L'Odyssée

Chapter 1

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père de Pènélopéia, qui dotera sa fille et la donnera à qui lui plaira davantage. Et ils envahissent tous les jours notre demeure, tuant mes boeufs, mes brebis et mes chèvres grasses, et ils en font des repas magnifiques, et ils boivent mon vin noir effrontément et dévorent tout. Il n'y a point ici un homme tel qu'Odysseus qui puisse repousser cette ruine loin de ma demeure, et je ne puis rien, moi qui suis inhabile et sans force guerrière. Certes, je le ferais si j'en avais la force, car ils commettent des actions intolérables, et ma maison périt honteusement.

Indignez-vous donc, vous-mêmes. Craignez les peuples voisins qui habitent autour d'Ithakè, et la colère des dieux qui puniront ces actions iniques. Je vous supplie, par Zeus Olympien, ou par Thémis qui réunit ou qui disperse les agoras des hommes, venez à mon aide, amis, et laissez-moi subir au moins ma douleur dans la solitude. Si jamais mon irréprochable père Odysseus a opprimé les Akhaiens aux belles knèmides, et si, pour venger leurs maux, vous les excitez contre moi, consumez plutôt vous-mêmes mes biens et mes richesses; car, alors, peut-être verrions-nous le jour de l'expiation. Nous pourrions enfin nous entendre devant tous, expliquant les choses jusqu'à ce qu'elles soient résolues.

Il parla ainsi, irrité, et il jeta son sceptre contre terre en versant des larmes, et le peuple fut rempli de compassion, et tous restaient dans le silence, et nul n'osait répondre aux paroles irritées de Tèlémakhos. Et Antinoos seul, lui répondant, parla ainsi:

-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, tu as parlé en nous outrageant, et tu veux nous couvrir d'une tache honteuse. Les prétendants Akhaiens ne t'ont rien fait. C'est plutôt ta mère, qui, certes, médite mille ruses. Voici déjà la troisième année, et bientôt la quatrième, qu'elle se joue du coeur des Akhaiens. Elle les fait tous espérer, promet à chacun, envoie des messages et médite des desseins contraires. Enfin, elle a ourdi une autre ruse dans son esprit. Elle a tissé dans ses demeures une grande toile, large et fine, et nous a dit:

-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la Moire mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans linceul.

Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut aussitôt persuadé. Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et, pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait. Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais quand vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la dit. Et nous la trouvâmes défaisant sa belle toile. Mais, contre sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et c'est ainsi que les prétendants te répondent, afin que tu le saches dans ton esprit, et que tous les Akhaiens le sachent aussi. Renvoie ta mère et ordonne-lui de se marier à celui que son père choisira et qui lui plaira à elle-même. Si elle a abusé si longtemps les fils des Akhaiens, c'est qu'elle songe, dans son coeur, à tous les dons que lui a faits Athènè, à sa science des travaux habiles, à son esprit profond, à ses ruses. Certes, nous n'avons jamais entendu dire rien de semblable des Akhaiennes aux belles chevelures, qui vécurent autrefois parmi les femmes anciennes, Tyrô, Alkmènè et Mykènè aux beaux cheveux. Nulle d'entre elles n'avait des arts égaux à ceux de Pènélopéia; mais elle n'en use pas avec droiture. Donc, les prétendants consumeront tes troupeaux et tes richesses tant qu'elle gardera le même esprit que les dieux mettent maintenant dans sa poitrine. À la vérité, elle remportera une grande gloire, mais il ne t'en restera que le regret de tes biens dissipés; car nous ne retournerons point à nos travaux, et nous n'irons point en quelque autre lieu, avant qu'elle ait épousé celui des Akhaiens qu'elle choisira.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Antinoos, je ne puis renvoyer de ma demeure, contre son gré, celle qui m'a enfanté et qui m'a nourri. Mon père vit encore quelque part sur la terre, ou bien il est mort, et il me sera dur de rendre de nombreuses richesses à Ikarios, si je renvoie ma mère. J'ai déjà subi beaucoup de maux à cause de mon père, et les dieux m'en enverront d'autres après que ma mère, en quittant ma demeure, aura supplié les odieuses Érinnyes, et ce sont les hommes qui la vengeront. Et c'est pourquoi je ne prononcerai point une telle parole. Si votre coeur s'en indigne, sortez de ma demeure, songez à d'autres repas, mangez vos propres biens en des festins réciproques. Mais s'il vous semble meilleur et plus équitable de dévorer impunément la subsistance d'un seul homme, faites! Moi, j'invoquerai les dieux éternels. Et si jamais Zeus permet qu'un juste retour vous châtie, vous périrez sans vengeance dans ma demeure.

Tèlémakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du haut sommet d'un mont deux aigles qui s'enlevèrent au souffle du vent, et, côte à côte, étendirent leurs ailes. Et quand ils furent parvenus au-dessus de l'agora bruyante, secouant leurs plumes épaisses, ils en couvrirent toutes les têtes, en signe de mort. Et, de leurs serres, se déchirant la tête et le cou, ils s'envolèrent sur la droite à travers les demeures et la ville des Ithakèsiens. Et ceux-ci, stupéfaits, voyant de leurs yeux ces aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu'ils présageaient. Et le vieux héros Halithersès Mastoride leur parla. Et il l'emportait sur ses égaux en âge pour expliquer les augures et les destinées. Et, très-sage, il parla ainsi au milieu de tous:

-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Ce signe s'adresse plus particulièrement aux prétendants. Un grand danger est suspendu sur eux, car Odysseus ne restera pas longtemps encore loin de ses amis; mais voici qu'il est quelque part près d'ici et qu'il prépare aux prétendants la Kèr et le carnage. Et il arrivera malheur à beaucoup parmi ceux qui habitent l'illustre Ithakè. Voyons donc, dès maintenant, comment nous éloignerons les Prétendants, à moins qu'ils se retirent d'eux-mêmes, et ceci leur serait plus salutaire. Je ne suis point, en effet, un divinateur inexpérimenté, mais bien instruit; car je pense qu'elles vont s'accomplir les choses que j'ai prédites à Odysseus quand les Argiens partirent pour Ilios, et que le subtil Odysseus les commandait. Je dis qu'après avoir subi une foule de maux et perdu tous ses compagnons, il reviendrait dans sa demeure vers la vingtième année. Et voici que ces choses s'accomplissent.

Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:

-- Ô Vieillard, va dans ta maison faire des prédictions à tes enfants, de peur qu'il leur arrive malheur dans l'avenir; mais ici je suis de beaucoup meilleur divinateur que toi. De nombreux oiseaux volent sous les rayons de Hèlios, et tous ne sont pas propres aux augures. Certes, Odysseus est mort au loin, et plût aux dieux que tu fusses mort comme lui! Tu ne proférerais pas tant de prédictions vaines, et tu n'exciterais pas ainsi Tèlémakhos déjà irrité, avec l'espoir sans doute qu'il t'offrira un présent dans sa maison. Mais je te le dis, et ceci s'accomplira: Si, le trompant par ta science ancienne et tes paroles, tu pousses ce jeune homme à la colère, tu lui seras surtout funeste; car tu ne pourras rien contre nous; et nous t'infligerons, ô vieillard, une amende que tu déploreras dans ton coeur, la supportant avec peine; et ta douleur sera accablante.

Moi, je conseillerai à Tèlémakhos d'ordonner que sa mère retourne chez Ikarios, afin que les siens célèbrent ses noces et lui fassent une dot illustre, telle qu'il convient d'en faire à une fille bien-aimée. Je ne pense pas qu'avant cela les fils des Akhaiens restent en repos et renoncent à l'épouser; car nous ne craignons personne, ni, certes, Tèlémakhos, bien qu'il parle beaucoup; et nous n'avons nul souci, ô Vieillard, de tes vaines prédictions, et tu ne nous en seras que plus odieux. Les biens de Tèlémakhos seront de nouveau consumés, et ce sera ainsi tant que Pènélopéia retiendra les Akhaiens par l'espoir de ses noces. Et, en effet, c'est à cause de sa vertu que nous attendons de jour en jour, en nous la disputant, et que nous n'irons point chercher ailleurs d'autres épouses.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Eurymakhos, et tous, tant que vous êtes, illustres prétendants, je ne vous supplierai ni ne vous parlerai plus longtemps. Les dieux et tous les Akhaiens savent maintenant ces choses. Mais donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons qui fendent avec moi les chemins de la mer. J'irai à Spartè et dans la sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon père depuis longtemps absent. Ou quelqu'un d'entre les hommes m'en parlera, ou j'entendrai la renommée de Zeus qui porte le plus loin la gloire des hommes. Si j'entends dire que mon père est vivant et revient, j'attendrai encore une année, bien qu'affligé. Si j'entends dire qu'il est mort et ne doit plus reparaître, je reviendrai dans la chère terre de la patrie, je lui élèverai un tombeau, je célébrerai d'illustres funérailles, telles qu'il convient, et je donnerai ma mère à un mari.

Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et au milieu d'eux se leva Mentôr, qui était le compagnon de l'irréprochable Odysseus. Et celui-ci, comme il partait, lui confia toute sa maison, lui remit ses biens en garde et voulut qu'on obéisse au vieillard. Et, au milieu d'eux, plein de sagesse, il parla et dit:

-- Écoutez-moi maintenant, Ithakèsiens, quoi que je dise. Craignez qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni bienveillant, ni doux, et qu'il ne médite plus de bonnes actions dans son esprit, mais qu'il soit cruel désormais et veuille l'iniquité, puisque nul ne se souvient du divin Odysseus parmi les peuples auxquels il commandait aussi doux qu'un père. Je ne reproche point aux prétendants orgueilleux de commettre des actions violentes dans un esprit inique, car ils jouent leurs têtes en consumant la demeure d'Odysseus qu'ils pensent ne plus revoir. Maintenant, c'est contre tout le peuple que je m'irrite, contre vous qui restez assis en foule et qui n'osez point parler, ni réprimer les prétendants peu nombreux, bien que vous soyez une multitude.

Et l'Euènoride Leiôkritos lui répondit:

-- Mentôr, injurieux et stupide, qu'as-tu dit? Tu nous exhortes à nous retirer! Certes, il serait difficile de chasser violemment du festin tant de jeunes hommes. Même si l'Ithakèsien Odysseus, survenant lui-même, songeait dans son esprit à chasser les illustres prétendants assis au festin dans sa demeure, certes, sa femme, bien qu'elle le désire ardemment, ne se réjouirait point alors de le revoir, car il rencontrerait une mort honteuse, s'il combattait contre un si grand nombre. Tu n'as donc point bien parlé. Allons! dispersons-nous, et que chacun retourne à ses travaux. Mentôr et Halithersès prépareront le voyage de Tèlémakhos, puisqu'ils sont dès sa naissance ses amis paternels. Mais je pense qu'il restera longtemps ici, écoutant des nouvelles dans Ithakè, et qu'il n'accomplira point son dessein.

Ayant ainsi parlé, il rompit aussitôt l'agora, et ils se dispersèrent, et chacun retourna vers sa demeure. Et les prétendants se rendirent à la maison du divin Odysseus.

Et Tèlémakhos s'éloigna sur le rivage de la mer, et, plongeant ses mains dans la blanche mer, il supplia Athènè:

-- Entends-moi, déesse qui es venue hier dans ma demeure, et qui m'as ordonné d'aller sur une nef, à travers la mer sombre, m'informer de mon père depuis longtemps absent. Et voici que les Akhaiens m'en empêchent, et surtout les orgueilleux prétendants.

Il parla ainsi en priant, et Athènè parut auprès de lui, semblable à Mentôr par l'aspect et par la voix, et elle lui dit ces paroles ailées:

-- Tèlemakhos, tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, si l'excellent esprit de ton père est en toi, tel qu'il le possédait pour parler et pour agir, et ton voyage ne sera ni inutile, ni imparfait. Si tu n'étais le fils d'Odysseus et de Pènélopéia, je n'espérerais pas que tu pusses accomplir ce que tu entreprends, car peu de fils sont semblables à leur père. La plupart sont moindres, peu son meilleurs que leurs parents. Mais tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, puisque l'intelligence d'Odysseus est restée en toi, et tu dois espérer accomplir ton dessein. C'est pourquoi oublie les projets et les résolutions des prétendants insensés, car ils ne sont ni prudents, ni équitables, et ils ne songent point à la mort et à la kèr noire qui vont les faire périr tous en un seul jour. Ne tarde donc pas plus longtemps à faire ce que tu as résolu. Moi qui suis le compagnon de ton père, je te préparerai une nef rapide et je t'accompagnerai.

Mais retourne à ta demeure te mêler aux prétendants. Apprête nos vivres; enferme le vin dans les amphores, et, dans les outres épaisses, la farine, moelle des hommes. Moi, je te réunirai des compagnons volontaires parmi le peuple. Il y a beaucoup de nefs, neuves et vieilles, dans Ithakè entourée des flots. Je choisirai la meilleure de toutes, et nous la conduirons, bien armée, sur la mer vaste.

Ainsi parla Athènè, fille de Zeus; et Tèlémakhos ne tarda pas plus longtemps, dès qu'il eut entendu la voix de la Déesse. Et, le coeur triste, il se hâta de retourner dans sa demeure. Et il trouva les prétendants orgueilleux dépouillant les chèvres et faisant rôtir les porcs gras dans la cour. Et Antinoos, en riant, vint au-devant de Tèlémakhos; et, lui prenant la main, il lui parla ainsi:

-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'il n'y ait plus dans ton coeur ni soucis, ni mauvais desseins. Mange et bois en paix comme auparavant. Les Akhaiens agiront pour toi. Ils choisiront une nef et des rameurs, afin que tu ailles promptement à la divine Pylos t'informer de ton illustre père.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Antinoos, il ne m'est plus permis de m'asseoir au festin et de me réjouir en paix avec vous, orgueilleux! N'est-ce pas assez, prétendants, que vous ayez déjà dévoré mes meilleures richesses, tandis que j'étais enfant? Maintenant, je suis plus grand, et j'ai écouté les conseils des autres hommes, et la colère a grandi dans mon coeur. Je tenterai donc de vous apporter la kèr fatale, soit en allant à Pylos, soit ici, par le peuple. Certes, je partirai, et mon voyage ne sera point inutile. J'irai sur une nef louée, puisque je n'ai moi-même ni nef, ni rameurs, et qu'il vous a plu de m'en réduire là.

Ayant parlé, il arracha vivement sa main de la main d'Antinoos. Et les Prétendants préparaient le repas dans la maison. Et ces jeunes hommes orgueilleux poursuivaient Tèlémakhos de paroles outrageantes et railleuses:

-- Certes, voici que Tèlémakhos médite notre destruction, soit qu'il ramène des alliés de la sablonneuse Pylos, soit qu'il en ramène de Spartè. Il le désire du moins avec ardeur. Peut-être aussi veut-il aller dans la fertile terre d'Ephyrè, afin d'en rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos kratères pour nous tuer tous.

Et un autre de ces jeunes hommes orgueilleux disait:

-- Qui sait si, une fois parti sur sa nef creuse, il ne périra pas loin des siens, ayant erré comme Odysseus? Il nous donnerait ainsi un plus grand travail. Nous aurions à partager ses biens, et nous donnerions cette demeure à sa mère et à celui qu'elle épouserait.

Ils parlaient ainsi. Et Tèlémakhos monta dans la haute chambre de son père, où étaient amoncelés l'or et l'airain, et les vêtements dans les coffres, et l'huile abondante et parfumée. Et là aussi étaient des muids de vieux vin doux. Et ils étaient rangés contre le mur, enfermant la boisson pure et divine réservée à Odysseus quand il reviendrait dans sa patrie, après avoir subi beaucoup de maux. Et les portes étaient bien fermées au double verrou, et une femme les surveillait nuit et jour avec une active vigilance; et c'était Eurykléia, fille d'Ops Peisènôride. Et Tèlémakhos, l'ayant appelée dans la chambre, lui dit:

-- Nourrice, puise dans les amphores le plus doux de ces vins parfumés que tu conserves dans l'attente d'un homme très- malheureux, du divin Odysseus, s'il revient jamais, ayant évité la kèr et la mort. Emplis douze vases et ferme-les de leurs couvercles. Verse de la farine dans des outres bien cousues, et qu'il y en ait vingt mesures. Que tu le saches seule, et réunis toutes ces provisions, je les prendrai à la nuit, quand ma mère sera retirée dans sa chambre, désirant son lit. Je vais à Spartè et à la sablonneuse Pylos pour m'informer du retour de mon père bien-aimé.

Il parla ainsi, et sa chère nourrice Eurykléia gémit, et, se lamentant, elle dit ces paroles ailées:

-- Pourquoi, cher enfant, as-tu cette pensée? Tu veux aller à travers tant de pays, ô fils unique et bien-aimé? Mais le divin Odysseus est mort, loin de la terre de la patrie, chez un peuple inconnu. Et les prétendants te tendront aussitôt des pièges, et tu périras par ruse, et ils partageront tes biens. Reste donc ici auprès des tiens! Il ne faut pas que tu subisses des maux et que tu erres sur la mer indomptée.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Rassure-toi, nourrice; ce dessein n'est point sans l'avis d'un dieu. Mais jure que tu ne diras rien à ma chère mère avant onze ou douze jours, à moins qu'elle me demande ou qu'elle sache que je suis parti, de peur qu'en pleurant elle blesse son beau corps.

Il parla ainsi, et la vieille femme jura le grand serment des dieux. Et, après avoir juré et accompli les formes du serment, elle puisa aussitôt le vin dans les amphores et versa la farine dans les outres bien cousues.

Et Tèlémakhos, entrant dans sa demeure, se mêla aux Prétendants. Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. Et, semblable à Tèlémakhos, elle marcha par la ville, parlant aux hommes qu'elle avait choisis et leur ordonnant de se réunir à la nuit sur une nef rapide. Elle avait demandé cette nef rapide à Noèmôn, le cher fils de Phronios, et celui-ci la lui avait confiée très-volontiers. Et Hèlios tomba, et tous les chemins se couvrirent d'ombre. Alors Athènè lança à la mer la nef rapide et y déposa les agrès ordinaires aux nefs bien pontées. Puis, elle la plaça à l'extrémité du port. Et, autour de la nef, se réunirent tous les excellents compagnons, et la déesse exhortait chacun d'eux.

Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. Se hâtant d'aller à la demeure du divin Odysseus, elle y répandit le doux sommeil sur les Prétendants. Elle les troubla tandis qu'ils buvaient, et fit tomber les coupes de leurs mains. Et ils s'empressaient de retourner par la ville pour se coucher, et, à peine étaient-ils couchés, le sommeil ferma leurs paupières. Et la Déesse Athènè aux yeux clairs, ayant appelé Tèlémakhos hors de la maison, lui parla ainsi, ayant pris l'aspect et la voix de Mentôr:

-- Tèlémakhos, déjà tes compagnons aux belles knèmides sont assis, l'aviron aux mains, prêts à servir ton ardeur. Allons, et ne tardons pas plus longtemps à faire route.

Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda aussitôt, et il suivit en hâte les pas de la déesse; et, parvenus à la mer et à la nef, ils trouvèrent leurs compagnons chevelus sur le rivage. Et le divin Tèlémakhos leur dit:

-- Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule est instruite.

Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que le leur avait ordonné le cher fils d'Odysseus. Et Tèlémakhos monta dans la nef, conduit par Athènè qui s'assit à la poupe. Et auprès d'elle s'assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils dressèrent le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu. Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux.

3.

Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l'Ouranos d'airain, afin de porter la lumière aux immortels et aux hommes mortels sur la terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf taureaux égorgés. Et ils goûtaient les entrailles et ils brûlaient les cuisses pour le dieu, quand ceux d'Ithakè entrèrent dans le port, serrèrent les voiles de la nef égale, et, l'ayant amarrée, en sortirent. Et Tèlémakhos sortit aussi de la nef, conduit par Athènè. Et, lui parlant la première, la déesse Athènè aux yeux clairs lui dit:

-- Tèlémakhos, il ne te convient plus d'être timide, maintenant que tu as traversé la mer pour l'amour de ton père, afin de t'informer quelle terre le renferme, et quelle a été sa destinée. Allons! va droit au dompteur de chevaux Nestôr, et voyons quelle pensée il cache dans sa poitrine. Supplie-le de te dire la vérité. Il ne mentira pas, car il est plein de sagesse.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Mentôr, comment l'aborder et comment le saluer? Je n'ai point l'expérience des sages discours, et un jeune homme a quelque honte d'interroger un vieillard.

Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:

-- Tèlémakhos, tu y songeras dans ton esprit, ou un dieu te l'inspirera, car je ne pense pas que tu sois né et que tu aies été élevé sans la bienveillance des dieux.

Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda rapidement et il suivit aussitôt la déesse. Et ils parvinrent à l'assemblée où siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestôr avec ses fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas, faisaient rôtir les viandes et les embrochaient. Et dès qu'ils eurent vu les étrangers, ils vinrent tous à eux, les accueillant du geste, et ils les firent asseoir. Et le Nestôride Peisistratos, s'approchant le premier, les prit l'un et l'autre par la main et leur fit place au repas, sur des peaux moelleuses qui couvraient le sable marin, auprès de son frère Thrasymèdès et de son père. Puis, il leur offrit des portions d'entrailles, versa du vin dans une coupe d'or, et, la présentant à Pallas Athènè, fille de Zeus tempétueux, il lui dit:

-- Maintenant, ô mon hôte, supplie le roi Poseidaôn. Ce festin auquel vous venez tous deux prendre part est à lui. Après avoir fait des libations et imploré le dieu, comme il convient, donne cette coupe de vin doux à ton compagnon, afin qu'il fasse à son tour des libations. Je pense qu'il supplie aussi les immortels. Tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que toi et semble être de mon âge, c'est pourquoi je te donne d'abord cette coupe d'or.

Ayant ainsi parlé, il lui mit aux mains la coupe de vin doux, et Athènè se réjouit de la sagesse et de l'équité du jeune homme, parce qu'il lui avait offert d'abord la coupe d'or. Et aussitôt elle supplia le roi Poseidaôn:

-- Entends-moi, Poseidaôn qui contient la terre! Ne nous refuse pas, à nous qui t'en supplions, d'accomplir notre dessein. Glorifie d'abord Nestôr et ses fils, et sois aussi favorable à tous les Pyliens en récompense de cette illustre hécatombe. Fais, enfin, que Tèlémakhos et moi nous retournions, ayant accompli l'oeuvre pour laquelle nous sommes venus sur une nef noire et rapide.

Elle pria ainsi, exauçant elle-même ses voeux. Et elle donna la belle coupe ronde à Tèlémakhos, et le cher fils d'Odysseus supplia aussi le dieu. Et dès que les Pyliens eurent rôti les chairs supérieures, ils les retirèrent du feu, et, les distribuant par portions, ils célébrèrent le festin splendide. Et dès qu'ils eurent assouvi le besoin de boire et de manger, le cavalier Gérennien Nestôr leur parla ainsi:

-- Maintenant, nous pouvons demander qui sont nos hôtes, puisqu'ils sont rassasiés de nourriture. Ô nos hôtes, qui êtes-vous? Naviguez-vous pour quelque trafic, ou bien, à l'aventure, comme des pirates qui, jouant leur vie, portent le malheur aux étrangers?

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit avec assurance, car Athènè avait mis la fermeté dans son coeur, afin qu'il s'informât de son père absent et qu'une grande gloire lui fût acquise par là parmi les hommes:

-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, tu demandes d'où nous sommes, et je puis te le dire. Nous venons d'Ithakè, sous le Nèios, pour un intérêt privé, et non public, que je t'apprendrai. Je cherche à entendre parler de l'immense gloire de mon père, le divin et patient Odysseus qui, autrefois, dit-on, combattant avec toi, a renversé la ville des Troiens. Nous avons su dans quel lieu chacun de ceux qui combattaient contre les Troiens a subi la mort cruelle; mais le Kroniôn, au seul Odysseus, a fait une mort ignorée; et aucun ne peut dire où il a péri, s'il a été dompté sur la terre ferme par des hommes ennemis, ou dans la mer, sous les écumes d'Amphitrite. C'est pour lui que je viens, à tes genoux, te demander de me dire, si tu le veux, quelle a été sa mort cruelle, soit que tu l'aies vue de tes yeux, soit que tu l'aies apprise de quelque voyageur; car sa mère l'a enfanté pour être très malheureux. Ne me flatte point d'espérances vaines, par compassion; mais parle-moi ouvertement, je t'en supplie, si jamais mon père, l'excellent Odysseus, soit par ses paroles, soit par ses actions, a tenu les promesses qu'il t'avait faites, chez le peuple des Troiens, où vous, Akhaiens, avez subi tant de maux. Souviens- t'en maintenant, et dis-moi la vérité.

Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:

-- Ô ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables des Akhaiens, nous avons subis chez le peuple Troien, soit en poursuivant notre proie, sur nos nefs, à travers la mer sombre, et conduits par Akhilleus, soit en combattant autour de la grande ville du roi Priamos, là où tant de guerriers excellents ont été tués. C'est là que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et Patroklos semblable aux dieux par la sagesse, et mon fils bien- aimé Antilokhos, robuste et irréprochable, habile à la course et courageux combattant. Et nous avons subi bien d'autres maux, et nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les raconter tous. Et tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six ans, que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la patrie, avant de connaître tous les maux subis par les divins Akhaiens. Et, pendant neuf ans, nous avons assiégé Troiè par mille ruses, et le Kroniôn ne nous donna la victoire qu'avec peine. Là, nul n'égala jamais le divin Odysseus par la sagesse, car ton père l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si vraiment tu es son fils.

Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes paroles sont semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu sais parler comme lui. Là-bas, jamais le divin Odysseus et moi, dans l'agora ou dans le conseil, nous n'avons parlé différemment; et nous donnions aux Akhaiens les meilleurs avis, ayant le même esprit et la même sagesse.

Enfin, après avoir renversé la haute citadelle de Priamos, nous partîmes sur nos nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Déjà Zeus, sans doute, préparait, dans son esprit, un triste retour aux Akhaiens; car tous n'étaient point prudents et justes, et une destinée terrible était réservée à beaucoup d'entre eux, à cause de la colère d'Athènè aux yeux clairs qui a un père effrayant, et qui jeta la discorde entre les deux Atréides. Et ceux-ci avaient convoqué tous les Akhaiens à l'agora, sans raison et contre l'usage, au coucher de Hèlios, et les fils des Akhaiens y vinrent, alourdis par le vin, et les Atréides leur expliquèrent pourquoi ils avaient convoqué le peuple. Alors Ménélaos leur ordonna de songer au retour sur le vaste dos de la mer; mais cela ne plut point à Agamemnôn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de saintes hécatombes, afin d'apaiser la violente colère d'Athènè. Et l'insensé ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit des Dieux éternels ne change point aussi vite. Et tandis que les Atréides, debout, se disputaient avec d'âpres paroles, tous les Akhaiens aux belles knèmides se levèrent, dans une grande clameur, pleins de résolutions contraires.

Et nous dormîmes pendant la nuit, méditant un dessein fatal, car Zeus préparait notre plus grand malheur. Et, au matin, traînant nos nefs à la mer divine, nous y déposâmes notre butin et les femmes aux ceintures dénouées. Et la moitié de l'armée resta auprès du Roi Atréide Agamemnôn; et nous, partant sur nos nefs, nous naviguions. Un dieu apaisa la mer où vivent les monstres, et, parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale dissension. Et quelques-uns, remontant sur leurs nefs à double rang d'avirons, et parmi eux était le roi Odysseus plein de prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnôn, afin de lui complaire.

Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite, car je savais quels malheurs préparait le dieu. Et le brave fils de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite; et le blond Ménélaos nous rejoignit plus tard à Lesbos, où nous délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par le nord de l'âpre Khios, ou vers l'île Psyriè, en la laissant à notre gauche, ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents? Ayant supplié Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d'éviter notre perte. Et un vent sonore commença de souffler; et nos nefs, ayant parcouru rapidement les chemins poissonneux, arrivèrent dans la nuit à Géraistos; et là, après avoir traversé la grande mer, nous brûlâmes pour Poseidaôn de nombreuses cuisses de taureaux.

Le quatrième jour, les nefs égales et les compagnons du dompteur de chevaux Tydéide Diomèdès s'arrêtèrent dans Argos, mais je continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis qu'un dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les Akhaiens qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois instruit, et je ne te le cacherai point. On dit que l'illustre fils du magnanime Akhilleus a ramené en sûreté les Myrmidones habiles à manier la lance. Philoktètès, l'illustre fils de Paian, a aussi ramené les siens, et Idoméneus a reconduit dans la Krètè ceux de ses compagnons qui ont échappé à la guerre, et la mer ne lui en a ravi aucun. Tu as entendu parler de l'Atréide, bien qu'habitant au loin; et tu sais comment il revint, et comment Aigisthos lui infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est mort misérablement, tant il est bon qu'un homme laisse un fils qui le venge. Et Orestès a tiré vengeance d'Aigisthos qui avait tué son illustre père. Et toi, ami, que je vois si beau et si grand, sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, certes, Orestès a tiré une juste vengeance, et tous les Akhaiens l'en glorifient, et les hommes futurs l'en glorifieront. Plût aux dieux que j'eusse la force de faire expier aux prétendants les maux qu'ils me font et l'opprobre dont ils me couvrent. Mais les dieux ne nous ont point destinés à être honorés, mon père et moi, et, maintenant, il me faut tout subir avec patience.

Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:

-- Ô ami, ce que tu me dis m'a été rapporté, que de nombreux prétendants, à cause de ta mère, t'opprimaient dans ta demeure. Mais, dis-moi, souffres-tu ces maux sans résistance, ou bien les peuples, obéissant à l'oracle d'un dieu, t'ont-ils pris en haine! Qui sait si Odysseus ne châtiera pas un jour leur iniquité violente, seul, ou aidé de tous les Akhaiens? Qu'Athènè aux yeux clairs puisse t'aimer autant qu'elle aimait le glorieux Odysseus, chez le peuple des Troiens, où, nous, Akhaiens, nous avons subi tant de maux! Non, je n'ai jamais vu les Dieux aimer aussi manifestement un homme que Pallas Athènè aimait Odysseus. Si elle voulait t'aimer ainsi et te protéger, chacun des prétendants oublierait bientôt ses désirs de noces!

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Ô vieillard, je ne pense pas que ceci arrive jamais. Les grandes choses que tu prévois me troublent et me jettent dans la stupeur. Elles tromperaient mes espérances, même si les dieux le voulaient.

Alors, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:

-- Tèlémakhos, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents! Un dieu peut aisément sauver un homme, même de loin. J'aimerais mieux, après avoir subi de nombreuses douleurs, revoir le jour du retour et revenir dans ma demeure, plutôt que de périr à mon arrivée, comme Agamemnôn par la perfidie d'Aigisthos et de Klytaimnestrè. Cependant, les dieux eux-mêmes ne peuvent éloigner de l'homme qu'ils aiment la mort commune à tous, quand la Moire fatale de la rude mort doit les saisir.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Mentôr, n'en parlons pas plus longtemps, malgré notre tristesse. Odysseus ne reviendra jamais, et déjà les dieux immortels lui ont infligé la mort et la noire kèr. Maintenant, je veux interroger Nestôr, car il l'emporte sur tous par l'intelligence et par la justice. Ô Nestôr Nèlèiade, dis-moi la vérité; comment a péri l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin? Quelle mort lui préparait le perfide Aigisthos? Certes, il a tué un homme qui lui était bien supérieur. Où était Ménélaos? Non dans l'Argos Akhaïque, sans doute; et il errait au loin parmi les hommes, et Aigisthos, en son absence, a commis le meurtre.

Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:

-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité sur ces choses, et tu les sauras, telles qu'elles sont arrivées. Si le blond Ménélaos Atréide, à son retour de Troiè, avait trouvé, dans ses demeures, Aigisthos vivant, sans doute celui-ci eût péri, et n'eût point été enseveli, et les chiens et les oiseaux carnassiers l'eussent mangé, gisant dans la plaine, loin d'Argos; et aucune Akhaienne ne l'eût pleuré, car il avait commis un grand crime. En effet, tandis que nous subissions devant Ilios des combats sans nombre, lui, tranquille en une retraite, dans Argos nourrice de chevaux, séduisait par ses paroles l'épouse Agamemnonienne. Et certes, la divine Klytaimnestrè repoussa d'abord cette action indigne, car elle obéissait à ses bonnes pensées; et auprès d'elle était un Aoide à qui l'Atréide, en partant pour Troiè, avait confié la garde de l'Épouse.

Mais quand la moire des dieux eut décidé que l'Aoide mourrait, on jeta celui-ci dans une île déserte et on l'y abandonna pour être déchiré par les oiseaux carnassiers. Alors, ayant tous deux les mêmes désirs, Aigisthos conduisit Klytaimnestrè dans sa demeure. Et il brûla de nombreuses cuisses sur les autels des dieux, et il y suspendit de nombreux ornements et des vêtements d'or, parce qu'il avait accompli le grand dessein qu'il n'eût jamais osé espérer dans son âme. Et nous naviguions loin de Troiè, l'Atréide et moi, ayant l'un pour l'autre la même amitié. Mais, comme nous arrivions à Sounios, sacré promontoire des Athènaiens, Phoibos Apollôn tua soudainement de ses douces flèches le pilote de Ménélaos, Phrontis Onètoride, au moment où il tenait le gouvernail de la nef qui marchait. Et c'était le plus habile de tous les hommes à gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les tempêtes. Et Ménélaos, bien que pressé de continuer sa course, s'arrêta en ce lieu pour ensevelir son compagnon et célébrer ses funérailles.

Puis, reprenant son chemin à travers la mer sombre, sur ses nefs creuses, il atteignit le promontoire Maléien. Alors Zeus à la grande voix, s'opposant à sa marche, répandit le souffle des vents sonores qui soulevèrent les grands flots pareils à des montagnes. Et les nefs se séparèrent, et une partie fut poussée en Krètè, où habitent les Kydônes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur les côtes de Gortyna, une roche escarpée et plate qui sort de la mer sombre. Là, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, à la gauche du promontoire; et cette roche, très petite, rompt les grands flots. C'est là qu'ils vinrent, et les hommes évitèrent à peine la mort; et les flots fracassèrent les nefs contre les rochers, et le vent et la mer poussèrent cinq nefs aux proues bleues vers le fleuve Aigyptos.

Et Ménélaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errait parmi les hommes qui parlent une langue étrangère. Pendant ce temps, Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein, en tuant l'Atréide et en soumettant son peuple. Et il commanda sept années dans la riche Mykènè. Et, dans la huitième année, le divin Orestès revint d'Athéna, et il tua le meurtrier de son père, le perfide Aigisthos, qui avait tué son illustre père.

Et, quand il l'eut tué, il offrit aux Argiens le repas funéraire de sa malheureuse mère et du lâche Aigisthos. Et ce jour-là, arriva le brave Ménélaos, apportant autant de richesses que sa nef en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps éloigné de ta maison, ayant ainsi laissé dans tes demeures tant d'hommes orgueilleux, de peur qu'ils consument tes biens et se partagent tes richesses, car tu aurais fait un voyage inutile. Je t'exhorte cependant à te rendre auprès de Ménélaos. Il est récemment arrivé de pays étrangers, d'où il n'espérait jamais revenir; et les tempêtes l'ont poussé à travers la grande mer que les oiseaux ne pourraient traverser dans l'espace d'une année, tant elle est vaste et horrible. Va maintenant avec ta nef et tes compagnons; ou, si tu veux aller par terre, je te donnerai un char et des chevaux, et mes fils te conduiront dans la divine Lakédaimôn où est le blond Ménélaos, afin que tu le pries de te dire la vérité. Et il ne te dira pas de mensonges, car il est très-sage.

Il parla ainsi, et Hèlios descendit, et les ténèbres arrivèrent.

Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui dit:

-- Vieillard, tu as parlé convenablement. Mais tranchez les langues des victimes, et mêlez le vin, afin que nous fassions des libations à Poseidaôn et aux autres immortels. Puis, nous songerons à notre lit, car voici l'heure. Déjà la lumière est sous l'horizon, et il ne convient pas de rester plus longtemps au festin des dieux; mais il faut nous retirer.

La fille de Zeus parla ainsi, et tous obéirent à ses paroles. Et les hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes hommes couronnèrent les kratères de vin et les distribuèrent entre tous à pleines coupes. Et ils jetèrent les langues dans le feu. Et ils firent, debout, des libations; et, après avoir fait des libations et bu autant que leur coeur le désirait, alors, Athènè et Tèlémakhos voulurent tous deux retourner à leur nef creuse.

Mais, aussitôt, Nestôr les retint et leur dit:

-- Que Zeus et tous les autres dieux immortels me préservent de vous laisser retourner vers votre nef rapide, en me quittant, comme si j'étais un homme pauvre qui n'a dans sa maison ni vêtements ni tapis, afin que ses hôtes y puissent dormir mollement! Certes, je possède beaucoup de vêtements et de beaux tapis. Et jamais le cher fils du héros Odysseus ne passera la nuit dans sa nef tant que je vivrai, et tant que mes enfants habiteront ma maison royale et y recevront les étrangers qui viennent dans ma demeure.

Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:

-- Tu as bien parlé, cher vieillard. Il convient que tu persuades Tèlémakhos, afin que tout soit pour le mieux. Il te suivra donc pour dormir dans ta demeure, et je retournerai vers notre nef noire pour donner des ordres à nos compagnons, car je me glorifie d'être le plus âgé d'entre eux. Ce sont des jeunes hommes, du même âge que le magnanime Tèlémakhos, et ils l'ont suivi par amitié. Je dormirai dans la nef noire et creuse, et, dès le matin, j'irai vers les magnanimes Kaukônes, pour une somme qui m'est due et qui n'est pas médiocre. Quand Tèlémakhos sera dans ta demeure, envoie- le sur le char, avec ton fils, et donne-lui tes chevaux les plus rapides et les plus vigoureux.

Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs disparut semblable à un aigle, et la stupeur saisit tous ceux qui la virent. Et le vieillard, l'ayant vue de ses yeux, fut plein d'admiration, et il prit la main de Tèlémakhos et il lui dit ces paroles:

-- Ô ami, tu ne seras ni faible ni lâche, puisque les dieux eux- mêmes te conduisent, bien que tu sois si jeune. C'est là un des habitants des demeures Olympiennes, la fille de Zeus, la dévastatrice Tritogénéia, qui honorait ton père excellent entre tous les Argiens. C'est pourquoi, ô reine, sois-moi favorable! Donne-nous une grande gloire, à moi, à mes fils et à ma vénérable épouse, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au front large, indomptée, et que nul autre n'a soumise au joug; et je te la sacrifierai après avoir répandu de l'or sur ses cornes.

Il parla ainsi, et Pallas-Athènè l'entendit.

Et le cavalier Gérennien Nestôr, en tête de ses fils et de ses gendres, retourna vers sa belle demeure. Et quand ils furent arrivés à l'illustre demeure du roi, ils s'assirent en ordre sur des gradins et sur des thrônes. Et le vieillard mêla pour eux un kratère de vin doux, âgé de onze ans, dont une servante ôta le couvercle. Et le vieillard, ayant mêlé le vin dans le kratère, supplia Athènè, faisant des libations à la fille de Zeus tempétueux. Et chacun d'eux, ayant fait des libations et bu autant que son coeur le désirait, retourna dans sa demeure pour y dormir. Et le cavalier Gérennien Nestôr fit coucher Tèlémakhos, le cher fils du divin Odysseus, en un lit sculpté, sous le portique sonore, auprès du brave Peisistratos, le plus jeune des fils de la maison royale. Et lui-même s'endormit au fond de sa haute demeure, là où l'épouse lui avait préparé un lit.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cavalier Gérennien Nestôr se leva de son lit. Puis, étant sorti, il s'assit sur les pierres polies, blanches et brillantes comme de l'huile, qui étaient devant les hautes portes, et sur lesquelles s'asseyait autrefois Nèleus semblable aux dieux par la sagesse. Mais celui- ci, dompté par la Kèr, était descendu chez Aidés. Et, maintenant, le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, s'asseyait à sa place, tenant le sceptre. Et ses fils, sortant des chambres nuptiales, se réunirent autour de lui: Ekhéphrôn, et Stratios, et Perseus, et Arètos, et le divin Thrasymèdès. Et le héros Peisistratos vint le sixième. Et ils firent approcher Tèlémakhos semblable à un dieu, et le cavalier Gérennien Nestôr commença de leur parler:

-- Mes chers enfants, satisfaites promptement mon désir, afin que je me rende favorable, avant tous les dieux, Athènè qui s'est montrée ouvertement à moi au festin sacré de Poseidaôn. Que l'un de vous aille dans la campagne chercher une génisse que le bouvier amènera, et qu'il revienne à la hâte. Un autre se rendra à la nef noire du magnanime Tèlémakhos, et il amènera tous ses compagnons, et il n'en laissera que deux. Un autre ordonnera au fondeur d'or Laerkeus de venir répandre de l'or sur les cornes de la génisse; et les autres resteront auprès de moi. Ordonnez aux servantes de préparer un festin sacré dans la demeure, et d'apporter des sièges, du bois et de l'eau pure.

Il parla ainsi, et tous lui obéirent. La génisse vint de la campagne, et les compagnons du magnanime Tèlémakhos vinrent de la nef égale et rapide. Et l'ouvrier vint, portant dans ses mains les instruments de son art, l'enclume, le maillet et la tenaille, avec lesquels il travaillait l'or. Et Athènè vint aussi, pour jouir du sacrifice. Et le vieux cavalier Nestôr donna de l'or, et l'ouvrier le répandit et le fixa sur les cornes de la génisse, afin que la déesse se réjouît en voyant cet ornement. Stratios et le divin Ekhéphrôn amenèrent la génisse par les cornes, et Arètos apporta, de la chambre nuptiale, dans un bassin fleuri, de l'eau pour leurs mains, et une servante apporta les orges dans une corbeille. Et le brave Thrasymèdès se tenait prêt à tuer la génisse, avec une hache tranchante à la main, et Perseus tenait un vase pour recevoir le sang. Alors, le vieux cavalier Nestôr répandit l'eau et les orges, et supplia Athènè, en jetant d'abord dans le feu quelques poils arrachés de la tête.

Et, après qu'ils eurent prié et répandu les orges, aussitôt, le noble Thrasymèdès, fils de Nestôr, frappa, et il trancha d'un coup de hache les muscles du cou; et les forces de la génisse furent rompues. Et les filles, les belles-filles et la vénérable épouse de Nestôr, Eurydikè, l'aînée des filles de Klyménos, hurlèrent toutes.

Puis, relevant la génisse qui était largement étendue, ils la soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'égorgea. Et un sang noir s'échappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os. Aussitôt ils la divisèrent. Les cuisses furent coupées, selon le rite, et recouvertes de graisse des deux côtés. Puis, on déposa, par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brûlait sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes hommes tenaient en mains des broches à cinq pointes. Les cuisses étant consumées, ils goûtèrent les entrailles; puis, divisant les chairs avec soin, ils les embrochèrent et les rôtirent, tenant en mains les broches aiguës.

Pendant ce temps, la belle Polykastè, la plus jeune des filles de Nestôr Nèlèiade, baigna Tèlémakhos et, après l'avoir baigné et parfumé d'une huile grasse, elle le revêtit d'une tunique et d'un beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beauté aux Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprès de Nestôr.

Les autres, ayant rôti les chairs, les retirèrent du feu et s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif et la faim, le cavalier Gérennien Nestôr commença de parler au milieu d'eux:

-- Mes enfants, donnez promptement à Tèlémakhos des chevaux au beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage.

Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obéirent aussitôt. Et ils lièrent promptement au char deux chevaux rapides. Et la servante intendante y déposa du pain et du vin et tous les mets dont se nourrissent les rois élevés par Zeus. Et Tèlémakhos monta dans le beau char, et, auprès de lui, le Nestoride Peisistratos, chef des hommes, monta aussi et prit les rênes en mains. Puis, il fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent avec ardeur dans la plaine, laissant derrière eux la ville escarpée de Pylos. Et, tout le jour, ils secouèrent le joug qui les retenait des deux côtés.

Alors, Hèlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils d'Orthilokhos que l'Alphéios engendra. Là, ils passèrent la nuit, et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalité.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils attelèrent les chevaux et montèrent sur le beau char, et ils sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos fouetta les chevaux, qui s'élancèrent ardemment dans la plaine fertile. Et ils achevèrent leur route, tant les chevaux rapides couraient avec vigueur. Et Hèlios tomba de nouveau, et les chemins s'emplirent d'ombre.

4.

Et ils parvinrent à la vaste et creuse Lakédaimôn. Et ils se dirigèrent vers la demeure du glorieux Ménélaos, qu'ils trouvèrent célébrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les noces de son fils et de sa fille irréprochable qu'il envoyait au fils du belliqueux Akhilleus. Dès longtemps, devant Troiè, il l'avait promise et fiancée, et les dieux accomplissaient leurs noces, et Ménélaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils d'Akhilleus.

Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektôr, à son fils, le robuste Mégapenthès, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une captive. Car les dieux n'avaient plus accordé d'enfants à Hélènè depuis qu'elle avait enfanté sa fille gracieuse, Hermionè, semblable à Aphroditè d'or.

Et les voisins et les compagnons du glorieux Ménélaos étaient assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se réjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en jouant de la flûte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux, aux sons du chant.

Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'arrêtèrent, eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le serviteur familier du glorieux Ménélaos, Etéôneus, accourant et les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du prince des peuples. Et, se tenant debout auprès de lui, il dit ces paroles ailées:

-- Ménélaos, nourri par Zeus, voici deux étrangers qui semblent être de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dételer leurs chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui les reçoive.

Et le blond Ménélaos lui répondit en gémissant:

-- Étéôneus Boèthoide, tu n'étais pas insensé avant ce moment, et voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison. Nous avons souvent reçu, en grand nombre, les présents de l'hospitalité chez des hommes étrangers, avant de revenir ici. Que Zeus nous affranchisse de nouvelles misères dans l'avenir! Mais délie les chevaux de nos hôtes et conduis-les eux-mêmes à ce festin.

Il parla ainsi, et Etéôneus sortit à la hâte des demeures, et il ordonna aux autres serviteurs fidèles de le suivre. Et ils délièrent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachèrent aux crèches, en plaçant devant eux l'orge blanche et l'épeautre mêlés. Et ils appuyèrent le char contre le mur poli. Puis, ils conduisirent les étrangers dans la demeure divine.

Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Ménélaos était semblable à celle de Hèlios et de Sélénè. Et quand ils furent rassasiés de regarder, ils entrèrent, pour se laver, dans des baignoires polies. Et après que les servantes les eurent lavés et parfumés d'huile, et revêtus de tuniques et de manteaux moelleux, ils s'assirent sur des thrônes auprès de l'Atréide Ménélaos. Et une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle aiguière d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux une table polie; et la vénérable intendante, pleine de bienveillance, y déposa du pain et des mets nombreux. Et le découpeur leur offrit les plateaux couverts de viandes différentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond Ménélaos, leur donnant la main droite, leur dit:

-- Mangez et réjouissez-vous. Quand vous serez rassasiés de nourriture, nous vous demanderons qui vous êtes parmi les hommes. Certes, la race de vos aïeux n'a point failli, et vous êtes d'une race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des lâches n'ont enfanté de tels fils.

Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une génisse, honneur qu'on lui avait fait à lui-même, il le plaça devant eux. Et ceux-ci étendirent les mains vers les mets offerts. Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire, Tèlémakhos dit au fils de Nestôr, en approchant la tête de la sienne, afin de n'être point entendu:

-- Vois, Nestoride, très-cher à mon coeur, la splendeur de l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'émail, et l'argent et l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus, tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les regardant.

Et le blond Ménélaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa ces paroles ailées:

-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai erré sur mes nefs pendant huit années, avant de revenir. Et j'ai vu Kypros et la Phoinikè, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens, et les Sidônes, et les Érembes, et la Libyè où les agneaux sont cornus et où les brebis mettent bas trois fois par an. Là, ni le roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'année. Et tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses, un homme tuait traîtreusement mon frère, aidé par la ruse d'une femme perfide. Et je règne, plein de tristesse malgré mes richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pères, quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai détruit une ville bien peuplée qui renfermait des trésors précieux. Plût aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes demeures, et qu'ils fussent encore vivants les héros qui ont péri devant la grande Troiè, loin d'Argos où paissent les beaux chevaux! Et je pleure et je gémis sur eux tous. Souvent, assis dans mes demeures, je me plais à m'attrister en me souvenant, et tantôt je cesse de gémir, car la lassitude du deuil arrive promptement.

Mais, bien qu'attristé, je les regrette moins tous ensemble qu'un seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et chasse ma faim; car Odysseus a supporté plus de travaux que tous les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui étaient réservées dans l'avenir; et une tristesse incurable me saisit à cause de lui qui est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant ou mort; et le vieux Laertès le pleure, et la sage Pènélopéia, et Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures.

Il parla ainsi, et il donna à Tèlémakhos le désir de pleurer à cause de son père; et, entendant parler de son père, il se couvrit les yeux de son manteau pourpré, avec ses deux mains, et il répandit des larmes hors de ses paupières. Et Ménélaos le reconnut, et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il le laisserait se souvenir le premier de son père, ou s'il l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait.

Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur, Hélénè sortit de la haute chambre nuptiale parfumée, semblable à Artémis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adrestè lui présenta un beau siège, Alkippè apporta un tapis de laine moelleuse, et Phylô lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandrè, femme de Polybos, qui habitait dans Thèbè Aigyptienne, où de nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux trépieds, et dix talents d'or; et Alkandrè avait aussi offert de beaux présents à Hélénè: Une quenouille d'or et une corbeille d'argent massif dont la bordure était d'or. Et la servante Phylô la lui apporta, pleine de fil préparé, et, par-dessus, la quenouille chargée de laine violette. Hélénè s'assit, avec un escabeau sous les pieds, et aussitôt elle interrogea ainsi son époux:

-- Savons-nous, divin Ménélaos, qui sont ces hommes qui se glorifient d'être entrés dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai- je la vérité? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme; et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme, tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus, à Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne, les Akhaiens vinrent à Troiè, portant la guerre audacieuse.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi;

-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont là les pieds, les mains, l'éclair des yeux, la tête et les cheveux d'Odysseus. Et voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de misères il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme répand de ses paupières des larmes amères, couvrant ses yeux de son manteau pourpré.

Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:

Atréide Ménélaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense qu'il ne serait pas convenable, dès son arrivée, de prononcer des paroles téméraires devant toi dont nous écoutons la voix comme celle d'un dieu. Le cavalier Gérennien Nestôr m'a ordonné de l'accompagner. Et il désire te voir, afin que tu le conseilles ou que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux, à cause de son père absent, dans sa demeure où il a peu de défenseurs. Cette destinée est faite à Tèlémakhos, et son père est absent, et il n'a personne, parmi son peuple, qui puisse détourner de lui les calamités.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:

-- Ô dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entré dans ma demeure, d'un héros qui, pour ma cause, a subi tant de combats. J'avais résolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien Zeus qui tonne au loin nous eût donné de revenir sur la mer et sur nos nefs rapides. Et je lui aurais élevé une ville dans Argos, et je lui aurais bâti une demeure; et il aurait transporté d'Ithakè ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes où je commande et qui aurait été quittée par ceux qui l'habitent. Et, souvent, nous nous fussions visités tour à tour, nous aimant et nous charmant jusqu'à ce que la noire nuée de la mort nous eût enveloppés. Mais, sans doute, un dieu nous a envié cette destinée, puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour.

Il parla ainsi, et il excita chez tous le désir de pleurer. Et l'Argienne Hélénè, fille de Zeus, pleurait; et Tèlémakhos pleurait aussi, et l'Atréide Ménélaos; et le fils de Nestôr avait les yeux pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de l'irréprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide Éôs avait tué et, se souvenant, il dit en paroles ailées:

-- Atréide, souvent le vieillard Nestôr m'a dit, quand nous nous souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est pourquoi, maintenant, écoute-moi. Je ne me plais point à pleurer après le repas; mais nous verserons des larmes quand Éôs née au matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destinée. C'est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes. Mon frère aussi est mort, et il n'était pas le moins brave des Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas été témoin, et je ne l'ai point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il courait et quand il combattait.

Et le blond Ménélaos lui répondit:

-- Ô cher, tu parles comme un homme sage et plus âgé que toi parlerait et agirait, comme le fils d'un sage père. On reconnaît facilement l'illustre race d'un homme que le Kroniôn a honoré, qu'il a bien marié et qui est bien né. C'est ainsi qu'il a accordé tous les jours à Nestôr de vieillir en paix dans sa demeure, au milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons les pleurs qui viennent de nous échapper. Souvenons-nous de notre repas et versons de l'eau sur nos mains. Tèlémakhos et moi, demain matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons.

Il parla ainsi, et Asphaliôn, fidèle serviteur de l'illustre Ménélaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous étendirent les mains vers les mets placés devant eux.

Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et, aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le népenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui par l'airain son frère ou son fils bien-aimé, et s'il le voyait de ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Aigyptiè, terre fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d'entre les hommes, et ils sont de la race de Paièôn. Après l'avoir préparé, Hélénè ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter, ni même rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet homme brave a fait et supporté de travaux chez le peuple des Troiens, là où les Akhaiens ont été accablés de misères. Se couvrant lui-même de plaies honteuses, les épaules enveloppées de vils haillons et semblable à un esclave, il entra dans la vaste ville des guerriers ennemis, s'étant fait tel qu'un mendiant, et bien différent de ce qu'il était auprès des nefs des Akhaiens. C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me répondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais d'huile, et je le couvris de vêtements, et je jurais un grand serment, promettant de ne point révéler Odysseus aux Troiens avant qu'il fût retourné aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me découvrit tous les projets des Akhaiens. Et, après avoir tué avec le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes gémissaient lamentablement; mais mon esprit se réjouissait, car déjà j'avais dans mon coeur le désir de retourner vers ma demeure, et je pleurais sur la mauvaise destinée qu'Aphroditè m'avait faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chère terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et d'un mari qui n'est privé d'aucun don, ni d'intelligence, ni de beauté.

Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:

-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes, j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le meurtre et la kèr aux Troiens. Et tu vins là, et sans doute un dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et Dèiphobos semblable à un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le tour de l'embûche creuse, en la frappant; et tu nommais les princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les Argiens; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais Odysseus nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul, voulut te répondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela est triste, mais ces actions n'ont point éloigné de lui la mauvaise mort, et même si son coeur eût été de fer. Mais conduis- nous à nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil.

Il parla ainsi, et l'Argienne Hélénè ordonna aux servantes de préparer les lits sous le portique, d'amasser des vêtements beaux et pourprés, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de laines épaisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant des torches dans leurs mains, et elles étendirent les lits, et un héraut conduisit les hôtes. Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'endormirent sous le portique de la maison. Et l'Atréide s'endormit au fond de la haute demeure, et Hélénè au large péplos, la plus belle des femmes, se coucha auprès de lui.

Mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le brave Ménélaos se leva de son lit, mit ses vêtements, suspendit une épée aiguë autour de ses épaules et attacha de belles sandales à ses pieds luisants. Et, semblable à un dieu, sortant de la chambre nuptiale, il s'assit auprès de Tèlémakhos et il lui parla:

-- Héros Tèlémakhos, quelle nécessité t'a poussé vers la divine Lakédaimôn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intérêt public ou privé? Dis-le-moi avec vérité.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je viens afin que tu me dises quelque chose de mon père. Ma maison est ruinée, mes riches travaux périssent. Ma demeure est pleine d'hommes ennemis qui égorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prétendants de ma mère, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi, maintenant, je viens à tes genoux, afin que, me parlant de la mort lamentable de mon père, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mère malheureuse l'a enfanté. Ne me trompe point pour me consoler, et par pitié; mais raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si jamais mon père, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action, a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, où les Akhaiens ont subi tant de misères, souviens-t'en et dis-moi la vérité.

Et, avec un profond soupir, le blond Ménélaos lui répondit:

-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste ses faons nouveau-nés et qui tètent, tandis qu'elle va paître sur les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion, rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants tel qu'il était dans Lesbos bien bâtie, quand se levant pour lutter contre le Philomèléide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces seraient amères! Mais les choses que tu me demandes en me suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes et je ne te cacherai rien.

Malgré mon désir du retour, les dieux me retinrent en Aigyptiè, parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la mer onduleuse, devant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était abattu, quand une déesse me regarda et me prit en pitié, la fille du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla ainsi:

-- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit, ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car, certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise.

Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis:

-- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les déesses, que je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offensé les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer poissonneuse.

Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:

-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu retourneras à travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route longue et difficile.

Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis:

-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que, me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un dieu est difficile à dompter pour un homme mortel.

Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:

-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hèlios atteint le milieu de l'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de la mer, sous le souffle de Zéphyros, et couvert d'une brume épaisse. Étant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les ruses du Vieillard.

D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que vous le verrez presque endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force, et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts. Il se fera semblable à toutes les choses qui sont sur la terre, aux reptiles, à l'eau, au feu ardent; mais retenez-le vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera lui-même et que tu le verras tel qu'il était endormi, n'use plus de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer poissonneuse.

Elle parla ainsi et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers mes nefs, là où elles étaient tirées sur la plage, et mon coeur agitait de nombreuses pensées tandis que j'allais. Puis, étant arrivé à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit divine survint, et alors nous nous endormîmes sur le rivage de la mer.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je marchais vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur courage. Pendant ce temps, la déesse, étant sortie du large sein de la mer, en apporta quatre peaux de phoques récemment écorchés, et elle prépara une ruse contre son père. Et elle s'était assise, nous attendant, après avoir creusé des lits dans le sable marin. Et nous vînmes auprès d'elle. Et elle nous plaça et couvrit chacun de nous d'une peau. C'était une embuscade très dure, car l'odeur affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait cruellement. Qui peut en effet coucher auprès d'un monstre marin? Mais la déesse nous servit très utilement, et elle mit dans les narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa l'odeur des bêtes marines. Et nous attendîmes, d'un esprit patient, toute la durée du matin. Enfin, les phoques sortirent, innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-même. Aussitôt, avec des cris, nous nous jetâmes sur lui en l'entourant de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et il se changea d'abord en un lion à longue crinière, puis en dragon, en panthère, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme; mais quand le Vieillard plein de ruses se vit réduit, alors il m'interrogea et il me dit:

-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu me saisisses malgré moi? Que désires-tu?

Il parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:

-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant? Depuis longtemps déjà je suis retenu dans cette île, et je ne puis trouver fin à cela, et mon coeur s'épuise. Dis-moi donc, car les dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me détourne de ma route et qui m'empêche de retourner à travers la mer poissonneuse?

Je parlai ainsi, et lui, me répondant, dit:

-- Avant tout, tu devais sacrifier à Zeus et aux autres dieux, afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie, avant que tu ne sois retourné vers les eaux du fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et que tu n'aies offert de sacrées hécatombes aux dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux t'accorderont la route que tu désires.

Il parla ainsi, et, aussitôt, mon cher coeur se brisa parce qu'il m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi:

-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le recommandes; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè, ou si quelqu'un d'entre eux a péri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou dans les bras de ses amis, après la guerre?

Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:

-- Atréide, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de connaître ma pensée, et je ne pense pas que tu restes longtemps sans pleurer, après avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont été domptés, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-même les choses de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirassés d'airain ont péri au retour; un troisième est vivant et retenu au milieu de la mer large. Aias a été dompté sur sa nef aux longs avirons. Poseidaôn le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva de la mer; et sans doute il eût évité la mort, bien que haï d'Athènè, s'il n'eût dit une parole impie et s'il n'eût commis une action mauvaise. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait aux grands flots de la mer. Et Poseidaôn entendit cette parole orgueilleuse, et, aussitôt, de sa main robuste saisissant le trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'était réfugié, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est ainsi qu'il périt, ayant bu l'eau salée.

Ton frère évita la mort et il s'échappa sur sa nef creuse, et la vénérable Hèrè le sauva; mais à peine avait-il vu le haut cap des Maléiens, qu'une tempête, l'ayant saisi, l'emporta, gémissant, à l'extrémité du pays où Thyestès habitait autrefois, et où habitait alors le Thyestade Aigisthos. Là, le retour paraissait sans danger, et les dieux firent changer les vents et regagnèrent leurs demeures. Et Agamemnôn, joyeux, descendit sur la terre de la patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du haut d'un rocher où le traître Aigisthos l'avait placée, lui ayant promis en récompense deux talents d'or. Et, de là, elle veillait depuis toute une année, de peur que l'Atréide arrivât en secret et se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hâta d'aller l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitôt Aigisthos médita une embûche rusée, et il choisit, parmi le peuple, vingt hommes très braves, et il les plaça en embuscade, et, d'un autre côté, il ordonna de préparer un repas. Et lui-même il invita, méditant de honteuses actions, le prince des peuples Agamemnôn à le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena ainsi à la mort l'Atréide imprudent, et il le tua pendant le repas, comme on égorge un boeuf à l'étable. Et aucun des compagnons d'Agamemnôn ne fut sauvé, ni même ceux d'Aigisthos; et tous furent égorgés dans la demeure royale.

Il parla ainsi, et ma chère âme fut brisée aussitôt, et je pleurais couché sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre ni voir la lumière de Hèlios. Mais, après que je me fus rassasié de pleurer, le véridique Vieillard de la mer me dit:

-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils d'Atreus, car il n'y a en cela nul remède; mais tente plutôt très promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras Aigisthos encore vivant, ou Orestès, te prévenant, l'aura tué, et tu seras présent au repas funèbre.

Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit généreux, quoique tristes, se réjouirent de nouveau, et je lui dis ces paroles ailées:

-- Je connais maintenant la destinée de ceux-ci mais nomme-moi le troisième, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la mer large. Je veux le connaître, quoique plein de tristesse.

Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:

-- C'est le fils de Laertès qui avait ses demeures dans Ithakè. Je l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'île et dans les demeures de la nymphe Kalypsô qui le retient de force; et il ne peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs armées d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur le large dos de la mer. Pour toi, ô divin Ménélaos, ta destinée n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie Élysienne, aux bornes de la terre, là où est le blond Rhadamanthos. Là, il est très facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni pluie; mais toujours le Fleuve Okéanos envoie les douces haleines de Zéphyros, afin de rafraîchir les hommes. Et ce sera ta destinée, parce que tu possèdes Hélénè et que tu es gendre de Zeus.

-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer écumeuse. Et je retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur agitait de nombreuses pensées tandis que je marchais. Étant arrivés à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit solitaire survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous traînâmes nos nefs à la mer divine. Puis, dressant les mâts et déployant les voiles des nefs égales, mes compagnons s'assirent sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frappèrent de leurs avirons la mer écumeuse. Et j'arrêtai de nouveau mes nefs dans le fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et je sacrifiais de saintes hécatombes. Et, après avoir apaisé la colère des dieux qui vivent toujours, j'élevai un tombeau à Agamemnôn, afin que sa gloire se répandît au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement dans la chère patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au onzième ou au douzième jour; et, alors, je te renverrai dignement, et je te ferai des présents splendides, trois chevaux et un beau char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours de moi.

Et le sage Tèlémakhos lui répondit:

-- Atréide, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je consumerais toute une année assis auprès de toi, que je n'aurais le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis profondément charmé de tes paroles et de tes discours; mais déjà je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu désires me faire, puisse être emporté et conservé. Je ne conduirai point de chevaux dans Ithakè, et je te les laisserai ici dans l'abondance. Car tu possèdes de vastes plaines où croissent abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et l'orge. Dans Itakhè il n'y a ni routes pour les chars, ni prairies; elle nourrit plutôt les chèvres que les chevaux et plaît mieux aux premières. Aucune des îles qui s'inclinent à la mer n'est grande, ni munie de prairies, et Ithakè par-dessus toutes.

Il parla ainsi, et le brave Ménélaos rit, et il lui prit la main, et il lui dit:

-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je changerai ce présent, car je le puis. Parmi tous les trésors qui sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus précieux. Je te donnerai un beau kratère tout en argent et dont les bords sont ornés d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et le héros illustre, roi des Sidônes, quand il me reçut dans sa demeure, à mon retour, me le donna; et je veux te le donner.

Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils apportaient le vin qui donne la vigueur; et les épouses aux belles bandelettes apportaient le pain. Et ils préparaient ainsi le repas dans la demeure.

Mais les prétendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient à lancer les disques à courroies de peau de chèvre sur le pavé orné où ils déployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et Eurymakhos semblable à un Dieu y étaient assis, et c'étaient les chefs des prétendants et les plus braves d'entre eux. Et Noèmôn, fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit à Antinoos:

-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tèlémakhos revient de la sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin pour aller dans la grande Élis, où j'ai douze cavales et de patients mulets encore indomptés dont je voudrais mettre quelques- uns sous le joug.

Il parla ainsi, et tous restèrent stupéfaits, car ils ne pensaient pas que Tèlémakhos fût parti pour la Nèléienne Pylos, mais ils croyaient qu'il était dans les champs, auprès des brebis ou du berger. Et, aussitôt, Antinoos, fils d'Eupeithès, lui dit:

-- Dis-moi avec vérité quand il est parti, et quels jeunes hommes choisis dans Ithakè l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec vérité, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et contre ton gré, ou si, t'ayant persuadé par ses paroles, tu la lui as donnée volontairement.

Et le fils de Phronios, Noèmôn, lui répondit:

-- Je la lui ai donnée volontairement. Comment aurais-je fait autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont suivi sont des nôtres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu que leur chef était Mentôr, ou un dieu qui est tout semblable à lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentôr, hier, au matin, et cependant il était parti sur la nef pour Pylos!

Ayant ainsi parlé, il regagna la demeure de son père. Et l'esprit généreux des deux hommes fut troublé. Et les prétendants s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils d'Eupeithès, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et une noire colère emplissait son coeur, et ses yeux étaient comme des feux flambants:

-- Ô dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce départ de Tèlémakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet enfant est parti témérairement, malgré nous, et il a traîné une nef à la mer, après avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il a commencé, et il nous réserve des calamités, à moins que Zeus ne rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui tende une embuscade à son retour, dans le détroit d'Ithakè et de l'âpre Samos; et, à cause de son père, il aura couru la mer pour sa propre ruine.

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnèrent des ordres, et aussitôt ils se levèrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus.

Mais Pènélopéia ne fut pas longtemps sans connaître leurs paroles et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le héraut Médôn, qui les avait entendus, le lui dit, étant au seuil de la cour, tandis qu'ils ourdissaient leur dessein à l'intérieur. Et il se hâta d'aller l'annoncer par les demeures à Pènélopéia. Et comme il paraissait sur le seuil, Pènélopéia lui dit:

-- Héraut, pourquoi les illustres prétendants t'envoient-ils? Est- ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de travailler afin de préparer leur repas? Si, du moins, ils ne me recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous qui vous êtes rassemblés pour consumer tous les biens et la richesse du sage Tèlémakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par vos pères, quand vous étiez enfants, quel était Odysseus parmi vos parents? Il n'a jamais traité personne avec iniquité, ni parlé injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois divins de haïr l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais violenté un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits reçus.

Et Médôn plein de sagesse lui répondit:

Plût aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires malheurs! mais les prétendants méditent un dessein plus pernicieux. Que le Kroniôn ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer Tèlémakhos avec l'airain aigu, à son retour dans sa demeure; car il est parti, afin de s'informer de son père, pour la sainte Pylos et la divine Lakédaimôn.

Il parla ainsi, et les genoux de Pènélopéia et son cher coeur furent brisés, et longtemps elle resta muette, et ses yeux s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui répondant, elle dit enfin:

-- Héraut, pourquoi mon enfant est-il parti? Où était la nécessité de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que son nom même soit oublié parmi les hommes?

Et Médôn plein de sagesse lui répondit

-- Je ne sais si un dieu l'a poussé, ou s'il est allé de lui-même vers Pylos, afin de s'informer si son père revient ou s'il est mort.

Ayant ainsi parlé, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une douleur déchirante enveloppa l'âme de Pènélopéia, et elle ne put même s'asseoir sur ses sièges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre nuptiale, et elle gémit misérablement, et, de tous côtés, les servantes jeunes et vieilles, qui étaient dans la demeure, gémissaient aussi.

Et Pènélopéia leur dit en pleurant:

-- Écoutez, amies! les Olympiens m'ont accablée de maux entre toutes les femmes nées et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les tempêtes ont emporté obscurément mon fils bien-aimé loin de ses demeures, sans que j'aie appris son départ! Malheureuses! aucune de vous n'a songé dans son esprit à me faire lever de mon lit, bien que sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire. Si j'avais su qu'il se préparait à partir, ou il serait resté malgré son désir, ou il m'eût laissée morte dans cette demeure. Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que mon père me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger, afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses à Laertès, et que celui-ci prenne une résolution dans son esprit, et vienne en deuil au milieu de ce peuple qui veut détruire sa race et celle du divin Odysseus.

Et la bonne nourrice Eurykléia lui répondit:

-- Chère nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai porté tout ce qu'il m'a demandé, du pain et du vin. Et il m'a fait jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzième jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son départ. Et il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais baigne-toi et revêts de purs vêtements, et monte dans la haute chambre avec tes femmes. Là, supplie Athènè, fille de Zeus tempétueux, afin qu'elle sauve Tèlémakhos de la mort. N'afflige point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade soit haïe des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tèlémakhos possèdera encore ces hautes demeures et ces champs fertiles.

Elle parla ainsi, et la douleur de Pènélopéia cessa, et ses larmes s'arrêtèrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vêtements, et, montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle répandit les orges sacrées d'une corbeille et supplia Athènè:

-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux. Si jamais, dans ses demeures, le subtil Odysseus a brûlé pour toi les cuisses grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prétendants. Elle parla ainsi en gémissant, et la déesse entendit sa prière.

Et les prétendants s'agitaient tumultueusement dans les salles déjà noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait:

-- Déjà la reine, désirée par beaucoup, prépare, certes, nos noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche.

Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins, et Antinoos leur dit:

-- Insensés! cessez tous ces paroles téméraires, de peur qu'on les répète à Pènélopéia; mais levons-nous, et accomplissons en silence ce que nous avons tous approuvé dans notre esprit.

Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes très braves qui se hâtèrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils traînèrent d'abord la nef à la mer, établirent le mât et les voiles dans la nef noire, et lièrent comme il convenait les avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles blanches, et leurs braves serviteurs leur apportèrent des armes. Enfin, s'étant embarqués, ils poussèrent la nef au large et ils prirent leur repas, en attendant la venue de Hespéros.

Mais, dans la chambre haute, la sage Pènélopéia s'était couchée, n'ayant mangé ni bu, et se demandant dans son esprit si son irréprochable fils éviterait la mort, ou s'il serait dompté par les orgueilleux prétendants. Comme un lion entouré par une foule d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de même le doux sommeil saisit Pènélopéia tandis qu'elle roulait en elle-même toutes ces pensées. Et elle s'endormit, et toutes ses peines disparurent.

Alors la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut une autre pensée, et elle forma une image semblable à Iphthimè, à la fille du magnanime Ikarios, qu'Eumèlos qui habitait Phérè avait épousée. Et Athènè l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les peines et les larmes de Pènélopéia qui se lamentait et pleurait. Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tête, elle lui dit:

-- Tu dors, Pènélopéia, affligée dans ton cher coeur; mais les dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offensé les dieux.

Et la sage Pènélopéia, doucement endormie aux portes des Songes, lui répondit:

-- Ô soeur, pourquoi es-tu venue ici, où je ne t'avais encore jamais vue, tant la demeure est éloignée où tu habites? Pourquoi m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent dans l'esprit et dans l'âme? J'ai perdu d'abord mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aimé est parti sur une nef creuse, l'insensé! sans expérience des travaux et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son père; et je tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il est allé, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des embûches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de la patrie.

Et la vague image lui répondit:

-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers, car elle peut tout. C'est Pallas Athènè, et elle a compassion de tes gémissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire.

Et la sage Pènélopéia lui répondit:

-- Si tu es déesse, et si tu as entendu la voix de la déesse, parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et voit-il la lumière de Hèlios, ou est-il mort et dans les demeures d'Aidès?

Et la vague image lui répondit:

-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort?

Il ne faut point parler de vaines paroles.

En disant cela, elle s'évanouit le long du verrou dans un souffle de vent. Et la fille d'Ikarios se réveilla, et son cher coeur se réjouit parce qu'un songe véridique lui était survenu dans l'ombre de la nuit.

Et les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant dans leur esprit le meurtre cruel de Tèlémakhos. Et il y a une île au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithakè et l'âpre Samos, Astéris, qui n'est pas grande, mais où se trouvent pour les nefs des ports ayant une double issue. C'est là que s'arrêtèrent les Akhaiens embusqués.

5.

Eôs sortait du lit de l'illustre Tithôn, afin de porter la lumière aux Immortels et aux mortels. Et les dieux étaient assis en conseil, et au milieu d'eux était Zeus qui tonne dans les hauteurs et dont la puissance est la plus grande. Et Athènè leur rappelait les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui avec tristesse parce qu'il était retenu dans les demeures d'une Nymphe:

-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, craignez qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni doux, ni clément, mais que, loin d'avoir des pensées équitables, il soit dur et injuste, si nul ne se souvient du divin Odysseus parmi ceux sur lesquels il a régné comme un père plein de douceur. Voici qu'il est étendu, subissant des peines cruelles, dans l'île et dans les demeures de la Nymphe Kalypsô qui le retient de force, et il ne peut retourner dans la terre de la patrie, car il n'a ni nefs armées d'avirons, ni compagnons, qui puissent le conduire sur le vaste dos de la mer. Et voici maintenant qu'on veut tuer son fils bien-aimé à son retour dans ses demeures, car il est parti, afin de s'informer de son père, pour la divine Pylos et l'illustre Lakédaimôn.

Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:

-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents? N'as-tu point délibéré toi-même dans ton esprit pour qu'Odysseus revint et se vengeât? Conduis Tèlémakhos avec soin, car tu le peux, afin qu'il retourne sain et sauf dans la terre de la patrie, et les prétendants reviendront sur leur nef.

Il parla ainsi, et il dit à Herméias, son cher fils:

-- Herméias, qui es le messager des dieux, va dire à la Nymphe aux beaux cheveux que nous avons résolu le retour d'Odysseus. Qu'elle le laisse partir. Sans qu'aucun dieu ou qu'aucun homme mortel le conduise, sur un radeau uni par des liens, seul, et subissant de nouvelles douleurs, il parviendra le vingtième jour à la fertile Skhériè, terre des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et les Phaiakiens, dans leur esprit, l'honoreront comme un dieu, et ils le renverront sur une nef dans la chère terre de la patrie, et ils lui donneront en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements, de sorte qu'Odysseus n'en eût point rapporté autant de Troiè, s'il était revenu sain et sauf, ayant reçu sa part du butin. Ainsi sa destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la patrie.

Il parla ainsi, et le messager-tueur d'Argos obéit. Et il attacha aussitôt à ses pieds de belles sandales, immortelles et d'or, qui le portaient, soit au-dessus de la mer, soit au-dessus de la terre immense, pareil au souffle du vent. Et il prit aussi la baguette à l'aide de laquelle il charme les yeux des hommes, ou il les réveille, quand il le veut. Tenant cette baguette dans ses mains, le puissant Tueur d'Argos, s'envolant vers la Piériè, tomba de l'Aithèr sur la mer et s'élança, rasant les flots, semblable à la mouette qui, autour des larges golfes de la mer indomptée, chasse les poissons et plonge ses ailes robustes dans l'écume salée. Semblable à cet oiseau, Hermès rasait les flots innombrables.

Et, quand il fut arrivé à l'île lointaine, il passa de la mer bleue sur la terre, jusqu'à la vaste grotte que la nymphe aux beaux cheveux habitait, et où il la trouva. Et un grand feu brûlait au foyer, et l'odeur du cèdre et du thuia ardents parfumait toute l'île. Et la nymphe chantait d'une belle voix, tissant une toile avec une navette d'or. Et une forêt verdoyante environnait la grotte, l'aune, le peuplier et le cyprès odorant, où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids: les chouettes, les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui s'inquiètent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les grappes mûrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d'eau limpide, tantôt voisins, tantôt allant çà et là, faisaient verdir de molles prairies de violettes et d'aches. Même si un immortel s'en approchait, il admirerait et serait charmé dans son esprit. Et le puissant messager-tueur d'Argos s'arrêta et, ayant tout admiré dans son esprit, entra aussitôt dans la vaste grotte.

Et l'illustre déesse Kalypsô le reconnut, car les dieux immortels ne sont point inconnus les uns aux autres, même quand ils habitent, chacun, une demeure lointaine. Et Hermès ne vit pas dans la grotte le magnanime Odysseus, car celui-ci pleurait, assis sur le rivage; et, déchirant son coeur de sanglots et de gémissements, il regardait la mer agitée et versait des larmes. Mais l'illustre déesse Kalypsô interrogea Herméias, étant assise sur un thrône splendide:

-- Pourquoi es-tu venu vers moi, Herméias à la baguette d'or, vénérable et cher, que je n'ai jamais vu ici? Dis ce que tu désires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis et si cela est possible. Mais suis-moi, afin que je t'offre les mets hospitaliers.

Ayant ainsi parlé, la déesse dressa une table en la couvrant d'ambroisie et mêla le rouge nektar. Et le messager-tueur d'Argos but et mangea, et quand il eut achevé son repas et satisfait son âme, il dit à la déesse:

-- Tu me demandes pourquoi un dieu vient vers toi, déesse; je te répondrai avec vérité, comme tu le désires. Zeus m'a ordonné de venir, malgré moi, car qui parcourrait volontiers les immenses eaux salées où il n'y a aucune ville d'hommes mortels qui font des sacrifices aux dieux et leur offrent de saintes hécatombes? Mais il n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté de Zeus tempétueux. On dit qu'un homme est auprès de toi, le plus malheureux de tous les hommes qui ont combattu pendant neuf ans autour de la ville de Priamos, et qui l'ayant saccagée dans la dixième année, montèrent sur leurs nefs pour le retour. Et ils offensèrent Athènè, qui souleva contre eux le vent, les grands flots et le malheur. Et tous les braves compagnons d'Odysseus périrent, et il fut lui-même jeté ici par le vent et les flots. Maintenant, Zeus t'ordonne de le renvoyer très promptement, car sa destinée n'est point de mourir loin de ses amis, mais de les revoir et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la patrie.

Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô frémit, et, lui répondant, elle dit en paroles ailées:

-- Vous êtes injustes, ô dieux, et les plus jaloux des autres dieux, et vous enviez les déesses qui dorment ouvertement avec les hommes qu'elles choisissent pour leurs chers maris. Ainsi, quand Éôs aux doigts rosés enleva Oriôn, vous fûtes jaloux d'elle, ô dieux qui vivez toujours, jusqu'à ce que la chaste Artémis au thrône d'or eût tué Oriôn de ses douces flèches, dans Ortygiè; ainsi, quand Dèmètèr aux beaux cheveux, cédant à son âme, s'unit d'amour à Iasiôn sur une terre récemment labourée, Zeus, l'ayant su aussitôt, le tua en le frappant de la blanche foudre; ainsi, maintenant, vous m'enviez, ô dieux, parce que je garde auprès de moi un homme mortel que j'ai sauvé et recueilli seul sur sa carène, après que Zeus eut fendu d'un jet de foudre sa nef rapide au milieu de la mer sombre. Tous ses braves compagnons avaient péri, et le vent et les flots l'avaient poussé ici. Et je l'aimai et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et de le mettre pour toujours à l'abri de la vieillesse. Mais il n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté de Zeus tempétueux. Puisqu'il veut qu'Odysseus soit de nouveau errant sur la mer agitée, soit; mais je ne le renverrai point moi-même, car je n'ai ni nefs armées d'avirons, ni compagnons qui le reconduisent sur le vaste dos de la mer. Je lui révélerai volontiers et ne lui cacherai point ce qu'il faut faire pour qu'il parvienne sain et sauf dans la terre de la patrie.

Et le messager tueur d'Argos lui répondit aussitôt:

-- Renvoie-le dès maintenant, afin d'éviter la colère de Zeus, et de peur qu'il s'enflamme contre toi à l'avenir.

Ayant ainsi parlé, le puissant Tueur d'Argos s'envola, et la vénérable nymphe, après avoir reçu les ordres de Zeus, alla vers le magnanime Odysseus. Et elle le trouva assis sur le rivage, et jamais ses yeux ne tarissaient de larmes, et sa douce vie se consumait à gémir dans le désir du retour, car la nymphe n'était point aimée de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa volonté dans la grotte creuse, sans désir, auprès de celle qui le désirait; mais, le jour, assis sur les rochers et sur les rivages, il déchirait son coeur par les larmes, les gémissements et les douleurs, et il regardait la mer indomptée en versant des larmes.

Et l'illustre déesse, s'approchant, lui dit:

-- Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. Va! fais un large radeau avec de grands arbres tranchés par l'airain, et pose par-dessus un banc très élevé, afin qu'il te porte sur la mer sombre. Et j'y placerai moi-même du pain, de l'eau et du vin rouge qui satisferont ta faim, et je te donnerai des vêtements, et je t'enverrai un vent propice afin que tu parviennes sain et sauf dans la terre de la patrie, si les dieux le veulent ainsi qui habitent le large Ouranos et qui sont plus puissants que moi par l'intelligence et la sagesse.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus frémit et il lui dit en paroles ailées:

-- Certes, tu as une autre pensée, déesse, que celle de mon départ, puisque tu m'ordonnes de traverser sur un radeau les grandes eaux de la mer, difficiles et effrayantes, et que traversent à peine les nefs égales et rapides se réjouissant du souffle de Zeus. Je ne monterai point, comme tu le veux, sur un radeau, à moins que tu ne jures par le grand serment des dieux que tu ne prépares point mon malheur et ma perte.

Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô rit, et elle le caressa de la main, et elle lui répondit:

-- Certes, tu es menteur et rusé, puisque tu as pensé et parlé ainsi. Que Gaia le sache, et le large Ouranos supérieur, et l'eau souterraine de Styx, ce qui est le plus grand et le plus terrible serment des dieux heureux, que je ne prépare ni ton malheur, ni ta perte. Je t'ai offert et conseillé ce que je tenterais pour moi- même, si la nécessité m'y contraignait. Mon esprit est équitable, et je n'ai point dans ma poitrine un coeur de fer, mais compatissant.

Ayant ainsi parlé, l'illustre déesse le précéda promptement, et il allait sur les traces de la déesse. Et tous deux parvinrent à la grotte creuse. Et il s'assit sur le thrône d'où s'était levé Herméias et la Nymphe plaça devant lui les choses que les hommes mortels ont coutume de manger et de boire. Elle-même s'assit auprès du divin Odysseus, et les servantes placèrent devant elle l'ambroisie et le nektar. Et tous deux étendirent les mains vers les mets placés devant eux; et quand ils eurent assouvi la faim et la soif, l'illustre déesse Kalypsô commença de parler:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie? Cependant, reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il est dans ta destinée de subir avant d'arriver à la terre de la patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et tu serais immortel, bien que tu désires revoir ta femme que tu regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui être inférieure ni par la beauté, ni par l'esprit, car les mortelles ne peuvent lutter de beauté avec les immortelles.

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Vénérable déesse, ne t'irrite point pour cela contre moi. Je sais en effet que la sage Pènélopéia t'est bien inférieure en beauté et majesté. Elle est mortelle, et tu ne connaîtras point la vieillesse; et, cependant, je veux et je désire tous les jours revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque dieu m'accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un coeur patient. J'ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans la guerre; que de nouvelles misères m'arrivent, s'il le faut.

Il parla ainsi, et Hèlios tomba et les ténèbres survinrent; et tous deux, se retirant dans le fond de la grotte creuse, se charmèrent par l'amour, couchés ensemble. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, aussitôt Odysseus revêtit sa tunique et son manteau, et la nymphe se couvrit d'une grande robe blanche, légère et gracieuse; et elle mit autour de ses reins une belle ceinture d'or, et, sur sa tête, un voile. Enfin, préparant le départ du magnanime Odysseus, elle lui donna une grande hache d'airain, bien en main, à deux tranchants et au beau manche fait de bois d'olivier. Et elle lui donna ensuite une doloire aiguisée. Et elle le conduisit à l'extrémité de l'île où croissaient de grands arbres, des aunes, des peupliers et des pins qui atteignaient l'Ouranos, et dont le bois sec flotterait plus légèrement. Et, lui ayant montré le lieu où les grands arbres croissaient, l'illustre déesse Kalypsô retourna dans sa demeure.

Et aussitôt Odysseus trancha les arbres et fit promptement son travail. Et il en abattit vingt qu'il ébrancha, équarrit et aligna au cordeau. Pendant ce temps l'illustre déesse Kalypsô apporta des tarières; et il perça les bois et les unit entre eux, les liant avec des chevilles et des cordes. Aussi grande est la cale d'une nef de charge que construit un excellent ouvrier, aussi grand était le radeau construit par Odysseus. Et il éleva un pont qu'il fit avec des ais épais; et il tailla un mât auquel il attacha l'antenne. Puis il fit le gouvernail, qu'il munit de claies de saule afin qu'il résistât au choc des flots; puis il amassa un grand lest. Pendant ce temps, l'illustre déesse Kalypsô apporta de la toile pour faire les voiles, et il les fit habilement et il les lia aux antennes avec des cordes. Puis il conduisit le radeau à la mer large, à l'aide de leviers. Et le quatrième jour tout le travail était achevé; et le cinquième jour la divine Kalypsô le renvoya de l'île, l'ayant baigné et couvert de vêtements parfumés. Et la déesse mit sur le radeau une outre de vin noir, puis une outre plus grande pleine d'eau, puis elle lui donna, dans un sac de cuir, une grande quantité de vivres fortifiants, et elle lui envoya un vent doux et propice.

Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice; et, s'étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Plèiades, et le Bouvier qui se couchait, et l'Ourse qu'on nomme le Chariot, et qui tourne en place en regardant Oriôn, et, seule, ne touche point les eaux de l'Okéanos. L'illustre déesse Kalypsô lui avait ordonné de naviguer en la laissant toujours à gauche. Et, pendant dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitième, apparurent les monts boisés de la terre des Phaiakiens. Et cette terre était proche, et elle lui apparaissait comme un bouclier sur la mer sombre.

Et le puissant qui ébranle la terre revenait du pays des Aithiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin Odysseus traversant la mer; et son coeur s'échauffa violemment, et secouant la tête, il dit dans son esprit:

-- Ô dieux! les immortels ont décidé autrement d'Odysseus tandis que j'étais chez les Aithiopiens. Voici qu'il approche de la terre des Phaiakiens, où sa destinée est qu'il rompe la longue chaîne de misères qui l'accablent. Mais je pense qu'il va en subir encore.

Ayant ainsi parlé, il amassa les nuées et souleva la mer. Et il saisit de ses mains son trident et il déchaîna la tempête de tous les vents. Et il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos. Et l'Euros et le Notos soufflèrent, et le violent Zéphyros et l'impétueux Boréas, soulevant de grandes lames. Et les genoux d'Odysseus et son cher coeur furent brisés, et il dit avec tristesse dans son esprit magnanime:

-- Ah! malheureux que je suis! Que va-t-il m'arriver? Je le crains, la déesse ne m'a point trompé quand elle m'a dit que je subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir à la terre de la patrie. Certes, voici que ses paroles s'accomplissent. De quelles nuées Zeus couronne le large Ouranos! La mer est soulevée, les tempêtes de tous les vents sont déchaînées, et voici ma ruine suprême. Trois et quatre fois heureux les Danaens qui sont morts autrefois, devant la grande Troiè, pour plaire aux Atréides! Plût aux dieux que j'eusse subi ma destinée et que je fusse mort le jour où les Troiens m'assiégeaient de leurs lances d'airain autour du cadavre d'Akhilleus! Alors on eût accompli mes funérailles, et les Akhaiens eussent célébré ma gloire. Maintenant ma destinée est de subir une mort obscure!

Il parla ainsi, et une grande lame, se ruant sur lui, effrayante, renversa le radeau. Et Odysseus en fut enlevé, et le gouvernail fut arraché de ses mains; et la tempête horrible des vents confondus brisa le mât par le milieu; et l'antenne et la voile furent emportées à la mer; et Odysseus resta longtemps sous l'eau, ne pouvant émerger de suite, à cause de l'impétuosité de la mer. Et il reparut enfin, et les vêtements que la divine Kalypsô lui avait donnés étaient alourdis, et il vomit l'eau salée, et l'écume ruisselait de sa tête. Mais, bien qu'affligé, il n'oublia point le radeau, et, nageant avec vigueur à travers les flots, il le ressaisit, et, se sauvant de la mort, il s'assit. Et les grandes lames impétueuses emportaient le radeau çà et là. De même que l'automnal Boréas chasse par les plaines les feuilles desséchées, de même les vents chassaient çà et là le radeau sur la mer. Tantôt l'Euros le cédait à Zéphyros afin que celui-ci l'entraînât, tantôt le Notos le cédait à Boréas.

Et la fille de Kadmos, Inô aux beaux talons, qui autrefois était mortelle, le vit. Maintenant elle se nomme Leukothéè et partage les honneurs des dieux dans les flots de la mer. Et elle prit en pitié Odysseus errant et accablé de douleurs. Et elle émergea de l'abîme, semblable à un plongeon, et, se posant sur le radeau, elle dit à Odysseus

-- Malheureux! pourquoi Poseidaôn qui ébranle la terre est-il si cruellement irrité contre toi, qu'il t'accable de tant de maux? Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de sagesse. Ayant rejeté tes vêtements, abandonne le radeau aux vents et nage de tes bras jusqu'à la terre des Phaiakiens, où tu dois être sauvé. Prends cette bandelette immortelle, étends-la sur ta poitrine et ne crains plus ni la douleur, ni la mort. Dès que tu auras saisi le rivage de tes mains, tu la rejetteras au loin dans la sombre mer en te détournant.

La déesse, ayant ainsi parlé, lui donna la bandelette puis elle se replongea dans la mer tumultueuse, semblable à un plongeon, et le flot noir la recouvrit. Mais le patient et divin Odysseus hésitait, et il dit, en gémissant, dans son esprit magnanime:

-- Hélas! je crains qu'un des immortels ourdisse une ruse contre moi en m'ordonnant de me jeter hors du radeau; mais je ne lui obéirai pas aisément, car cette terre est encore très éloignée où elle dit que je dois échapper à la mort; mais je ferai ceci, et il me semble que c'est le plus sage: aussi longtemps que ces pièces de bois seront unies par leurs liens, je resterai ici et je subirai mon mal patiemment, et dès que la mer aura rompu le radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux.

Tandis qu'il pensait ainsi dans son esprit et dans son coeur, Poseidaôn qui ébranle la terre souleva une lame immense, effrayante, lourde et haute, et il la jeta sur Odysseus. De même que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de pailles sèches qu'il emporte çà et là, de même la mer dispersa les longues poutres, et Odysseus monta sur une d'entre elles comme sur un cheval qu'on dirige. Et il dépouilla les vêtements que la divine Kalypsô lui avait donnés, et il étendit aussitôt sur sa poitrine la bandelette de Leukothéè; puis, s'allongeant sur la mer, il étendit les bras, plein du désir de nager. Et le puissant qui ébranle la terre le vit, et secouant la tête, il dit dans son esprit:

-- Va! subis encore mille maux, errant sur la mer, jusqu'à ce que tu abordes ces hommes nourris par Zeus; mais j'espère que tu ne te riras plus de mes châtiments. Ayant ainsi parlé, il poussa ses chevaux aux belles crinières et parvint à Aigas, où sont ses demeures illustres.

Mais Athènè, la fille de Zeus, eut d'autres pensées. Elle rompit le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de s'endormir. Et elle excita, seul, le rapide Boréas, et elle refréna les flots, jusqu'à ce que le divin Odysseus, ayant évité la kèr et la mort, se fût mêlé aux Phaiakiens habiles aux travaux de la mer.

Et, pendant deux nuits et deux jours, Odysseus erra par les flots sombres, et son coeur vit souvent la mort; mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième jour, le vent s'apaisa, et la sérénité tranquille se fit; et, se soulevant sur la mer, et regardant avec ardeur, il vit la terre toute proche. De même qu'à des fils est rendue la vie désirée d'un père qui, en proie à un dieu contraire, a longtemps subi de grandes douleurs, mais que les dieux ont enfin délivré de son mal, de même la terre et les bois apparurent joyeusement à Odysseus. Et il nageait s'efforçant de fouler de ses pieds cette terre. Mais, comme il n'en était éloigné que de la portée de la voix, il entendit le son de la mer contre les rochers. Et les vastes flots se brisaient, effrayants, contre la côte aride, et tout était enveloppé de l'écume de la mer. Et il n'y avait là ni ports, ni abris pour les nefs, et le rivage était hérissé d'écueils et de rochers. Alors, les genoux et le cher coeur d'Odysseus furent brisés, et, gémissant, il dit dans son esprit magnanime:

-- Hélas! Zeus m'a accordé de voir une terre inespérée, et je suis arrivé ici, après avoir sillonné les eaux, et je ne sais comment sortir de la mer profonde. Les rochers aigus se dressent, les flots impétueux écument de tous côtés et la côte est escarpée. La profonde mer est proche, et je ne puis appuyer mes pieds nulle part, ni échapper à mes misères, et peut-être le grand flot va-t- il me jeter contre ces roches, et tous mes efforts seront vains. Si je nage encore, afin de trouver ailleurs une plage heurtée par les eaux, ou un port, je crains que la tempête me saisisse de nouveau et me rejette, malgré mes gémissements, dans la haute mer poissonneuse; ou même qu'un dieu me livre à un monstre marin, de ceux que l'illustre Amphitritè nourrit en grand nombre. Je sais, en effet, combien l'illustre qui ébranle la terre est irrité contre moi.

Tandis qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur, une vaste lame le porta vers l'âpre rivage, et il y eût déchiré sa peau et brisé ses os, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne l'eût inspiré. Emporté en avant, de ses deux mains il saisit la roche et il l'embrassa en gémissant jusqu'à ce que le flot immense se fût déroulé, et il se sauva ainsi; mais le reflux, se ruant sur lui, le frappa et le remporta en mer. De même que les petites pierres restent, en grand nombre, attachées aux articulations creuses du polypode arraché de son abri, de même la peau de ses mains vigoureuses s'était déchirée au rocher, et le flot vaste le recouvrit. Là, enfin, le malheureux Odysseus eût péri malgré la destinée, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne l'eût inspiré sagement. Il revint sur l'eau, et, traversant les lames qui le poussaient à la côte, il nagea, examinant la terre et cherchant s'il trouverait quelque part une plage heurtée par les flots, ou un port. Et quand il fut arrivé, en nageant, à l'embouchure d'un fleuve au beau cours, il vit que cet endroit était excellent et mis à l'abri du vent par des roches égales. Et il examina le cours du fleuve, et, dans son esprit, il dit en suppliant:

-- Entends-moi, ô roi, qui que tu sois! Je viens à toi en te suppliant avec ardeur, et fuyant hors de la mer la colère de Poseidaôn. Celui qui vient errant est vénérable aux dieux immortels et aux hommes. Tel je suis maintenant en abordant ton cours, car je t'approche après avoir subi de nombreuses misères. Prends pitié, ô roi! Je me glorifie d'être ton suppliant.

Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrêtant son cours et les flots; et il se fit tranquille devant Odysseus, et il le recueillit à son embouchure. Et les genoux et les bras vigoureux du Laertiade étaient rompus, et son cher coeur était accablé par la mer. Tout son corps était gonflé, et l'eau salée remplissait sa bouche et ses narines. Sans haleine et sans voix, il gisait sans force, et une violente fatigue l'accablait. Mais, ayant respiré et recouvré l'esprit, il détacha la bandelette de la déesse et la jeta dans le fleuve, qui l'emporta à la mer, où Inô la saisit aussitôt de ses chères mains. Alors Odysseus, s'éloignant du fleuve, se coucha dans les joncs. Et il baisa la terre et dit en gémissant dans son esprit magnanime:

-- Hélas! que va-t-il m'arriver et que vais-je souffrir, si je passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise fraîcheur et la rosée du matin achèvent d'affaiblir mon âme. Le fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur la hauteur, vers ce bois ombragé, je m'endormirais sous les arbustes épais, et le doux sommeil me saisirait, à moins que le froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'être la proie des bêtes fauves.

Ayant ainsi délibéré, il vit que ceci était pour le mieux, et il se hâta vers la forêt qui se trouvait sur la hauteur, près de la côte. Et il aperçut deux arbustes entrelacés, dont l'un était un olivier sauvage et l'autre un olivier. Et là, ni la violence humide des vents, ni Hèlios étincelant de rayons, ni la pluie ne pénétrait, tant les rameaux entrelacés étaient touffus. Et Odysseus s'y coucha, après avoir amassé un large lit de feuilles, et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus, joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le chercher ailleurs; de même Odysseus était caché sous les feuilles, et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières, pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux.

6.

Ainsi dormait là le patient et divin Odysseus, dompté par le sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athènè se rendait à la ville et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois la grande Hypériè, auprès des kyklôpes insolents qui les opprimaient, étant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos, semblable à un dieu, les emmena de là et les établit dans l'île de Skhériè, loin des autres hommes. Et il bâtit un mur autour de la ville, éleva des demeures, construisit les temples des dieux et partagea les champs. Mais, déjà, dompté par la kèr, il était descendu chez Aidés. Et maintenant régnait Alkinoos, instruit dans la sagesse par les dieux. Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, se rendait à sa demeure, méditant le retour du magnanime Odysseus. Et elle entra promptement dans la chambre ornée où dormait la jeune vierge semblable aux Immortelles par la grâce et la beauté, Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles comme les Kharites, se tenaient des deux côtés du seuil, et les portes brillantes étaient fermées.

Athènè, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune vierge, et, se tenant au-dessus de sa tête, lui parla, semblable à la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle était du même âge qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable à cette jeune fille, Athènè aux yeux clairs parla ainsi:

-- Nausikaa, pourquoi ta mère t'a-t-elle enfantée si négligente? En effet, tes belles robes gisent négligées, et tes noces approchent où il te faudra revêtir les plus belles et en offrir à ceux qui te conduiront. La bonne renommée, parmi les hommes, vient des beaux vêtements, et le père et la mère vénérable s'en réjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Déjà les premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'où sort ta race. Allons! demande à ton illustre père, dès le matin, qu'il fasse préparer les mulets et le char qui porteront les ceintures, les péplos et les belles couvertures. Il est mieux que tu montes aussi sur le char que d'aller à pied, car les lavoirs sont très éloignés de la ville.

Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs retourna dans l'Olympos, où sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le vent n'ébranle point, où la pluie ne coule point, dont la neige n'approche point, mais où la sérénité vole sans nuage et qu'enveloppe une splendeur éclatante dans laquelle les dieux heureux se réjouissent sans cesse. C'est là que remonta la déesse aux yeux clairs, après qu'elle eut parlé à la jeune vierge.

Et aussitôt la brillante Éôs se leva et réveilla Nausikaa au beau péplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hâta d'aller par les demeures, afin de prévenir ses parents, son cher père et sa mère, qu'elle trouva dans l'intérieur. Et sa mère était assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de pourpre marine; et son père sortait avec les rois illustres, pour se rendre au conseil où l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et, s'arrêtant près de son cher père, elle lui dit:

-- Cher père, ne me feras-tu point préparer un char large et élevé, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux vêtements qui gisent salis? Il te convient, en effet, à toi qui t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux vêtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont mariés, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vêtements propres et frais, et ces soins me sont réservés.

Elle parla ainsi, n'osant nommer à son cher père ses noces fleuries; mais il la comprit et il lui répondit:

-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose. Va, et mes serviteurs te prépareront un char large et élevé propre à porter une charge.

Ayant ainsi parlé, il commanda aux serviteurs, et ils obéirent. Ils firent sortir un char rapide et ils le disposèrent, et ils mirent les mulets sous le joug et les lièrent au char. Et Nausikaa apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille, et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et Nausikaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit, s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausikaa, mais non pas seule, car les autres femmes allaient avec elle.

Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées, elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles- mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la splendeur de Hèlios.

Après que Nausikaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausikaa aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Tèygétos escarpé ou l'Érymanthos, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et les nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle, et Lètô se réjouit dans son coeur. Artémis les dépasse toutes de la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de ses femmes.

Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets et retourner vers la demeure, alors Athènè, la déesse aux yeux clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Odysseus se réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît à la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle à l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin Odysseus s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et dans son coeur:

-- Hélas! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu? Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou suis-je près d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et je verrai.

Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit du milieu des arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athènè avait mis l'audace dans son coeur et chassé la crainte de ses membres. Elle resta donc seule en face d'Odysseus.

Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin, avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses genoux, la s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa la vierge ce discours flatteur et adroit:

-- Je te supplie, ô reine, que tu sois déesse ou mortelle! si tu es déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la grâce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois fois heureux ton père et ta mère vénérable! trois fois heureux tes frères! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce, quand ils te voient te mêler aux choeurs dansants! Mais plus heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée, te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis saisi d'admiration. Une fois, à Dèlos, devant l'autel d'Apollôn, je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je t'admire, Ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de l'île d'Ogygiè, et voici qu'un dieu m'a poussé ici, afin que j'y subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que les dieux t'accordent autant de choses que tu en désires: un mari, une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont heureux.

Et Nausikaa aux bras blancs lui répondit:

-- Étranger, car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un insensé, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir et la puissance.

Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles chevelures:

-- Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes très chers aux dieux immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi, servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le dans le fleuve, à l'abri du vent.

Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus à l'abri du vent, comme l'avait ordonné Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit:

-- Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous, car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes filles aux beaux cheveux.

Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à la vierge Nausikaa.

Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'écume salée qui couvrait son dos, ses flancs et ses épaules; et il purifia sa tête des souillures de la mer indomptée. Et, après s'être entièrement baigné et parfumé d'huile, il se couvrit des vêtements que la jeune vierge lui avait donnés. Et Athènè, fille de Zeus, le fit paraître plus grand et fit tomber de sa tête sa chevelure bouclée semblable aux fleurs d'hyacinthe. De même un habile ouvrier qui répand de l'or sur de l'argent, et que Hèphaistos et Pallas Athènè ont instruit, achève de brillantes oeuvres avec un art accompli, de même Athènè répandit la grâce sur sa tête et sur ses épaules. Et il s'assit ensuite à l'écart, sur le rivage de la mer, resplendissant de beauté et de grâce. Et la vierge, l'admirant, dit à ses servantes aux beaux cheveux:

-- Écoutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise quelque chose. Ce n'est pas malgré tous les dieux qui habitent l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me semblait d'abord méprisable, et maintenant il est semblable aux dieux qui habitent le large Ouranos. Plût aux dieux qu'un tel homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y rester! Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire et à manger.

Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obéirent; et elles offrirent à Odysseus à boire et à manger. Et le divin Odysseus buvait et mangeait avec voracité, car il y avait longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras blancs eut d'autres pensées; elle posa les vêtements pliés dans le char, y monta après avoir attelé les mulets aux sabots massifs, et, exhortant Odysseus, elle lui dit:

-- Lève-toi, étranger, afin d'aller à la ville et que je te conduise à la demeure de mon père prudent, où je pense que tu verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps que nous irons à travers les champs et les travaux des hommes, marche rapidement avec les servantes, derrière les mulets et le char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons arrivés à la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage en deux un beau port dont l'entrée est étroite, où sont conduites les nefs, chacune à une station sûre, et devant lequel est le beau temple de Poseidaôn dans l'agora pavée de grandes pierres taillées; -- et là aussi sont les armements des noires nefs, les cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement les mâts, et les avirons des nefs, et les nefs égales sur lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'écume; -- évite alors leurs amères paroles, de peur qu'un d'entre eux me blâme en arrière, car ils sont très insolents, et que le plus méchant, nous rencontrant, dise peut-être: -- Quel est cet étranger grand et beau qui suit Nausikaa? Où l'a-t-elle trouvé? Certes, il sera son mari. Peut-être l'a-t-elle reçu avec bienveillance, comme il errait hors de sa nef conduite par des hommes étrangers, car aucuns n'habitent près d'ici; ou peut-être encore un dieu qu'elle a supplié ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le possédera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un mari étranger, car, certes, elle dédaigne les Phaiakiens illustres et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs paroles seraient honteuses pour moi. Je blâmerais moi-même celle qui, à l'insu de son cher père et de sa mère, irait seule parmi les hommes avant le jour des noces.

Écoute donc mes paroles, étranger, afin d'obtenir de mon père des compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprès du chemin un beau bois de peupliers consacré à Athènè. Une source en coule et une prairie l'entoure, et là sont le verger de mon père et ses jardins florissants, éloignés de la ville d'une portée de voix. Il faudra t'arrêter là quelque temps, jusqu'à ce que nous soyons arrivées à la ville et à la maison de mon père. Dès que tu penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville des Phaiakiens et cherche les demeures de mon père, le magnanime Alkinoos. Elles sont faciles à reconnaître, et un enfant pourrait y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que la demeure du héros Alkinoos. Quand tu seras entré dans la cour, traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu'à ma mère. Elle est assise à son foyer, à la splendeur du feu, filant une laine pourprée admirable à voir. Elle est appuyée contre une colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et, à côté d'elle, est le thrône de mon père, où il s'assied, pour boire du vin, semblable à un immortel. En passant devant lui, embrasse les genoux de ma mère, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour du retour, même quand tu serais très loin de ta demeure. En effet, si ma mère t'est bienveillante dans son âme, tu peux espérer revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien bâtie et dans la terre de la patrie.

Ayant ainsi parlé, elle frappa les mulets du fouet brillant, et les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient avec ardeur et en trépignant. Et Nausikaa les guidait avec art des rênes et du fouet, de façon que les servantes et Odysseus suivissent à pied. Et Hèlios tomba, et ils parvinrent au bois sacré d'Athènè, où le divin Odysseus s'arrêta. Et, aussitôt, il supplia la fille du magnanime Zeus:

-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempêtueux! Exauce-moi maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'être le bien venu chez les Phaiakiens, et qu'ils aient pitié.

Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athènè l'entendit, mais elle ne lui apparut point, respectant le frère de son père; car il devait être violemment irrité contre le divin Odysseus jusqu'à ce que celui-ci fût arrivé dans la terre de la patrie.

7.

Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athènè, la vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et quand elle fut arrivée aux illustres demeures de son père, elle s'arrêta dans le vestibule; et, de tous côtés, ses frères, semblables aux immortels, s'empressèrent autour d'elle, et ils détachèrent les mulets du char, et ils portèrent les vêtements dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre où la vieille servante épirote Eurymédousa alluma du feu. Des nefs à deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amenée du pays des épirotes, et on l'avait donnée en récompense à Alkinoos, parce qu'il commandait à tous les Phaiakiens et que le peuple l'écoutait comme un dieu. Elle avait allaité Nausikaa aux bras blancs dans la maison royale, et elle allumait son feu et elle préparait son repas.

Et, alors, Odysseus se leva pour aller à la ville, et Athènè, pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un épais brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le rencontrant, l'outrageât par ses paroles et lui demandât qui il était. Mais, quand il fut entré dans la belle ville, alors Athènè, la déesse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge portant une urne, s'arrêta devant lui, et le divin Odysseus l'interrogea:

-- Ô mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du héros Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici, d'une terre lointaine et étrangère, comme un hôte, ayant subi beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette terre.

Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:

-- Hôte vénérable, je te montrerai la demeure que tu me demandes, car elle est auprès de celle de mon père irréprochable. Mais viens en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les étrangers et ils ne reçoivent point avec amitié quiconque vient de loin. Confiants dans leurs nefs légères et rapides, ils traversent les grandes eaux, et celui qui ébranle la terre leur a donné des nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée.

Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda promptement, et il marcha derrière la déesse, et les illustres navigateurs Phaiakiens ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu d'eux, car Athènè, la vénérable déesse aux beaux cheveux, ne le permettait point, ayant enveloppé Odysseus d'un épais brouillard, dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les nefs égales, l'agora des héros et les longues murailles fortifiées de hauts pieux, admirables à voir. Et, quand ils furent arrivés à l'illustre demeure du roi, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui parla d'abord:

-- Voici, hôte, mon père, la demeure que tu m'as demandé de te montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur repas. Entre, et ne crains rien dans ton âme. D'où qu'il vienne, l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il fait. Va d'abord à la reine, dans la maison royale. Son nom est Arètè, et elle le mérite, et elle descend des mêmes parents qui ont engendré le roi Alkinoos. Poseidaôn qui ébranle la terre engendra Nausithoos que conçut Périboia, la plus belle des femmes et la plus jeune fille du magnanime Eurymédôn qui commanda autrefois aux fiers géants. Mais il perdit son peuple impie et périt lui-même. Poseidaôn s'unit à Périboia, et il engendra le magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos engendra Rhèxènôr et Alkinoos. Apollôn à l'arc d'argent frappa le premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne laissa point de fils, mais une fille unique, Arètè, qu'épousa Alkinoos. Et il l'a honorée plus que ne sont honorées toutes les autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la puissance de leurs maris. Et elle est honorée par ses chers enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui la regardent comme une déesse et qui recueillent ses paroles quand elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes pensées dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise leurs différends. Si elle t'est favorable dans son âme, tu peux espérer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans la terre de la patrie.

Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'envola sur la mer indomptée, et elle abandonna l'aimable Skhériè, et elle arriva à Marathôn, et, étant parvenue dans Athéna aux larges rues, elle entra dans la forte demeure d'Erekhtheus.

Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il s'arrêta, l'âme pleine de pensées, avant de fouler le pavé d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos resplendissait comme Hèlios ou Sélènè. De solides murs d'airain, des deux côtés du seuil, enfermaient la cour intérieure, et leur pinacle était d'émail. Et des portes d'or fermaient la solide demeure, et les poteaux des portes étaient d'argent sur le seuil d'airain argenté, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et, des deux côtés, il y avait des chiens d'or et d'argent que Hèphaistos avait faits très habilement, afin qu'ils gardassent la maison du magnanime Alkinoos, étant immortels et ne devant point vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux côtés, étaient des thrônes solides, rangés jusqu'à l'entrée intérieure et recouverts de légers péplos, ouvrage des femmes. Là, siégeaient les princes des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'année. Et des figures de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels, portant aux mains des torches flambantes qui éclairaient pendant la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les Phaiakiens étaient les plus habiles de tous les hommes pour voguer en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour travailler les toiles, et Athènè leur avait accordé d'accomplir de très beaux et très habiles ouvrages. Et, au delà de la cour, auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents, entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient, et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres; la poire succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hèlios, en un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé; et, parmi les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources, dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels étaient les splendides présents des dieux dans la demeure d'Alkinoos.

Le patient et divin Odysseus, s'étant arrêté, admira toutes ces choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car ils finissaient par lui, quand ils songeaient à gagner leurs lits. Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, enveloppé de l'épais brouillard que Pallas Athènè avait répandu autour de lui, et il parvint à Arètè et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de ses bras les genoux d'Arètè, et le brouillard divin tomba. Et, à sa vue, tous restèrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient. Mais Odysseus fit cette prière:

-- Arètè, fille du divin Rhèxènôr, je viens à tes genoux, et vers ton mari et vers ses convives, après avoir beaucoup souffert. Que les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser à leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les récompenses que le peuple leur a données! Mais préparez mon retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a longtemps que je subis de nombreuses misères, loin de mes amis.

Ayant ainsi parlé, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le feu, et tous restaient muets. Enfin, le vieux héros Ekhénèos parla ainsi. C'était le plus âgé de tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et il l'emportait sur tous par son éloquence. Plein de sagesse, il parla ainsi au milieu de tous:

-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hôte soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous ta décision. Mais hâte-toi; fais asseoir ton hôte sur un thrône orné de clous d'argent, et commande aux hérauts de verser du vin, afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables. Pendant ce temps, l'économe offrira à ton hôte les mets qui sont dans la demeure.

Dès que la force sacrée d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du foyer, et il le fit asseoir sur un thrône brillant d'où s'était retiré son fils, le brave Laodamas, qui siégeait à côté de lui et qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau d’une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavât ses mains, et elle dressa devant lui une table polie. Et la vénérable économe, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets. Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos dit à un héraut:

-- Pontonoos, mêle le vin dans le kratère et distribue-le à tous dans la demeure, afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables.

Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le doux vin, et il le distribua en goûtant d'abord à toutes les coupes. Et ils firent des libations, et ils burent autant que leur âme le désirait, et Alkinoos leur parla ainsi:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le repas est achevé, allez dormir dans vos demeures. Demain matin, ayant convoqué les vieillards, nous exercerons l'hospitalité envers notre hôte dans ma maison, et nous ferons de justes sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hôte, afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive plein de joie dans la terre de sa patrie, quand même elle serait très lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misères, jusqu'à ce qu'il ait foulé sa terre natale. Là, il subira ensuite la destinée que les lourdes Moires lui ont filée dès l'instant où sa mère l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi médité quelque autre dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifestés à nous, quand nous leur avons offert d'illustres hécatombes, et ils se sont assis à nos repas, auprès de nous et comme nous; et si un voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de même que les kyklôpes et la race sauvage des géants.

Et le prudent Odysseus lui répondit:

-- Alkinoos, que d'autres pensées soient dans ton esprit. Je ne suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos ni par l'aspect, ni par la démarche; mais je ressemble aux hommes mortels, de ceux que vous savez être le plus accablés de misères. C'est à ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai toutes souffertes par la volonté des dieux. Mais laissez-moi prendre mon repas malgré ma tristesse; car il n'est rien de pire qu'un ventre affamé, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le plus affligé et dont l'esprit est le plus tourmenté d'inquiétudes. Ainsi, j'ai dans l'âme un grand deuil, et la faim et la soif m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques maux que j'aie subis. Mais hâtez-vous, dès qu'Eôs reparaîtra, de me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'après avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure!

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient à reconduire leur hôte, parce qu'il avait parlé convenablement. Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur âme le désirait, ils allèrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le divin Odysseus resta, et, auprès de lui, Arètè et le divin Alkinoos s'assirent, et les servantes emportèrent les vases du repas. Et Arètè aux bras blancs parla la première, ayant reconnu le manteau, la tunique, les beaux vêtements qu'elle avait faits elle-même avec ses femmes. Et elle dit à Odysseus ces paroles ailées:

-- Mon hôte, je t'interrogerai la première. Qui es-tu? D'où viens- tu? Qui t'a donné ces vêtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la mer, tu es venu ici?

Et le prudent Odysseus lui répondit:

-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les maux dont les dieux Ouraniens m'ont accablé; mais je te dirai ce que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une île, Ogygiè, qu'habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux, fille rusée d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels n'habite avec elle. Un daimôn m'y conduisit seul, malheureux que j'étais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en deux ma nef rapide au milieu de la noire mer où tous mes braves compagnons périrent. Et moi, serrant de mes bras la carène de ma nef au double rang d'avirons, je fus emporté pendant neuf jours, et, dans la dixième nuit noire, les dieux me poussèrent dans l'île Ogygiè, où habitait Kalypsô, la déesse dangereuse aux beaux cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put persuader mon coeur dans ma poitrine.

Et je passai là sept années, et je mouillais de mes larmes les vêtements immortels que m'avait donnés Kalypsô. Mais quand vint la huitième année, alors elle me pressa elle-même de m'en retourner, soit par ordre de Zeus, soit que son coeur eût changé. Elle me renvoya sur un radeau lié de cordes, et elle me donna beaucoup de pain et de vin, et elle me couvrit de vêtements divins, et elle me suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitième jour, les montagnes ombragées de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur fut joyeux. Malheureux! j'allais être accablé de nouvelles et nombreuses misères que devait m'envoyer Poseidaôn qui ébranle la terre.

Et il excita les vents, qui m'arrêtèrent en chemin; et il souleva la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je gémissais, accablassent le radeau, que la tempête dispersa; et je nageai, fendant les eaux, jusqu'à ce que le vent et le flot m'eurent porté à terre, où la mer me jeta d'abord contre de grands rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de nouveau jusqu'au fleuve, à un endroit accessible, libre de rochers et à l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine arriva. Puis, étant sorti du fleuve tombé de Zeus, je me couchai sous les arbustes, où j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya un profond sommeil. Là, bien qu'affligé dans mon cher coeur, je dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hèlios tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-même, au milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et elle montra une sagesse excellente bien supérieure à celle qu'on peut espérer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est toujours imprudente. Et elle me donna aussitôt de la nourriture et du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me donna des vêtements. Je t'ai dit toute la vérité, malgré mon affliction.

Et Alkinoos, lui répondant, lui dit:

-- Mon hôte, certes, ma fille n'a point agi convenablement, puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma demeure, car tu l'avais suppliée la première.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Héros, ne blâme point, à cause de moi, la jeune vierge irréprochable. Elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes, mais je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu cela; car nous, race des hommes, sommes soupçonneux sur la terre.

Et Alkinoos, lui répondant, dit:

-- Mon hôte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans raison dans ma poitrine, et les choses équitables sont toujours les plus puissantes sur moi. Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme moi, tu veuilles rester, épouser ma fille, être appelé mon gendre! Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester. Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgré toi, car ceci ne serait point agréable au père Zeus. Afin que tu le saches bien, demain je déciderai ton retour.

Jusque-là, dors, dompté par le sommeil; et mes hommes profiteront du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans ta demeure, ou partout où il te plaira d'aller, même par-delà l'Euboiè, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allèrent et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-même combien mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles à frapper la mer de leurs avirons.

Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit cette supplication:

-- Père Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre féconde si je rentre dans ma patrie!

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Arètè ordonna aux servantes aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre plusieurs couvertures pourprées, et d'étendre par-dessus des tapis et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure en portant des torches flambantes; et elles dressèrent un beau lit à la hâte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent:

-- Lève-toi, notre hôte, et va dormir: ton lit est préparé.

Elles parlèrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute demeure. Et, auprès de lui, la Reine, ayant préparé le lit, se coucha.

8.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, la force sacrée d'Alkinoos se leva de son lit, et le dévastateur de citadelles, le divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacrée d'Alkinoos le conduisit à l'agora des Phaiakiens, auprès des nefs. Et, dès leur arrivée, ils s'assirent l'un près de l'autre sur des pierres polies. Et Pallas Athènè parcourait la ville, sous la figure d'un héraut prudent d'Alkinoos; et, méditant le retour du magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait:

-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez à l'agora, afin d'entendre l'étranger qui est arrivé récemment dans la demeure du sage Alkinoos, après avoir erré sur la mer. Il est semblable aux immortels.

Ayant parlé ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientôt l'agora et les sièges furent pleins d'hommes rassemblés; et ils admiraient le fils prudent de Laertès, car Athènè avait répandu une grâce divine sur sa tête et sur ses épaules, et l'avait rendu plus grand et plus majestueux, afin qu'il parût plus agréable, plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et qu'il accomplît toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'éprouver. Et, après que tous se furent réunis, Alkinoos leur parla ainsi:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est cet étranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu des hommes qui sont du côté d'Éôs, soit de ceux qui habitent du côté de Hespéros. Il nous demande d'aider à son prompt retour. Nous le reconduirons, comme cela est déjà arrivé pour d'autres; car aucun homme entré dans ma demeure n'a jamais pleuré longtemps ici, désirant son retour. Allons! tirons à la mer divine une nef noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc à leurs bancs les avirons de la nef, et préparons promptement dans ma demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma belle demeure, afin que nous honorions notre hôte dans la maison royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dèmodokos, car un dieu lui a donné le chant admirable qui charme, quand son âme le pousse à chanter.

Ayant ainsi parlé, il marcha devant, et les porteurs de sceptres le suivaient, et un héraut courut vers le divin aoide. Et cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allèrent, comme Alkinoos l'avait ordonné, sur le rivage de la mer indomptée. Étant arrivés à la mer et à la nef, ils traînèrent la noire nef à la mer profonde, dressèrent le mât, préparèrent les voiles, lièrent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il convenait, étendirent les blanches voiles et poussèrent la nef au large. Puis, ils se rendirent à la grande demeure du sage Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure étaient pleins d'hommes rassemblés, et les jeunes hommes et les vieillards étaient nombreux.

Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les écorchèrent, et ils préparèrent le repas agréable.

Et le héraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait plus que tous, et elle lui avait donné de connaître le bien et le mal, et, l'ayant privé des yeux, elle lui avait accordé le chant admirable. Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un thrône aux clous d'argent, appuyé contre une longue colonne; et, au-dessus de sa tête, il suspendit la kithare sonore, et il lui montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin, afin qu'il bût autant de fois que son âme le voudrait. Et tous étendirent les mains vers les mets placés devant eux.

Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita l'aoide à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la renommée était parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'était la querelle d'Odysseus et du Pèléide Akhilleus, quand ils se querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnôn, se réjouissait dans son âme parce que les premiers d'entre les Akhaiens se querellaient. En effet, la prédiction s'accomplissait que lui avait faite Phoibos Apollôn, quand, dans la divine Pythô, il avait passé le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se préparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volonté du grand Zeus.

Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau, et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux. Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide à chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. Il se cachait de tous en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, étant assis auprès de lui, et il l'entendit gémir, et aussitôt il dit aux Phaiakiens habiles à manier les avirons:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Déjà nous avons satisfait notre âme par ce repas et par les sons de la kithare qui sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous à tous les jeux, afin que notre hôte raconte à ses amis, quand il sera retourné dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les autres hommes au combat des poings, à la lutte, au saut et à la course.

Ayant ainsi parlé, il marcha le premier et tous le suivirent. Et le héraut suspendit la kithare sonore à la colonne, et, prenant Dèmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le même chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin d'admirer les jeux. Et ils allèrent à l'agora, et une foule innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se levèrent, Akronéôs, Okyalos, Élatreus, Nauteus, Prymneus, Ankhialos, Érethmeus, Ponteus, Prôteus, Thoôn, Anabèsinéôs, Amphialos, fils de Polinéos Tektonide, et Euryalos semblable au tueur d'hommes Arès, et Naubolidès qui l'emportait par la force et la beauté sur tous les Phaiakiens, après l'irréprochable Laodamas. Et les trois fils de l'irréprochable Alkinoos se levèrent aussi, Laodamas, Halios et le divin Klytonèos.

Et ils combattirent d'abord à la course, et ils s'élancèrent des barrières, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant la poussière de la plaine. Mais celui qui les devançait de plus loin était l'irréprochable Klytonèos. Autant les mules qui achèvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les précédait, les laissant en arrière, quand il revint devant le peuple. Et d'autres engagèrent le combat de la lutte, et dans ce combat Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut vainqueur en sautant le mieux, et Élatreus fut le plus fort au disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des poings. Mais, après qu'ils eurent charmé leur âme par ces combats, Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi:

-- Allons, amis, demandons à notre hôte s'il sait aussi combattre. Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des bras et un cou très vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il ait été affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il n'est rien de pire que la mer pour épuiser un homme, quelque vigoureux qu'il soit.

Et Euryalos lui répondit:

-- Laodamas, tu as bien parlé. Maintenant, va, provoque-le, et rapporte-lui nos paroles.

Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant écouté ceci, s'arrêta au milieu de l'arène et dit à Odysseus:

-- Allons, hôte, mon père, viens tenter nos jeux, si tu y es exercé comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus grande gloire pour les hommes que celle d'être brave par les pieds et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton âme. Ton retour n'en subira pas un long retard, car déjà ta nef est traînée à la mer et tes compagnons sont prêts à partir.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu à combattre? Les douleurs remplissent mon âme plus que le désir des jeux. J'ai déjà subi beaucoup de maux et supporté beaucoup de travaux, et maintenant, assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et tout le peuple.

Et Euryalos, lui répondant, l'outragea ouvertement:

-- Tu parais, mon hôte, ignorer tous les jeux où s'exercent les hommes, et tu ressembles à un chef de matelots marchands qui, sur une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutôt qu'à un athlète.

Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit:

-- Mon hôte, tu n'as point parlé convenablement, et tu ressembles à un homme insolent. Les dieux ne dispensent point également leurs dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence. Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a point été accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme tu as mal parlé, tu as irrité mon coeur dans ma chère poitrine. Je n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'étais entre les premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur de mes bras. Maintenant, je suis accablé de misères et de douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu m'as irrité par ce discours.

Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'élançant impétueusement, il saisit une pierre plus grande, plus épaisse, plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens habiles à manier les avirons courbèrent la tête sous l'impétuosité de la pierre qui vola bien au delà des marques de tous les autres. Et Athènè accourut promptement, et, posant une marque, elle dit, ayant pris la figure d'un homme:

-- Même un aveugle, mon hôte, pourrait reconnaître ta marque en la touchant, car elle n'est point mêlée à la foule des autres, mais elle est bien au delà. Aie donc confiance, car aucun des Phaiakiens n'atteindra là, loin de te dépasser.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et il se réjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant. Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens:

-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que je vais bientôt en jeter une autre aussi loin, et même au delà. Mon âme et mon coeur m'excitent à tenter tous les autres combats. Que chacun de vous se fasse ce péril, car vous m'avez grandement irrité. Au ceste, à la lutte, à la course, je ne refuse aucun des Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hôte. Qui pourrait combattre un ami? L'insensé seul et l'homme de nulle valeur le disputent à leur hôte dans les jeux, au milieu d'un peuple étranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en récuse ni n'en repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc récemment poli, et le premier j'atteindrais un guerrier lançant des traits dans la foule des hommes ennemis, même quand de nombreux compagnons l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul Philoktètès l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lançaient des flèches. Mais je pense être maintenant le plus habile de tous les mortels qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais point lutter contre les anciens héros, ni contre Héraklès, ni contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, même avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne vieillit point dans ses demeures. En effet, Apollôn irrité le tua, parce qu'il l'avait provoqué au combat de l'arc. Je lance la pique aussi bien qu'un autre lance une flèche. Seulement, je crains qu'un des Phaiakiens me surpasse à la course, ayant été affaibli par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possédais pas une grande quantité de vivres dans ma nef, et mes chers genoux sont rompus.

Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et le seul Alkinoos lui répondit:

-- Mon hôte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la vertu qui te suit partout, étant irrité, car cet homme t'a défié; mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais dire, afin que tu parles favorablement de nos héros quand tu prendras tes repas dans tes demeures, auprès de ta femme et de tes enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux dans lesquels Zeus nous a donné d'exceller dès le temps de nos ancêtres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des lutteurs irréprochables, mais nous courons rapidement et nous excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare et les danses, et les vêtements renouvelés, les bains chauds et les lits. Allons! vous qui êtes les meilleurs danseurs Phaiakiens, dansez, afin que notre hôte, de retour dans sa demeure, dise à ses amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la science de la mer, par la légèreté des pieds, à la danse et par le chant. Que quelqu'un apporte aussitôt à Dèmodokos sa kithare sonore qui est restée dans nos demeures.

Alkinoos semblable à un dieu parla ainsi, et un héraut se leva pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les neuf chefs des jeux, élus par le sort, se levèrent, car c'étaient les régulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent la place du choeur, et ils disposèrent un large espace. Et le héraut revint, apportant la kithare sonore à Dèmodokos; et celui- ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes adolescents habiles à danser. Et ils frappaient de leurs pieds le choeur divin, et Odysseus admirait la rapidité de leurs pieds, et il s'en étonnait dans son âme.

Mais l'aoide commença de chanter admirablement l'amour d'Arès et d'Aphroditè à la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la demeure de Hèphaistos. Arès fit de nombreux présents, et il déshonora le lit du roi Hèphaistos. Aussitôt Hèlios, qui les avait vus s'unir, vint l'annoncer à Hèphaistos, qui entendit là une cruelle parole. Puis, méditant profondément sa vengeance, il se hâta d'aller à sa forge, et, dressant une grande enclume, il forgea des liens qui ne pouvaient être ni rompus, ni dénoués. Ayant achevé cette trame pleine de ruse, il se rendit dans la chambre nuptiale où se trouvait son cher lit. Et il suspendit de tous côtés, en cercle, ces liens qui tombaient des poutres autour du lit comme les toiles de l'araignée, et que nul ne pouvait voir, pas même les dieux heureux. Ce fut ainsi qu'il ourdit sa ruse. Et, après avoir enveloppé le lit, il feignit d'aller à Lemnos, ville bien bâtie, celle de toutes qu'il aimait le mieux sur la terre. Arès au frein d'or le surveillait, et quand il vit partir l'illustre ouvrier Hèphaistos, il se hâta, dans son désir d'Aphroditè à la belle couronne, de se rendre à la demeure de l'illustre Hèphaistos. Et Aphroditè, revenant de voir son tout- puissant père Zeus, était assise. Et Arès entra dans la demeure, et il lui prit la main, et il lui dit:

-- Allons, chère, dormir sur notre lit. Hèphaistos n'est plus ici; il est allé à Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare.

Il parla ainsi, et il sembla doux à la déesse de lui céder, et ils montèrent sur le lit pour y dormir, et, aussitôt, les liens habilement disposés par le subtil Hèphaistos les enveloppèrent. Et ils ne pouvaient ni mouvoir leurs membres, ni se lever, et ils reconnurent alors qu'ils ne pouvaient fuir. Et l'illustre boiteux des deux pieds approcha, car il était revenu avant d'arriver à la terre de Lemnos, Hèlios ayant veillé pour lui et l'ayant averti.

Et il rentra dans sa demeure, affligé en sa chère poitrine. Il s'arrêta sous le vestibule, et une violente colère le saisit, et il cria horriblement, et il fit que tous les dieux l'entendirent:

-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, venez voir des choses honteuses et intolérables. Moi qui suis boiteux, la fille de Zeus, Aphroditè, me déshonore, et elle aime le pernicieux Arès parce qu'il est beau et qu'il ne boite pas. Si je suis laid, certes, je n'en suis pas cause, mais la faute en est à mon père et à ma mère qui n'auraient pas dû m'engendrer. Voyez comme ils sont couchés unis par l'amour. Certes, en les voyant sur ce lit, je suis plein de douleur, mais je ne pense pas qu'ils tentent d'y dormir encore, bien qu'ils s'aiment beaucoup; et ils ne pourront s'unir, et mon piège et mes liens les retiendront jusqu'à ce que son père m'ait rendu toute la dot que je lui ai livrée à cause de sa fille aux yeux de chien, parce qu'elle était belle.

Il parla ainsi, et tous les dieux se rassemblèrent dans la demeure d'airain. Poseidaôn qui entoure la terre vint, et le très utile Herméias vint aussi, puis le royal archer Apollôn. Les déesses, par pudeur, restèrent seules dans leurs demeures. Et les dieux qui dispensent les biens étaient debout dans le vestibule. Et un rire immense s'éleva parmi les dieux heureux quand ils virent l'ouvrage du prudent Hèphaistos; et, en le regardant, ils disaient entre eux:

-- Les actions mauvaises ne valent pas la vertu. Le plus lent a atteint le rapide. Voici que Hèphaistos, bien que boiteux, a saisi, par sa science Arès, qui est le plus rapide de tous les dieux qui habitent l'Olympos, et c'est pourquoi il se fera payer une amende.

Ils se parlaient ainsi entre eux. Et le roi Apollôn, fils de Zeus, dit à Herméias:

-- Messager Herméias, fils de Zeus, qui dispense les biens, certes, tu voudrais sans doute être enveloppé de ces liens indestructibles, afin de coucher dans ce lit, auprès d'Aphroditè d'or?

Et le messager Herméias lui répondit aussitôt:

-- Plût aux dieux, ô royal archer Apollôn, que cela arrivât, et que je fusse enveloppé de liens trois fois plus inextricables, et que tous les dieux et les déesses le vissent, pourvu que je fusse couché auprès d'Aphroditè d'or!

Il parla, ainsi, et le rire des dieux immortels éclata. Mais Poseidaôn ne riait pas, et il suppliait l'illustre Hèphaistos de délivrer Arès, et il lui disait ces paroles ailées:

-- Délivre-le, et je te promets qu'il te satisfera, ainsi que tu le désires, et comme il convient entre dieux immortels.

Et l'illustre ouvrier Hèphaistos lui répondit:

-- Poseidaôn qui entoures la terre, ne me demande point cela. Les cautions des mauvais sont mauvaises. Comment pourrais-je te contraindre, parmi les dieux immortels, si Arès échappait à sa dette et à mes liens?

Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:

-- Hèphaistos, si Arès, reniant sa dette, prend la fuite, je te la payerai moi-même.

Et l'illustre boiteux des deux pieds lui répondit:

-- Il ne convient point que je refuse ta parole, et cela ne sera point.

Ayant ainsi parlé, la force de Hèphaistos rompit les liens. Et tous deux, libres des liens inextricables, s'envolèrent aussitôt, Arès dans la Thrèkè, et Aphroditè qui aime les sourires dans Kypros, à Paphos où sont ses bois sacrés et ses autels parfumés. Là, les Kharites la baignèrent et la parfumèrent d'une huile ambroisienne, comme il convient aux dieux immortels, et elles la revêtirent de vêtements précieux, admirables à voir.

Ainsi chantait l'illustre aoide, et, dans son esprit, Odysseus se réjouissait de l'entendre, ainsi que tous les Phaiakiens habiles à manier les longs avirons des nefs.

Et Alkinoos ordonna à Halios et à Laodamas de danser seuls, car nul ne pouvait lutter avec eux. Et ceux-ci prirent dans leurs mains une belle boule pourprée que le sage Polybos avait faite pour eux. Et l'un, courbé en arrière, la jetait vers les sombres nuées, et l'autre la recevait avant qu'elle eût touché la terre devant lui. Après avoir ainsi admirablement joué de la boule, ils dansèrent alternativement sur la terre féconde; et tous les jeunes hommes, debout dans l'agora, applaudirent, et un grand bruit s'éleva. Alors, le divin Odysseus dit à Alkinoos:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, certes, tu m'as annoncé les meilleurs danseurs, et cela est manifeste. L'admiration me saisit en les regardant.

Il parla ainsi, et la force sacrée d'Alkinoos fut remplie de joie, et il dit aussitôt aux Phaiakiens qui aiment les avirons:

-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens. Notre hôte me semble plein de sagesse. Allons! Il convient de lui offrir les dons hospitaliers. Douze rois illustres, douze princes, commandent ce peuple, et moi, je suis le treizième. Apportez-lui, chacun, un manteau bien lavé, une tunique et un talent d'or précieux. Et, aussitôt, nous apporterons tous ensemble ces présents, afin que notre hôte, les possédant, siège au repas, l'âme pleine de joie. Et Euryalos l'apaisera par ses paroles, puisqu'il n'a point parlé convenablement.

Il parla ainsi, et tous, ayant applaudi, ordonnèrent qu'on apportât les présents, et chacun envoya un héraut. Et Euryalos, répondant à Alkinoos, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, j'apaiserai notre hôte, comme tu me l'ordonnes, et je lui donnerai cette épée d'airain, dont la poignée est d'argent et dont la gocine est d'ivoire récemment travaillé. Ce don sera digne de notre hôte.

En parlant ainsi, il mit l'épée aux clous d'argent entre les mains d'Odysseus, et il lui dit en paroles ailées:

-- Salut, hôte, mon père! si j'ai dit une parole mauvaise, que les tempêtes l'emportent! Que les dieux t'accordent de retourner dans ta patrie et de revoir ta femme, car tu as longtemps souffert loin de tes amis.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Et toi, ami, je te salue. Que les dieux t'accordent tous les biens. Puisses-tu n'avoir jamais le regret de cette épée que tu me donnes en m'apaisant par tes paroles.

Il parla ainsi, et il suspendit l'épée aux clous d'argent autour de ses épaules. Puis, Hèlios tomba, et les splendides présents furent apportés, et les hérauts illustres les déposèrent dans la demeure d'Alkinoos; et les irréprochables fils d'Alkinoos, les ayant reçus, les placèrent devant leur mère vénérable. Et la force sacrée d'Alkinoos commanda aux Phaiakiens de venir dans sa demeure, et ils s'assirent sur des thrônes élevés, et la force d'Alkinoos dit à Arètè:

-- Femme, apporte un beau coffre, le plus beau que tu aies, et tu y renfermeras un manteau bien lavé et une tunique. Qu'on mette un vase sur le feu, et que l'eau chauffe, afin que notre hôte, s'étant baigné, contemple les présents que lui ont apportés les irréprochables Phaiakiens, et qu'il se réjouisse du repas, en écoutant le chant de l'aoide. Et moi, je lui donnerai cette belle coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi tous les jours de sa vie, quand il fera, dans sa demeure, des libations à Zeus et aux autres dieux.

Il parla ainsi, et Arètè ordonna aux servantes de mettre promptement un grand vase sur le feu. Et elles mirent sur le feu ardent le grand vase pour le bain: et elles y versèrent de l'eau, et elles allumèrent le bois par-dessous. Et le feu enveloppa le vase à trois pieds, et l'eau chauffa.

Et, pendant ce temps, Arètè descendit, de sa chambre nuptiale, pour son hôte, un beau coffre, et elle y plaça les présents splendides, les vêtements et l'or que les Phaiakiens lui avaient donnés. Elle-même y déposa un manteau et une belle tunique, et elle dit à Odysseus ces paroles ailées:

-- Vois toi-même ce couvercle, et ferme-le d'un noeud, afin que personne, en route, ne puisse te dérober quelque chose, car tu dormiras peut-être d'un doux sommeil dans la nef noire.

Ayant entendu cela, le patient et divin Odysseus ferma aussitôt le couvercle à l'aide d'un noeud inextricable que la vénérable Kirkè lui avait enseigné autrefois. Puis, l'intendante l'invita à se baigner, et il descendit dans la baignoire, et il sentit, plein de joie, l'eau chaude, car il y avait longtemps qu'il n'avait usé de ces soins, depuis qu'il avait quitté la demeure de Kalypsô aux beaux cheveux, où ils lui étaient toujours donnés comme à un dieu. Et les servantes, l'ayant baigné, le parfumèrent d'huile et le revêtirent d'une tunique et d'un beau manteau; et, sortant du bain, il revint au milieu des hommes buveurs de vin. Et Nausikaa, qui avait reçu des dieux la beauté, s'arrêta sur le seuil de la demeure bien construite, et, regardant Odysseus qu'elle admirait, elle lui dit ces paroles ailées:

-- Salut, mon hôte! Plaise aux dieux, quand tu seras dans la terre de la patrie, que tu te souviennes de moi à qui tu dois la vie.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, si, maintenant, Zeus, le retentissant époux de Hèrè, m'accorde de voir le jour du retour et de rentrer dans ma demeure, là, certes, comme à une déesse, je t'adresserai des voeux tous les jours de ma vie, car tu m'as sauvé, ô vierge!

Il parla ainsi, et il s'assit sur un thrône auprès du roi Alkinoos. Et les hommes faisaient les parts et mélangeaient le vin. Et un héraut vint, conduisant l'aoide harmonieux, Dèmodokos vénérable au peuple, et il le plaça au milieu des convives, appuyé contre une haute colonne. Alors Odysseus, coupant la plus forte part du dos d'un porc aux blanches dents, et qui était enveloppée de graisse, dit au héraut:

-- Prends, héraut, et offre, afin, qu'il la mange, cette chair à Dèmodokos. Moi aussi je l'aime, quoique je sois affligé. Les aoides sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes terrestres, car la Muse leur a enseigné le chant, et elle aime la race des aoides.

Il parla ainsi, et le héraut déposa le mets aux mains du héros Dèmodokos, et celui-ci le reçut, plein de joie. Et tous étendirent les mains vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils se furent rassasiés de boire et de manger, le subtil Odysseus dit à Dèmodokos:

-- Dèmodokos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit que la Muse, fille de Zeus, t'ait instruit, soit Apollôn. Tu as admirablement chanté la destinée des Akhaiens, et tous les maux qu'ils ont endurés, et toutes les fatigues qu'ils ont subies, comme si toi-même avais été présent, ou comme si tu avais tout appris d'un Argien. Mais chante maintenant le cheval de bois qu'Épéios fit avec l'aide d'Athènè, et que le divin Odysseus conduisit par ses ruses dans la citadelle, tout rempli d'hommes qui renversèrent Ilios. Si tu me racontes exactement ces choses, je déclarerai à tous les hommes qu'un dieu t'a doué avec bienveillance du chant divin.

Il parla ainsi, et l'Aoide, inspiré par un Dieu, commença de chanter. Et il chanta d'abord comment les Argiens, étant montés sur les nefs aux bancs de rameurs, s'éloignèrent après avoir mis le feu aux tentes. Mais les autres Akhaiens étaient assis déjà auprès de l'illustre Odysseus, enfermés dans le cheval, au milieu de l'agora des Troiens. Et ceux-ci, eux-mêmes, avaient traîné le cheval dans leur citadelle. Et là, il se dressait, tandis qu'ils proféraient mille paroles, assis autour de lui. Et trois desseins leur plaisaient, ou de fendre ce bois creux avec l'airain tranchant, ou de le précipiter d'une hauteur sur les rochers, ou de le garder comme une vaste offrande aux dieux. Ce dernier dessein devait être accompli, car leur destinée était de périr, après que la ville eut reçu dans ses murs le grand cheval de bois où étaient assis les princes des Akhaiens, devant porter le meurtre et la kèr aux Troiens. Et Dèmodokos chanta comment les fils des Akhaiens, s'étant précipités du cheval, leur creuse embuscade, saccagèrent la ville. Puis, il chanta la dévastation de la ville escarpée, et Odysseus et le divin Ménélaos semblable à Arès assiégeant la demeure de Dèiphobos, et le très rude combat qui se livra en ce lieu, et comment ils vainquirent avec l'aide de la magnanime Athènè.

L'illustre aoide chantait ces choses, et Odysseus défaillait, et, sous ses paupières, il arrosait ses joues de larmes. De même qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aimé tombé devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise destinée à sa ville et à ses enfants; et de même que, le voyant mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis que les ennemis, lui frappant le dos et les épaules du bois de leurs lances, l'emmènent en servitude afin de subir le travail et la douleur, et que ses jours sont flétris par un très misérable désespoir; de même Odysseus versait des larmes amères sous ses paupières, en les cachant à tous les autres convives. Et le seul Alkinoos, étant assis auprès de lui, s'en aperçut, et il l'entendit gémir profondément, et aussitôt il dit aux Phaiakiens habiles dans la science de la mer:

-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens, et que Dèmodokos fasse taire sa kithare sonore. Ce qu'il chante ne plaît pas également à tous. Dès le moment où nous avons achevé le repas et où le divin aoide a commencé de chanter, notre hôte n'a point cessé d'être en proie à un deuil cruel, et la douleur a envahi son coeur. Que Dèmodokos cesse donc, afin que, nous et notre hôte, nous soyons tous également satisfaits. Ceci est de beaucoup le plus convenable. Nous avons préparé le retour de notre hôte vénérable et des présents amis que nous lui avons offerts parce que nous l'aimons. Un hôte, un suppliant, est un frère pour tout homme qui peut encore s'attendrir dans l'âme.

C'est pourquoi, étranger, ne me cache rien, par ruse, de tout ce que je vais te demander, car il est juste que tu parles sincèrement. Dis-moi comment se nommaient ta mère, ton père, ceux qui habitaient ta ville, et tes voisins. Personne, en effet, parmi les hommes, lâches ou illustres, n'a manqué de nom, depuis qu'il est né. Les parents qui nous ont engendrés nous en ont donné à tous. Dis-moi aussi ta terre natale, ton peuple et ta ville, afin que nos nefs qui pensent t'y conduisent; car elles n'ont point de pilotes, ni de gouvernails, comme les autres nefs, mais elles pensent comme les hommes, et elles connaissent les villes et les champs fertiles de tous les hommes, et elles traversent rapidement la mer, couvertes de brouillards et de nuées, sans jamais craindre d'être maltraitées ou de périr. Cependant j'ai entendu autrefois mon père Nausithoos dire que Poseidaôn s'irriterait contre nous, parce que nous reconduisons impunément tous les étrangers. Et il disait qu'une solide nef des Phaiakiens périrait au retour d'un voyage sur la mer sombre, et qu'une grande montagne serait suspendue devant notre ville. Ainsi parlait le vieillard. Peut- être ces choses s'accompliront-elles, peut-être n'arriveront-elles point. Ce sera comme il plaira au dieu.

Mais parle, et dis-nous dans quels lieux tu as erré, les pays que tu as vus, et les villes bien peuplées et les hommes, cruels et sauvages, ou justes et hospitaliers et dont l'esprit plaît aux dieux. Dis pourquoi tu pleures en écoutant la destinée des Argiens, des Danaens et d'Ilios! Les dieux eux-mêmes ont fait ces choses et voulu la mort de tant de guerriers, afin qu'on les chantât dans les jours futurs. Un de tes parents est-il mort devant Ilios? Était-ce ton gendre illustre ou ton beau-père, ceux qui nous sont le plus chers après notre propre sang? Est-ce encore un irréprochable compagnon? Un sage compagnon, en effet, n'est pas moins qu'un frère.

9.

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il est doux d'écouter un aoide tel que celui-ci, semblable aux dieux par la voix. Je ne pense pas que rien soit plus agréable. La joie saisit tout ce peuple, et tes convives, assis en rang dans ta demeure, écoutent l'aoide. Et les tables sont chargées de pain et de chairs, et l'échanson, puisant le vin dans le kratère, en remplit les coupes et le distribue. Il m'est très doux, dans l'âme, de voir cela. Mais tu veux que je dise mes douleurs lamentables, et je n'en serai que plus affligé. Que dirai-je d'abord? Comment continuer? comment finir? car les dieux Ouraniens m'ont accablé de maux innombrables. Et maintenant je dirai d'abord mon nom, afin que vous le sachiez et me connaissiez, et, qu'ayant évité la cruelle mort, je sois votre hôte, bien qu'habitant une demeure lointaine.

Je suis Odysseus Laertiade, et tous les hommes me connaissent par mes ruses, et ma gloire est allée jusqu'à l'Ouranos. J'habite la très illustre Ithakè, où se trouve le mont Nèritos aux arbres battus des vents. Et plusieurs autres îles sont autour, et voisines, Doulikhios, et Samè, et Zakynthos couverte de forêts. Et Ithakè est la plus éloignée de la terre ferme et sort de la mer du côté de la nuit; mais les autres sont du côté d'Éôs et de Hèlios. Elle est âpre, mais bonne nourrice de jeunes hommes, et il n'est point d'autre terre qu'il me soit plus doux de contempler. Certes, la noble déesse Kalypsô m'a retenu dans ses grottes profondes, me désirant pour mari; et, de même, Kirkè, pleine de ruses, m'a retenu dans sa demeure, en l'île Aiaiè, me voulant aussi pour mari; mais elles n'ont point persuadé mon coeur dans ma poitrine, tant rien n'est plus doux que la patrie et les parents pour celui qui, loin des siens, habite même une riche demeure dans une terre étrangère. Mais je te raconterai le retour lamentable que me fit Zeus à mon départ de Troiè.

D'Ilios le vent me poussa chez les Kikônes, à Ismaros. Là, je dévastai la ville et j'en tuai les habitants; et les femmes et les abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient beaucoup de vin, et ils égorgeaient sur le rivage les brebis et les boeufs noirs aux pieds flexibles.

Et, pendant ce temps, des Kikônes fugitifs avaient appelé d'autres Kikônes, leurs voisins, qui habitaient l'intérieur des terres. Et ceux-ci étaient nombreux et braves, aussi habiles à combattre sur des chars qu'à pied, quand il le fallait. Et ils vinrent aussitôt, vers le matin, en aussi grand nombre que les feuilles et les fleurs printanières. Alors la mauvaise destinée de Zeus nous accabla, malheureux, afin que nous subissions mille maux. Et ils nous combattirent auprès de nos nefs rapides; et des deux côtés nous nous frappions de nos lances d'airain. Tant que dura le matin et que la lumière sacrée grandit, malgré leur multitude, le combat fut soutenu par nous; mais quand Hèlios marqua le moment de délier les boeufs, les Kikônes domptèrent les Akhaiens, et six de mes compagnons aux belles knèmides furent tués par nef, et les autres échappèrent à la mort et à la kèr.

Et nous naviguions loin de là, joyeux d'avoir évité la mort et tristes dans le coeur d'avoir perdu nos chers compagnons; et mes nefs armées d'avirons des deux côtés ne s'éloignèrent pas avant que nous eussions appelé trois fois chacun de nos compagnons tués sur la plage par les Kikônes. Et Zeus qui amasse les nuées souleva Boréas et une grande tempête, et il enveloppa de nuées la terre et la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos.

Et les nefs étaient emportées hors de leur route, et la force du vent déchira les voiles en trois ou quatre morceaux; et, craignant la mort, nous les serrâmes dans les nefs. Et celles-ci, avec de grands efforts, furent tirées sur le rivage, où, pendant deux nuits et deux jours, nous restâmes gisants, accablés de fatigue et de douleur. Mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième jour, ayant dressé les mâts et déployé les blanches voiles, nous nous assîmes sur les bancs, et le vent et les pilotes nous conduisirent; et je serais arrivé sain et sauf dans la terre de la patrie, si la mer et le courant du cap Maléien et Boréas ne m'avaient porté par delà Kythèrè. Et nous fûmes entraînés, pendant neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse: mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages qui se nourrissent d'une fleur. Là, étant montés sur le rivage, et ayant puisé de l'eau, mes compagnons prirent leur repas auprès des nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le troisième fut un héraut, et je les envoyai afin d'apprendre quels étaient les hommes qui vivaient sur cette terre.

Et ceux-là, étant partis, rencontrèrent les Lotophages, et les Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le lotos à manger. Et dès qu'ils eurent mangé le doux lotos, ils ne songèrent plus ni à leur message, ni au retour; mais, pleins d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgré leurs larmes, je les attachai sous les bancs des nefs creuses; et j'ordonnai à mes chers compagnons de se hâter de monter dans nos nefs rapides, de peur qu'en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour.

Et ils y montèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent de leurs avirons la blanche mer, et nous naviguâmes encore, tristes dans le coeur.

Et nous parvînmes à la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois qui, confiants dans les dieux immortels, ne plantent point de leurs mains et ne labourent point. Mais, n'étant ni semées, ni cultivées, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes grappes que font croître les pluies de Zeus. Et les agoras ne leur sont point connues, ni les coutumes; et ils habitent le faîte des hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d'eux gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres.

Une petite île est devant le port de la terre des kyklopes, ni proche, ni éloignée. Elle est couverte de forêts où se multiplient les chèvres sauvages. Et la présence des hommes ne les a jamais effrayées, car les chasseurs qui supportent les douleurs dans les bois et les fatigues sur le sommet des montagnes ne parcourent point cette île. On n'y fait point paître de troupeaux et on n'y laboure point; mais elle n'est ni ensemencée ni labourée; elle manque d'habitants et elle ne nourrit que des chèvres bêlantes. En effet, les kyklopes n'ont point de nefs peintes en rouge, et ils n'ont point de onstructeurs de nefs à bancs de rameurs qui les portent vers les villes des hommes, comme ceux-ci traversent la mer les uns vers les autres, afin que, sur ces nefs, ils puissent venir habiter cette île. Mais celle-ci n'est pas stérile, et elle produirait toutes choses selon les saisons. Il y a de molles prairies arrosées sur le bord de la blanche mer, et des vignes y croîtraient abondamment, et cette terre donnerait facilement des moissons, car elle est très grasse. Son port est sûr, et on n'y a besoin ni de cordes, ni d'ancres jetées, ni de lier les câbles; et les marins peuvent y rester aussi longtemps que leur âme le désire et attendre le vent. Au fond du port, une source limpide coule sous une grotte, et l'aune croît autour.

C'est là que nous fûmes poussés, et un dieu nous y conduisit pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un épais brouillard enveloppait les nefs, et Séléné ne luisait point dans l'Ouranos, étant couverte de nuages. Et aucun de nous ne vit l'île de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le rivage, avant que nos nefs aux bancs de rameurs n'y eussent abordé. Alors nous serrâmes toutes les voiles et nous descendîmes sur le rivage de la mer, puis, nous étant endormis, nous attendîmes la divine Eôs.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, admirant l'île, nous la parcourûmes. Et les nymphes, filles de Zeus tempétueux, firent lever les chèvres montagnardes, afin que mes compagnons pussent faire leur repas. Et, aussitôt, on retira des nefs les arcs recourbés et les lances à longues pointes d'airain, et, divisés en trois corps, nous lançâmes nos traits, et un dieu nous donna une chasse abondante. Douze nefs me suivaient, et à chacune le sort accorda neuf chèvres, et dix à la mienne. Ainsi, tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous mangeâmes, assis, les chairs abondantes, et nous bûmes le vin rouge; mais il en restait encore dans les nombreuses amphores que nous avions enlevées de la citadelle sacrée des Kikônes. Et nous apercevions la fumée sur la terre prochaine des kyklopes, et nous entendions leur voix, et celle des brebis et des chèvres. Et quand Hèlios tomba, la nuit survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ayant convoqué l'agora, je dis à tous mes compagnons:

-- Restez ici, mes chers compagnons. Moi, avec ma nef et mes rameurs, j'irai voir quels sont ces hommes, s'ils sont injurieux, sauvages et injustes, ou s'ils sont hospitaliers et craignant les dieux.

Ayant ainsi parlé, je montai sur ma nef et j'ordonnai à mes compagnons d'y monter et de détacher le câble. Et ils montèrent, et, assis en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons.

Quand nous fûmes parvenus à cette terre prochaine, nous vîmes, à son extrémité, une haute caverne ombragée de lauriers, près de la mer. Et là, reposaient de nombreux troupeaux de brebis et de chèvres. Auprès, il y avait un enclos pavé de pierres taillées et entouré de grands pins et de chênes aux feuillages élevés. Là habitait un homme géant qui, seul et loin de tous, menait paître ses troupeaux, et ne se mêlait point aux autres, mais vivait à l'écart, faisant le mal. Et c'était un monstre prodigieux, non semblable à un homme qui mange le pain, mais au faite boisé d'une haute montagne, qui se dresse, seul, au milieu des autres sommets.

Et alors j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès de la nef et de la garder. Et j'en choisis douze des plus braves, et je partis, emportant une outre de peau de chèvre, pleine d'un doux vin noir que m'avait donné Maron, fils d'Euanthéos, sacrificateur d'Apollôn, et qui habitait Ismaros, parce que nous l'avions épargné avec sa femme et ses enfants, par respect. Et il habitait dans le bois sacré de Phoibos Apollôn: il me fit de beaux présents, car il me donna sept talents d'or bien travaillés, un kratère d'argent massif, et, dans douze amphores, un vin doux, pur et divin, qui n'était connu dans sa demeure ni de ses serviteurs, ni de ses servantes, mais de lui seul, de sa femme et de l'intendante. Toutes les fois qu'on buvait ce doux vin rouge, on y mêlait, pour une coupe pleine, vingt mesures d'eau, et son arôme parfumait encore le kratère, et il eût été dur de s'en abstenir. Et j'emportai une grande outre pleine de ce vin, et des vivres dans un sac, car mon âme courageuse m'excitait à m'approcher de cet homme géant, doué d'une grande force, sauvage, ne connaissant ni la justice ni les lois.

Et nous arrivâmes rapidement à son antre, sans l'y trouver, car il paissait ses troupeaux dans les gras pâturages; et nous entrâmes, admirant tout ce qu'on voyait là. Les claies étaient chargées de fromages, et les étables étaient pleines d'agneaux et de chevreaux, et ceux-ci étaient renfermés en ordre et séparés, les plus jeunes d'un côté, et les nouveau-nés de l'autre. Et tous les vases à traire étaient pleins, dans lesquels la crème flottait sur le petit lait. Et mes compagnons me suppliaient d'enlever les fromages et de retourner, en chassant rapidement vers la nef les agneaux et les chevreaux hors des étables, et de fuir sur l'eau salée. Et je ne le voulus point, et, certes, cela eût été le plus sage; mais je désirais voir cet homme, afin qu'il me fit les présents hospitaliers. Bientôt sa vue ne devait pas être agréable à mes compagnons.

Alors, ranimant le feu et mangeant les fromages, nous l'attendîmes, assis. Et il revint du pâturage, et il portait un vaste monceau de bois sec, afin de préparer son repas, et il le jeta à l'entrée de la caverne, avec retentissement. Et nous nous cachâmes, épouvantés, dans le fond de l'antre. Et il poussa dans la caverne large tous ceux de ses gras troupeaux qu'il devait traire, laissant dehors les mâles, béliers et boucs, dans le haut enclos. Puis, soulevant un énorme bloc de pierre, si lourd que vingt-deux chars solides, à quatre roues, n'auraient pu le remuer, il le mit en place. Telle était la pierre immense qu'il plaça contre la porte. Puis, s'asseyant, il commença de traire les brebis et les chèvres bêlantes, comme il convenait, et il mit les petits sous chacune d'elles. Et il fit cailler aussitôt la moitié du lait blanc qu'il déposa dans des corbeilles tressées, et il versa l'autre moitié dans les vases, afin de la boire en mangeant et qu'elle lui servît pendant son repas. Et quand il eut achevé tout ce travail à la hâte, il alluma le feu, nous aperçut et nous dit:

-- Ô étrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous sur la mer? Est-ce pour un trafic, ou errez-vous sans but, comme des pirates qui vagabondent sur la mer, exposant leurs âmes au danger et portant les calamités aux autres hommes?

Il parla ainsi, et notre cher coeur fut épouvanté au son de la voix du monstre et à sa vue. Mais, lui répondant ainsi, je dis:

-- Nous sommes des Akhaiens venus de Troiè, et nous errons entraînés par tous les vents sur les vastes flots de la mer, cherchant notre demeure par des routes et des chemins inconnus. Ainsi Zeus l'a voulu. Et nous nous glorifions d'être les guerriers de l'Atréide Agamemnôn, dont la gloire, certes, est la plus grande sous l'Ouranos. En effet, il a renversé une vaste ville et dompté des peuples nombreux. Et nous nous prosternons, en suppliants, à tes genoux, pour que tu nous sois hospitalier, et que tu nous fasses les présents qu'on a coutume de faire à des hôtes. Ô excellent, respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants, et Zeus est le vengeur des suppliants et des étrangers dignes d'être reçus comme des hôtes vénérables.

Je parlai ainsi, et il me répondit avec un coeur farouche:

-- Tu es insensé, ô étranger, et tu viens de loin, toi qui m'ordonnes de craindre les Dieux et de me soumettre à eux. Les kyklopes ne se soucient point de Zeus tempétueux, ni des dieux heureux, car nous sommes plus forts qu'eux. Pour éviter la colère de Zeus, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que mon âme ne me l'ordonne. Mais dis-moi où tu as laissé, pour venir ici, ta nef bien construite. Est-ce loin ou près? que je le sache.

Il parla ainsi, me tentant; mais il ne put me tromper, car je savais beaucoup de choses, et je lui répondis ces paroles rusées:

-- Poseidaôn qui ébranle la terre a brisé ma nef poussée contre les rochers d'un promontoire à l'extrémité de votre terre, et le vent l'a jetée hors de la mer et, avec ceux-ci, j'ai échappé à la mort.

Je parlai ainsi, et, dans son coeur farouche, il ne me répondit rien; mais, en se ruant, il étendit les mains sur mes compagnons, et il en saisit deux et les écrasa contre terre comme des petits chiens. Et leur cervelle jaillit et coula sur la terre. Et, les coupant membre à membre, il prépara son repas. Et il les dévora comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. Et nous, en gémissant, nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse, et le désespoir envahit notre âme.

Quand le kyklôps eut empli son vaste ventre en mangeant les chairs humaines et en buvant du lait sans mesure, il s'endormit étendu au milieu de l'antre, parmi ses troupeaux. Et je voulus, dans mon coeur magnanime, tirant mon épée aiguë de la gaine et me jetant sur lui, le frapper à la poitrine, là où les entrailles entourent le foie; mais une autre pensée me retint. En effet, nous aurions péri de même d'une mort affreuse, car nous n'aurions pu mouvoir de nos mains le lourd rocher qu'il avait placé devant la haute entrée. C'est pourquoi nous attendîmes en gémissant la divine Éôs.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, il alluma le feu et se mit à traire ses illustres troupeaux. Et il plaça les petits sous leurs mères. Puis, ayant achevé tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara son repas. Et dès qu'il eut mangé, écartant sans peine la grande pierre, il poussa hors de l'antre ses gras troupeaux. Et il remit le rocher en place, comme le couvercle d'un carquois. Et il mena avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux sur la montagne.

Et je restai, méditant une action terrible et cherchant comment je me vengerais et comment Athènè exaucerait mon voeu. Et ce dessein me sembla le meilleur dans mon esprit. La grande massue du kyklôps gisait au milieu de l'enclos, un olivier vert qu'il avait coupé afin de s'y appuyer quand il serait sec. Et ce tronc nous semblait tel qu'un mât de nef de charge à vingt avirons qui fend les vastes flots. Telles étaient sa longueur et son épaisseur. J'en coupai environ une brasse que je donnai à mes compagnons, leur ordonnant de l'équarrir. Et ils l'équarrirent, et je taillai le bout de l'épieu en pointe, et je le passai dans le feu ardent pour le durcir; puis je le cachai sous le fumier qui était abondamment répandu dans toute la caverne, et j'ordonnai à mes compagnons de tirer au sort ceux qui le soulèveraient avec moi pour l'enfoncer dans l'oeil du kyklôps quand le doux sommeil l'aurait saisi. Ils tirèrent au sort, qui marqua ceux mêmes que j'aurais voulu prendre. Et ils étaient quatre, et j'étais le cinquième, car ils m'avaient choisi.

Le soir, le kyklôps revint, ramenant ses troupeaux du pâturage; et, aussitôt, il les poussa tous dans la vaste caverne et il n'en laissa rien dans l'enclos, soit par défiance, soit qu'un dieu le voulût ainsi. Puis, il plaça l'énorme pierre devant l'entrée, et, s'étant assis, il se mit à traire les brebis et les chèvres bêlantes. Puis, il mit les petits sous leurs mères. Ayant achevé tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara son repas. Alors, tenant dans mes mains une coupe de vin noir, je m'approchai du kyklôps et je lui dis:

-- Kyklôps, prends et bois ce vin après avoir mangé des chairs humaines, afin de savoir quel breuvage renfermait notre nef. Je t'en rapporterais de nouveau, si, me prenant en pitié, tu me renvoyais dans ma demeure: mais tu es furieux comme on ne peut l'être davantage. Insensé! Comment un seul des hommes innombrables pourra-t-il t'approcher désormais, puisque tu manques d'équité?

Je parlai ainsi, et il prit et but plein de joie; puis, ayant bu le doux breuvage, il m'en demanda de nouveau:

-- Donne-m'en encore, cher, et dis-moi promptement ton nom, afin que je te fasse un présent hospitalier dont tu te réjouisses. La terre féconde rapporte aussi aux kyklopes un vin généreux, et les pluies de Zeus font croître nos vignes; mais celui-ci est fait de nektar et d'ambroisie.

Il parla ainsi, et de nouveau je lui donnai ce vin ardent. Et je lui en offris trois fois, et trois fois il le but dans sa démence. Mais dès que le vin eut troublé son esprit, alors je lui parlai ainsi en paroles flatteuses:

-- Kyklôps, tu me demandes mon nom illustre. Je te le dirai, et tu me feras le présent hospitalier que tu m'as promis. Mon nom est Personne. Mon père et ma mère et tous mes compagnons me nomment Personne.

Je parlai ainsi, et, dans son âme farouche, il me répondit:

-- Je mangerai Personne après tous ses compagnons, tous les autres avant lui. Ceci sera le présent hospitalier que je te ferai.

Il parla ainsi, et il tomba à la renverse, et il gisait, courbant son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine; et il vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt je mis l'épieu sous la cendre, pour l'échauffer; et je rassurai mes compagnons, afin qu'épouvantés, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'épieu d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il brûlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons étaient autour de moi, et un daimôn nous inspira un grand courage. Ayant saisi l'épieu d'olivier aigu par le bout, ils l'enfoncèrent dans l'oeil du kyklôps, et moi, appuyant dessus, je le tournais, comme un constructeur de nefs troue le bois avec une tarière, tandis que ses compagnons la fixent des deux côtés avec une courroie, et qu'elle tourne sans s'arrêter. Ainsi nous tournions l'épieu enflammé dans son oeil. Et le sang chaud en jaillissait, et la vapeur de la pupille ardente brûla ses paupières et son sourcil; et les racines de l'oeil frémissaient, comme lorsqu'un forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l'eau froide, et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer. Ainsi son oeil faisait un bruit strident autour de l'épieu d'olivier. Et il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous nous enfuîmes épouvantés. Et il arracha de son oeil l'épieu souillé de beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. Alors, à haute voix, il appela les kyklopes qui habitaient autour de lui les cavernes des promontoires battus des vents. Et, entendant sa voix, ils accoururent de tous côtés, et, debout autour de l'antre, ils lui demandaient pourquoi il se plaignait:

-- Pourquoi, Polyphèmos, pousses-tu de telles clameurs dans la nuit divine et nous réveilles-tu? Souffres-tu? Quelque mortel a-t- il enlevé tes brebis? Quelqu'un veut-il te tuer par force ou par ruse?

Et le robuste Polyphèmos leur répondit du fond de son antre:

-- Ô amis, qui me tue par ruse et non par force? Personne.

Et ils lui répondirent en paroles ailées:

-- Certes, nul ne peut te faire violence, puisque tu es seul. On ne peut échapper aux maux qu'envoie le grand Zeus. Supplie ton père, le roi Poseidaôn.

Ils parlèrent ainsi et s'en allèrent. Et mon cher coeur rit, parce que mon nom les avait trompés, ainsi que ma ruse irréprochable.

Mais le kyklôps, gémissant et plein de douleurs, tâtant avec les mains, enleva le rocher de la porte, et, s'asseyant là, étendit les bras, afin de saisir ceux de nous qui voudraient sortir avec les brebis. Il pensait, certes, que j'étais insensé. Aussitôt, je songeai à ce qu'il y avait de mieux à faire pour sauver mes compagnons et moi-même de la mort. Et je méditai ces ruses et ce dessein, car il s'agissait de la vie, et un grand danger nous menaçait. Et ce dessein me parut le meilleur dans mon esprit.

Les mâles des brebis étaient forts et laineux, beaux et grands, et ils avaient une laine de couleur violette. Je les attachai par trois avec l'osier tordu sur lequel dormait le kyklôps monstrueux et féroce. Celui du milieu portait un homme, et les deux autres, de chaque côté, cachaient mes compagnons. Et il y avait un bélier, le plus grand de tous. J'embrassai son dos, suspendu sous son ventre, et je saisis fortement de mes mains sa laine très épaisse, dans un esprit patient. Et c'est ainsi qu'en gémissant nous attendîmes la divine Éôs.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, alors le kyklôps poussa les mâles des troupeaux au pâturage. Et les femelles bêlaient dans les étables, car il n'avait pu les traire et leurs mamelles étaient lourdes. Et lui, accablé de douleurs, tâtait le dos de tous les béliers qui passaient devant lui, et l'insensé ne s'apercevait point que mes compagnons étaient liés sous le ventre des béliers laineux. Et celui qui me portait dans sa laine épaisse, alourdi, sortit le dernier, tandis que je roulais mille pensées. Et le robuste Polyphèmos, le tâtant, lui dit:

-- Bélier paresseux, pourquoi sors-tu le dernier de tous de mon antre? Auparavant, jamais tu ne restais derrière les autres, mais, le premier, tu paissais les tendres fleurs de l'herbe, et, le premier, marchant avec fierté, tu arrivais au cours des fleuves, et, le premier, le soir, tu rentrais à l'enclos. Maintenant, te voici le dernier. Regrettes-tu l'oeil de ton maître qu'un méchant homme a arraché, à l'aide de ses misérables compagnons, après m'avoir dompté l'âme par le vin, Personne, qui n'échappera pas, je pense, à la mort? Plût aux dieux que tu pusses entendre, parler, et me dire où il se dérobe à ma force! Aussitôt sa cervelle écrasée coulerait çà et là dans la caverne, et mon coeur se consolerait des maux que m'a faits ce misérable Personne!

Ayant ainsi parlé, il laissa sortir le bélier. À peine éloignés de peu d'espace de l'antre et de l'enclos, je quittai le premier le bélier et je détachai mes compagnons. Et nous poussâmes promptement hors de leur chemin les troupeaux chargés de graisse, jusqu'à ce que nous fussions arrivés à notre nef. Et nos chers compagnons nous revirent, nous du moins qui avions échappé à la mort, et ils nous regrettaient; aussi ils gémissaient, et ils pleuraient les autres. Mais, par un froncement de sourcils, je leur défendis de pleurer, et j'ordonnai de pousser promptement les troupeaux laineux dans la nef, et de fendre l'eau salée. Et aussitôt ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Mais quand nous fûmes éloignés de la distance où porte la voix, alors je dis au kyklôps ces paroles outrageantes:

-- Kyklôps, tu n'as pas mangé dans ta caverne creuse, avec une grande violence, les compagnons d'un homme sans courage, et le châtiment devait te frapper, malheureux! toi qui n'as pas craint de manger tes hôtes dans ta demeure. C'est pourquoi Zeus et les autres dieux t'ont châtié.

Je parlai ainsi, et il entra aussitôt dans une plus violente fureur, et, arrachant la cime d'une grande montagne, il la lança. Et elle tomba devant notre nef à noire proue, et l'extrémité de la poupe manqua être brisée, et la mer nous inonda sous la chute de ce rocher qui la fit refluer vers le rivage, et le flot nous remporta jusqu'à toucher le bord. Mais, saisissant un long pieu, je repoussai la nef du rivage, et, d'un signe de tête, j'ordonnai à mes compagnons d'agiter les avirons afin d'échapper à la mort, et ils se courbèrent sur les avirons. Quand nous nous fûmes une seconde fois éloignés à la même distance, je voulus encore parler au kyklôps, et tous mes compagnons s'y opposaient par des paroles suppliantes:

-- Malheureux! pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? Déjà, en jetant ce rocher dans la mer, il a ramené notre nef contre terre, où, certes, nous devions périr; et s'il entend tes paroles ou le son de ta voix, il pourra briser nos têtes et notre nef sous un autre rocher qu'il lancera, tant sa force est grande.

Ils parlaient ainsi, mais ils ne persuadèrent point mon coeur magnanime, et je lui parlai de nouveau injurieusement:

-- Kyklôps, si quelqu'un parmi les hommes mortels t'interroge sur la perte honteuse de ton oeil, dis-lui qu'il a été arraché par le dévastateur de citadelles Odysseus, fils de Laertès, et qui habite dans Ithakè.

Je parlai ainsi, et il me répondit en gémissant:

-- Ô dieux! voici que les anciennes prédictions qu'on m'a faites se sont accomplies. Il y avait ici un excellent et grand divinateur, Tèlémos Eurymide, qui l'emportait sur tous dans la divination, et qui vieillit en prophétisant au milieu des kyklopes. Et il me dit que toutes ces choses s'accompliraient qui me sont arrivées, et que je serais privé de la vue par Odysseus. Et je pensais que ce serait un homme grand et beau qui viendrait ici, revêtu d'une immense force. Et c'est un homme de rien, petit et sans courage, qui m'a privé de mon oeil après m'avoir dompté avec du vin! Viens ici, Odysseus, afin que je te fasse les présents de l'hospitalité. Je demanderai à l'illustre qui ébranle la terre de te reconduire. Je suis son fils, et il se glorifie d'être mon père, et il me guérira, s'il le veut, et non quelque autre des dieux immortels ou des hommes mortels.

Il parla ainsi et je lui répondis:

-- Plût aux dieux que je t'eusse arraché l'âme et la vie, et envoyé dans la demeure d'Aidès aussi sûrement que celui qui ébranle la terre ne guérira point ton oeil.

Je parlais ainsi, et, aussitôt, il supplia le roi Poseidaôn, en étendant les mains vers l'Ouranos étoilé:

-- Entends-moi, Poseidaôn aux cheveux bleus, qui contiens la terre! Si je suis ton fils, et si tu te glorifies d'être mon père, fais que le dévastateur de citadelles, Odysseus, fils de Laertès, et qui habite dans Ithakè, ne retourne jamais dans sa patrie. Mais si sa destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa demeure bien construite et dans la terre de sa patrie, qu'il n'y parvienne que tardivement, après avoir perdu tous ses compagnons, et sur une nef étrangère, et qu'il souffre encore en arrivant dans sa demeure!

Il pria ainsi, et l'illustre aux cheveux bleus l'entendit.

Puis, il souleva un plus lourd rocher, et, le faisant tourner, il le jeta avec une immense force. Et il tomba à l'arrière de la nef à proue bleue, manquant d'atteindre l'extrémité du gouvernail, et la mer se souleva sous le coup; mais le flot, cette fois, emporta la nef et la poussa vers l'île; et nous parvînmes bientôt là où étaient les autres nefs à bancs de rameurs. Et nos compagnons y étaient assis, pleurant et nous attendant toujours. Ayant abordé, nous tirâmes la nef sur le sable et nous descendîmes sur le rivage de la mer.

Et nous partageâmes les troupeaux du kyklôps, après les avoir retirés de la nef creuse, et nul ne fut privé d'une part égale. Et mes compagnons me donnèrent le bélier, outre ma part, et après le partage. Et, l'ayant sacrifié sur le rivage à Zeus Kronide qui amasse les noires nuées et qui commande à tous, je brûlai ses cuisses. Mais Zeus ne reçut point mon sacrifice; mais, plutôt, il songeait à perdre toutes mes nefs à bancs de rameurs et tous mes chers compagnons.

Et nous nous reposâmes là, tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et quand Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous dormîmes sur le rivage de la mer.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je commandai à mes compagnons de s'embarquer et de détacher les câbles. Et, aussitôt, ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Et, de là, nous naviguâmes, tristes dans le coeur, bien que joyeux d'avoir échappé à la mort, car nous avions perdu nos chers compagnons.

10.

Et nous arrivâmes à l'île Aioliè, où habitait Aiolos Hippotade cher aux dieux immortels. Et un mur d'airain qu'on ne peut rompre entourait l'île entière, et une roche escarpée la bordait de toute part. Douze enfants étaient nés dans la maison royale d'Aiolos: six filles et six fils pleins de jeunesse. Et il unit ses filles à ses fils afin qu'elles fussent les femmes de ceux-ci, et tous prenaient leur repas auprès de leur père bien-aimé et de leur mère vénérable, et de nombreux mets étaient placés devant eux. Pendant le jour, la maison et la cour retentissaient, parfumées; et, pendant la nuit tous dormaient auprès de leurs femmes chastes, sur des tapis et sur des lits sculptés.

Et nous entrâmes dans la ville et dans les belles demeures. Et tout un mois Aiolos m'accueillit, et il m'interrogeait sur Ilios, sur les nefs des Argiens et sur le retour des Akhaiens. Et je lui racontai toutes ces choses comme il convenait. Et quand je lui demandai de me laisser partir et de me renvoyer, il ne me refusa point et il prépara mon retour. Et il me donna une outre, faite de la peau d'un boeuf de neuf ans, dans laquelle il enferma le souffle des vents tempétueux; car le Kroniôn l'avait fait le maître des vents, et lui avait donné de les soulever ou de les apaiser, selon sa volonté. Et, avec un splendide câble d'argent, il l'attacha dans ma nef creuse, afin qu'il n'en sortît aucun souffle. Puis il envoya le seul Zéphyros pour nous emporter, les nefs et nous. Mais ceci ne devait point s'accomplir, car nous devions périr par notre démence.

Et, sans relâche, nous naviguâmes pendant neuf jours et neuf nuits, et au dixième jour la terre de la patrie apparaissait déjà, et nous apercevions les feux des habitants. Et, dans ma fatigue, le doux sommeil me saisit. Et j'avais toujours tenu le gouvernail de la nef, ne l'ayant cédé à aucun de mes compagnons, afin d'arriver promptement dans la terre de la patrie. Et mes compagnons parlèrent entre eux, me soupçonnant d'emporter dans ma demeure de l'or et de l'argent, présents du magnanime Aiolos Hippotade. Et ils se disaient entre eux:

-- Dieux! combien Odysseus est aimé de tous les hommes et très honoré de tous ceux dont il aborde la ville et la terre! Il a emporté de Troiè, pour sa part du butin, beaucoup de choses belles et précieuses, et nous rentrons dans nos demeures, les mains vides, après avoir fait tout ce qu'il a fait. Et voici que, par amitié, Aiolos l'a comblé de présents! Mais voyons à la hâte ce qu'il y a dans cette outre, et combien d'or et d'argent on y a renfermé.

Ils parlaient ainsi, et leur mauvais dessein l'emporta. Ils ouvrirent l'outre, et tous les vents en jaillirent. Et aussitôt la tempête furieuse nous emporta sur la mer, pleurants, loin de la terre de la patrie. Et, m'étant réveillé, je délibérai dans mon coeur irréprochable si je devais périr en me jetant de ma nef dans la mer, ou si, restant parmi les vivants, je souffrirais en silence. Je restai et supportai mes maux. Et je gisais caché dans le fond de ma nef, tandis que tous étaient de nouveau emportés par les tourbillons du vent vers l'île Aioliè. Et mes compagnons gémissaient.

Étant descendus sur le rivage, nous puisâmes de l'eau, et mes compagnons prirent aussitôt leur repas auprès des nefs rapides. Après avoir mangé et bu, je choisis un héraut et un autre compagnon, et je me rendis aux illustres demeures d'Aiolos. Et je le trouvai faisant son repas avec sa femme et ses enfants. Et, en arrivant, nous nous assîmes sur le seuil de la porte. Et tous étaient stupéfaits et ils m'interrogèrent:

-- Pourquoi es-tu revenu, Odysseus? Quel daimôn t'a porté malheur? N'avions-nous pas assuré ton retour, afin que tu parvinsses dans la terre de ta patrie, dans tes demeures, là où il te plaisait d'arriver?

Ils parlaient ainsi, et je répondis, triste dans le coeur:

-- Mes mauvais compagnons m'ont perdu, et, avant eux, le sommeil funeste. Mais venez à mon aide, amis, car vous en avez le pouvoir.

Je parlai ainsi, tâchant de les apaiser par des paroles flatteuses; mais ils restèrent muets, et leur père me répondit:

-- Sors promptement de cette île, ô le pire des vivants! Il ne m'est point permis de recueillir ni de reconduire un homme qui est odieux aux dieux heureux. Va! car, certes, si tu es revenu, c'est que tu es odieux aux dieux heureux.

Il parla ainsi, et il me chassa de ses demeures tandis que je soupirais profondément. Et nous naviguions de là, tristes dans le coeur; et l'âme de mes compagnons était accablée par la fatigue cruelle des avirons, car le retour ne nous semblait plus possible, à cause de notre démence. Et nous naviguâmes ainsi six jours et six nuits. Et, le septième jour, nous arrivâmes à la haute ville de Lamos, dans la Laistrygoniè Télépyle. Là, le pasteur qui rentre appelle le pasteur qui sort en l'entendant. Là, le pasteur qui ne dort pas gagne un salaire double, en menant paître les boeufs d'abord, et, ensuite, les troupeaux aux blanches laines, tant les chemins du jour sont proches des chemins de la nuit.

Et nous abordâmes le port illustre entouré d'un haut rocher. Et, des deux côtés, les rivages escarpés se rencontraient, ne laissant qu'une entrée étroite. Et mes compagnons conduisirent là toutes les nefs égales, et ils les amarrèrent, les unes auprès des autres, au fond du port, où jamais le flot ne se soulevait, ni peu, ni beaucoup, et où il y avait une constante tranquillité. Et, moi seul, je retins ma nef noire en dehors, et je l'amarrai aux pointes du rocher. Puis, je montai sur le faîte des écueils, et je ne vis ni les travaux des boeufs, ni ceux des hommes, et je ne vis que de la fumée qui s'élevait de terre. Alors, je choisis deux de mes compagnons et un héraut, et je les envoyai pour savoir quels hommes nourris de pain habitaient cette terre.

Et ils partirent, prenant un large chemin par où les chars portaient à la ville le bois des hautes montagnes. Et ils rencontrèrent devant la ville, allant chercher de l'eau, une jeune vierge, fille du robuste Laistrygôn Antiphatès. Et elle descendait à la fontaine limpide d'Artakiè. Et c'est là qu'on puisait de l'eau pour la ville. S'approchant d'elle, ils lui demandèrent quel était le roi qui commandait à ces peuples; et elle leur montra aussitôt la haute demeure de son père. Étant entrés dans l'illustre demeure, ils y trouvèrent une femme haute comme une montagne, et ils en furent épouvantés. Mais elle appela aussitôt de l'agora l'illustre Antiphatès son mari, qui leur prépara une lugubre destinée, car il saisit un de mes compagnons pour le dévorer. Et les deux autres, précipitant leur fuite, revinrent aux nefs.

Alors, Antiphatès poussa des clameurs par la ville, et les robustes Laistrygones, l'ayant entendu, se ruaient de toutes parts, innombrables, et pareils, non à des hommes, mais à des géants. Et ils lançaient de lourdes pierres arrachées au rocher, et un horrible retentissement s'éleva d'hommes mourants et de nefs écrasées. Et les Laistrygones transperçaient les hommes comme des poissons, et ils emportaient ces tristes mets. Pendant qu'ils les tuaient ainsi dans l'intérieur du port, je tirai de la gaine mon épée aiguë et je coupai les câbles de ma nef noire, et, aussitôt, j'ordonnai à mes compagnons de se courber sur les avirons, afin de fuir notre perte. Et tous ensemble se courbèrent sur les avirons, craignant la mort. Ainsi ma nef gagna la pleine mer, évitant les lourdes pierres mais toutes les autres périrent en ce lieu.

Et nous naviguions loin de là, tristes dans le coeur d'avoir perdu tous nos chers compagnons, bien que joyeux d'avoir évité la mort. Et nous arrivâmes à l'île Aiaiè, et c'est là qu'habitait Kirkè aux beaux cheveux, vénérable et éloquente déesse, soeur du prudent Aiètès. Et tous deux étaient nés de Hèlios qui éclaire les hommes, et leur mère était Persè, qu'engendra Okéanos. Et là, sur le rivage, nous conduisîmes notre nef dans une large rade, et un dieu nous y mena. Puis, étant descendus, nous restâmes là deux jours, l'âme accablée de fatigue et de douleur. Mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième jour, prenant ma lance et mon épée aiguë, je quittai la nef et je montai sur une hauteur d'où je pusse voir des hommes et entendre leurs voix. Et, du sommet escarpé où j'étais monté, je vis s'élever de la terre large, à travers une forêt de chênes épais, la fumée des demeures de Kirkè. Puis, je délibérai, dans mon esprit et dans mon coeur, si je partirais pour reconnaître la fumée que je voyais. Et il me parut plus sage de regagner ma nef rapide et le rivage de la mer, de faire prendre le repas à mes compagnons et d'envoyer reconnaître le pays.

Mais, comme, déjà, j'étais près de ma nef, un dieu qui, sans doute, eut compassion de me voir seul, envoya sur ma route un grand cerf au bois élevé qui descendait des pâturages de la forêt pour boire au fleuve, car la force de Hèlios le poussait. Et, comme il s'avançait, je le frappai au milieu de l'épine du dos, et la lame d'airain le traversa, et, en bramant, il tomba dans la poussière et son esprit s'envola. Je m'élançai, et je retirai la lance d'airain de la blessure. Je la laissai à terre, et, arrachant toute sorte de branches pliantes, j'en fis une corde tordue de la longueur d'une brasse, et j'en liai les pieds de l'énorme bête. Et, la portant à mon cou, je descendis vers ma nef, appuyé sur ma lance, car je n'aurais pu retenir un animal aussi grand, d'une seule main, sur mon épaule. Et je le jetai devant la nef, et je ranimai mes compagnons en adressant des paroles flatteuses à chacun d'eux:

-- Ô amis, bien que malheureux, nous ne descendrons point dans les demeures d'Aidès avant notre jour fatal. Allons, hors de la nef rapide, songeons à boire et à manger, et ne souffrons point de la faim.

Je parlai ainsi, et ils obéirent à mes paroles, et ils descendirent sur le rivage de la mer, admirant le cerf, et combien il était grand. Et après qu'ils se furent réjouis de le regarder, s'étant lavé les mains, ils préparèrent un excellent repas. Ainsi, tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis, mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et quand Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, alors, ayant convoqué l'agora, je parlai ainsi:

-- Écoutez mes paroles et supportez patiemment vos maux, compagnons. Ô amis! nous ne savons, en effet, où est le couchant, où le levant, de quel côté Hèlios se lève sur la terre pour éclairer les hommes, ni de quel côté il se couche. Délibérons donc promptement, s'il est nécessaire; mais je ne le pense pas. Du faîte de la hauteur où j'ai monté, j'ai vu que cette terre est une île que la mer sans bornes environne. Elle est petite, et j'ai vu de la fumée s'élever à travers une forêt de chênes épais.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, se souvenant des crimes du Laistrygôn Antiphatès et de la violence du magnanime kyklôps mangeur d'hommes. Et ils pleuraient, répandant des larmes abondantes. Mais il ne servait à rien de gémir. Je divisai mes braves compagnons, et je donnai un chef à chaque troupe. Je commandai l'une, et Eurylokhos semblable à un dieu commanda l'autre. Et les sorts ayant été promptement jetés dans un casque d'airain, ce fut celui du magnanime Eurylokhos qui sortit. Et il partit à la hâte, et en pleurant, avec vingt-deux compagnons, et ils nous laissèrent gémissants.

Et ils trouvèrent, dans une vallée, en un lieu découvert, les demeures de Kirkè, construites en pierres polies. Et tout autour erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirkè les avait domptés avec des breuvages perfides; et ils ne se jetaient point sur les hommes, mais ils les approchaient en remuant leurs longues queues, comme des chiens caressant leur maître qui se lève du repas, car il leur donne toujours quelques bons morceaux. Ainsi les loups aux ongles robustes et les lions entouraient, caressants, mes compagnons; et ceux-ci furent effrayés de voir ces bêtes féroces, et ils s'arrêtèrent devant les portes de la déesse aux beaux cheveux. Et ils entendirent Kirkè chantant d'une belle voix dans sa demeure et tissant une grande toile ambroisienne, telle que sont les ouvrages légers, gracieux et brillants des déesses. Alors Polytès, chef des hommes, le plus cher de mes compagnons, et que j'honorais le plus, parla le premier:

-- Ô amis, quelque femme, tissant une grande toile, chante d'une belle voix dans cette demeure, et tout le mur en résonne. Est-ce une déesse ou une mortelle? Poussons promptement un cri.

Il les persuada ainsi, et ils appelèrent en criant. Et Kirkè sortit aussitôt, et, ouvrant les belles portes, elle les invita, et tous la suivirent imprudemment. Eurylokhos resta seul dehors, ayant soupçonné une embûche. Et Kirkè, ayant fait entrer mes compagnons, les fit asseoir sur des sièges et sur des thrônes. Et elle mêla, avec du vin de Pramnios, du fromage, de la farine et du miel doux; mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur faire oublier la terre de la patrie. Et elle leur offrit cela, et ils burent, et, aussitôt, les frappant d'une baguette, elle les renferma dans les étables à porcs. Et ils avaient la tête, la voix, le corps et les soies du porc, mais leur esprit était le même qu'auparavant. Et ils pleuraient, ainsi renfermés; et Kirkè leur donna du gland de chêne et du fruit de cornouiller à manger, ce que mangent toujours les porcs qui couchent sur la terre.

Mais Eurylokhos revint à la hâte vers la nef noire et rapide nous annoncer la dure destinée de nos compagnons. Et il ne pouvait parler, malgré son désir, et son coeur était frappé d'une grande douleur, et ses yeux étaient pleins de larmes, et son âme respirait le deuil. Mais, comme nous l'interrogions tous avec empressement, il nous raconta la perte de ses compagnons:

-- Nous avons marché à travers la forêt, comme tu l'avais ordonné, illustre Odysseus, et nous avons rencontré, dans une vallée, en un lieu découvert, de belles demeures construites en pierres polies. Là, une déesse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelèrent en criant. Aussitôt, elle sortit, et, ouvrant la belle porte, elle les invita, et tous la suivirent imprudemment, et, moi seul, je restai, ayant soupçonné une embûche. Et tous les autres disparurent à la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie longtemps épiés et attendus.

Il parla ainsi, et je jetai sur mes épaules une grande épée d'airain aux clous d'argent et un arc, et j'ordonnai à Eurylokhos de me montrer le chemin. Mais, ayant saisi mes genoux de ses mains, en pleurant, il me dit ces paroles ailées:

-- Ne me ramène point là contre mon gré, ô divin, mais laisse-moi