L'Odyssée

Part 1

Chapter 13,761 wordsPublic domain

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_Collections Edouard Guillaume_

"PAPYRUS"

HOMÈRE

L'Odyssée

PARIS

LIBRAIRIE L. BOREL 21, Quai Malaquais, 21

1897

"_Collection Papyrus_"

L'Évolution des Lettres et des Arts

L'Odyssée

_Collections Edouard Guillaume_

"PAPYRUS"

HOMÈRE

L'Odyssée

_Illustrations de A. Calbet_

PARIS

LIBRAIRIE L. BOREL 21, Quai Malaquais, 21

1897

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_25 exemplaires sur papiers de Chine et du Japon_

Tous ces exemplaires sont numérotés et parafés par l'Éditeur

L'Odyssée

Chant Premier

ITHAQUE

Muse, dis-nous les maux nombreux, les longues souffrances du divin Ulysse au retour de Troie la ville sacrée, dis-nous ses luttes pour sa vie et celle de ses compagnons,--les insensés!--auxquels furent ravi le jour du retour, pour avoir immolé les génisses saintes du Soleil.

Fille de Zeus, redis-nous sa détresse, alors que tous les autres chefs grecs, ayant évité la mort glacée, retrouvaient leurs foyers riants, celui-là seul était retenu dans l'île enchanteresse de Calypso, belle entre les déesses; elle le désirait pour époux, brûlant d'amour pour lui.

Les Dieux avaient pitié de lui, Neptune seul n'apaisait pas son courroux, et pendant les festins que les Ethiopiens célébraient en son honneur, les dieux, profitant de son absence, se rassemblèrent dans le palais de Zeus qui leur dit, en pensant au bel Egisthe, tué par Oreste:

--Dieux grands! les mortels nous accusent des maux qui leur adviennent. Voyez, Égisthe, bravant le destin, s'est uni à l'épouse du fils d'Atrée; il a tué celui-ci à son retour, malgré les avis de Mercure et sans craindre, d'Oreste, la juste vengeance.

Minerve aux yeux bleus répondit:

--Égisthe a expié son crime, périsse ainsi celui qui voudrait l'imiter, mais je pense au sage Ulysse et mon cœur se déchire, en le voyant retenu dans la demeure de la perfide Calypso. Les caresses de la fille d'Atlas ne peuvent lui faire oublier la douce patrie.--O Zeus, ne te souviens-tu donc plus des nombreux sacrifices qu'il t'offrait sous la vaste Troie?

Celui qui assemble les nuées dit:

--Enfant, je me souviens, mais Neptune ne peut oublier que le rusé Ulysse a ravi la vue au Cyclope Polyphème, son fils divin qu'enfanta Thoosa, fille de Phorcys. Cependant il renoncera à sa colère, ne pouvant lutter seul contre notre volonté.

Minerve répondit alors:

--Si tel est ton désir, père des dieux, envoie Mercure ordonner à la Nymphe aux belles tresses de laisser Ulysse quitter son rivage. Moi j'irai à Ithaque exciter Télémaque à chasser du palais de son père les prétendants arrogants, et à partir pour Sparte et Pylos la sablonneuse, retrouver les traces de son père chéri.

Elle dit et attachant ses belles sandales d'or et d'ambroisie, elle partit sur le souffle des vents et s'arrêta devant la porte du palais d'Ulysse, prenant la figure de Mentès, chef des Taphiens. Là, sont les fiers prétendants réjouissant leur cœur; les serviteurs empressés versent le vin dans les cratères et découpent des viandes en abondance.

Au milieu d'eux, Télémaque, songeur, aperçoit la déesse, et venant la prendre par la main, il lui dit:

--Salut, ô étranger aimé de nous; repose-toi, mange et bois et dis-nous tes désirs?

Et lui prenant des mains sa lance il la dépose auprès de celles de son père; puis il fait asseoir Minerve sur un siège artistement travaillé, loin du bruit, voulant la questionner sur l'absence de son père. Un serviteur apporte des viandes et met près d'eux des coupes d'or; un héraut leur verse du vin.

Alors entrèrent les prétendants superbes; les hérauts leur versèrent l'eau sur les mains; des servantes servirent le pain et des serviteurs remplirent les cratères.--La faim et la soif apaisées, un héraut mit une lyre aux mains de Phémios et tandis qu'il préludait, par contrainte, devant les prétendants, Télémaque dit bas à Minerve:

--Cher hôte, vois ce qui occupe ces hommes: la lyre et le chant. Ils n'ont d'autres soucis que de dévorer impunément le bien d'un homme dont les os blanchis gisent sur terre ou roulent au sein de l'onde amère. Certes, s'il apparaissait, tous se déroberaient par une course rapide. Hélas! Ulysse a péri et le jour du retour ne luira plus pour lui. Mais dis-moi, ami, qui es-tu? Dis-moi le nom de ton peuple, de ta ville, de tes parents? Où est ton vaisseau, où sont tes matelots? Parle avec franchise, es-tu un hôte de mon père?

La déesse à l'iris bleu lui dit ces paroles:

--Je suis Mentès, fils d'Anchialos roi des Taphiens habiles à la rame. Je vais à Témésé chercher du cuivre, j'y mène du bronze étincelant. Mon navire est dans le port Rheithron au pied du vert Néïon.--Depuis longtemps l'hospitalité nous unit, ton père et moi; interroge le sage Laërte. Ce vieillard, dit-on, vit retiré au milieu des vignes dans son fertile enclos. Je croyais ton père de retour; les dieux sans doute ne l'ont pas voulu, mais il n'est pas mort et je te prédis son retour prochain, car je connais son esprit fertile en expédients. Mais toi, réponds à ton tour, es-tu le fils d'Ulysse, tu lui ressembles et tu as ses beaux yeux? Nos relations étaient fréquentes avant son départ pour Troie sur ses vaisseaux creux, mais depuis lors je ne l'ai pas revu.

Télémaque prudemment lui dit:

--Ma mère dit que je suis le fils d'Ulysse. Ah! que ne suis-je plutôt le fils d'un homme heureux.

La déesse Athéné lui répondit:

--Les dieux protègeront la postérité d'Ulysse et de Pénélope; mais réponds sincèrement, pourquoi ce repas? qui sont ces convives dont l'insolence passe la mesure?

Télémaque tristement dit:

--Cette maison était jadis opulente et magnifique, alors que le héros était au milieu des siens; je ne m'affligerais point autant s'il avait péri sous les murs de Troie; les Grecs lui eussent alors élevé un tombeau et j'aurais hérité de sa gloire. Mais il a disparu, ne me laissant que douleurs et gémissements à la pensée de ses malheurs et des miens. Aujourd'hui les princes qui règnent sur Dalichion, sur Samé, sur Zacynthe verdissante, et ceux qui commandent dans la pierreuse Ithaque, tous recherchent ma mère vénérée et gaspillent mon bien. Pénélope ne peut se résigner à un hymen odieux et ma vie même est menacée.

Pallas Athéné, courroucée, répondit:

--Dieux grands! combien dois-tu regretter qu'Ulysse n'apparaisse au seuil de ce palais, armé comme je le vis pour la première fois, revenant d'Ephyre, d'auprès d'Illos, fils de Merméros.--Il était allé sur ses rapides vaisseaux, chercher le poison mortel pour tremper l'airain de ses flèches; mais Illos craignant les dieux refusa. Ce fut mon père qui le lui donna. Si donc, tel que je le vis alors il apparaissait, ces prétendants rapaces auraient courte existence et tristes noces! mais des dieux seuls dépendent son retour et sa vengeance! Maintenant écoute mes paroles: Demain convoque les héros grecs, invite-les à retourner chez eux; que ta mère retourne dans le palais de son père, et, si son cœur la pousse à l'hymen, que ses parents lui préparent une dot nouvelle digne d'une fille chérie. Pour toi, pars sur un vaisseau rapide, va à la recherche de ton père.--A Pylos, interroge Nestor et à Sparte le blond Ménélas. Assure-toi qu'Ulysse est toujours vivant et attends encore un an son retour. Si au contraire il est mort, retourne dans ta patrie célébrer des funérailles magnifiques, puis donne un époux à ta mère. Ceci accompli, cherche par ruse et par force à te débarrasser des prétendants. Songe au divin Oreste, tuant l'artificieux Égisthe, l'époux de sa mère, l'assassin de son père.--Je te vois beau et grand, montre du cœur comme lui. Pour moi, je rejoins mon noir vaisseau, mes compagnons s'impatientent. Toi, songe à mes paroles.

Télémaque dit:

--Étranger, tes paroles bienveillantes sont celles d'un père à son fils, je suivrai tes conseils. Mais rien ne presse, prends un bain, réjouis ton cœur, et tu retourneras à ton vaisseau emportant le don magnifique que l'hôte offre à son hôte.

Minerve aux yeux étincelants dit alors:

--Ne me retiens pas, car je dois partir. Le présent que ton cœur m'offre, tu me le donneras à mon retour, et si beau qu'il soit, le mien l'égalera.

Elle dit et disparut, ayant mis au cœur de Télémaque le courage et l'audace, car il avait reconnu la déesse.

Télémaque, semblable à un dieu, rejoignit les prétendants; en ce moment l'aède illustre chantait le retour funeste des Achéens au sortir de Troie; tous l'écoutaient en silence. La prudente Pénélope entendait ce chant divin et son cœur se fondait de douleur; elle descendit le bel escalier de marbre, et du seuil de la salle, deux suivantes à ses côtés, la fille d'Icarios, tout en larmes sous son voile brillant, dit à l'aède divin:

--Phémios, tu connais d'autres récits enchanteurs, cesse donc ce chant lamentable qui toujours navre mon cœur et me rappelle le héros chéri, ravi à ma tendresse.

Télémaque prenant la parole dit:

--Ma mère, pourquoi ce reproche à l'aède charmeur, Zeus seul est coupable, car il fait à chacun sa part. Ulysse n'est pas le seul à qui le jour du retour ait été ravi devant Troie. Reprends la toile et le fuseau et ordonne à tes suivantes d'accomplir leur tâche. Parler est le partage des hommes; c'est le mien, je suis seul maître ici.

Pénélope, l'esprit pénétré de ces paroles remonta dans son appartement, pleurer Ulysse jusqu'à l'heure où Minerve lui versa le doux sommeil qui fait oublier.

Cependant les prétendants orgueilleux remplissaient de leur tumulte le sombre palais; tous brûlaient d'amour pour la chaste épouse d'Ulysse, et souhaitaient partager sa couche divine. Le sage Télémaque, outré de leur audace, leur dit ces paroles rapides:

--Prétendants de ma mère, hommes à l'insolence superbe, réjouissez-vous et faites bonne chère, écoutez l'aède à la voix incomparable, mais cessez vos clameurs, car je vous le déclare sans détours, ma volonté est que demain vous sortiez de ce palais; allez manger vos biens en festins dans vos propres demeures.

Il dit et tous s'étonnaient de ces paroles audacieuses. Antinoos, fils d'Euphithès lui répondit:

--Pourquoi ce langage menaçant, te crois-tu déjà roi d'Ithaque par ta naissance et par la volonté du fils de Saturne?

Télémaque, sagement répliqua:

--Antinoos, ne trouve pas mauvais que j'ai l'ambition de devenir roi d'Ithaque si telle est la volonté de Zeus--mon désir aujourd'hui est de gouverner ma maison et les biens d'Ulysse mon père.

Eurymaque, fils de Polybe, dit alors:

--Les dieux seuls connaissent celui qui régnera sur Ithaque, pour toi, gouverne tes biens, personne ne songe à te dépouiller. Mais dis-moi, quel est cet étranger, que voulait-il? T'apportait-il des nouvelles de ton père? Et pourquoi est-il parti sans se faire connaître?

Le prudent Télémaque répondit:

--Eurymaque, je n'espère plus le jour du retour de mon père; quant à cet étranger, il dit être Mentès, fils d'Anchialos, il règne sur les Taphiens habiles à la rame.

Ainsi parla Télémaque, mais dans son cœur, il avait reconnu la déesse.

Le soir noir survint, interrompant la musique et la danse; chacun se retira, et Télémaque, l'esprit agité, gagna sa haute demeure précédé par la vertueuse Euryclée, portant deux flambeaux allumés. Euryclée fille d'Ops et petite-fille de Pisénor, était une enfant quand Laërte l'échangea contre vingt bœufs, et il l'honorait dans son palais à l'égal de sa chaste épouse; mais elle ne partagea point sa couche, Laërte craignant la colère de la reine.--Ce fut elle qui éleva Télémaque; il l'aimait plus que les autres servantes. Euryclée, ayant arrangé avec soin la tunique moelleuse, la suspendit près du lit sculpté et sortit de l'appartement; elle tira la porte par l'anneau d'argent et fit glisser le verrou, laissant Télémaque méditer au voyage que Minerve lui conseillait.

Chant II

TÉLÉMAQUE

Quand parut l'Aurore aux doigts de rose, Télémaque s'élança de sa couche, se vêtit et suspendit à son épaule un glaive aigu. Puis il donna l'ordre aux hérauts d'assembler les Grecs chevelus. Il se rendit alors à l'assemblée. Ses deux chiens aux pieds rapides suivaient ses pas. En le voyant s'avancer, le peuple fut saisi d'admiration, car une grâce divine était sur sa personne. Il s'assit sur le siège royal et les vieillards l'entourèrent respectueusement. Un héros courbé par les hivers, Egyptios, parla le premier; il avait quatre fils: le belliqueux Antiphus qui suivit Ulysse à Troie riche en coursiers et qui trouva la mort funeste dans l'antre du Cyclope cruel; Eurynomus, prétendant de Pénélope et deux autres qui cultivaient les champs paternels. Le vieillard pleurant son fils Antiphus dit:

--Habitants d'Ithaque, depuis le jour où le divin Ulysse partit sur ses vaisseaux creux, c'est la première fois que les hérauts nous réunissent. A-t-on des nouvelles de l'armée?... Pourquoi cette assemblée?... Qui nous a convoqué?...

Télémaque se levant, prit le sceptre des mains du héraut Pisénor et dit à Egyptios:

--O vieillard! c'est moi qui ai convoqué le peuple pour lui dire ceci: Un grand malheur m'accable, j'ai perdu mon père chéri qui régnait sur vous si paternellement, et profitant de ma faiblesse, des hommes puissants recherchent ma mère contre son gré; n'osant la demander à son père Icarios, ils viennent tous les jours dans notre maison, égorger nos troupeaux et boire nos vins généreux; n'est-il point d'homme semblable à Ulysse qui puisse écarter ce fléau de ma demeure? Je vous adjure au nom de Zeus, faites cesser ces choses et laissez-moi à ma douleur profonde.

Il dit et jeta son sceptre en versant des larmes amères. Tous furent saisis de compassion; seul, le prétendant Antinoos prit la parole:

--Télémaque, discoureur altier, pourquoi ce langage, veux-tu nous outrager? Tu n'ignores pas cependant que ta mère seule est coupable, par ses ruses, car voilà trois ans, bientôt quatre, qu'elle nous berce de promesses. Voici le dernier stratagème imaginé par son esprit. Elle tissait sur son plus grand métier une toile sans fin. «Jeunes prétendants, nous disait-elle alors, puisque le divin Ulysse est mort, laissez-moi terminer ce voile funèbre destiné au héros Laërte dès que la Parque l'aura couché dans le tombeau. Les femmes grecques s'indigneraient si je laissais sans linceul cet homme de bien.» Nous l'écoutions et elle ourdissait pendant le jour ce voile funéraire qu'elle défaisait à la clarté des flambeaux. Durant trois années elle dissimula, mais une de ses suivantes, la quatrième année, nous avertit et nous surprîmes la rusée Pénélope défaisant le voile superbe. Renvoie donc ta mère et qu'elle désigne celui d'entre nous qu'elle agréera; mais n'espère point avant cela nous voir reprendre le chemin de nos palais.

Télémaque lui répondit:

--Antinoos, ce n'est pas à moi de chasser de sa maison celle qui m'a enfanté; quant à vous, s'il vous semble juste de mettre au pillage ma demeure, j'en appellerai à Zeus dont la vengeance sera terrible.

Il dit et Zeus fit partir de la nue à son intention, deux aigles qui volèrent au-dessus de l'assemblée bruyante; à cette vue, les Grecs furent saisis d'étonnement. Halitherse, fils de Mastor, vieillard qui excellait à expliquer les présages dit:

--Ithaciens, et vous surtout, prétendants, un grand malheur vous menace. Ulysse est peut-être déjà près d'ici, préparant votre mort. Quand il partit pour Ilion, ne lui avais-je pas prédit qu'il reviendrait seul dans sa patrie après vingt années d'absence? Ces choses s'accomplissent aujourd'hui.

Eurymaque, fils de Polybe, lui dit alors:

--Vieillard stupide, reste chez toi à prédire l'avenir à tes enfants et contempler le vol des oiseaux. Ulysse est bien mort; plût aux dieux que tu eusses péri avec lui; tu n'exciterais pas ainsi Télémaque dans l'espoir d'une récompense. Voici ce que je propose à Télémaque: Qu'il ordonne à sa mère de retourner chez Icarios et de choisir un époux, car aucun de nous ne renonce à sa main. Nous ne craignons personne, ni Télémaque grand parleur, ni toi, vieillard insensé, et nous consumerons sans remords les richesses d'Ulysse tant que la rusée Pénélope différera son mariage.

Télémaque lui répondit:

--Eurymaque et vous nobles prétendants, les dieux et les Grecs savent désormais ce qui en est. Donnez-moi un vaisseau rapide et vingt compagnons, j'irai à Sparte et à Pylos m'informer de mon père; s'il est vivant, j'attendrai un an encore; s'il est mort, je reviendrai pour lui élever un tombeau et faire des funérailles dignes de lui, puis je donnerai un époux à ma mère.

Alors Mentor, le fidèle intendant de la maison d'Ulysse, se leva, et prononça ces paroles:

--Ecoutez, Ithaciens! Puisque personne parmi vous ne se souvient du divin Ulysse et de sa douceur paternelle, ne craignez-vous pas de mériter un roi cruel et injuste, pour demeurer tous ainsi lâches et sans voix, devant les exigences de ces quelques prétendants audacieux?

Léocrite, fils d'Evénor lui répondit:

--Mentor, ton esprit insolent se trouble; tu crois exciter le peuple contre nous, mais Ulysse lui-même ne parviendrait pas à nous chasser de son palais. Pour vous, Ithaciens, séparez-vous; retournez à vos travaux, Mentor et Halitherse prépareront à loisir le départ de Télémaque.

Il dit. Les Grecs se dispersèrent et les prétendants retournèrent au palais du divin Ulysse.

Télémaque alors se dirigea vers le rivage pour invoquer Minerve aux yeux bleus. Après avoir purifié ses mains dans l'onde salée, il lui fit cette prière:

--Ecoute-moi, ô déesse. Hier, tu m'ordonnas de partir à la recherche de mon père, mais vois, aujourd'hui les prétendants insolents s'opposent à mon départ.

Alors Minerve, sous la figure de Mentor, s'approcha et lui adressa ces paroles rapides:

--Télémaque, méprise les manœuvres de ces prétendants imprudents qui ne voient pas la Parque noire déjà près d'eux. Ton départ ne sera pas différé; je t'accompagnerai moi-même sur un vaisseau rapide. Va dans ton palais, prépare les provisions; mets le vin dans des amphores et la farine dans des outres épaisses. Je réunirai des compagnons fidèles et nous lancerons un vaisseau creux sur la mer profonde.

Ainsi parla Minerve, et Télémaque retourna au palais le cœur agité. Là, les fiers prétendants dépouillaient des chèvres et flambaient des porcs. Antinoos, riant, vint à Télémaque, lui prit la main et dit:

--Harangueur altier, oublie ta colère et viens avec nous manger et boire en attendant ton départ pour la divine Pylos.

Mais Télémaque lui répondit:

--Antinoos, il ne m'est plus permis de me divertir avec vous; vous avez dissipé mes biens, alors que j'étais enfant; aujourd'hui, je m'instruis, ma volonté se développe, elle m'excite à partir, et puisque les Grecs m'ont refusé un vaisseau et des rameurs, je partirai comme simple passager.

Il dit et retira sa main. Dans le palais les prétendants préparaient leur festin; tous riaient et tenaient des propos injurieux, l'un d'eux parlait ainsi:

--Télémaque médite notre perte. Il ramènera des auxiliaires de Pylos ou de Sparte. Peut-être aussi ira-t-il à Ephire chercher pour nous des poisons mortels.

Un autre disait encore:

--Qui sait s'il ne périra pas lui-même comme Ulysse? Nous partagerions alors ses biens.

Ils disaient ainsi, et Télémaque descendit dans le vaste cellier où se trouvaient de l'or et de l'airain, de riches vêtements, de l'huile parfumée. On y voyait aussi contre la muraille des tonneaux contenant un vin vieux, doux breuvage sans mélange, digne des dieux. L'intendante Euryclée veillait à la porte. Télémaque lui dit:

--Bonne Euryclée, puise pour moi dans les amphores le vin le plus doux après celui que tu gardes pour le noble Ulysse. Remplis douze vases et prépare aussi vingt mesures de farine d'orge dans des outres bien fermées. Je vais à Sparte et à Pylos chercher des nouvelles de mon père chéri. Toi seule connais mon projet; rassemble ces provisions, je les prendrai ce soir quand ma mère reposera.

Mais la tendre Euryclée lui adressa en pleurant ces douces paroles:

--Cher enfant, quel dessein est entré dans ton esprit? Pourquoi entreprendre ce voyage lointain, toi, si tendrement aimé? Reste au milieu des tiens, ne t'expose pas à mille maux sur la mer mouvante.

Télémaque lui répondit:

--Rassure-toi, ce dessein m'a été inspiré par une déesse, mais ne le découvre point à ma mère avant onze ou douze jours, à moins qu'elle ne s'afflige de mon absence, ayant appris mon départ.

Euryclée alors jura par les dieux.

Cependant Minerve sous la figure de Télémaque parcourait la ville. A Noémon, fils de Phronios, elle demandait un vaisseau rapide, et rassemblait de robustes compagnons. Elle se rendit ensuite au palais d'Ulysse et répandit le divin sommeil sur les yeux des prétendants; tandis qu'ils buvaient, leurs coupes s'alourdirent dans leurs mains; ils se hâtèrent donc de regagner leurs demeures. Puis Minerve, sous les traits de Mentor dit au fils d'Ulysse:

--Allons, Télémaque, ne différons pas notre départ; tes compagnons aux belles cnémides, n'attendent plus que ton arrivée.

Elle dit et marcha d'un pas rapide suivie de Télémaque. Ils trouvèrent près du vaisseau les rameurs à la longue chevelure.

Télémaque leur adressa ces mots:

--Venez, amis, chercher les provisions toutes préparées dans le palais de ma mère; elle ignore notre dessein, une suivante seule en est instruite.

Les fidèles Achéens chargèrent dans le navire les provisions, délièrent les amarres et s'assirent sur les bancs des rameurs. Télémaque, debout à la poupe près de Minerve qui fit souffler le zéphire puissant, excitait ses compagnons; il fit hisser les voiles blanches et le navire glissa sur la vague bruyante. Puis ils dressèrent des cratères, les emplirent jusqu'au bord de vin doux et firent aux dieux immortels les libations sacrées.

Chant III

PYLOS

Le soleil s'élevait déjà sur la plaine des eaux lorsque Minerve et Télémaque arrivèrent à Pylos. Les habitants, assemblés sur le rivage, offraient à Neptune neuf taureaux noirs. La déesse descendit du vaisseau la première et, s'adressant au fils d'Ulysse, elle lui dit:

--Télémaque, ne sois point timide; n'oublie pas le but de ce voyage qui est de rechercher ton père; parle à Nestor et supplie-le de te dire la vérité.

Télémaque lui répondit:

--Je n'ose m'approcher, n'ayant point l'expérience des sages discours, et je me sens bien jeune pour interroger un vieillard.

Minerve le rassura, lui disant:

--Télémaque, cherche dans ton esprit ce que tu dois dire, un dieu t'inspirera.

Ils arrivèrent auprès des Pyliens. Nestor, avec ses fils et ses compagnons, préparaient le festin: apercevant les étrangers, ils vinrent à leur rencontre, les invitant à s'asseoir. Pisistrate, fils de Nestor et son frère Thrasymède leur offrirent les viandes rôties et, dans une coupe d'or, le vin ambré. Pisistrate dit alors à la fille de Zeus ces paroles de bienvenue:

--Noble étranger, invoque le premier Neptune souverain, en l'honneur duquel nous célébrons ce banquet; puis donne à ton jeune compagnon la coupe de vin parfumé pour qu'il prie à son tour les Immortels.

Il dit et lui présente le vin généreux. Minerve, charmée de la sagesse du héros, adresse les vœux suivants à Neptune.

--O Neptune, écoute ma prière: donne la gloire à Nestor et à ses fils; accorde aux Pyliens la douce récompense de cette hécatombe magnifique, et à Télémaque et à moi, de revenir dans notre patrie, ayant accompli le dessein qui nous amène ici sur notre vaisseau noir.

Ayant ainsi prié, elle donna la coupe au fils chéri d'Ulysse, qui pria à son tour. Dès qu'ils eurent mangé et bu, Nestor prit la parole: