L'Odyssée

Part 14

Chapter 143,934 wordsPublic domain

Eumée à son tour pria de même tous les dieux pour que ce héros rentrât dans son palais. Quand Ulysse connut leur esprit sincère, il leur dit aussitôt:

--Je suis Ulysse! c'est moi qui après avoir souffert bien des maux rentre dans ma patrie au bout de vingt années d'absence. Vous seuls, de mes serviteurs avez désiré mon retour; si donc un dieu fait tomber sous mes coups les prétendants superbes, je vous donnerai une épouse, des biens et une maison près de mon palais, et vous serez pour moi les compagnons et les frères de Télémaque. Et maintenant afin que votre cœur soit persuadé, je veux vous montrer un signe manifeste; voici la blessure que me fit jadis la blanche défense d'un sanglier, quand j'allai sur le Parnèse avec les fils d'Autolycus.

Il dit et écarta ses haillons, leur montrant la large cicatrice: Ils se jetèrent alors dans ses bras, baisant sa tête et ses épaules et versant des larmes de joie. Ils auraient pleuré jusqu'au coucher du soleil si le héros ne les eût contenus par ces mots:

--Cessez vos pleurs, de peur que quelqu'un ne vous voie et rentrons l'un après l'autre; maintenant voici ce que vous allez faire: Les prétendants ne voudront certes pas qu'on me laisse toucher à l'arc, donc toi, Eumée, prends-le et remets-le dans mes mains; puis dis aux femmes de fermer les portes solidement, et si des clameurs s'entendent dans la salle des hommes, que toutes restent en silence à leur travail. Toi Philétius, tu fermeras avec un lien puissant les portes de la cour.

Après ces paroles, il rentra dans la salle et retourna s'asseoir sur le siège qu'il venait de quitter; bientôt après les deux serviteurs rentrèrent à leur tour.

Cependant Eurymaque retournait l'arc entre ses mains, le chauffant à l'éclat du feu, mais il ne put le tendre; alors, soupirant, il dit:

--O grands dieux! quelle douleur! non que je regrette cet hymen, car il est d'autres Achéennes dans Ithaque, mais je gémis de nous voir si inférieurs en force au divin Ulysse. C'est une honte pour nos descendants.

Antinoos lui répondit:

--Eurymaque, aujourd'hui le peuple célèbre la fête sainte du dieu, qui donc pourrait tendre l'arc? Allons, dépose-le, et laissons debout toutes ces haches car personne n'y touchera dans le palais. Que l'échanson nous remplisse nos coupes et que Mélanthée amène de belles chèvres demain, et dès l'aurore nous en offrirons les cuisses à Apollon, puis nous essayerons l'arc et terminerons cette lutte.

Ce discours plut aux prétendants qui firent de nouvelles libations; alors le rusé Ulysse prit la parole:

--Écoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, vous surtout Eurymaque et Antinoos divin, donnez-moi l'arc poli afin que j'essaie aussi la force de mon bras et que je voie si j'ai encore ma vigueur d'autrefois.

Il dit et tous s'indignèrent. Antinoos l'apostropha en ces termes:

--Étranger misérable, de quoi te mêles-tu? Ne te suffit-il pas de t'asseoir en paix à la table de princes illustres, de manger et boire abondamment, d'écouter nos discours, nos entretiens; ce que nul autre étranger, nul pauvre, ne peut se vanter de faire. Le vin doux te fait perdre la tête, car le vin trouble l'homme qui le prend avec excès au lieu de le boire avec mesure. Le vin a causé la perte de l'illustre centaure Eurytion, venu chez les Lapithes; quand il eut troublé sa raison en buvant, dans son délire il commit des crimes sous le toit de Pirithoüs. La colère s'empara des héros qui lui coupèrent, avec l'airain cruel, le nez et les oreilles. Il s'en alla, emportant sa douleur en son cœur courroucé. De là naquit la querelle des Centaures et des Lapithes, et lui-même le premier, dans son ivresse, trouva son châtiment. Je te prédis aussi quelque malheur, Étranger, si tu touches à cet arc, nous te jetterons sur un vaisseau qui t'emmènera chez le roi Échétus, ce fléau des mortels auquel on n'échappe jamais. Allons bois plutôt, et ne lutte point avec des hommes plus jeunes.

La prudente Pénélope dit à son tour:

--Antinoos, il n'est ni beau ni juste d'insulter l'hôte de Télémaque. Crois-tu que cet étranger, s'il vient à bander l'arc d'Ulysse, m'emmènera dans sa demeure et fera de moi sa femme? Non, cette espérance n'est point dans son cœur. Que rien donc ne trouble la joie de ce festin.

Eurymaque répliqua alors:

--Fille d'Icarios, ce que nous craignons, ce sont les propos des hommes qui diront, si ce mendiant tend l'arc poli et de sa flèche traverse les haches d'airain, que nous sommes bien inférieurs au héros dont nous recherchons l'épouse, et ce sera pour nous un opprobre.

Pénélope répondit:

--Eurymaque, ils ne sauraient jouir d'une bonne renommée, ceux qui dévorent sans honte les biens d'un héros absent. Mais allons, donnez l'arc à cet étranger, et si Apollon lui donne la victoire, je le revêtirai d'un beau manteau et d'une superbe tunique, et je lui donnerai une lance et une épée; j'y ajouterai des sandales pour ses pieds et je le ferai conduire où son cœur l'invite à se rendre.

Le sage Télémaque prenant la parole, dit à sa mère:

--Nul autre Achéen que moi n'a le droit de commander ici. Rentre dans ton appartement, mère chérie, et occupe-toi de ton fuseau et de la toile; l'arc est l'affaire des hommes et surtout la mienne, car je suis le maître dans ce palais.

Surprise, Pénélope retourna dans son appartement, l'esprit pénétré des sages paroles de son fils, et bientôt Minerve aux yeux étincelants, lui versa sur les paupières le doux sommeil qui fait oublier.

Cependant Eumée avait pris l'arc et se dirigeait vers Ulysse, mais les prétendants orgueilleux l'apostrophèrent en ces termes:

--Où donc portes-tu l'arc recourbé, porcher imbécile? fassent les dieux que tes chiens te dévorent auprès de tes porcs, vil insensé!

Eumée, effrayé, reposa l'arc. Mais Télémaque lui cria d'une voix terrible:

--Brave Eumée, porte l'arc plus loin, et crains d'obéir à tous, et qu'alors je ne te chasse à coups de pierres dans les champs!

Tous les prétendants rirent en dessous et dissimulèrent leur colère contre Télémaque. Eumée reprit l'arc et vint le remettre aux mains d'Ulysse, puis sortant de la salle, il appela la nourrice Euryclée et lui dit:

--Prudente Euryclée, Télémaque t'ordonne de fermer les portes, et si l'une de vous entend du tumulte dans la salle des hommes, qu'elle reste en silence à son ouvrage.

Il dit et Euryclée sans lui répondre s'empressa de fermer les portes du palais magnifique.

Philétius de son côté s'élança, sans rien dire, hors de la maison et ferma les portes de la cour à la solide enceinte. Sous le portique se trouvait un câble avec lequel il assujettit la clôture, puis il rentra, s'assit sur son siège et fixa ses yeux sur Ulysse. Déjà le héros maniait l'arc, l'examinant et l'essayant pour voir s'il était intact. L'un des prétendants dit alors à son voisin:

--Assurément cet homme est un habile connaisseur d'arcs, ou peut-être en a-t-il de semblables dans sa maison, ou bien veut-il en faire de pareils; voyez comment ce vagabond le retourne dans ses mains.

Un autre de ces jeunes orgueilleux disait de son côté:

--Ah! Plût aux dieux qu'il obtienne un heureux destin, comme il est certain qu'il pourra bander cet arc!

Ils disaient ainsi, pendant que l'ingénieux Ulysse, après avoir examiné l'arc le bandait de ses mains puissantes. Comme un homme habile dans l'art de la Lyre tend avec adresse la corde autour de la cheville, ainsi Ulysse tendit le grand arc sans effort. De sa main droite il essaya la corde qui rendit un beau son pareil au cri de l'hirondelle. Grand fut l'émoi des prétendants; tous changèrent de couleur. Zeus tonna avec puissance, faisant connaître ainsi sa volonté, et le divin Ulysse, ravi du signe que lui envoyait le fils de Saturne, saisit une flèche rapide qui se trouvait près de lui et, sans quitter son siège il lança le trait, visant droit devant lui. La flèche traversa sans en manquer une toutes les haches, entrant dans le premier trou pour sortir par le dernier, et se planta dans le panneau de la porte qu'elle perfora de part en part. Il dit alors à Télémaque:

--Télémaque, ton hôte ne te fait pas honte, et les prétendants ont tort de l'insulter! Mais voici l'heure de préparer aux Achéens le repas du soir et de nous réjouir par le chant de la Lyre, qui est l'ornement des festins.

Il dit et fit un signe de ses sourcils; Télémaque ceignit son épée, saisit une lance, et, armé de l'airain étincelant, il se plaça debout auprès de son père.

Chant XXII

LE MASSACRE

Cependant Ulysse, se dépouillant de ses haillons, s'élança sur le large seuil, tenant l'arc et le carquois rempli de flèches; il versa les traits rapides à ses pieds, et dit aux prétendants:

--Cette lutte sans péril est terminée; maintenant je choisirai un autre but, voyons si je l'atteindrai: qu'Apollon me donne cette gloire!

Il dit, et contre Antinoos il dirigea la flèche amère. Celui-ci soulevait une belle coupe d'or à deux anses et la portait à ses lèvres: la pensée de la mort était loin de son cœur. La flèche d'Ulysse lui traversa la gorge, la coupe s'échappa de ses mains; un flot de sang jaillit de ses narines et il tomba à la renverse. Une clameur formidable s'éleva dans la salle; les prétendants s'élancèrent de leurs sièges cherchant des yeux sur les murailles épaisses des armes dont ils pussent se servir, tout en apostrophant Ulysse avec colère.

--Étranger! cette lutte est la dernière pour toi qui prends des hommes pour but de tes flèches; tu viens de tuer le plus noble des princes d'Ithaque, aussi les vautours dévoreront tes chairs!

Les prétendants ne pouvaient s'imaginer qu'Ulysse eut tué volontairement Antinoos, les insensés ne voyaient pas que l'heure de la noire mort était arrivée pour eux. Le divin Ulysse, les regardant en dessous, leur répondit:

--Chiens! qui dévorez mes biens, qui faites violence à mes servantes et recherchez mon épouse, vous ne pensiez pas que l'heure de mon retour serait pour vous celle du trépas?

Il dit et la pâle crainte s'empara d'eux, chacun cherchait de l'œil une issue pour échapper à la mort terrible. Seul Eurymaque répondit:

--Si tu es vraiment Ulysse, roi d'Ithaque, tu as raison de te plaindre des forfaits commis dans ta demeure; mais le vrai coupable n'est plus; Antinoos est là gisant. Épargne donc maintenant tes peuples, et pour apaiser ton cœur nous te compterons chacun la valeur de vingt bœufs en airain et en or, car nous ne pouvons blâmer ton courroux.

Ulysse, le regardant avec colère, lui dit:

--Eurymaque, lors même que vous m'abandonneriez tous vos biens, et si vous y ajoutiez encore d'autres richesses, mes mains ne cesseraient pas le massacre de ces hommes insolents. Maintenant fuyez ou combattez, mais je crois que pas un de vous n'évitera la Parque funeste.

Il dit et les prétendants sentirent fléchir leurs genoux et défaillir leur cœur; alors Eurymaque reprenant la parole s'écria:

--Amis, cet homme ne retiendra pas ses mains indomptables avant d'avoir épuisé ses flèches meurtrières. Tirez vos glaives, opposez les tables aux traits rapides et fondons tous sur lui; cherchons à l'écarter du seuil, et que l'un de nous sorte dans la ville et pousse un cri d'alarme; cet homme aurait alors tiré sa dernière flèche.

En disant ces mots, il tira son épée acérée, et, poussant un cri formidable, il s'élança sur le héros. Mais au même moment, le divin Ulysse le frappa d'une flèche qui traversa sa poitrine et s'enfonça dans le foie. Eurymaque lâcha son épée et tomba sur la table derrière lui; son front frappa le sol et les ténèbres se répandirent sur ses yeux.

En même temps Amphinome s'élançait contre Ulysse, mais plus prompt que lui, Télémaque, de sa lance d'airain, le frappa par derrière, entre les épaules, et il lui traversa la poitrine. Amphinome tomba avec bruit. Télémaque laissant la lance dans le corps du prétendant, bondit en arrière, et rejoignit son père, auquel il adressa ces paroles ailées:

--Mon père, je vais t'apporter un bouclier, deux javelots et un casque d'airain s'adaptant à tes tempes; je m'armerai aussi et je donnerai au porcher et au bouvier des armes pour t'aider à combattre.

Ulysse lui répondit:

--Cours et apporte ces armes, pendant que j'ai des flèches pour me défendre; mais hâte-toi, car si je suis seul contre eux, ils pourraient m'écarter de la porte.

Il dit, et Télémaque obéit à son père chéri; il revint bientôt avec quatre boucliers, huit javelots et quatre casques d'airain à épaisse crinière. Les deux serviteurs et Télémaque s'étant armés, ils se tinrent aux côtés du sage et rusé Ulysse. Pour lui, tant qu'il eut des flèches, il frappa successivement les prétendants qui tombaient nombreux et serrés. Mais quand les traits manquèrent, il appuya l'arc contre le montant de la porte, mit sur ses épaules un bouclier formé de quatre peaux de bœuf, couvrit sa tête vaillante d'un beau casque à longue crinière, dont l'aigrette se balançait d'une façon terrible, et prit deux forts javelots garnis d'airain.

Dans le mur solide était une porte donnant passage dans la rue. Ulysse ordonna à Eumée de se tenir tout auprès pour surveiller ce passage. Pendant ce temps, Agélaüs, s'adressant à ses compagnons s'écriait:

--Amis, quelqu'un n'enfoncera-t-il pas cette porte pour annoncer au peuple ce qui se passe et pousser un cri d'alarme? Cet homme alors aura touché l'arc pour la dernière fois!

Mélanthée lui répondit:

--Ce n'est pas possible, noble Agélaüs, car un seul homme, pour peu qu'il fût vaillant, nous écarterait tous de ce passage. Mais voici plutôt, je veux vous apporter des armes de la chambre d'Ulysse, c'est là je crois que Télémaque a déposé les armures de son père.

Disant ces mots, Mélanthée monta par l'escalier du palais dans la chambre d'Ulysse. Il y prit douze boucliers, douze javelots et autant de casques d'airain à épaisse crinière, revint en hâte et les distribua aux prétendants. A cette vue, Ulysse sentit défaillir son cœur, car la lutte se préparait formidable. Il dit à Télémaque ces paroles ailées:

--C'est sans doute quelqu'une des femmes du palais ou bien Mélanthée qui nous suscite ce funeste combat.

Télémaque lui répondit:

--O mon père, c'est moi seul qui suis coupable car j'ai laissé ouverte la porte de la chambre. Mais va, divin Eumée, fermer cette porte et vois si c'est une servante ou Mélanthée qui nous trahit.

Pendant qu'ils parlaient ainsi, Mélanthée retournait de nouveau vers la chambre pour en rapporter de belles armes. Eumée le vit et dit aussitôt à Ulysse:

--Noble fils de Laërte, l'homme exécrable que nous soupçonnions retourne à la chambre. Dois-je le tuer ou te l'amener ici?

Ulysse répondit:

--Pendant que Télémaque et moi contiendrons les prétendants, vous deux jetez-vous sur cet homme; fermez la porte derrière vous; enlacez-le d'une corde tressée et hissez-le aux solives afin que longtemps encore il souffre de terribles douleurs.

Il dit et les serviteurs se dirigèrent vers la chambre où Mélanthée cherchait des armes. Ils l'attendirent, immobiles de chaque côté de la porte, et quand celui-ci franchit le seuil, tenant d'une main un casque et de l'autre un vieux bouclier rouillé que Laërte portait dans sa jeunesse, ils s'élancèrent sur lui, le terrassèrent et l'entraînèrent par les cheveux dans la chambre. Ils lui replièrent les pieds et les mains qu'ils attachèrent comme l'avait ordonné Ulysse, et, l'enlaçant d'une corde solide, ils le hissèrent aux solives. Le pasteur de porcs lui dit alors, raillant:

--Maintenant, Mélanthée, tu vas passer la nuit couché sur un lit moelleux, et la fille du matin, l'Aurore au trône d'or, n'échappera pas à tes regards à l'heure où tu amènes tes chèvres au palais pour servir au festin des prétendants.

Puis ils le quittèrent et après avoir revêtu des armes, ils revinrent auprès du prudent Ulysse, et là, tous quatre, respirant la force, se tinrent sur le seuil. Minerve s'approcha d'eux sous les traits de Mentor. Ulysse se réjouit en la voyant et lui dit:

--Mentor, écarte de nous le trépas; souviens-toi de ton cher compagnon qui ne t'a fait que du bien.

Il parla ainsi pensant bien cependant que c'était Minerve. De leur côté, les prétendants l'apostrophaient en ces termes:

--Mentor, ne te laisse pas séduire par les paroles d'Ulysse, car dès que nous aurons tué le père et le fils, tu serais immolé avec eux.

A ces paroles, le cœur de Minerve se gonfla de colère et elle adressa à Ulysse ces paroles irritées:

--Ulysse, qu'est donc devenue ta vigueur d'autrefois, quand, sous les murs de Troie, tu combattis neuf ans pour Hélène aux bras blancs? Pourquoi maintenant hésites-tu en face des prétendants? Allons, viens et regarde afin que tu saches comment Mentor, fils d'Alcime, sait reconnaître tes bienfaits.

Elle dit, mais cependant ne fit pas encore pencher définitivement vers lui la victoire, voulant éprouver la valeur d'Ulysse et de son glorieux fils. Elle s'élança et, semblable à une hirondelle, se posa sur une poutre du plafond tout noirci de fumée.

Cependant Agélaüs, Eurynome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, fils de Polyctor, et le sage Polybe animaient leurs compagnons, car ils étaient parmi les plus braves qui vivaient encore et qui défendaient leurs jours: les flèches d'Ulysse avaient dompté les autres. Agélaüs, s'adressant aux prétendants, s'écria:

--Amis, déjà cet homme retient ses mains indomptables, et déjà Mentor l'a abandonné après de vaines bravades. Ne lancez donc pas tous ensemble vos longs javelots, mais que six seulement envoient leurs traits, et que Zeus nous accorde de frapper Ulysse, car des autres je n'ai nulle inquiétude.

Il dit, et tous lancèrent leurs javelots que Minerve détourna du but. Ulysse alors prit la parole:

--Amis, lancez maintenant vos traits sur la foule des prétendants.

A ces mots tous lancèrent avec vigueur les javelots acérés; Ulysse atteignit Démoptolème, Télémaque Euryale, et le porcher Elate; quant au bouvier, il frappa Pisandre, et tous les autres prétendants se retirèrent au fond de la salle. Ulysse, suivi des siens s'élança, et ils retirèrent leurs javelots des cadavres.

Les prétendants de nouveau lancèrent leurs javelots, dont l'un effleura la main de Télémaque. Le javelot de Stésippe blessa Eumée à l'épaule. Alors Ulysse et ses compagnons lancèrent encore sur la foule des prétendants leurs traits meurtriers; Ulysse atteignit Eurydamas, Télémaque Amphimédon et le porcher Polybe; quant au bouvier, il frappa Stésippe à la poitrine et, se glorifiant il lui dit:

--Fils de Polytherse, ami de l'injure, tu ne parleras plus avec vanité. Reçois mon présent d'hospitalité pour le pied de bœuf que tu envoyas au divin Ulysse, alors qu'il mendiait dans sa maison!

Cependant Ulysse blessait le fils de Damastor, et Télémaque perçait de sa lance les flancs de Léocrite, fils d'Evénor, qui tomba, et son front frappa le sol. Alors Minerve éleva au-dessus des prétendants son égide meurtrière et la pâle terreur glaça leurs cœurs. Ils fuyaient épouvantés dans la salle, comme le troupeau de génisses attaqué par le taon rapide. Ulysse et ses compagnons frappaient de tous côtés, le sol ruisselait de sang.

A ce moment, Liodès se précipitant aux genoux d'Ulysse et suppliant, lui adressa ces paroles ailées:

--J'embrasse tes genoux, Ulysse, épargne-moi par pitié, moi qui n'étais qu'un aruspice dont ils n'écoutaient point les avertissements.

Ulysse le regardant en dessous lui répondit:

--Toi qui te vantes d'être aruspice parmi eux, tu as sans doute fait souvent des vœux pour que le jour du doux retour ne se lève jamais pour moi, et que mon épouse bien-aimée te suive et te donne des enfants; aussi tu n'échapperas point à la mort inexorable.

A ces mots, il saisit l'épée qu'Agélaüs avait laissée tomber en mourant et l'en frappa au milieu du cou; Liodès parlait encore que déjà sa tête roulait dans la poussière.

L'aède Phémios, qui chantait par nécessité au milieu des prétendants, cherchait aussi à éviter la noire mort. Sa lyre à la main, il se tenait debout près de la porte, hésitant et se demandant s'il se réfugierait auprès de l'autel de Zeus, ou bien s'il embrasserait les genoux d'Ulysse en suppliant. Se décidant à ce dernier parti, il posa sa lyre à terre et s'élançant vers Ulysse, il lui prit les genoux et lui dit ces paroles rapides:

--J'embrasse tes genoux, Ulysse; épargne un chanteur qui chante pour les dieux et pour les hommes. Télémaque, ton fils chéri, pourra te dire que c'est contre ma volonté que je venais chanter dans ta demeure pendant ton absence.

Il dit, et Télémaque l'entendit; s'adressant à son père, il s'écria:

--Arrête, ne frappe point cet innocent; épargnons aussi le héraut Médon, qui toujours prit soin de moi pendant mon enfance.

Le sage Médon entendit ses paroles. Pour échapper au massacre il s'était blotti sous un siège et se dissimulait sous la peau d'un bœuf. Aussitôt il s'élança vers Télémaque, lui prit les genoux, et suppliant lui adressa ces paroles ailées:

--Me voici, ô ami! dis à ton père de ne pas me frapper dans sa colère contre les prétendants audacieux!

Ulysse, souriant, lui répondit:

--Rassure-toi, puisque mon fils te protège; ton cœur saura que le bien est préférable au mal. Mais sortez de cette salle, toi et le chanteur, tandis que je terminerai ce que j'ai encore à faire ici.

En parlant ainsi, Ulysse portait ses regards dans tous les coins de la salle, mais il n'aperçut plus que des cadavres étendus dans leur sang; comme des poissons que les pêcheurs ont tirés sur le rivage, ainsi les prétendants étaient couchés les uns sur les autres. S'adressant alors à Télémaque, il lui dit:

--Télémaque, appelle la nourrice Euryclée, afin que je lui parle.

A la voix de Télémaque, Euryclée ouvrit la porte, et apercevant Ulysse souillé de sang et de poussière, au milieu de ce carnage, semblable à un lion qui vient de dévorer un bœuf sauvage et dont la gueule sanglante rempli d'effroi, elle se mit à pousser des cris de joie devant ce spectacle terrible. Cependant Ulysse lui adressa ces paroles rapides:

--Retiens tes cris, bonne Euryclée, il est impie de se réjouir en présence des cadavres de ses ennemis; fais-moi maintenant connaître quelles sont les femmes qui ont outragé ma demeure et celles qui sont innocentes.

Euryclée lui répondit:

--Mon enfant, tu as dans ce palais cinquante servantes à qui nous avons appris à travailler; de ce nombre, douze ont perdu toute retenue, et, dans leur impudence, ne respectaient ni moi, ni Pénélope elle-même. Je vais maintenant réveiller ton épouse, car un dieu lui a envoyé le sommeil.

Ulysse lui répondit:

--Ne l'éveille pas encore, mais dis aux femmes qui ont pratiqué l'iniquité de se rendre ici.

Puis Ulysse s'adressant à Télémaque et aux deux pasteurs leur dit:

--Commencez maintenant à emporter les cadavres et faites-vous aider par les femmes; qu'elles nettoyent les sièges superbes et les tables avec de l'eau et des éponges. Quand tout sera remis en ordre dans ce palais, faites sortir les femmes coupables dans la cour et vous les frapperez de vos épées.

Il dit et les femmes arrivèrent, poussant des cris déchirants et versant des larmes abondantes. D'abord elles emportèrent les cadavres et les déposèrent sous le portique de la cour à la belle enceinte, puis remirent tout en ordre dans le palais.

Alors Télémaque prenant la parole dit:

--Je ne veux point faire périr par l'épée celles qui ont versé l'opprobre sur ma tête et sur celle de ma mère.

Et ayant attaché à la grande colonne du pavillon un câble solide, et assez élevé pour que les pieds des victimes ne puissent toucher le sol, il fit passer les têtes des femmes dans un nœud qui serrait leurs cous, afin de les faire périr d'une mort déplorable; et leurs pieds cessèrent bientôt de s'agiter.

Amenant ensuite Mélanthée, ils lui coupèrent le nez et les oreilles et l'abandonnèrent en pâture aux chiens.

Après s'être lavés, ils revinrent auprès d'Ulysse; l'œuvre était accomplie. Le héros dit alors à sa chère nourrice Euryclée: