Part 13
--Étranger, je veux t'interroger encore avant que le doux sommeil s'empare de nos esprits et nous fasse oublier nos chagrins. Pour moi, les dieux m'ont donné en partage des douleurs sans trève: le jour je soupire et me désole, et la nuit je m'étends sur ma couche, et mon cœur est assiégé par des pensées amères et de cruels regrets. De même que la fille de Pandarée, la jeune Aédon, assise parmi les feuilles, chante doucement le retour du printemps et pleure en même temps le fils bien-aimé du roi Zéthus, Ityle, qu'elle tua par erreur avec l'airain cruel: de même mon cœur est partagé par deux sentiments, incertaine si je resterai avec mon fils, reine dans ce palais et respectant la couche divine de mon époux, ou si je suivrai l'un des Princes qui recherchent ma main? Mon fils est grand, aujourd'hui, et souhaite peut-être que je m'éloigne, car il voit avec peine les prétendants dévorer son héritage. Mais allons, explique-moi ce songe que je viens de faire, écoute: J'ai dans ma maison vingt oies qui mangent le froment trempé d'eau, et je me plais à les contempler. J'ai rêvé qu'un grand aigle au bec recourbé, venu de la montagne, les immolait et que leurs corps gisaient dans le palais. Puis l'aigle reprit son vol rapide. Je pleurais et je gémissais, bien que ce fût un songe, et les Achéennes à la belle chevelure s'éveillaient autour de moi, tandis que je poussais des cris lamentables parce que l'aigle avait fait périr mes oies, il revint alors, et se perchant sur le bord du toit, il prit une voix humaine pour me calmer et me dire:
«Aie confiance, fille de l'illustre Icarios, ceci n'est point un songe, mais une heureuse réalité. Les oies sont les prétendants, moi, l'aigle; je suis ton époux revenu pour frapper d'un cruel trépas ces hommes insolents.» Il dit, et le doux sommeil m'abandonna. Alors regardant de tous côtés, je vis les oies qui mangeaient le froment auprès de l'auge comme auparavant.
L'ingénieux Ulysse lui répondit aussitôt:
--O femme, il n'est pas possible d'expliquer ce songe autrement qu'Ulysse lui-même te l'a expliqué: c'est-à-dire que le trépas des prétendants est assuré, et que nul d'entre eux n'échappera à la mort.
La prudente Pénélope lui répliqua:
--Étranger, les songes sont obscurs, et tous ne s'accomplissent pas pour les hommes. Il y a deux portes pour les songes légers: l'une est de corne, l'autre d'ivoire. Ceux qui franchissent l'ivoire brillant sont trompeurs, mais ceux qui sortent par la corne polie prédisent la vérité au mortel qu'ils ont visité. Pour moi, je n'ose croire que celui-ci soit venu de là, ce serait une trop grande joie pour mon fils et pour moi. Mais hélas, au contraire, voici venir l'aurore de malheur qui m'éloignera de la maison d'Ulysse; car je vais proposer le combat des haches, celui qu'Ulysse aimait à offrir à ses hôtes dans son palais; il dressait douze haches perforées, l'une à la suite de l'autre, comme les étais d'une carène, puis, d'une grande distance, il lançait une flèche à travers tous les trous. J'imposerai donc aux prétendants cette lutte, et celui qui bandera le plus facilement l'arc entre ses mains, et dont la flèche traversera les douze haches, je le suivrai, j'abandonnerai pour lui cette demeure de ma jeunesse, ce palais si beau dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes!
Ulysse lui répondit:
--Vénérable épouse d'Ulysse, ne tarde pas à exécuter ce projet, car l'ingénieux fils de Laërte sera de retour en ces lieux avant que la main d'un de ces hommes ait bandé l'arc poli et que leur flèche ait traversé l'airain.
Pénélope, se levant de son siège lui dit:
--A t'écouter, noble Étranger, on oublierait le sommeil, mais il est temps de me retirer--je vais reposer sur ma couche solitaire, qui est devenue pour moi un lit de douleurs depuis le départ d'Ulysse pour la funeste Ilion. De ton côté, dors ici même, et fais-toi une couche par terre, ou bien mes suivantes te dresseront un lit.
Elle dit, et remonta dans son appartement superbe, accompagnée de ses femmes, et bientôt Minerve aux yeux bleus versa sur ses paupières le doux sommeil qui fait oublier.
Chant XX
FUNESTES PRÉSAGES
Cependant le divin Ulysse se couchait dans le vestibule--il étendait sur le sol une peau de bœuf, et jetait par dessus plusieurs peaux de brebis; Eurynomé, quand il fut couché, le couvrit d'un manteau. Il reposait, éveillé, méditant en son cœur la perte des prétendants.
Bientôt les jeunes suivantes qui faisaient commerce d'amour avec les prétendants sortirent de leurs chambres, et traversèrent le palais en riant et se réjouissant.
A cette vue, le héros sentit son cœur bondir dans sa poitrine; dans sa colère il se demandait s'il s'élancerait pour donner la mort à chacune d'elle, ou s'il les laisserait s'unir d'amour une dernière fois à ces hommes insolents. Comme une chienne tourne autour de ses petits et aboie contre un homme qu'elle ne connaît pas, tel s'agitait le cœur d'Ulysse, indigné de ces forfaits, et, se frappant le sein, il gourmanda son cœur en ces termes: «Patiente, ô mon cœur! souviens-toi que tu as supporté pis encore, le jour où le Cyclope cruel dévorait mes braves compagnons.» Ainsi qu'un homme tourne et retourne sur le brasier ardent un ventre de chèvre gras et sanglant qu'il veut griller rapidement, tel Ulysse se retournait sans cesse sur sa couche. Minerve, descendant du ciel, s'approcha de lui, et se penchant au-dessus de sa tête, lui adressa ces mots:
--Pourquoi veiller encore et te tourmenter, ô le plus infortuné des hommes? Te voici dans ta demeure, où se trouvent ta femme et un fils tel que le peut désirer un père!
Ulysse lui répondit:
--Déesse, ce que tu dis est vrai; mais je cherche en mon esprit comment, seul, j'exterminerai cette foule d'hommes audacieux.
Minerve lui dit encore:
--Aie confiance en ma prudence, et chasse de ton esprit ces pensées qui troublent ton sommeil. Bientôt tu verras la fin de tes maux.
Elle lui versa alors le sommeil sur les paupières, puis remonta dans l'Olympe.
Avant l'Aurore, la vertueuse Pénélope s'éveilla, et, assise sur sa couche moelleuse, elle se mit à pleurer. Lorsque son cœur fut rassasié de larmes, cette femme divine adressa d'abord des vœux à Diane:
--Diane, auguste fille de Zeus, plût au ciel que, me perçant le sein d'une flèche, tu me ravisses la vie, afin que voyant encore Ulysse, même sous la terre détestée, je ne réjouisse pas l'âme d'un homme moins noble que lui.
Elle dit et bientôt l'Aurore au trône d'or parut. Ulysse qui avait entendu les lamentations de Pénélope se leva; il déposa dans le palais, sur un siège, le manteau sous lequel il avait dormi, et traîna les peaux dans la cour; alors, les mains levées, il pria Zeus.
--Zeus, père des mortels, si c'est par votre volonté que je revois le sol de ma patrie, faites-le-moi connaître; que quelqu'un des hommes qui s'éveilleront dans ce palais me dise une parole inspirée des dieux, et qu'au dehors un prodige de Zeus me soit montré.
Zeus reçut sa prière; aussitôt il fit gronder son tonnerre au-dessus de l'Olympe brillant, et dans le palais, une femme qui broyait le grain fit entendre des paroles prophétiques. Dans une salle voisine étaient les meules que douze femmes faisaient tourner avec effort, préparant la farine d'orge et de froment, cette moelle des hommes. Toutes dormaient après avoir broyé le grain, une seule, plus faible que ses compagnes ne reposait pas encore. Elle arrêta sa meule et prononça ces paroles:
--O Zeus qui règnes sur les hommes, tu viens de faire gronder ton tonnerre dans un ciel sans nuage; c'est un signe à quelque mortel. Accomplis aussi le vœu que va former une malheureuse: Puisse le festin de ce jour être le dernier repas que prendront dans ce palais les prétendants, eux pour qui mes genoux se brisent à la dure fatigue.
Elle dit, et le divin Ulysse se réjouit de ces deux présages que lui envoyait Zeus, père des dieux.
Cependant les servantes s'éveillaient dans le palais d'Ulysse, elles allumaient sur le foyer l'infatigable feu et bientôt Télémaque parut sur le seuil. Il dit à Euryclée:
--Nourrice chérie, avez-vous honoré l'étranger dans ma maison ou l'avez-vous laissé sans soins, car ma mère, malgré sa sagesse, de deux mortels honore souvent étourdiment le pire et renvoie le meilleur.
La prudente Euryclée lui répondit:
--Ne l'accuse point aujourd'hui, cher enfant, car elle est sans reproche. Assis au foyer, l'étranger a bu du vin tant qu'il en a voulu et lui-même a dit à Pénélope qui l'interrogeait, qu'il n'avait plus besoin de pain. Elle a ordonné ensuite aux servantes de lui dresser un lit, mais il a refusé et c'est sur une peau de bœuf et des peaux de brebis qu'il s'est étendu. Nous l'avons alors recouvert d'un manteau.
Elle dit et Télémaque traversant le palais, se dirigea vers l'assemblée des Achéens, tandis qu'Euryclée donnait ses ordres aux servantes:
--Allons, pressez-vous, balayez et arrosez le palais; vous, disposez les tapis de pourpre sur les sièges de la salle des festins; que d'autres essuient les tables avec des éponges et lavent les cratères et les coupes magnifiques; vous autres enfin, allez chercher de l'eau à la fontaine et ne tardez pas à revenir; car c'est pour tous jour de fête et les prétendants arriveront de grand matin.
Les femmes s'empressèrent; vingt d'entr'elles descendirent à la fontaine aux eaux limpides; les autres disposèrent tout dans le palais.
Les serviteurs des Achéens arrivèrent à leur tour: ils fendirent le bois et préparèrent le festin. Comme les femmes revenaient de la fontaine, le pasteur Eumée amenait trois porcs gras, les plus beaux de ses troupeaux; il les laissa paître dans l'enceinte de la demeure et apercevant Ulysse, il le salua de ces douces paroles:
--Étranger, les Achéens te considèrent-ils aujourd'hui ou bien te traitent-ils toujours avec mépris dans ce palais?
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Eumée, puissent les dieux faire expier à ces insolents leurs outrages!
Pendant qu'ils s'entretenaient, le pasteur Mélanthée entrait dans la cour, amenant les plus belles chèvres de ses étables; deux bergers l'accompagnaient.
Voyant Ulysse, il lui adressa ces paroles outrageantes:
--Étranger importun, ne t'en iras-tu donc point? Tu mendies sans pudeur; je crois que nous ne nous séparerons pas sans essayer nos bras.
Ulysse, sans lui répondre secoua la tète, sentant au fond de son cœur la colère gronder.
Puis arriva Philétius, chef des pasteurs, qui amenait aux prétendants une vache stérile et des grasses brebis. Philétius attacha les victimes sous le vestibule, et s'approchant d'Eumée, il lui dit:
--Porcher, quel est cet étranger? D'où cet infortuné se vante-t-il d'être issu? Il a grand air et ressemble vraiment au roi notre maître plongé dans l'infortune.
Et s'approchant d'Ulysse, il lui prit la main et lui adressa ces paroles ailées:
--Vénérable étranger, puisses-tu être heureux dans l'avenir, car maintenant des maux t'accablent. Mon cœur s'est ému en te voyant et mes yeux se sont remplis de larmes au souvenir d'Ulysse; car je crois que lui aussi, couvert de haillons comme les tiens, est errant, si toutefois la lumière du soleil brille encore pour lui. C'est lui qui me mit tout enfant à la tête de ses bœufs, et maintenant ses troupeaux sont innombrables. Je ne désespère pas encore revoir un jour mon maître infortuné venir chasser les étrangers de son palais.
L'ingénieux Ulysse lui répondit:
--Bouvier, ta sagesse me paraît grande, et je te fais ici par Jupiter le serment solennel que tu seras encore ici quand Ulysse reviendra dans sa demeure et tes yeux le verront, si tu veux, massacrer les prétendants qui dominent ici.
Le chef des bouviers répliqua:
--Étranger, si cette parole s'accomplissait, tu connaîtrais alors ce qu'est ma force et ce que vaut mon bras.
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient.
Réunis sur la belle esplanade les prétendants préparaient secrètement la mort de Télémaque; mais en ce moment, à leur gauche, un aigle s'éleva tenant dans ses serres une colombe timide et Anphinome leur dit aussitôt:
--Amis, notre projet ne peut réussir, aussi, songeons au repas.
Tous alors entrèrent dans le palais d'Ulysse et apprêtèrent le festin.
Ils immolèrent des brebis superbes et de grasses chèvres, puis égorgèrent les porcs et la grande génisse. Ils mélangèrent le vin dans les cratères; le porcher distribua les coupes; Philétius, chef des pasteurs, apporta le pain dans de belles corbeilles et Mélanthée versa le vin. Alors les convives étendirent les mains vers les plats servis devant eux.
Télémaque fit asseoir Ulysse près du seuil de pierre; il lui servit une part d'entrailles et, lui versant du vin dans une coupe d'or, il lui adressa ces paroles:
--Assieds-toi, ici, Étranger; bois et mange en paix; j'éloignerai de toi les insultes, car tu es mon hôte. Vous, prétendants, contenez vos menaces en vos cœurs.
Antinoos dit alors:
--Achéens, acceptons le discours de Télémaque, si dur qu'il soit pour nous.
Ainsi parla Antinoos. Mais Minerve ne voulait pas que les prétendants superbes cessassent complètement leurs railleries. Elle voulait que le ressentiment pénétrât plus profondément encore dans le cœur d'Ulysse. Parmi les convives se trouvait un homme fourbe qui se nommait Ctésippe, il habitait Samé. Confiant dans ses richesses, il recherchait Pénélope. S'adressant aux prétendants, il leur dit:
--Écoutez, illustres prétendants, cet étranger a reçu comme il convient, une part égale à la nôtre; il ne serait ni beau, ni juste, de frustrer les hôtes de Télémaque, mais je veux lui offrir, moi aussi, un présent d'hospitalité afin qu'il puisse à son tour récompenser le baigneur ou tout autre serviteur d'Ulysse.
Il dit et prenant dans une corbeille un pied de bœuf, il le lança à Ulysse d'une main robuste. Celui-ci, inclinant un peu la tête, l'évita et rit d'un rire amer tandis que le pied frappait le mur solide.
Télémaque alors apostropha Ctésippe en ces termes:
--Ctésippe, il est heureux pour ta vie que tu n'aies pas atteint l'étranger, autrement, je t'aurais traversé le corps de ma lance aiguë et, au lieu d'un hymen, ton père aurait dû célébrer tes funérailles. Que nul d'entre vous ne se montre insolent dans ma demeure; je ne saurais le permettre plus longtemps.
Il dit et tous gardèrent un profond silence. Enfin, Agélaüs, fils de Damastor, prit la parole:
--Amis, permettez-moi de faire entendre une parole bienveillante à Télémaque et à sa mère, et puisse-t-elle plaire à leur cœur! Tant que vous espériez revoir un jour le sage Ulysse rentrer dans sa demeure, nul ne pouvait vous reprocher de laisser attendre les prétendants dans votre palais; mais aujourd'hui il est certain qu'il ne reviendra pas. Va donc, Télémaque, t'asseoir auprès de ta mère, et dis-lui d'épouser le plus noble d'entre nous, afin que tu jouisses des biens de ton père, et qu'elle devienne, dans la demeure d'un autre époux la compagne de celui qu'elle aura choisi.
Le sage Télémaque lui répondit:
--Agélaüs, j'en jure par Zeus, je ne retarde pas l'hymen de ma mère, mais la honte envahirait mon cœur si, par un langage irrespectueux, je l'obligeais à quitter ce palais. Puissent les dieux ne jamais permettre pareille iniquité.
Ainsi parla Télémaque; Minerve alors excita parmi les prétendants un rire inextinguible et égara leur raison. Ils riaient d'un rire étrange, en dévorant des chairs toutes sanglantes, et leurs yeux se remplissaient de larmes; dans leur cœur une angoisse montait. Alors le divin Théoclymène s'écria:
--Malheureux, de quel mal mystérieux souffrez-vous? la sombre nuit enveloppe vos têtes, elle étreint vos genoux, et vos joues sont baignées de larmes; ces murs ruissellent de sang, l'ombre envahit cette salle, et le soleil a disparu du ciel; une obscurité affreuse nous environne.
A ces mots, tous essayaient de rire, et Eurymaque, prenant la parole dit:
--Cet étranger est fou; jeunes gens, hâtez-vous de le conduire sur la place publique puisqu'il se croit ici au sein de la nuit.
Théoclymène répliqua:
--Eurymaque, je n'ai besoin de personne pour m'aider à sortir de cette salle où je vois fondre sur vous tous une calamité à laquelle nul d'entre vous ne pourra se soustraire, vous qui pratiquez l'iniquité dans la demeure du divin Ulysse.
A ces mots il sortit du palais et se rendit chez Pirée.
Alors tous les prétendants, cherchant à irriter Télémaque, se regardaient et s'excitaient en riant; chacun de ces jeunes insolents disait:
--Télémaque, il est difficile d'être plus malheureux en hôtes que tu l'es: voici un misérable vagabond mendiant, inutile fardeau; et voilà cet autre, dont la raison s'égare, qui se lève pour faire le prophète. Si tu m'en crois, nous les jetterons tous deux sur un navire aux bonnes planches et nous les ferons conduire chez les Siciliens afin d'en tirer un bon prix.
Ainsi parlaient les prétendants. Télémaque n'entendait point leurs discours, mais regardant son père en silence, il attendait le moment où Ulysse jetterait ses mains sur ces hommes impudents.
Assise en face d'eux sur son siège magnifique, Pénélope écoutait les propos de ces insensés. Ceux-ci avaient immolé de nouvelles victimes et préparaient en riant un splendide festin: repas funeste, que la déesse et le héros devaient interrompre et noyer dans le sang; car les premiers ils avaient tramé l'iniquité.
Chant XXI
L'ARC D'ULYSSE
Cependant Minerve inspira à la fille d'Icarios la pensée de préparer l'arc et les haches pour ouvrir, entre les prétendants, la lutte, prélude du massacre. Gravissant avec quelques suivantes l'escalier élevé, Pénélope se rendit à l'appartement où étaient enfermés les trésors du roi; là se trouvait l'arc flexible du héros et le carquois rempli de flèches, source de larmes. C'était un présent d'Iphitus, fils d'Eurytus, qu'Ulysse avait rencontré un jour en pays de Laconie. Ulysse encore tout jeune, y avait été envoyé par son père pour réclamer trois cents moutons et leurs pasteurs, que des hommes de Messène avaient enlevés d'Ithaque sur leurs vaisseaux; de son côté, Iphitus, cherchait douze cavales avec leurs jeunes mules qu'elles nourrissaient. Ulysse lui fit présent d'une épée acérée et d'une forte lance en échange de l'arc poli. Lorsque Pénélope fut arrivée devant la porte bien travaillée, elle détacha l'anneau de la courroie, introduisit la clef recourbée et entra. Elle détacha alors d'un clou l'arc avec l'étui et s'assit, posant l'étui sur ses genoux. Des larmes abondantes coulaient sur ses joues au souvenir du vaillant époux, mais, calmant sa douleur elle se dirigea vers la salle du festin. Ses femmes la suivaient portant les haches percées servant aux jeux d'Ulysse. Elle s'arrêta sur le seuil, tenant devant son visage un voile brillant; deux suivantes étaient à ses côtés. Alors s'adressant aux prétendants elle leur dit:
--Écoutez-moi, nobles prétendants, qui avez envahi cette maison pour manger et boire sans fin ni cesse, les biens d'un maître absent, vous n'avez d'autre prétexte à donner pour excuser votre conduite, que votre désir de m'épouser. Eh bien, prétendants, voici la lutte que je vous propose. Je dépose ici le grand arc du divin Ulysse; celui qui bandera le plus facilement l'arc entre ses mains et dont la flèche traversera les douze anneaux des haches, je le suivrai, j'abandonnerai pour lui ce séjour de ma jeunesse, ce palais si beau, et dont je me souviendrai, je pense, même dans mes songes.
Elle dit, et remettant à Eumée l'arc et les haches étincelantes elle l'invita à préparer le jeu pour les prétendants. Eumée prit l'arc en pleurant; de son coté le bouvier pleura aussi lorsqu'il aperçut l'arc de son maître. Alors Antinoos les gourmanda en ces termes:
--Bergers stupides, cessez de pleurer devant cette femme dont le cœur est affligé, ou bien allez pleurer dehors et laissez ici cet arc avec lequel nous allons lutter, non sans peine, car je ne crois pas qu'il soit facile de le bander, et il n'est personne ici, parmi tous ces héros qui soit ce qu'était Ulysse.
Il disait ainsi, mais dans son cœur il espérait tendre l'arc et traverser les pertuis d'airain avec sa flèche. Cependant c'était lui qui devait recevoir le premier le trait mortel parti des mains de l'irréprochable Ulysse.
Le divin Télémaque prenant la parole, dit:
--Grands dieux, Zeus a-t-il troublé ma raison? Voilà ma mère chérie, si sensée, qui déclare qu'elle va quitter cette maison pour suivre un autre époux; et moi je ris et je me réjouis en mon cœur! Eh bien! prétendants, puisque le prix de la lutte est une femme qui n'a sa pareille ni en Achaïe, ni dans la sainte Pylos, ni dans Argos, ni dans Mycènes, ni même dans Ithaque ou dans le continent noir... vous le savez, ai-je besoin de faire l'éloge de ma mère?.. je veux tenter, moi aussi, l'épreuve de l'arc, et si ma flèche traverse l'airain, je n'aurai pas la douleur de voir ma mère bien-aimée, quitter ce palais et suivre un autre époux!
A ces mots, il jeta son manteau de pourpre, détacha son glaive aigu et commença par placer les haches, creusant pour chacune d'elles une fosse profonde; puis il les aligna avec un cordeau, et tassa la terre tout autour. Tous furent saisis d'étonnement en voyant comment il les disposait avec ordre, lui qui n'avait jamais vu ce jeu; alors revenant vers le seuil, il prit l'arc. Trois fois il essaya de le bander, et trois fois il n'y put parvenir; à la quatrième fois il y aurait certes réussi, mais Ulysse lui faisant signe d'y renoncer, il s'écria:
--Je serai donc toujours faible et sans vigueur, ou trop jeune encore pour compter sur mon bras et repousser l'homme qui m'aura attaqué? Vous, prétendants qui m'êtes supérieurs en force, essayez de bander cet arc, et achevons cette lutte.
Et déposant l'arc contre le montant de la porte il regagna le siège qu'il avait quitté.
Antinoos prit alors la parole:
--Compagnons, que tous se lèvent pour lutter et viennent à la suite l'un de l'autre en commençant par la droite, observant l'ordre dans lequel l'échanson part pour verser le vin.
Il dit et tous approuvèrent son langage. Le premier qui se leva fut l'aruspice Liodès, fils d'Enops; il se tenait toujours au fond de la salle près du beau cratère, et seul s'indignait de la conduite des prétendants. Il essaya donc de bander l'arc, mais n'y put réussir et dit:
--Amis ce n'est pas moi qui le banderai, qu'un autre le prenne. Cet arc sera la cause du trépas de bien des hommes vaillants, et ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre sans atteindre le but que nous poursuivons tous ici? Que chacun après avoir essayé l'arc recherche la main d'une autre Achéenne au beau voile, car Pénélope épousera celui que le destin désignera.
Il dit et reposa l'arc; alors Antinoos l'apostropha en ces termes:
--Liodès, quelle parole s'échappe de ta bouche? Est-il sensé de dire que cet arc sera la cause du trépas d'hommes vaillants, parce que tu ne peux le bander? d'autres parmi nous le tendront bientôt.
Et, s'adressant alors au pasteur Mélanthée:
--Mélanthée, hâte-toi d'allumer du feu, puis apporte un pain de suif, afin qu'après avoir chauffé l'arc et l'avoir frotté de suif, les prétendants continuent cette lutte.
Les jeunes princes firent chauffer l'arc et l'essayèrent, mais ils ne purent le tendre--Antinoos et Eurymaque s'abstenaient encore, eux qui étaient de beaucoup les plus robustes.
En ce moment le bouvier et le porcher sortirent du palais. Ulysse sortit aussitôt et les rejoignit hors des portes de la cour; là il leur adressa ces douces paroles:
--Bouvier, et toi, porcher, dois-je vous parler comme mon cœur m'y invite?... Que feriez-vous pour aider Ulysse, s'il revenait tout à coup? Seriez-vous pour lui ou pour les prétendants? Dites ce que vous conseille votre cœur.
Le pasteur de bœufs répondit:
--Si le puissant Zeus permettait qu'Ulysse revint, tu connaîtrais alors quelle est ma force et ce que vaut mon bras!