulysse est vraiment de retour dans sa demeure comme tu l'affirmes, dis-moi comment seul il a pu appesantir son bras sur la foule des prétendants?
Euryclée lui répondit:
--J'ai entendu les gémissements de ces hommes tandis qu'Ulysse les immolait. Ton fils Télémaque m'appela dans la salle et je vis Ulysse au milieu des cadavres; sur le sol les prétendants gisaient les uns sur les autres. Ton cœur aurait bondi de joie si tu l'avais vu souillé de sang et de poussière, et semblable à un lion. Suis-moi donc et que vos cœurs goûtent enfin la joie.
La prudente Pénélope répliqua:
--Chère nourrice, crains de te réjouir trop tôt. Sans doute un dieu indigné a puni l'insolence de ces hommes coupables; quant à Ulysse, il a perdu loin de l'Achaïe l'espoir du retour et lui-même a péri certainement.
La nourrice Euryclée reprit:
--Quoi, chère enfant, ton cœur est toujours incrédule! Eh bien! je vais te donner un autre signe certain; la cicatrice de la blessure que fit jadis à Ulysse la dent blanche d'un sanglier, je l'ai vue tandis que je lui lavais les pieds. Je voulus te le dire, mais lui, dans sa sagesse, m'empêcha de parler.
Pénélope lui répondit:
--Il est difficile de pénétrer les desseins des dieux; allons près de mon fils afin que je voie les prétendants immolés et celui qui les a tués.
A ces mots elle descendit, et franchissant le seuil de la salle, elle alla s'asseoir en face d'Ulysse. Le héros, les yeux baissés, attendait que sa noble épouse lui adressât la parole, mais elle gardait le silence et l'angoisse envahissait son cœur; le regardant fixement, elle hésitait à le reconnaître sous ses misérables vêtements. Enfin Télémaque lui dit ces paroles de reproche:
--Ma mère, méchante mère au cœur cruel, pourquoi t'écartes-tu ainsi de mon père; ton cœur est donc plus dur que la pierre pour que tu te tiennes éloignée d'un époux qui revoit sa demeure après vingt années de souffrance?
La prudente Pénélope répondit:
--Mon enfant, mon cœur est frappé de saisissement: je n'ose ni lui parler, ni le regarder en face. Si vraiment cet étranger est Ulysse, nous nous reconnaîtrons mieux entre nous, car nous avons des signes que seuls nous connaissons.
Elle dit, et le patient et divin Ulysse sourit, et aussitôt il adressa à Télémaque ces paroles ailées:
--Télémaque, laisse ta mère me mettre à l'épreuve; bientôt elle me reconnaîtra; elle pense sans doute que je ne suis pas son époux, parce qu'elle me voit sous ces haillons. Maintenant songeons à ce que nous devons faire, car lorsqu'un homme a tué un autre homme qui ne laisse pas derrière lui de nombreux vengeurs, il fuit cependant; et nous, nous avons immolé les plus nobles héros d'Ithaque; je t'invite à y réfléchir.
Télémaque lui répondit:
--Vois toi-même, père chéri, car on dit que nul mortel ne peut te le disputer en sagesse.
Ulysse répliqua:
--Eh bien! voici quel parti me semble le meilleur: baignez-vous et revêtez ensuite vos tuniques, puis ordonnez aux femmes de se parer; que l'aède divin conduise la danse joyeuse, afin que ceux qui passent dans la rue, entendant la lyre harmonieuse, croient que nous célébrons un hymen. Ainsi la nouvelle du massacre des prétendants ne se répandra pas dans la ville avant que nous n'ayons gagné nos campagnes aux riches vergers. Là, Zeus nous inspirera.
Il dit et tous obéirent. Bientôt le vaste palais retentit du bruit cadencé de la danse joyeuse, et ceux qui du dehors l'entendait, disaient ainsi:
--Certes, l'un des princes a épousé cette reine si recherchée. L'infortunée s'est lassée d'attendre le retour de l'époux de sa jeunesse.
Cependant Eurynomé baigna Ulysse; elle le parfuma d'essence et le revêtit d'un manteau magnifique et d'une tunique éclatante de blancheur; puis Minerve répandit sur la tête du héros une majestueuse beauté, déroulant sur ses puissantes épaules les boucles de ses cheveux pareils à la fleur de l'hyacinthe. Alors, semblable aux Immortels, il revint s'asseoir en face de son épouse à laquelle il adressa ces paroles ailées:
--Femme divine, ton cœur est plus insensible que celui d'aucune autre mortelle; quelle autre femme pourrait se tenir éloignée d'un époux rentrant dans sa patrie après vingt années d'absence? Mais allons, nourrice, apprête un lit afin que je me couche seul, car sa poitrine renferme un cœur de pierre.
La prudente Pénélope lui répondit:
--Divin héros, je ne méprise ni n'admire avec excès, et je sais bien quel tu étais lorsque tu t'éloignas d'Ithaque sur un vaisseau aux longues rames. Mais allons Euryclée, apprête le lit robuste qu'il a construit lui-même et porte-le dans l'appartement après l'avoir garni de peaux et de tapis brillants.
Elle parlait ainsi pour éprouver son époux; mais Ulysse irrité lui dit aussitôt:
--Femme, ce que tu viens de dire afflige mon cœur. Qui donc a déplacé mon lit? Un dieu seul aurait pu le faire, car ce lit façonné par moi porte un signe remarquable. Le rejeton puissant d'un olivier aux larges feuilles avait poussé dans la cour, je traçai et bâtis une chambre tout autour, puis coupant le tronc près de la racine et le travaillant habilement, j'en fis le pied d'un lit que je sculptai avec patience, l'incrustant d'or, d'argent et d'ivoire. J'ignore, femme, si ce lit est encore en place ou si quelque mortel a coupé l'olivier.
Il dit, et Pénélope sentit défaillir son cœur, car elle reconnaissait les signes décrits par Ulysse. Elle courut droit à lui en pleurant et jetant ses bras autour du cou du héros, elle baisa sa tête et lui dit:
--O Ulysse, ne t'irrite point contre moi, toi qui es en toutes choses le plus sage des hommes, et ne me blâme pas si je ne t'ai point embrassé dès que je t'ai vu. Mon cœur craignait d'être trompé par les discours d'un fourbe. Jamais Hélène l'Argienne ne se serait unie d'amour à un héros étranger si elle avait su qu'elle rentrerait un jour dans sa chère patrie. Mais, maintenant que tu as décrit exactement des choses qu'Ulysse seul pouvait connaître, tu persuades mon cœur, malgré toute sa défiance.
Elle dit, et ses paroles augmentèrent l'attendrissement d'Ulysse qui pleurait en embrassant sa chère et vertueuse épouse. Pénélope contemplait avec ravissement son époux et ses beaux bras blancs ne pouvaient se détacher de son cou. L'Aurore aux doigts de rose les aurait trouvés pleurant encore si Minerve n'avait eu la pensée de prolonger la nuit qui touchait à son terme.
Cependant l'ingénieux Ulysse dit à son épouse:
--Femme, l'avenir nous réserve encore un labeur immense que je dois accomplir tout entier. L'âme de Tirésias me l'a prédit le jour où je descendis aux enfers pour l'interroger sur mon retour. Mais viens, femme, allons dans notre couche goûter les douceurs du sommeil.
La prudente Pénélope lui répondit:
--Ta couche est prête à te recevoir, mais dis-moi quelle est cette épreuve, puisque je dois la connaître un jour, autant vaut que j'en sois instruite dès à présent.
Ulysse lui dit alors:
--Femme divine, je ne te cacherai rien; ton cœur cependant ne se réjouira point et je ne me réjouis pas moi-même, car Tirésias m'a ordonné de parcourir de nombreuses cités, portant avec moi une large rame jusqu'à ce que j'arrive chez des peuples ne connaissant pas la mer, ni le sel dans les aliments, ni les navires aux flancs rouges, ni les larges rames qui sont les ailes des vaisseaux. Alors, un voyageur venant à ma rencontre, me dira que je porte un van sur mon épaule glorieuse; je planterai en terre la large rame et j'offrirai à Neptune un bélier, un taureau et un sanglier, puis je retournerai dans ma demeure. Là, j'immolerai de saintes hécatombes aux dieux immortels, et loin de la mer, la douce mort viendra me visiter.
Pénélope lui répondit:
--Espérons qu'après tes souffrances, les dieux te donneront une vieillesse heureuse!
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient et bientôt ils gagnèrent l'appartement élevé où ils retrouvèrent avec joie leur lit magnifique.
Bientôt après, Télémaque, le bouvier et le porcher firent cesser les danses, ils ordonnèrent aux femmes de regagner les appartements et allèrent eux-mêmes se coucher.
Cependant les deux époux se charmaient mutuellement par leurs récits. Pénélope divine entre les femmes racontait ses longues souffrances, les tristesses de sa solitude, et le noble Ulysse redisait ses luttes héroïques et ses maux nombreux.
Pénélope l'écoutait ravie et le sommeil fuyait ses paupières. Il dit d'abord comment les Ciconiens furent domptés et l'arrivée de ses vaisseaux sur les rives fleuries des Lotophages; puis la cruauté du Cyclope et de quelle façon il vengea ses compagnons. Il dit aussi comment il avait été reçu chez Eole; son entrée dans Télépyle, la cité des Lestrygons géants. Il raconta également les ruses de l'artificieuse Circé, puis sa descente aux enfers pour consulter l'âme du Thébain Tirésias; comment il avait entendu le chant des Sirènes et comment il avait évité la terrible Charybde et la funeste Scylla; comment ses compagnons avaient immolé les génisses du soleil; comment Zeus avait frappé son rapide vaisseau et comment, échappant seul au noir destin, il était arrivé dans l'île d'Ogygie chez Calypso aux belles tresses qui lui promettait l'immortalité, voulant faire de lui son époux; comment enfin les Phéaciens, l'honorant comme un dieu, l'avaient reconduit dans sa chère patrie après l'avoir comblé de présents.
A ce moment de son récit, le doux sommeil qui fait oublier descendit sur leurs paupières.
Quand l'Aurore au trône d'or sortit du sein de l'Océan, Ulysse se leva et adressa ces paroles à son épouse:
--Femme, dès que le Soleil montera à l'horizon, la Renommée parlera des prétendants que j'ai immolés dans ce palais. Je vais donc me rendre dans mes campagnes aux riches vergers pour revoir aussi mon vieux père, le noble Laërte qui pleure toujours mon absence. Pour toi, renferme-toi avec tes femmes dans tes appartements et ne te laisse interroger par personne.
Il dit, et revêtit ses armes magnifiques; puis il fit lever Télémaque, le bouvier et le porcher. Bientôt, tous armés, ils franchirent les portes, et Minerve, les enveloppant d'un nuage, les conduisit rapidement hors de la ville.
Chant XXIV
LAERTE
Ulysse et les siens gagnèrent rapidement les belles campagnes cultivées par Laërte. Au milieu d'un riche verger s'élevait sa riante demeure; elle était entourée d'une galerie ouverte où se tenait, dans la belle saison, le maître et les esclaves qu'il employait. Une vieille Sicilienne vivait également près de lui et soignait le vieillard avec zèle.
Alors Ulysse, s'adressant à son fils et à ses serviteurs leur dit:
--Vous, entrez maintenant dans cette demeure et préparez notre repas. Pour moi, je vais au devant de mon père.
Il dit et se débarrassa de ses armes; puis il se dirigea vers le vaste jardin sans rencontrer aucun des serviteurs de Laërte, Dolios, ou l'un de ses fils, car ceux-ci s'occupaient à rassembler des épines pour former la haie du verger. Il trouva son père occupé à creuser la terre autour d'une plante; il était vêtu d'une tunique sale, misérable et rapiécée; à ses jambes étaient des cnémides de peau de bœuf qui le garantissaient des broussailles; de vieux gants protégeaient ses mains contre les épines des buissons et une cape de peau de chèvre couvrait sa tête vénérable. Une profonde tristesse accablait le vieillard. Dès qu'Ulysse l'aperçut, il s'appuya contre un haut poirier et ne put retenir ses larmes. Il délibéra dans son cœur, s'il embrasserait son père et le serrerait entre ses bras ou s'il l'éprouverait d'abord. S'arrêtant à ce dernier parti, il alla droit à Laërte et lui dit:
--O vieillard, tu possèdes l'art de cultiver un jardin, car ici tout est bien soigné. Mais je te dirai,--et que ton cœur ne s'irrite point de mes paroles--que de toi-même, tu ne prends pas les soins que tu prodigues à tes vergers. Tes vêtements sont misérables et cependant tu n'es point un serviteur que son maître néglige à cause de sa paresse, car rien dans ton air n'annonce un esclave; tu ressembles plutôt à un roi. Mais allons, parle-moi franchement, de qui es-tu le serviteur, pour qui cultives-tu ce jardin? et dis-moi également si réellement nous sommes arrivés à Ithaque, comme me l'affirmait tout à l'heure un homme qui n'avait pas l'air d'être fort sensé, car il n'a pu me dire si mon hôte vivait encore ou s'il était déjà descendu dans les demeures de Pluton. Jadis en effet, j'accueillis dans ma patrie bien-aimée un homme qui me fut plus cher qu'aucun autre; il disait avoir pour père le fils d'Arcésius, le noble Laërte, roi d'Ithaque. Je lui fis de nombreux présents d'hospitalité: sept talents d'or, un cratère d'argent ciselé de fleurs, douze manteaux, autant de tapis, de voiles et de tuniques. Je lui donnai, en outre, quatre femmes belles et habiles en travaux irréprochables.
Le vénérable Laërte lui répondit, en versant des larmes:
--Etranger, tu es dans le pays que tu demandes, mais il est aux mains d'hommes injustes et insolents; tu n'aurais pas prodigué en vain tant de présents si tu avais trouvé vivant parmi le peuple d'Ithaque, celui auquel tu avais offert une hospitalité généreuse. Mais allons, dis-moi bien exactement combien il y a d'années que tu reçus mon fils, et dis-moi qui tu es, quels sont tes parents et quel est le vaisseau rapide qui t'a amené ici avec tes divins compagnons?
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Je suis d'Alybas; mon père est Aphidas, fils du roi Polypémon et mon nom est Epérite. Une divinité éloigna mon vaisseau de la Sicanie et le conduisit à l'extrémité de cette île. Cinq années se sont écoulées depuis qu'Ulysse a quitté ma patrie; les présages lui furent favorables, je l'accompagnai joyeux tandis que lui-même joyeusement se mettait en route, et nos cœurs espéraient que l'hospitalité nous réunirait encore.
Il dit, et la sombre douleur envahissait plus encore le cœur de Laërte. Prenant dans ses mains de la terre, il la répandit sur sa tête blanche. A ce spectacle, Ulysse profondément ému, s'élança vers son père bien-aimé, le serra dans ses bras et lui dit:
--Mon père me voici; je suis celui dont tu déplores l'absence depuis vingt années; donc cesse de pleurer, car je dois te le dire, nous devons nous hâter. J'ai tué les prétendants dans mon palais pour me venger de leurs outrages.
Laërte lui répondit:
--Si tu es Ulysse, mon fils, dis-moi quelques signes certains pour me convaincre.
L'ingénieux Ulysse lui dit alors:
--Vois d'abord la cicatrice que m'a faite la blanche défense d'un sanglier lorsque j'allai sur le Parnèse voir Autolycus, le père de ma mère chérie. De plus, je vais te nommer les arbres que tu me donnas jadis quand tout enfant, je te suivais au jardin. Tu me donnas d'abord treize poiriers, dix pommiers et quarante figuiers; puis tu me promis en outre, cinquante rangées de vignes entre lesquelles le blé mûrissait.
Il dit et Laërte sentit fléchir ses genoux. Il prit dans ses bras son fils bien-aimé et le héros soutint contre son cœur son père près de défaillir. Quand Laërte reprit ses sens, il s'écria:
--Zeus puissant, il y a donc encore des dieux dans le haut Olympe, s'il est vrai que les prétendants ont payé de leur vie leur odieuse insolence. Mais maintenant, je crains que bientôt tous les habitants d'Ithaque n'arrivent ici et n'envoient des messagers dans les cités des Céphalléniens.
Ulysse lui répondit:
--Aie confiance, bannis ces craintes de ton esprit; et maintenant allons dans ta maison retrouver Télémaque qui nous prépare un repas réconfortant.
Quand ils furent près de la demeure superbe, ils trouvèrent Télémaque avec le bouvier et le porcher, préparant les viandes et mélangeant le vin noir.
La servante sicilienne baigna le magnanime Laërte, le parfuma d'essences, le revêtit d'un manteau magnifique, et Minerve fit paraître aussitôt le pasteur des peuples plus grand et plus majestueux qu'il n'était auparavant. En le voyant semblable à un Immortel, son fils chéri, frappé d'admiration, lui adressa ces paroles ailées:
--O mon père, certes quelqu'un des dieux immortels t'a donné cette taille majestueuse!
Le sage Laërte répondit:
--O Zeus, et vous Minerve et Apollon, si seulement, redevenu tel que j'étais jadis lorsque je pris Néricum, je m'étais trouvé hier avec toi pour combattre les prétendants, j'aurais fait fléchir les genoux de plus d'un d'entre eux et ton cœur se serait réjoui!
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient et les préparatifs du repas étant terminés, ils prirent place sur des sièges polis. Le vieux Dolios et ses fils, que l'esclave sicilienne était allée appeler dans les champs s'avancèrent vers eux. Reconnaissant Ulysse, ils s'arrêtèrent frappés de surprise. Le héros leur adressa ces douces paroles:
--Vieillard, viens t'asseoir à cette table et cessez tous de vous étonner, car nous sommes impatients de commencer le repas.
Il dit, et Dolios lui prit les mains et les baisa, puis il prononça ces paroles ailées:
--O ami, puisque te voilà revenu, comme nous le désirions grandement sans oser toutefois l'espérer, je te souhaite bonheur et prospérité.
Puis il s'assit; les enfants du vieillard firent de même et prirent place à la table du noble Laërte.
Cependant la Renommée, rapide messagère, parcourait la cité, racontant le trépas funeste des prétendants. A cette nouvelle, le peuple accourut devant la demeure d'Ulysse et bientôt les parents et les amis emportèrent les cadavres, les uns pour les ensevelir, les autres, qu'ils placèrent sur de rapides navires, pour les reconduire dans leur patrie, puis ils se rendirent en foule à l'assemblée. Là, Eupithès, père d'Antinoos, prit la parole le premier:
--O amis, cet homme est le fléau des Achéens. Jadis il emmena nos plus braves guerriers sur ses vaisseaux. Les vaisseaux sont perdus et nos concitoyens sont morts. Et voici qu'à son retour, il a massacré les plus nobles d'entre les Céphalléniens. Ce serait un opprobre pour nous de ne pas punir le meurtrier de nos fils et de nos frères; pour moi, du moins, la vie serait sans charme. Marchons donc et ne lui laissons pas le temps de traverser la mer.
Il dit ainsi en pleurant et la pitié saisit tous les Achéens. Cependant Médon, ainsi que Phémios le chanteur divin, sortirent du palais d'Ulysse; ils s'avancèrent au milieu de l'assemblée, et tous furent frappés de stupeur. Le sage Médon leur tint alors ce discours:
--Ecoutez-moi, habitants d'Ithaque, c'est avec la volonté des dieux immortels qu'Ulysse a pu accomplir ces actions; moi-même j'ai vu aux côtés du héros la divinité qui guidait son bras et jetait la terreur parmi les prétendants.
Il dit, et la pâle crainte s'empara d'eux tous. Alors le vieillard Halitherse, fils de Mastor, prit la parole à son tour, car lui seul voyait dans l'avenir.
--Habitants d'Ithaque, écoutez ce que j'ai à vous dire: si ces choses sont arrivées, c'est par votre méchanceté, car c'est un grand crime de dévorer les biens et d'outrager l'épouse d'un noble héros. Ecoutez ma voix et suivez mon conseil: ne marchons pas si nous ne voulons pas aggraver le malheur qui est déjà sur nous.
Il dit et plus de la moitié des citoyens demeura sur la place; les autres se levèrent avec tumulte et coururent aux armes. Eupithès marchait à leur tête, mais il ne devait plus revenir en ces lieux.
Cependant Minerve adressa ces paroles à Zeus:
--Mon père, réponds à ma prière: laisseras-tu aller plus loin cette guerre funeste ou rétabliras-tu l'amitié entre les deux partis?
L'assembleur de nuées lui répondit:
--Mon enfant, n'as-tu pas décidé toi-même qu'Ulysse punirait ses ennemis? Puisqu'aujourd'hui sa vengeance est accomplie, qu'on immole des victimes, gages du serment fidèle et qu'il règne en paix parmi ses sujets.
A ces paroles, Minerve s'élança rapide et descendit des sommets de l'Olympe.
Quand Ulysse et les siens eurent apaisé le désir de la nourriture douce au cœur, le héros prit la parole:
--Que l'un d'entre vous s'assure si nos ennemis sont déjà près d'ici.
Il dit et l'un des fils de Dolios se leva et dès le seuil, il vit une troupe qui s'approchait. S'adressant à Ulysse, il dit ces paroles ailées:
--Les voilà près d'ici, armons-nous au plus vite!
Les compagnons d'Ulysse et les six fils de Dolios revêtirent leurs armes; Laërte et Dolios malgré leurs cheveux blancs prirent également une armure, et la petite troupe s'avança ayant Ulysse à sa tête. Minerve s'approcha d'eux sous les traits de Mentor; Ulysse l'apercevant se réjouit et adressa ces mots à Télémaque, son fils chéri:
--Télémaque, songe à ne pas déshonorer la race de tes pères qui jusqu'à ce jour a brillé par son courage.
Le sage Télémaque répondit:
--Père chéri, tu verras que mon cœur ne déshonorera point ta race.
Laërte se réjouit et dit à son tour:
--Dieux amis! que cette journée est belle pour moi! mon fils et mon petit-fils disputent ensemble de valeur.
Minerve alors s'approcha du vieillard et lui dit:
--Fils d'Arcésius, adresse tes vœux à la déesse aux yeux bleus, fille de Jupiter et lance ton javelot avec force.
En parlant ainsi, elle lui inspira une grande énergie et Laërte lança son javelot qui atteignit Eupithès. L'airain le traversa d'outre en outre; il tomba avec bruit et ses armes retentirent sur lui. Ulysse et les siens fondirent avec impétuosité sur les premiers combattants. Ils allaient les immoler tous, quand Minerve fit entendre sa puissante voix:
--Habitants d'Ithaque, cessez ce funeste combat et ne versez plus de sang.
La pâle crainte s'empara aussitôt de tous les cœurs; ils laissèrent tomber à terre leurs armes et s'enfuirent vers la ville. Minerve alors adressa ces paroles à Ulysse:
--Noble fils de Laërte, industrieux Ulysse, cesse de combattre, de peur que Zeus à la voix terrible ne s'irrite contre toi.
Elle dit et le héros se réjouissant en son cœur, lui obéit. Alors Pallas Athéné, semblable à Mentor dont elle avait pris les traits et la voix, immola les victimes, gages sacrés du serment de paix, entre les deux partis.
Table
Pages.
CHANT PREMIER.--Ithaque 1
-- II.--Télémaque 17
-- III.--Pylos 31
-- IV.--Lacédémone 47