L'occasion perdue recouverte

Part 6

Chapter 61,953 wordsPublic domain

Sur le bord d’un ruisseau, loin du bruit et du monde Climène un jour dormoit au murmure de l’onde, A l’ombrage d’un bois et sur le gazon vert: Un doux zephir baisoit son beau sein découvert. Telle parut jadis, dans les bois de Cythère, Des plus tendres Amours la ravissante mère, Quand lasse de chercher son aimable Adonis, Elle se reposoit dans les bras de son fils. Climène, mille fois plus charmante et plus belle, Dort parmi les Amours qui veillent autour d’elle, Qui toujours attachez à ses divins appas, L’aiment comme leur mère et ne la quittent pas. Elle dormoit encor, lorsque son cher Lysandre, Guidé par l’Amour mesme, en ce bois se vint rendre. Surpris d’un nouveau jour qui brilloit à ses yeux, Il connut que Climène estoit près de ces lieux. Il soupire, il s’avance, et dans cet instant mesme, Plein de joie et d’ardeur, il trouve ce qu’il aime, Il reconnoît Climène, et voit que son beau corps, Négligemment couché, découvroit ses trésors. Charmé de contempler tant de beautez nouvelles, De mille feux nouveaux il sent les étincelles, Et se laisse embraser à ces esprits ardens Qui malgré la raison s’écoulent par les sens. Sans éveiller Climène, à genoux auprès d’elle, Il veut porter sa bouche au sein de cette belle, Et sa main criminelle est prête de toucher Des trésors que l’honneur ordonne de cacher. Mais un léger respect qui combattoit sa flame, Calma pour un moment les transports de son ame, Et, prest d’exécuter un si hardy dessein, Il sentit arrester et sa bouche et sa main. Il craignit justement que Climène offensée Ne punît par sa haine une ardeur insensée, Et que, pleine d’horreur pour sa témérité, Il ne peust plus fléchir son esprit irrité. «Que feray-je, dit-il, dans l’ardeur qui m’anime? Qui péche par amour ne fait pas un grand crime. Souvent dans les combats qu’ont des cœurs amoureux, Si l’on n’est téméraire on n’est jamais heureux. Nul ne peut estre sage auprès de ce qu’il aime: Le respect dure peu quand l’amour est extrême, Et ces foibles combats sont au cœur d’un amant Ce que fait un peu d’eau sur un brasier fumant.»

A ces mots, il s’emporte, et son ame aveuglée S’abandonne aux fureurs d’une amour déréglée. Il arreste Climène avec ses bras puissans, Et l’inhumain est sourd à ses cris innocens. Cette belle, en désordre, estonnée et tremblante, Tâche en vain d’échapper, se plaint et se tourmente, Menace son amant de courir au trépas: Enfin elle le prie et ne le fléchit pas. Sa résistance est foible aux efforts de Lysandre. Contre quelque autre amant elle eust peu se défendre, Mais contre ce qu’on aime on fait un vain effort: Quand le cœur nous trahit, le bras n’est guères fort. Ce n’est plus qu’aux soupirs que sa bouche est ouverte. Elle ferme les yeux pour ne pas voir sa perte, Et les bras étendus, sans aucun mouvement, Laisse tout prendre enfin à cet heureux amant. Jamais tant de beautez, avecque tant de joye, Des ardeurs d’un amant ne devinrent la proye, Et l’on ne vit jamais dans l’empire amoureux De plus belle conqueste et d’amant plus heureux. Dans le fond de ce bois les Nymphes en rougirent, Le Faune tressaillit, et les Amours en rirent; Tous en furent émus et dirent tour à tour, Que rien n’est comparable aux douceurs de l’amour.

JOUISSANCE

SONNET[26]

[26] _Poësies choisies de MM. Corneille, Bois-Robert, de Marigny, Desmarets, Gombault, de La Lanne, de Cerisy, de Cerisay, Maucroix, etc., et plusieurs autres._ Cinquiesme partie (Paris, Charles de Sercy, 1666, in-12. p. 61). Ce sonnet, publié sans nom d’auteur dans différents recueils, est de mademoiselle Desjardins, plus tard madame de Villedieu, qui ne le désavouait pas.

Aujourd’huy dans tes bras j’ay demeuré pâmée: Aujourd’huy, cher Tircis, ton amoureuse ardeur Triomphe impunément de toute ma pudeur, Et je cède aux transports dont mon ame est charmée.

Ta flame et ton respect m’ont enfin desarmée: Dans nos embrassemens je mets tout mon bonheur, Et je ne connois plus de vertu ni d’honneur, Puisque j’aime Tircis et que j’en suis aimée.

O vous, foibles esprits, qui ne connoissez pas Les plaisirs les plus doux que l’on gouste icy-bas, Apprenez les transports dont mon ame est ravie.

Une douce langueur m’oste le sentiment, Je meurs entre les bras de mon fidelle amant, Et c’est dans cette mort que je trouve la vie.

JOUISSANCE

(Imité d’Ovide, _Amours_, liv. III, élég. 7.)

STANCES[27]

[27] Cette pièce, sans nom d’auteur, se trouve à la p. 1177 du t. IX du recueil manuscrit de Conrart, in-folio, Bibliothèque de l’Arsenal.

Accablé de l’inquiétude Que cause l’ardeur de l’esté, Pour dissiper ma lassitude Sur mon lit je m’estois jeté. Le soleil, dans ma chambre obscure, Trouvant quelque foible ouverture, Lançoit un rayon de ses feux, Et meslant la lumière à l’ombre, En faisoit un lieu clair et sombre Propice aux larcins amoureux.

Alors à mes yeux se présente Corinne et n’ose m’approcher: Sa robe blanche et transparente La couvroit sans me la cacher. Elle chancelle, je m’avance; J’attaque, elle fait résistance Et tâche de me repousser, Mais d’une manière si douce, Que le beau bras qui me repousse, Est deja prest à m’embrasser.

Enfin, vainqueur de cette belle, J’en contemplay tous les appas, J’admiray ce qu’on voit en elle Et tout ce que l’on ne voit pas. Chacun aisément conjecture Ce qu’on fait en cette aventure Avec l’objet de ses amours... Que je serois digne d’envie, Si dans la suite de ma vie J’avois souvent de ces beaux jours!

L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE[28]

[28] _Les Soirées des Auberges, l’Apothicaire de qualité, l’Avanture de l’hostellerie, le Mariage de Belfegore, l’Occasion perduë recouverte, Nouvelles galantes, comiques et véritables_ (Paris, Estienne Loyson, 1669, in-12, p. 289-292).

Une certaine Dame de la campagne avoit un mary fort jaloux, et neantmoins ne laissoit point de se réjouyr, et de passer son temps avec un jeune frisé, valet de chambre d’un gentilhomme de ses voisins, dont elle estoit passionnement amoureuse, qui, quelquefois, la voyoit de près aux heures qu’elle l’avertissoit que son mary estoit absent. Cette Dame estoit parfaitement belle, et quoyqu’elle s’abandonnast à un valet, ne laissoit point d’estre poursuivie par tous les braves cavaliers du pays, et entre autres, par un certain Marquis, leur voisin, qui, l’ayant longuement persecutée à force de présens, obtint d’elle ce qu’il en desiroit, mais elle l’obligeoit bien plus tost par interest que par amour; car toutes ses inclinations estoient dediées à ce valet de chambre, à qui elle avoit absolument donné son cœur.

Un jour, comme son mary estoit allé dehors, qui ne devoit estre de retour que le lendemain, elle envoye tout à l’heure querir son galand, comme elle avoit accoutumé de faire en pareille occasion; mais à peine luy avoit-elle donné le bonjour, que monsieur le Marquis arrive, ayant laissé ses chevaux dans la cour; (il) montoit desja l’escalier, quand une des filles de chambre de la Dame la vint avertir que monsieur le Marquis montoit. Elle, qui pour rien n’eust voulu que le Marquis eust trouvé ce jeune homme dans sa chambre, le pria de se cacher; ce qu’il fit tout tremblant de peur, et, ne sçachant où se mettre, il se cache sous le lict. Le Marquis entre et salue la Dame, qui luy demande comme il avoit sçeu prévoir que son mary n’estoit point au logis; il luy dit que son cœur l’en avoit averty, qui n’avoit pas accoutumé de pronostiquer jamais en vain.

Comme ils estoient en conversation ensemble, le mary arrive: ce qu’une fille de chambre vint aussitost dire à sa maistresse, qu’il estoit desja dans la cour et qu’il avoit veu les chevaux de monsieur le Marquis. Cette femme demeura bien interdite, ne sçachant ce qu’elle devoit faire de voir son mary la surprendre, pendant qu’elle estoit avec le Marquis, et qu’elle avoit un autre galand caché sous le lict. Mais, comme les femmes sont extrêmement subtiles et prompte plus que les hommes à remedier aux malheurs présens, avec le peu de temps qu’elle avoit, elle dit au Marquis: «Monsieur, si vous avés dessein de me sauver la vie, au nom de Dieu, sans vous informer de la cause qui m’oblige à cela, car je n’ai pas à présent le loisir de répondre là-dessus, mettez l’espée à la main, et tesmoignez d’estre en colere; disant: _Morbleu! je le rattraperai une autre fois!_ et en disant cela, sortez promptement de céans, et quoyque mon mary, que vous allez rencontrer sur la montée, vous en demande la cause et vous veuille arrester, allez-vous-en en colere, sans luy respondre. C’est l’unique moyen de me sauver, sans quoy, tenez-moy morte, autant vaut.»

Le Marquis, qui n’avoit pas le loisir de consulter là-dessus, bien aise aussi que par ce moyen il pouvoit aussi échapper, met l’espée à la main, sort de la chambre, et rencontrant le mary sur la montée, dit, en colère: «Morbleu! je le rattraperay une autre fois!» Le mary estonné, luy demande ce qu’il a; mais, luy, sans vouloir escouter, enfonçant son chapeau à sa teste, sort sans luy dire aucune chose. Le mary trouve sa femme à la porte de sa chambre, à qui il demande à qui en avoit monsieur le Marquis. «Ah! mon amy, luy dit-elle, jamais je ne me suis trouvée si estonnée! Tout maintenant il est venu un jeune homme se refugier icy, me criant, la larme à l’œil, d’avoir pitié de luy et de le sauver des mains de ce Marquis, qui, l’espée à la main, couroit après luy pour le tuer. Je l’ai fait entrer dans ma chambre et me suis tenuë à la porte pour en deffendre l’entrée au Marquis, qui, tout furieux, venoit pour le tuer; mais, ayant connu que je ne le trouvois pas bon, s’estant venu refugier dans ma chambre, encore a-t-il esté assez courtois pour ne l’attaquer pas chez moy.--Ah! dit le mary, sans doute c’est ce qui l’obligeoit à dire qu’il le rattraperoit ailleurs. Mais où est-il ce jeune homme?--Je ne sçay, dit-elle, où il se sera caché. Je m’en vais l’appeler. Sortez, mon amy, dit-elle, sortez! Ne craignez rien, il est party.» Ce jeune homme, qui avoit tout ouï, sort tremblant de dessous le lict, car il en avoit bien sujet. Le mary luy demande pourquoy le marquis luy en vouloit: «Je vous jure, dit-il, que je n’en sçay rien, monsieur, car je ne le connois point, et je crois qu’il me prend pour un autre: car, si tôt lorsqu’il m’a veu, mettant l’espée à la main, il a crié: _Tue, tue!_ et sans Madame, qui m’a fait la faveur de me retirer céans, je serois mort, sans doute. Je luy suis obligé de la vie.» Le mary le console le mieux qu’il pût et le conseille de ne sortir point de chez luy, qu’il ne fust nuict, de peur que l’autre ne le guetast par la rue. Ainsi eut-il beau recouvrer le temps qu’il avoit perdu, sans appréhender le mary qui luy servit d’escorte.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, stances de P. Corneille 5

VARIANTES, d’après les Poésies nouvelles du S. de Cantenac 19

Documents et dissertations sur _l’Occasion perdue recouverte_ 21

Sources et imitations de _l’Occasion perdue recouverte_ 63

IMPUISSANCE, par Math. Regnier _Id._

L’OCCASION PERDUE A CLORIS, stances, par D. M. 68

LA JOUISSANCE IMPARFAITE, caprice 74

JOUISSANCE, stances, par Benserade 77

JOUISSANCE, stances, par Du Teil 80

JOUISSANCE, idylle, par de Cantenac 83

JOUISSANCE, sonnet, par madame de Villedieu 86

JOUISSANCE, pièce inédite et anonyme, extraite du Recueil de Conrart 87

L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE, anecdote en prose, extraite des _Soirées des Auberges_ 88

PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.

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Corrections.

Page 34: «à à» remplacé par «à» (s’était amusé à les tourner). Page 43: «u» remplacé par «qu» (Il ne faut qu’un moment). Page 74: «proptement» remplacé par «promptement» (Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!»).

End of Project Gutenberg's L'occasion perdue recouverte, by Pierre Corneille