L'occasion perdue recouverte

Part 5

Chapter 53,370 wordsPublic domain

Raisonnez sans effort si d’un pareil discours Vous aurez lieu d’être contente. Un esprit inconstant, comme on disoit ces jours, Rarement aime une inconstante. Nul ne veut estre rejeté. Chacun veut dire: J’ai quitté. On devient fort jaloux de cette fausse gloire. Quand on est aux adieux, on s’en va le premier: La retraite est superbe autant que la victoire. On est lâche, on est sot, quand on va le dernier. On veut voir la maistresse et se plaindre et crier, S’il faut que le divorce ait des cris et des larmes; Et pour vous parler franchement, Les hommes de Paris sont ordinairement, En matière d’amour, comme de vrais gendarmes.

Pour moy je ne suis pas composé de ce biais, Je n’eus jamais l’ame mauvaise, Et comme le visage a l’air docile et niais, J’ay l’humeur docile et niaise. Depuis que je suis engagé, Je n’ay pas seulement songé Comment je me prendrois à d’autres amourettes. J’enrage loin de vous, je suis presque aux abois; Et n’estoit que je pense à vous conter fleurettes, Je mourrois tout d’un coup, sans en faire à deux fois. Hélas! si les clameurs de ma dolente voix Venoient sans y penser vous frapper les oreilles, Connoissant combien je suis fou, Vous viendriez me voir, et me sautant au cou, Sans doute esteindriez mes ardeurs nompareilles.

Aussi, depuis un mois je fais le confondu, Je parle à tous de ma souffrance, Je dis à tout le monde: «Adieu! je suis perdu!» Et puis, par un triste silence, Relevé de quelques soupirs, Je fais connoistre mes desirs, Afin qu’un bon amy vous les aille redire. Je vay tard par chez vous, quoyqu’il soit dangereux, J’y rode en marmottant quelques mots de martire; Tous les pas que j’y fais traînent en malheureux, J’y mouche sur un ton qui ressent le pleureux. J’y tousse et crache aussi, non pas sans me contraindre, Et dans une telle langueur, Si j’y conserve encor ma première vigueur, C’est pour vous dépescher, si vous venez me plaindre.

En vérité, Cloris, un transport de pitié Seroit un transport pardonnable; Je vous en supplirois par toute l’amitié Dont vous devez estre capable: N’estoit qu’en suppliant ainsi, Je reconnois bien, Dieu mercy, Que l’amitié vous est une chose inconnuë, Et qu’on ne vous prend pas par le spirituel. Vous n’y fûtes jamais qu’aparâment émeuë. Aussi, vous ay-je escrit cartel dessus cartel, Et mille fois de bouche appellée en duel, Pour tirer ma raison du tort que vous me faites; Vous m’avez refusé tout plat; Après vous vous vangez par un assassinat: Mais mon mal vous prendra, si vous n’y satisfaites.

Oüy, mon mal vous prendra, mais possible trop tard Pour y treuver quelque remede; Car, s’il m’arrive un jour de faire bande à part, Vous aurez beau crier à l’aide; Le diable me puisse emporter Si je daigne vous escouter, Et si je fais un pas pour vous tirer de peine! En deussiez-vous avoir, et les pâles couleurs, Et mesme la jaunisse ou bien la courte haleine. Je noyeray mes maux au torrent de vos pleurs; Et vous faisant sentir à mon tour des rigueurs, Vous connoistrez par là les tourmens qu’on endure, Quand on est seul de son costé, Qu’on veut ce que refuse une autre volonté, Et quand on fait la nargue à madame Nature.

C’est encor vous aimer que de vous avertir De ce malheur qui vous menace. Vous pouvez l’éviter, venant me secourir, Et changeant en feu vostre glace. Donc, Cloris, vivons bons amis, Et que nos esprits bien soumis Ne se fassent jamais qu’une amoureuse guerre. Je fais des vœux pour vous come j’en fais pour moy; J’aime aussi bien que vous le sejour de la terre; Et tant que j’y seray, j’y seray sous la loy Que nous fismes tous deux en nous donnant la foy. Touchons-nous dans la main en amour et simplesse, Et bannissons loin de nos cœurs Riottes et mespris, malices et froideurs, Et faisons banqueroute à toute la tristesse.

Vous estes bonne fille, et je suis bon garçon, Nous n’en devons rien l’un à l’autre. Nous nous sommes donnez mainte et mainte leçon, Vous avez du mien, j’ay du vostre. Vostre amour au mien s’est montré, Mais, las! il n’a que folastré. Nous avons fait de tout, hormis la bonne affaire... Quand je songe au pourquoy, je deviens interdit; Car enfin, si ma flâme eût esté moins sévère, Je pouvois aisément vous jetter sur le lit, Et si, sur mon honneur, je ne l’eusse pas dit, (Je ne m’en souviens mesme icy qu’en parenthèse), Vos yeux roulant nonchalamment Disoient sans cesse aux miens: «Faisons-le promptement!» Mais l’amour s’en alla, sans vous faire bien aise.

Ce fut vostre pudeur et ma timidité, Qui firent ce mauvais menage. Ma main posoit à plomb sur vostre nudité, Et, visage contre visage, J’estois comme vous sans soustien; Nos sens ne tenoient plus à rien. Et nos cœurs déreglez déregloient nos pensées; Nous ne sçavions tous deux comment nous enlasser. Nos flâmes se pressoient, et se sentoient pressées. Nos corps à tous momens vouloient se renverser... Il ne s’en falloit plus qu’à ne plus rien penser: Mais nous pensâmes trop. Le feu prit deux amorces, L’amour gasté frustra nos vœux. A faux en mesme temps nous tirâmes tous deux, Et la foiblesse ainsi nous redonna nos forces.

Après cela, je vis vos yeux moins languissans, Leurs brillans broüillez s’éclypserent. Comme d’un grand sommeil vous repristes vos sens Et vos mourans baisers cesserent. Honteuse d’un tel accident. Le rouge vous prit plus ardant, Et l’amour parut triste au bord de vos paupières. Vostre corps en pleura par sa chaude sueur. Vos feux s’entregrondans tournèrent cent carrières. Vous pensastes vingt fois m’appeller affronteur: Mais un trop grand dépit calma ceste fureur. Puis, vostre rage estoit à demy r’allentie. Vous estiez pourtant en courroux, J’estois un peu confus, mais non pas tant que vous, Voyant si mal finir cette belle partie.

Depuis ce doux moment, l’ayant manqué si beau, Vous avez pris un air farouche: Vos flâmes ont esté pour moy dans le tombeau, J’ai tout perdu, jusqu’à la bouche. Vos esprits tousjours mutinez M’ont fait sans cesse un pied de nez, Alors que j’ay voulu remonter sur ma beste. Je n’ay pu revenir jamais à mes moutons, Je n’ay plus esté saint dont on chomme la feste. Il est vray j’ay baisé quelquefois vos tetons. Mais tout cela n’est rien, n’allant point à tastons; Ou si c’est quelque chose, on en est plus à plaindre: Par des eslans impérieux On ne fait qu’allumer des braziers furieux Que le diable nourrit, et qui veulent s’éteindre.

Mais revenons, Cloris, tous deux d’un mesme accord. Mon mal vous donne de la peine; Et c’est à vos despens que vous me faites tort; Car quand vous m’estes inhumaine, Semblable à cet esprit malin Qui pour aveugler son prochain S’éborgne volontiers d’une des deux prunelles, Vous enragez d’abord pour me faire enrager, Et faites à vos sens des blessures mortelles. C’est assez avoir pris de soins à vous venger. Après tant de travaux, il se faut soulager Je sçay que plus que moy vous en avez envie, Et vous avez beau marchander, Vous devez de bon gré dans peu me l’accorder. Et dans peu le dépit vous ostera la vie.

Il est vray, j’ay failly, par mon chien de respect... Je devois estre un peu moins sage: Mais je suis corrigé (grâce à nostre regret) Et je suis fait au badinage. Si je vous rencontre à l’écart, Soit en plein jour ou sur le tard, Par ma foy, vous pouvez bien brider vostre juppe, Je verray jusqu’au haut comme elle est à l’envers, Et puis, vous renversant pour soustenir la duppe, Tout d’un coup je mettray vos beaux yeux de travers, Comme je l’imagine en escrivant ces vers... Hélas! ce doux penser me met hors de moy-mesme. Mais tout beau, ma chair et mon sang! Laissez finir ma plume, attendez votre rang: Vous en aurez assez quand vous serez à mesme.

D. M.

LA JOUISSANCE IMPARFAITE CAPRICE[22]

[22] Imprimé à la suite de _l’Occasion perduë recouverte_, page 18 de ce cahier séparé, qui se trouve à la fin des _Maximes et loix d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies_ (Paris, Olivier de Varennes, 1669, pet. in-8).

Après mille amoureux discours Interrompus d’un long silence, Elle repousse mes amours D’une agréable violence.

Je sçay qu’en cette occasion Ce qui cause nostre querelle, Ce n’est pas son aversion, Mais c’est sa pudeur naturelle.

Pour ses bras en vain resistans, Ses yeux semblent me faire excuse, Et je trouve qu’en mesme temps Elle m’accepte et me refuse.

Pour favoriser mon dessein, Et soulager mon mal extresme, Le linge qui couvroit son sein Est tombé presque de luy-mesme.

Ayant porté ses belles mains Dessus ces deux globes d’albâtre, Je baise les doigts inhumains Qui cachent ce que j’idolâtre.

«Hélas! à quoy, dis-je, vous sert D’estre à mon amour si farouche? Vos mains ont vostre sein couvert, Et m’ont decouvert vostre bouche.

«Vous faites autant de péchez Que vous m’ostez de belles choses; Mais pour les lys que vous cachez, Je m’en vay bien cueillir des roses.

«Dieux! que cette bouche a d’appas! Que tout ce visage a de grâces! Cent mains ne vous suffiroient pas Pour garder tant de belles places.»

Icy la constance est à bout, Toute sa force est allentie: Elle aime mieux me donner tout, Que d’en céder une partie.

Au lieu donc de me repousser, Ses bras, sans aucune contrainte, Ne servent plus qu’à m’embrasser D’une amoureuse et molle estrainte.

Son amour dans ses yeux se lit, J’y connois son inquiétude; Elle tombe dessus le lit, Plus d’amour que de lassitude.

Par l’ardeur de sa passion Toute sa personne est émeuë, Et son imagination Trouble lascivement sa veuë.

Déjà sa gorge s’enfle un peu, Et (j’ay de la peine à le croire), J’aperçoy l’éclat d’un beau feu Entre deux colonnes d’yvoire.

Mais, ô foible contentement, Passion qui n’a point d’exemple, Mon vain devoir en un moment Se rend à la porte du temple.

Incomparable affliction! Une ville après cent batailles Se rend à ma discretion, Et je meurs au pied des murailles...

Nous faisons, mais séparément, Ce qu’ensemble nous devions faire, Et, sans le vif attouchement, S’achève l’amoureux mystère.

Icy nos amours sont punis, Par l’excez de leurs propres flames, Et nos deux corps seroient unis. Si nous n’eussions uni nos ames.

«Hélas! c’est trop tost achever! Luy dis-je, la voyant fâchée, Et honteuse de se lever, Aussi-tost qu’elle fut couchée.

«Si je n’ay duré qu’un moment, Accusez-en vostre constance: La moitié du chatoüillement S’est passée en la résistance.

«D’une si nuisible vertu Ne faites jamais tant de gloire; Si vous n’eussiez point combattu, Vous eussiez gagné la victoire.

«Mon défaut vous est glorieux, Ne le prenez pas pour un crime; Un feu lancé de vos beaux yeux A brulé toute la victime.

«L’ame, par l’admiration Et par le désir suspenduë, Est cause que sans action La volupté s’est répanduë.

«Excusez donc mon chaud desir, Et vous consolez, Isabelle, Vous eussiez eu plus de plaisir Si vous eussiez esté moins belle.»

JOUISSANCE

STANCES[23]

[23] _Poësies choisies de MM. Corneille, Benserade, de Scudery, Bois-Robert, La Mesnardière, Sarrassin_ (sic), _Desmarets, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps_. 4e édition, revue, corrigée et augmentée (Paris, Charles Sercy, 1655), in-8, page 30 de la première partie.

Après tant de faveurs, ne craignez pas, Silvie, Que je ne sois secret: J’ayme mieux près de vous passer, toute ma vie, Pour un méconnoissant, que pour un indiscret.

Vostre compassion a ma peine accourcie, Me rendant fortuné; Mais il n’est pas besoin que je vous remercie, De peur de faire voir que vous m’avez donné.

Pour m’en bien acquiter, tous mes desirs frivoles Resteront sans pouvoir; Outre que je n’ay pas d’assez dignes paroles, C’est que, pour en parler, je n’en veux pas avoir.

C’est assez que propice à mon inquiétude Vous flattiez mon ardeur: Et jamais de ma part aucune ingratitude N’en fasse repentir votre jeune pudeur.

Trop heureux que je suis d’avoir en ma puissance De si charmants appas; Je sçauray bien me taire, et ma reconnoissance Ne sera point du tout ou ne paroistra pas.

Je seray devant vous comme j’estois naguère, Quand je soupirois tant: Et vous prendrez plaisir vous-mesme à me voir faire, Quand vous m’entendrez plaindre et me saurez content.

Je veux que la tristesse encore se revoye Sur ma pâle couleur, Et cent soûpirs iront à ma secrette joye, Qui seront adressez à ma fausse douleur.

Je vous appelleray mon ingrate maistresse, Publieray mes langueurs, Et malgré vos bontez, tout le monde sans cesse Verra dans mes écrits subsister vos rigueurs.

Je ne suis pas de ceux dont la vaine ignorance, Ne pouvant bien choisir, Plustost que le solide, embrassent l’apparence Et font du seul éclat l’essence du plaisir.

Leur maxime n’est pas que la chose se cache, Cela les refroidit: Toute leur volupté, c’est que chacun le sçache, Et que rien ne soit fait, pourveu que tout soit dit.

Moi qui n’ay pas chez eux fait mon apprentissage, Je n’en tiens du tout rien; Ma muse, quoyque jeune, est une muse sage, Qui n’a jamais fait honte à qui m’a fait du bien.

Aussi, rasseurez-vous, adorable Silvie, Et ne permettez pas Que de nostre amoureuse et bienheureuse vie Une goutte d’absinthe aigrisse les appas.

Jeunes, à pleines mains cueillons et lis et roses, D’un soin toujours égal; J’ay bien fait de languir pour de si belles choses; Et vous avez bien fait de soulager mon mal.

Ne laissons échapper un moment inutile En l’avril de nos ans, Et que nostre pensée en delices fertile, S’épuise et se remplisse en faveur de nos sens.

De vos chères faveurs les aimables largesses Comblent tout mon souhait, Et cependant mon ame au milieu des caresses Ne peut venir à bout d’un desir satisfait.

Contente, elle désire, et va criant à l’ayde, Au milieu du secours; Le doux mal qu’elle plaint dure après son remède, Et quoy qu’il en arrive, elle brûle toujours.

C’est trop d’amour, Silvie, et cet excès aimable, Ne vous déplaira point; Je n’ay jamais rien fait qui n’ait esté blamable, Si vostre jugement me condamne en ce poinct.

Que j’aime ce visage en sa naïve grace Jadis plein de refus, Et maintenant si doux, qu’on n’y voit plus la trace De nul de ses dédains qui ne paroissent plus!

Ces beaux yeux, ce beau sein, toutes ces riches marques N’appartiennent qu’à moy, Et bas comme je suis au-dessous des monarques, J’ay pourtant des trésors que n’auroit pas un roy.

Tout beau! quelque douceur si plaisante à décrire Qu’ait eu ma passion, J’ay beaucoup à penser, mais je n’ay rien à dire Et ma gloire dépend de ma discrétion.

BENSERADE.

JOUISSANCE[24]

[24] _Nouveau recueil de diverses poësies du sieur Du Teil, augmenté de plusieurs poëmes, stances, sonnets, etc._ (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12, p. 32-36).

Enfin cette beauté qui me faisoit mourir, Dans le soin de me secourir Change l’ingratitude à la reconnoissance, Et m’a dit aujourd’hui que sa difficulté Feroit moins voir sa cruauté Que l’excès de ma récompense.

Mais quoy? sans retomber au péril du trépas, Pourray-je dire les combats Que la honte et l’amour livrèrent à son ame, Alors que, se rendant à mon assaut vainqueur, L’innocente mouroit de peur, Et trembloit au bruit de ma flame!

Amour, qui m’as comblé de gloire et de plaisir, Seconde encore mon désir; Toy qui brulois mon cœur, échaufe un peu ma veine, Afin qu’on puisse lire écrit sur tes autels Des caractères immortels A la loüange de ma reine.

En la triste saison que Phebus endormy Ne luit au monde qu’à demy, Mon astre m’éclaira de toute sa lumière. Et cette belle aurore, un peu devant le jour, A l’assignation d’amour Se rendit presque la première.

Au moment que je vis ce merveilleux objet, Pour qui j’avois tant de respect, Entrer les yeux baissez, et d’un accent timide, Me dire: «Cher Tircis, à quoy m’exposes-tu? Faut-il que pour toy la vertu Cède à la fureur qui me guide?

«Tircis, vivons tousjours dans nos feux innocens; Et si j’ay des charmes puissans, Comme pour me flater tu le veux faire croire, Modère aussi les tiens, et content de ma foy, Cesse de prétendre sur moy L’honneur d’une lâche victoire.»

Quand je vis tant de grace avec tant de pudeur, Peu s’en fallut que mon ardeur N’écoutât du respect les simples remonstrances, Et que, perdant le fruit de cette occasion, Une sotte confusion Ne ruinât mes espérances.

Mais reprenant bien-tost mon généreux dessein, J’attache ma bouche à son sein, Qui d’un poux inégal témoignoit ses alarmes: Là nous eusmes un long et périlleux combat. Avant qu’elle ne succombât Sous l’heureux effort de mes armes.

Nos rideaux recevoient tout autant de clarté Qu’il en faut pour une beauté Qui des jeux de l’Amour n’a pas l’expérience. La pudeur de Philis s’y pouvoit asseurer, Et j’y pouvois considérer Tous les traits de son innocence.

Je vis comme l’Amour quelquefois luy haussoit Ses yeux que la honte abaissoit Je vis rougir ses lys, je vis pâlir ses roses; Tout estoit merveilleux, et je puis hardiment Protester que jamais amant Ne toucha de si belles choses.

Alors, n’en pouvant plus: «Cher voleur d’un tresor, Que je devois garder encor, Après avoir soulé ton amoureuse envie, Après t’estre enrichy de ma première fleur, Après m’avoir osté l’honneur, Oste-moy, dit-elle, la vie!»

«Reyne de mes desirs, maistresse de mon sort, Puisque nos destins sont d’accord, Goustons les voluptez que le ciel nous envoye; Appaise donc, luy dis-je, appaise tes douleurs, Et ne fais pas tomber des pleurs Dans le fleuve de nostre joye.

«Tu sçais, belle Philis, que ma discrétion L’emporte sur ma passion. Et qu’à dissimuler j’ay si peu de contrainte, Que tous les espions qu’on vient de nous donner Jamais ne pourront discerner La vérité d’avec la feinte.

«Sçache aussi que d’Amour l’agréable péché, Pourveu qu’on le tienne caché Loin de ce que tu crains, n’apporte à ses complices Qu’un mutuel desir de le faire souvent, Et l’honneur, qui n’est que du vent, Se garde parmy nos délices.»

Ce miracle d’amour, de grâce et de beauté, Après m’avoir bien écouté: «Que les propos, dit-il, d’une personne aimée Ont un rare pouvoir de toucher nos esprits! Que mes sens se trouvent surpris, Et ma colère desarmée!

«Dispose de ma vie, aimable suborneur! L’Amour, plus puissant que l’honneur, Me fait abandonner ma première conduite, Et dit à ma raison, qu’un si parfait amant Ne peut cueillir injustement Les fruits d’une longue poursuite.»

JOUISSANCE

IDYLLE[25]

[25] _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C..._ (Paris, Théodore Girard, 1662, in-12, p. 75-78).

Du bel astre du jour les lumières errantes Avoient brillé deux fois sur les fleurs renaissantes, Et sous les noirs frimas les aquilons naissans Avoient blanchy deux fois la vieillesse des ans; Depuis le jour fatal que l’amoureux Lysandre Vit la belle Climene et ne peut s’en deffendre, Et qu’heureux à ses pieds de voir couler ses jours, Il n’estoit point gesné par d’ingrates amours. Après beaucoup de temps, de constance et de peine. Il sut toucher le cœur de l’aimable Climène, Et cette belle enfin, favorable à ses vœux, Ressentit les langueurs d’un tourment amoureux. Tous deux, fuyant le monde, abandonnoient leurs ames Aux plaisirs innocens de leurs discrètes flames, Et ces parfaits amans ne peignoient dans leurs yeux Que ces chastes amours qui triomphent des dieux. Mais qu’on voit rarement, dans le siècle où nous sommes, Les amans aimer bien et n’aimer pas en hommes, Et qu’il est difficile au cœur bien enflamé D’estre longtemps discret, lorsqu’il est fort aimé! Lysandre, en qui l’amour estoit jadis si pure, Fut touché du désordre où porte la nature: Son cœur et sa raison ne pouvant s’accorder, Il vouloit des faveurs qu’il n’osoit demander. Climène le connut, et son ame affligée Desira vainement de se voir dégagée. Mais elle aimoit beaucoup, et vit bien qu’en aimant L’on s’accoutume enfin aux transports d’un amant. Climène chaque jour devenoit moins sévère, Répondoit à Lysandre avec moins de colère, Et Lysandre, hardy, luy contoit chaque jour Les plaisirs indiscrets du criminel amour. D’un honneur scrupuleux les loix trop rigoureuses Combattirent longtemps leurs flames amoureuses. Mais dès lors que l’honneur est pressé par l’amour, Si l’amour est bien fort, l’honneur cède à son tour. Avec tous les efforts d’une vertu sévère, C’est en vain que souvent la Raison delibère, Et l’esprit, combattu par des attraits puissans, Se trouble et s’abandonne à l’empire des sens.