L'Odyssée

Part 12

Chapter 123,882 wordsPublic domain

Ulysse alors faisant une libation, but le vin pur et remit la coupe aux mains du héraut. Amphinome rentra dans la salle le cœur rempli de tristesse... Il ne devait point échapper à la mort, et Minerve devait le faire tomber sous la lance du vaillant Télémaque. Il alla se rasseoir sur le siège qu'il avait quitté.

Cependant Minerve aux yeux bleus inspira à la fille d'Icarios, la prudente Pénélope, la pensée de se montrer aux prétendants afin d'égayer leur cœur, voulant honorer son époux et son fils.

Elle sourit à cette pensée et dit à son intendante:

--Eurynomé, mon cœur souhaite une chose que jusqu'à présent il n'a jamais souhaité. Je veux me montrer aux prétendants quoiqu'ils me soient profondément odieux. Je voudrais aussi adresser à mon fils de sages paroles et l'engager à ne point se mêler à ces hommes superbes dont l'âme dissimule de méchantes pensées.

Eurynomé lui répondit:

--Chère Pénélope, j'approuve tes paroles pleines de sagesse, mais ne te présente point ainsi le visage flétri par les larmes, baigne auparavant ton corps et parfume tes cheveux.

La très prudente Pénélope répliqua:

--Eurynomé, je ne suivrai pas tes conseils, car les dieux ont détruit ma beauté depuis le départ de mon époux. Ordonne à Autonoé et à Ippodamie de m'accompagner dans le palais, car je ne puis me rendre seule au milieu de ces hommes.

Elle dit, et la vieille servante traversa le palais pour exécuter les ordres de sa maîtresse.

Minerve alors conçut une autre pensée. Elle répandit un doux sommeil sur la fille d'Icarios, puis elle lui fit de divins présents afin que les Grecs fussent frappés d'admiration. Répandant sur sa tête et sur son corps l'essence de beauté divine dont Cythérée seule a le secret, elle la fit paraître plus belle et plus blanche que l'ivoire: puis elle s'éloigna.

Les servantes aux bras blancs entrant avec bruit l'éveillèrent, Pénélope ouvrit alors les yeux et dit:

--Un doux assoupissement s'était emparé de moi. Ah! si seulement la chaste Diane m'envoyait ainsi la noire mort, à moi qui me consume à gémir, regrettant l'époux bien aimé.

Elle dit, et suivie de ses femmes, elle se dirigea vers la salle du festin. Elle s'arrêta sur le seuil, tenant devant son visage un voile brillant. A sa vue les prétendants sentirent fléchir leurs genoux; le désir d'amour remplissait leur cœur, tous souhaitaient partager sa couche. S'adressant à son fils chéri, elle lui dit ces paroles ailées:

--Télémaque, ton esprit a perdu sa fermeté. Quand tu étais enfant, ton âme connaissait mieux la sagesse; comment se peut-il que tu aies laissé outrager ton hôte dans ton palais. Quelle honte parmi les hommes si l'étranger que Zeus envoie dans nos foyers n'y trouve pas la divine hospitalité.

Télémaque lui répondit:

--Ma mère, ce n'est point par la volonté des prétendants ni par la mienne qu'a eu lieu cette lutte entre Iros et l'Étranger. Du reste ce dernier a été le plus fort et plût aux dieux que d'autres hommes fussent domptés aussi vrai que cet Iros est assis, brisé et sans force à la porte de ce palais.

Eurymaque, prenant alors la parole dit à Pénélope:

--Fille d'Icarios, si tous les Argiens pouvaient te contempler, des prétendants sans nombre assiégeraient dès l'aurore les portes de ta demeure, car tu l'emportes sur toutes les femmes par ta beauté et par ton esprit!

La sage Pénélope lui répondit:

--Eurymaque, les dieux m'ont ravi ma beauté depuis le jour où les Achéens partirent pour Ilion avec le noble Ulysse mon époux. Ce jour-là, mettant sa main dans la mienne il me parla ainsi: «Femme, je pense que beaucoup d'Achéens aux belles cnémides ne verront pas le jour du retour, car les Troyens sont belliqueux et montent des coursiers aux pieds rapides qui décident des batailles. J'ignore le destin que me réservent les dieux. Mais toi, aie soin de mon père et de ma mère en ce palais, et quand ton fils verra son menton se couvrir de barbe, alors marie-toi avec celui qui trouvera le chemin de ton cœur et quitte cette maison.» Aujourd'hui ces choses s'accomplissent et la nuit approche où cet hymen odieux sera mon partage. Cependant, je ne puis m'empêcher de dire que telle n'était pas autrefois la manière d'agir des prétendants qui recherchaient une femme vertueuse; ils venaient, les mains chargées de présents, mais ne dévoraient pas le bien d'autrui.

Elle dit, et Ulysse admirait son esprit et sa sagesse.

Antinoos, prenant la parole dit à Pénélope:

--Fille d'Icarios, reçois donc les présents que chacun de nous t'offrira, car il n'est pas bien de refuser des dons. Quant à nous, nous ne retournerons dans nos demeures que le jour où tu auras choisi un époux parmi nous.

Ainsi parla Antinoos, et ce langage plut aux Achéens; chacun envoya son héraut pour chercher des présents. Celui d'Antinoos apporta un voile magnifique, brodé avec art; douze agrafes étaient adaptées à leurs anneaux d'or. Eurymaque offrit à Pénélope un collier d'or d'un admirable travail, et Eurydamas des boucles d'oreilles dont chacune soutenait trois perles limpides et pures comme l'étoile du matin. Gisandre, fils du roi Polyctor, et tous les autres Grecs apportèrent également de superbes présents; puis la divine Pénélope, accompagnée de ses suivantes remonta dans ses appartements chargée de ces dons magnifiques.

Cependant les prétendants, joyeux, se livraient à la danse et au chant. Bientôt la nuit survint; on disposa alors trois foyers de lumière pour éclairer la salle du festin. Des servantes entretenaient tour à tour la lumière. Ulysse leur adressa la parole en ces termes:

--Servantes d'Ulysse, allez dans les appartements de votre auguste reine tourner le fuseau, ou de vos mains agiles, peigner la laine. Moi, je me chargerai de surveiller les lumières, et quand même les convives voudraient attendre l'Aurore au trône d'or, ils ne me lasseront pas, car je suis accoutumé à la patience.

Il dit, et les servantes se regardant entre elles, se mirent à rire; Mélantho aux belles joues l'injuria grossièrement. Elle était fille de Dolius; Pénélope l'avait élevée et la choyait comme son enfant, mais insensible à la douleur de sa maîtresse, elle aimait Eurymaque et partageait quelquefois sa couche. S'adressant à Ulysse, elle lui dit:

--Étranger misérable, il faut que ton esprit soit troublé pour discourir avec tant d'audace en présence de ces héros. Tu es ivre ou insensé ou peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le mendiant Iros. Prends garde qu'un plus fort que lui ne te jette hors de ce palais!

Ulysse la regardant en dessous, lui dit:

--Chienne impudente, je vais répéter tes paroles à Télémaque afin qu'il te coupe en morceaux.

Les femmes, pensant que ces propos étaient sérieux, s'enfuirent pleines d'épouvante. Pour lui, riant en lui-même, il resta près des brasiers, mais ses yeux se fixaient sur les prétendants; dans son esprit s'agitaient des pensées de vengeance, et Minerve voulant que la douleur descendit encore plus profondément dans son cœur, excitait ces hommes superbes à se railler de lui. Eurymaque prit la parole le premier et pour bafouer Ulysse et provoquer le rire chez ses compagnons, il leur dit:

--Prétendants de l'illustre reine, c'est sans doute par l'intervention d'un dieu que cet homme est venu dans la demeure d'Ulysse. Voyez, cette tête sans un seul cheveu, ne nous éclaire-t-elle pas mieux qu'un de ces flambeaux?

Puis s'adressant au destructeur de villes, il lui dit:

--Étranger, voudrais-tu entrer à mon service pour travailler dans mon domaine? Je te fournirais le pain et les vêtements, mais je pense que tu préfères mendier parmi le peuple pour remplir ton ventre insatiable?

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--Eurymaque, si nous luttions tous deux à qui sera le plus dur au travail dans une prairie, étant tous deux à jeun jusqu'à la nuit sombre, et que nous eussions une faux bien recourbée, avec de l'herbe devant nous, nous verrions ce que nous pourrions faire; ou bien si nous avions à conduire une paire de bœufs vigoureux et quatre arpents à labourer, tu verrais si je sais creuser mon sillon bien droit. Enfin si le fils de Saturne soulevait aujourd'hui la guerre et que j'eusse un bouclier, deux javelots et un casque d'airain bien adapté à mes tempes, tu me verrais combattre aux premiers rangs, et tu n'oserais parler de ma voracité. Mais tu m'outrages et ton cœur est sans pitié, tu te crois fort parce que tu vis au milieu de lâches. Si Ulysse revenait, les larges portes de son palais seraient trop étroites pour toi, fuyant devant sa lance.

Il dit et Eurymaque courroucé, le regardant en dessous lui adressa ces paroles ailées:

--Misérable, il faut que le vin se soit emparé de ton esprit pour que tu oses prononcer ces audacieuses paroles. Es-tu donc si fier d'avoir vaincu Iros le vagabond?

En disant ces mots, il saisit un escabeau pour le lancer à Ulysse; celui-ci, pour l'éviter, se plaça derrière Amphinome. L'escabeau atteignit un échanson qui fut renversé dans la poussière, laissant échapper l'aiguière de ses mains. Un grand tumulte remplit le palais, et chacun disait en regardant son voisin:

--Pourquoi les dieux ont-ils permis à ce vagabond de venir jusques ici troubler nos festins? Voilà que maintenant nous nous querellons pour des mendiants!

Alors Télémaque prenant la parole, leur dit:

--Hommes étonnants, vous ne pouvez même plus cacher en votre cœur les effets du vin pur sur votre esprit! Allez plutôt dormir chez vous; cependant je ne renvoie personne.

Il dit et tous se mordaient les lèvres, admirant l'assurance de Télémaque.

Cependant Amphinome, glorieux fils du roi Nisus, et petit-fils d'Arétès, leur adressa ces paroles:

--Amis, apaisez votre colère; ne maltraitez ni l'Étranger, ni les serviteurs qui sont sous le toit du divin Ulysse. Allons, que l'échanson nous offre des coupes pour les dernières libations et regagnons ensuite nos demeures.

Il dit et le héraut Mulios, serviteur d'Amphinome, remplit les coupes; puis tous se retirèrent pour se livrer au sommeil.

Chant XIX

EURYCLÉE

Ulysse était resté dans la salle, méditant avec Minerve la mort des prétendants; bientôt il adressa à Télémaque ces paroles ailées:

--Télémaque, enlevons maintenant toutes ces armes de guerre et si les prétendants t'interrogent, amuse-les par de douces paroles: «Je les ai placées à l'abri de la fumée, leur diras-tu, car elles ne sont plus ce qu'elles étaient jadis quand Ulysse les laissa à son départ pour Troie; et une divinité m'a mis au cœur une crainte: il se pourrait qu'une querelle s'élevât entre vous et que sous l'influence d'un vin généreux, vous ne troubliez le festin, car le fer attire l'homme.»

Il dit, et Télémaque pour exécuter les ordres de son père bien-aimé appela d'abord la nourrice Euryclée:

--Nourrice, va fermer les portes du palais et veille à ce que les femmes ne sortent pas de leur appartement pendant que je vais porter dans ma chambre les belles armes de mon père qui se ternissent dans la salle du festin.

La bonne Euryclée lui répondit:

--Plût au ciel, cher enfant, que la sagesse te pousse enfin à soigner tes biens! Mais voyons, qui portera le flambeau si tu ne veux pas de servante pour t'éclairer?

Le sage Télémaque lui répondit:

--Ne t'inquiète pas, bonne Euryclée, ce sera l'étranger que voici.

Il dit, et Euryclée s'empressa de fermer les portes du palais magnifique.

Pendant ce temps, Ulysse et son noble fils transportèrent les casques brillants, les boucliers arrondis et les lances acérées. Minerve marchait devant eux, tenant un flambeau d'or répandant une lumière éclatante. Alors Télémaque dit à son père:

--O mon père, quel est le prodige qui frappe mes yeux? Une lumière étincelante illumine ces salles; ce ne peut être qu'un dieu qui nous éclaire.

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--Ne m'interroge point, garde ces choses dans ton esprit. Maintenant va te reposer; pour moi, je resterai ici, afin d'éprouver encore les servantes et ta mère; dans son affliction, Pénélope m'interrogera sur chaque chose.

Il dit, et Télémaque se rendit dans sa chambre pour se livrer au doux sommeil.

Cependant le prudent Ulysse restait dans le palais, méditant avec Minerve le trépas des prétendants.

La prudente Pénélope sortit bientôt de son appartement, semblable à Diane ou à Vénus aux cheveux d'or. Ses femmes avancèrent pour elle auprès du feu le siège où elle avait coutume de s'asseoir; il était orné d'ivoire et d'argent et c'était l'œuvre de l'habile Iconalius; il y avait ajouté, pour les pieds, un escabeau qui tenait au siège lui-même, et sur lequel on étendait une grande peau de brebis. Ce fut là que s'assit la prudente Pénélope; les suivantes aux bras blancs débarrassèrent les tables des restes nombreux qui les souillaient et enlevèrent les coupes dans lesquelles avaient bu les princes orgueilleux; puis elles ranimèrent les brasiers. Cependant Mélantho aux belles joues, apostrophant Ulysse une seconde fois, lui dit:

--Vagabond importun, es-tu donc ici pour épier les femmes? Sors au plus vite ou sinon, te frappant d'un tison ardent, nous te chasserons.

Ulysse, la regardant avec colère lui dit:

--C'est parce que je suis couvert de haillons que tu t'acharnes sur moi. Cependant je fus riche autrefois; crains aussi, femme, de perdre un jour ta beauté, ta jeunesse ou que ta maîtresse, s'apercevant de tes méfaits, ne te jette à la porte.

Il dit, et Pénélope, l'entendant, gourmanda sa servante en ces termes:

--Chienne impudente, je te ferai payer de ta tête ton audace, car tu avais entendu de ma bouche même, mon désir d'interroger cet étranger sur mon époux.

Puis s'adressant à Eurynomé:

--Apporte un siège recouvert d'une peau de brebis pour cet étranger que je veux questionner.

Elle dit, et Ulysse, s'étant assis, elle lui adressa ces paroles:

--Étranger, dis-moi d'abord où se trouve ta patrie et quels sont tes parents?

L'ingénieux Ulysse répondit:

--O femme! ta gloire s'élève jusqu'au ciel comme celle d'un roi respectant les dieux, mais ne m'interroge ni sur mon origine, ni sur ma patrie. Ces souvenirs remplissent mon âme de nouvelles douleurs; que me sert de m'asseoir sous un toit étranger pour pleurer et pour gémir? On ne gagne rien à soupirer sans cesse, et en voyant mes larmes, tes femmes ou toi-même croiront que c'est le vin qui provoque cet attendrissement.

La prudente Pénélope lui dit alors:

--Étranger, les Immortels m'ont ravi ma beauté le jour où les Argiens partirent avec Ulysse, mon époux. Maintenant la tristesse m'accable, car tous ceux qui commandent dans la haute Ithaque me recherchent en mariage malgré moi et ruinent ma maison. Dans ma douleur, je ne puis m'occuper ni des étrangers, ni des suppliants. Je pleure Ulysse et mon cœur chéri se consume dans les regrets. Les prétendants pressent mon hymen et j'en suis réduite à tramer des ruses pour déjouer leurs projets. Une divinité m'inspira d'abord de tisser un voile sans fin, et je leur tenais ce discours: «Jeunes gens qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse est mort, ne pressez point mon hymen; attendez que j'aie terminé ce voile funèbre que je destine au héros Laërte. Les femmes achéennes ne me pardonneraient point de laisser sans linceul cet homme de bien.» Je disais ainsi et leur cœur était persuadé; j'ourdissais le jour cette toile sans fin que, la nuit venue, je défaisais à la lueur des flambeaux. C'est ainsi que pendant trois ans, j'échappai aux poursuites, mais la quatrième année, les prétendants avertis par mes servantes, chiennes impudentes qui me trahissaient, vinrent me surprendre et m'adressèrent des paroles de reproche. Voilà comment je fus obligée de terminer cette toile et aujourd'hui je ne puis éviter cet hymen. Mes parents me pressent de prendre un époux et mon fils s'indigne de voir consumer ses biens. Maintenant, étranger, dis-moi ton origine, car tu n'es pas né d'un chêne antique, ni d'un rocher?

Ulysse lui répondit:

--Vénérable épouse d'Ulysse, ma douleur redouble à tes questions, mais je vais y répondre cependant. Il est au milieu de la mer infertile une île que l'on nomme la Crète. Quatre-vingt-dix villes se partagent sa population nombreuse. Là sont les Achéens, les Crétois magnanimes, les Cydoniens, les Doriens et les divins Pélasges. Parmi les cités se trouve Gnosse, où Minos régna neuf ans. Il était le père de mon père, le magnamine Deucalion. Deucalion m'engendra ainsi que le puissant Idoménée. J'étais le plus jeune; je reçus le nom d'Ethon. Idoménée partit pour Ilion avec les Atrides sur des vaisseaux recourbés, et ce fut en Crète que je vis Ulysse auquel j'offris les présents de l'hospitalité. Les nobles Achéens restèrent douze jours dans notre île, retenus par le souffle puissant de Borée qui ne permettait même pas de rester debout sur le sol; le treizième jour le vent tomba et ils mirent à la voile.

C'est ainsi que dans ses discours Ulysse donnait à ses mensonges l'apparence de la vérité et Pénélope en l'écoutant, versait des larmes abondantes. Comme la neige poussée par Zéphire et qui s'est amoncelée sur les cimes des montagnes, fond au souffle tiède de l'Eurus, ainsi les belles joues de Pénélope fondaient sous les pleurs qu'elle répandait au souvenir de l'époux bien-aimé. Ulysse, ému dans son cœur cachait ses larmes; ses yeux restaient immobiles comme s'ils eussent été d'airain. Bientôt Pénélope lui dit:

--Étranger, je veux maintenant te mettre à l'épreuve pour savoir si vraiment tu as reçu dans ton palais mon époux et ses divins compagnons. Dis-moi quels vêtements il portait et quels compagnons le suivaient?

L'ingénieux Ulysse lui répondit:

--O femme, la réponse est difficile, car voilà vingt ans qu'il s'est éloigné de ma patrie. Voici cependant ce dont mon esprit se souvient: Le divin Ulysse portait un double manteau de pourpre, l'agrafe était d'or avec deux anneaux; une broderie sur le devant représentait un chien tenant entre ses pattes un faon tacheté; chacun admirait cette broderie. Je remarquai aussi la tunique d'Ulysse, au tissu mince comme une pelure d'oignon sec, et qui brillait comme le soleil; toutes les femmes la contemplaient avec admiration. Cependant je ne sais pas si Ulysse portait ces vêtements dans sa patrie ou s'il les avait reçus de quelque ami depuis son départ. Il était accompagné d'un héraut à la peau noire, aux cheveux crépus, aux épaules voûtées; son nom était Eurybate. Ulysse semblait l'honorer particulièrement.

Il dit, et la douleur de Pénélope en fut plus grande encore, car elle avait reconnu les signes qu'Ulysse venait de décrire exactement. Refoulant ses larmes, elle dit à son époux:

--Étranger, tu as dis vrai, et tu seras désormais honoré et chéri dans cette demeure: c'est moi en effet qui avais donné ces vêtements que tu as dépeints; je les apportai pliés de ma chambre, et j'y mis cette agrafe brillante dont tu parles. Hélas, Ulysse ne reviendra plus dans son Ithaque aimée, car c'est sous des auspices funestes qu'il est parti pour cette Ilion abhorrée.

Ulysse lui répondit alors:

--Vénérable épouse du fils de Laërte, retiens tes larmes qui flétrissent ton beau corps. Cesse de gémir et écoute mes paroles, je vais te dire ce que j'ai appris du retour d'Ulysse: Il est vivant, non loin d'ici dans le fertile pays des Thesprotes, il ramène d'immenses et magnifiques trésors recueillis dans cette cité, mais il a perdu près de Thrinacrie la sacrée ses compagnons et son navire à la proue azurée. Bientôt il sera de retour, j'en fais le serment. Ulysse reviendra ici cette année même, à la fin de ce mois ou au commencement de l'autre.

Pénélope répliqua:

--Étranger, puisse cette parole s'accomplir; tu éprouverais bientôt mon amitié, en recevant de moi de nombreux présents; mais hélas! je ne crois plus au retour d'Ulysse. Maintenant, femmes, baignez le vieillard et dressez-lui un lit avec de chaudes couvertures afin qu'à l'abri du froid, il attende l'Aurore au trône d'or. Demain vous le parfumerez après l'avoir baigné de nouveau, et, assis dans le palais auprès de Télémaque, il s'occupera du festin: malheur à qui oserait le maltraiter!

Le divin Ulysse lui répondit:

--Épouse vénérable du fils de Laërte, les lits aux tapis brillants me sont devenus odieux depuis que je me suis éloigné des montagnes neigeuses de la Crète. La couche de l'indigent m'est échue en partage et je ne laisserai laver mes pieds par aucune de tes suivantes, à moins qu'il n'y en ait parmi elles quelqu'une d'âgée et de fidèle? De celle-là, je ne refuserai point les soins.

La prudente Pénélope lui dit aussitôt:

--Cher étranger, j'ai une vieille servante dont le cœur est rempli de sagesse; c'est elle qui a nourri et élevé l'infortuné Ulysse. Allons, lève-toi, sage Euryclée, et lave les pieds de cet étranger qui est du même âge que ton maître; tels sont sans doute aujourd'hui les pieds d'Ulysse et telles ses mains, car l'homme vieillit vite au sein du malheur.

Alors la vieille Euryclée s'approcha d'Ulysse et lui dit en versant des larmes brûlantes:

--Un grand nombre d'étrangers malheureux sont venus dans ce palais, mais je ne crois pas avoir vu personne qui ressemblât à Ulysse autant que toi, infortuné! Aussi, j'obéis de grand cœur à l'ordre de la fille d'Icarios.

Ulysse lui dit alors:

--Bonne vieille, tous ceux qui nous ont vus l'un et l'autre disent que nous nous ressemblons fort, comme tu l'as si justement remarqué.

Euryclée prit un bassin d'airain brillant et s'approcha d'Ulysse qui s'était assis près du foyer, mais il tournait le dos à la lumière, car il craignait que la vieille nourrice ne vît la cicatrice qu'il avait à la jambe. Pendant qu'elle baignait son maître, soudain elle reconnut cette blessure que lui avait faite jadis la dent blanche d'un sanglier, lorsqu'il était allé sur le Parnèse visiter Autolycus, le noble père de sa mère. Autolycus venant un jour à Ithaque dans le temps que sa fille, épouse de Laërte, venait d'accoucher d'un fils, Euryclée déposa l'enfant sur ses genoux et lui dit: «Autolycus, donne toi-même un nom à l'enfant chéri de ta fille.» Il répondit: «Que son nom soit Ulysse, et quand il aura grandi, qu'il vienne sur le Parnèse, je le renverrai comblé de présents.» Ulysse ayant grandi vint chez son aïeul, et pendant une chasse au sanglier, il fut blessé au-dessus du genou. Or Euryclée, ayant senti la cicatrice sous la paume de sa main, la reconnut au toucher; elle laissa échapper le pied du héros, la jambe retomba dans le bassin; l'airain retentit et l'eau se répandit sur le sol. Alors la joie et la douleur étreignirent son cœur, ses yeux se remplirent de larmes et sa voix s'arrêta dans sa gorge. Enfin, lui prenant le menton dans ses mains, elle s'écria:

--Oui, tu es bien Ulysse, mon cher enfant, et mes yeux ne t'avaient pas reconnu!

Elle dit et voulut faire signe à Pénélope, mais la reine ne la vit pas, car Minerve détourna son attention; alors Ulysse la saisissant et l'attirant vers lui, prononça ces paroles rapides:

--Nourrice, pourquoi veux-tu me perdre, toi qui m'as nourri sur ton sein? Puisque tu m'as reconnu, ne me trahis pas, et que personne dans ce palais n'apprenne mon retour. Car je te le déclare, toi-même ne serais pas épargnée, bien que tu sois ma nourrice, quand je mettrai à mort les autres femmes de service.

La prudente Euryclée lui répondit:

--Cher enfant, quelle parole s'est échappée de tes lèvres? Tu sais combien mon âme est forte. Mais si jamais un dieu fait tomber sous tes coups les prétendants insolents, je te désignerai les femmes qui déshonorent ta maison.

L'ingénieux Ulysse lui dit alors:

--Nourrice, pourquoi me les nommer, je saurai les reconnaître, mais garde-moi le secret, et laisse faire les dieux.

La vieille nourrice sortit pour chercher un autre bain, et lorsqu'elle l'eut baigné et arrosé de parfum, Ulysse avança de nouveau son siège auprès du feu, et couvrit sa jambe de ses haillons. Pénélope lui dit alors: