L'occasion perdue recouverte

Part 4

Chapter 43,638 wordsPublic domain

Voilà donc enfin le texte de _l’Occasion perdue recouverte_, et aussitôt divers recueils s’empressent de s’en emparer en y faisant des suppressions et des changements plus ou moins considérables. Le premier qui osa reproduire le texte original publié par de Lamathe, c’est l’éditeur inconnu d’un volume intitulé: _les Plaisirs de la poésie galante gaillarde et amoureuse_. Ce recueil nous est arrivé sans date, sans nom d’imprimeur ou de libraire, et sans privilége du roi, avec un simple frontispice gravé; mais on peut assurer qu’il a été imprimé à Rouen et qu’il ne peut être postérieur au mois de septembre 1661, car, à cette époque. le surintendant des finances venait d’être arrêté, et le volume renferme des pièces élogieuses, en tête desquelles Fouquet est nommé avec ses titres et qualités. L’ensemble de ce volume indique assez qu’il a subi des remaniements d’impression, avant de voir le jour et de pouvoir circuler sous le manteau. A la page 279, nous retrouvons _l’Occasion perdue recouverte_ sous ce nouveau titre: _L’Impuissance et la Jouissance, stances_.

On imprimait alors à Paris les _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de C..._ L’impression fut achevée le samedi 26 novembre 1661, et l’auteur céda et transporta son privilége à Théodore Girard, marchand libraire, qui mit en vente le volume avec la date de 1662. Il faut entrer dans quelques détails sur ce volume de onze feuillets liminaires, y compris le frontispice gravé par Sphirinx, 253 pages, et un feuillet pour la fin du privilége. L’Avis au lecteur présente le livre comme publié à l’insu de l’auteur, par le fait d’un ami qui avait eu entre les mains le manuscrit. Cet ami nous apprend que l’auteur, absent pour quelques jours, a désavoué ses vers «comme des enfants qui faisoient rougir leur père,» en renonçant à Clorice, à Climène et aux idoles de sa jeunesse libertine, pour se vouer à Dieu seul. Le recueil se termine par une lettre que l’auteur avait adressée à son ami pendant l’impression du volume, et cette lettre, qui ressemble à un sermon ou à une homélie, annonce que le sieur de C... se prépare à embrasser l’état ecclésiastique. En effet, quarante ans plus tard, on vit paraître les _Satyres nouvelles de M. Benech de Cantenac_, chanoine de l’église métropolitaine et paroissiale de Bordeaux, avec d’autres pièces du même auteur (Amsterdam, veuve Chayer, sans date, in-8º). L’auteur des Satyres est très-certainement l’auteur des _Poésies nouvelles et autres œuvres_, car le sieur de C... était déjà fixé à Bordeaux en 1661, puisqu’il a publié à la page 94 de ce recueil une _Response au remerciement que M. D..., conseiller au parlement de Bordeaux, fit d’un livre intitulé: Pancirole commenté par Salmuth, que l’Autheur lui avoit presté_. Le sieur de Cantenac habitait donc Bordeaux, mais il avait été à Rennes, comme on le voit par ses curieuses stances sur le Cours de Rennes. Dans les _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de C..., ou du moins dans un petit nombre d’exemplaires de l’édition de 1662, _l’Occasion perdue recouverte_, «revue, corrigée et augmentée par l’autheur» se trouve entre les pages 102 et 103, en un cahier de 14 pages et un feuillet blanc, portant pour titre courant: _Poësies nouvelles et galantes_, et au bas de la page 14: _Fin des Poësies nouvelles et galantes du sieur de C..._ L’impression de ce cahier est identique à celle du volume, et les fleurons y sont les mêmes. Ici commencent l’incertitude et la controverse.

«J’ay séparé la prose d’avec les vers, dit l’ami dans l’Avis au lecteur, et comme toutes les pièces qui entrent dans le corps de l’ouvrage se peuvent réduire, ou aux pièces amoureuses galantes qu’il a escrites, ou aux pièces morales et chrestiennes qu’il a faites, ou bien aux lettres qu’il a adressées à quelques personnes particulières, c’est la raison par laquelle je l’ai divisé en trois parties.» Il y a donc trois parties seulement dans le recueil, mais l’imprimeur a fait entrer dans la table des pièces _l’Occasion perdue recouverte_, comme existant à la page 103, quoique ce soient les poésies morales et chrétiennes qui commencent à cette page-là. Les signatures Eiij et Eiiij aux pages 101 et 103 prouvent que l’impression du volume n’a subi d’ailleurs aucun remaniement. Quant au cahier intercalaire, il est signé d’une étoile.

Un passage très-important de la préface semble avoir été mal compris par Michault, qui en tire des inductions bien différentes de celles que nous croyons y découvrir. «Parmy toutes les pièces qui entrent dans ce recueil, dit l’ami de l’auteur, dans lequel nous avons de la peine à voir le libraire Théodore Girard, on y en a fait glisser une en dépit de moy, qui auroit esté supprimée ou pour le moins qui n’auroit point veu le grand jour, si j’en avois esté creu; mais ma résistance a esté inutile, et quelque raison que j’aye eu pour destourner le coup, il a fallu se rendre et céder à la force. Un galant homme, qui a un empire absolu sur l’esprit de l’autheur et que l’autheur considère à l’égal de luy-mesme, l’obligea autrefois de la composer contre une dame, de qui il s’estoit creu désobligé, afin de satisfaire son ressentiment, et m’a contraint, pour rendre sa vengeance plus authentique et couronner son ressentiment, de souffrir qu’elle fust jointe aux autres de ce livre. Il a creu que l’ascendant qu’il s’estoit acquis sur l’autheur luy donnoit le droit sur son ouvrage, et qu’estant l’arbitre absolu de ses pensées, il pouvoit décider souverainement de ses escrits. Je sçay l’estime particulière que l’autheur a pour le mérite de ce personnage, qui est, à cela près, le plus honnête homme du monde, et la déférence aveugle qu’il a pour tous ses sentimens. Pour te dire franchement le mien, je ne sçaurois louer cette pratique ni en approuver l’usage. J’ay jugé à propos de m’en justifier, pour me mettre à couvert du blasme qu’on m’en pourroit donner quelque jour, et, pour prévenir les reproches qu’on m’en pourroit faire, j’ay creu me devoir cette satisfaction.»

Ce passage semble à première vue se rapporter à _l’Occasion perdue recouverte_, mais il nous paraît plus logiquement faire allusion à une autre pièce du recueil, car nous ne voyons pas trop comment _l’Occasion_ pourrait avoir été composée _contre_ une dame. Il s’agit, en effet, dans ce poëme, d’un amant qui se trouve impuissant à la première rencontre et qui prend ensuite largement sa revanche. Est-ce l’amant _Lisandre_, est-ce le mari, _Dorimant_, qui aurait raconté cette histoire pour _satisfaire son ressentiment_? Je ne pense pas que _l’Occasion perdue recouverte_ soit la pièce que l’ami de l’auteur avait voulu retrancher, mais bien une très-vive et très-amère satire _contre Amaranthe_ (nommée Caliste dans la pièce, page 21), qui s’était mariée à un riche vieillard en délaissant son jeune amant. Cette Amaranthe devait être très-connue à Bordeaux, sinon à Rennes, et l’on conçoit que l’amant abandonné ait voulu se venger avec l’arme de la satire.

Disons, en passant, que les scrupules de l’ami ou de l’éditeur ne sauraient avoir été motivés par la licence de _l’Occasion perdue recouverte_, car, si cet éditeur avait eu des scrupules de cette espèce, il n’eût pas manqué de rejeter une autre pièce dont voici le singulier titre: «Un cavalier faisoit quelques tours d’adresse devant plusieurs personnes et changeoit des cartes en telle figure qu’on vouloit. Une dame de la compagnie le crut sorcier et voulut prendre le jeu de cartes pour voir si elle y découvriroit rien, mais elle se mit en colère d’y trouver d’abord quelque chose en peinture que la pudeur et la bienséance deffend de nommer.»

C’est là une pièce qui peut encore avoir été faite _contre_ une dame par un sentiment de vengeance.

La présence de _l’Occasion perdue recouverte_ dans le volume du sieur de Cantenac s’explique tout naturellement, si on en accuse le libraire seul, soit que Théodore Girard eût voulu donner plus de vogue à sa publication en y intercalant une pièce très-recherchée et très-goûtée alors, soit qu’il ait attribué de bonne foi au sieur de Cantenac cette pièce qui circulait avec l’initiale de Corneille. Il faut dire, en outre, que le sieur de Cantenac n’avait pas été le dernier à s’expliquer sur un sujet que les poëtes se disputaient alors, et qu’il avait composé aussi une idylle intitulée _la Jouissance_, où l’on retrouve les principaux traits de _l’Occasion perdue recouverte_.

Quant au texte de _l’Occasion perdue recouverte_, tel qu’il a été réimprimé dans les Poësies nouvelles et autres œuvres galantes du sieur de Cantenac, il faut y constater la suppression de deux strophes et l’addition de deux strophes nouvelles, avec un assez grand nombre de variantes qui ne font pas honneur au talent et au goût du plagiaire ou du contrefacteur. Il faut reconnaître ici que le texte original a été altéré et interpolé assez maladroitement.

Huit ans plus tard, la vogue de _l’Occasion perdue recouverte_ n’était pas encore épuisée, car un auteur de nouvelles galantes et comiques publiait sous ce titre même, à la fin des _Soirées des Auberges_ (Paris, Étienne Loyson, 1669, petit in-12), une petite nouvelle, qui pourrait bien avoir été le point de départ du poëme attribué à Corneille, et un poëte de premier ordre, qui a gardé l’anonyme, jetait dans le public un _caprice_ charmant, qu’il avait intitulé: _La Jouissance imparfaite_. Nous rencontrerons ce Caprice, à côté de _l’Occasion perdue recouverte_, dans un recueil imprimé à Rouen: _Maximes et lois d’amour, lettres, billets doux et galants, poësies_ (Paris, Olivier de Varennes, 1669, in-8). Ce recueil avait été publié d’abord à Rouen, par le libraire Lucas, en 1667. Le libraire de Paris n’avait fait que changer le titre et ajouter à la fin du volume un cahier de 24 pages, imprimé avec les mêmes caractères, cahier dans lequel _l’Occasion perdue recouverte_ est suivie de _la Jouissance imparfaite_, qui remet en scène dans un admirable langage la première partie de cette éternelle _Occasion_. Le sieur de Valdavid, ami de Pierre Corneille, est incontestablement le principal auteur de cette compilation, dédiée au duc de Montausier. _L’Occasion perdue recouverte_, que le sieur de Cantenac avait failli transporter à Bordeaux, retournait ainsi en Normandie, à Rouen, qui l’avait vue naître dans la première jeunesse de Corneille.

Concluons: l’_Occasion perdue recouverte_ est loin d’être indigne du grand Corneille, sous le rapport littéraire; quant au point de vue moral, nous nous garderons bien de l’excuser, quoique la licence des poëtes sous le règne de Louis XIII ait été constamment encouragée par la faveur des gens de cour et par la sympathie de la société la plus aristocratique. Michault, de Dijon, en voulant défendre Corneille, ne s’est pas aperçu qu’il faisait acte d’ignorance. «Je ne crois pas, dit-il, qu’il soit jamais échappé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche.» S’il avait lu les _Mélanges poëtiques_, imprimés en 1632 à la suite de la tragi-comédie de _Clitandre_, et qui contiennent une épigramme que les éditeurs des œuvres de Corneille n’ont pas encore osé reproduire, il aurait pu admettre que le poëte obéit involontairement au goût de son époque. «Je n’ai pas fait difficulté, dit l’abbé Granet dans la préface des _Œuvres diverses de Pierre Corneille_ (Paris, Gissey, 1738, in-12), de supprimer des plaisanteries d’un goût peu délicat et divers traits d’une galanterie trop libre... En retranchant les morceaux d’une galanterie licencieuse, je n’ai fait que me conformer à l’exemple de M. Corneille, qui a purgé ses premières comédies de tout ce qui en pouvait rappeler l’idée.» L’abbé Granet a pourtant laissé subsister le fameux rondeau où l’auteur du _Cid_, dans sa juste indignation contre les odieuses manœuvres de Scudéry,

L’envoye au diable et sa muse au bordel.

Il est tout naturel que le chancelier Séguier, qui était d’une piété exemplaire, ait conduit Corneille à confesse et que le confesseur ait ordonné à son pénitent de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_, pour expier son _Occasion perdue recouverte_. Quelques années plus tard, La Fontaine, en expiation de ses _Contes et nouvelles_, se faisait aussi, à l’instigation d’Arnauld d’Andilly et des jansénistes, le traducteur docile de quelques psaumes et de quelques hymnes du bréviaire romain; mais, pour se distraire de l’ennui que lui causaient ces traductions, il composait encore des contes en cachette, avec l’intention formelle de ne pas les faire imprimer. S’il eût été l’auteur de _l’Occasion perdue recouverte_, il n’aurait pas souffert qu’un sieur de Cantenac lui disputât la paternité de cet enfant de l’amour, et il se serait empressé de le reconnaître, au risque d’être excommunié dans ce monde et dans l’autre. Corneille, au contraire, ne crut jamais avoir assez expié ses péchés de jeunesse, et pendant plus de quarante ans il fit pénitence de _l’Occasion perdue recouverte_.

P. L.

SOURCE ET IMITATION DE _L’OCCASION PERDUE RECOUVERTE_

IMPUISSANCE[20]

[20] Ces vers, imités des _Amours_ d’Ovide (liv. III, élégie 7), sont de Mathurin Régnier; ils ont été publiés, après sa mort, dans ses œuvres, en 1613 et 1642. On les retrouve avec de bonnes corrections, mais aussi avec de nouvelles fautes, dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, la Belle mandiante, l’Occasion perdue, etc., et autres pièces curieuses_ (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12, p. 399-404).

Quoy! ne l’avois-je assez en mes vœux désirée? N’estoit-elle assez belle ou bien assez parée? Estoit-elle à mes yeux sans grâce et sans appas? Son sang n’estoit-il pas issu d’un lieu trop bas? Sa race, sa maison n’estoit-elle estimée? Ne valoit-elle point la peine d’estre aimée? Inhabile au plaisir, n’avoit-elle de quoy? Estoit-elle trop laide ou trop belle, pour moy? Ha! cruel souvenir! Cependant je l’ay euë, Impuissant que je suis, en mes bras toute nuë, Et n’ay peu, le voulant tous deux esgallement, Contenter nos désirs en ce contentement! Au surplus, à ma honte, Amour, que te diray-je? Elle mit en mon col ses bras plus blancs que neige, Et sa langue mon cœur par ma bouche embrasa: Bref, tout ce qu’ose Amour, ma Déesse l’osa. Me suggérant la manne en sa lèvre amassée, Sa cuisse se tenoit en la mienne entassée. Les yeux luy petilloient d’un désir langoureux, Et son ame exhalloit maint soupir amoureux. Sa langue, en bégayant, d’une façon mignarde, Me disoit: «Mais, mon cœur, qu’est-ce qui vous retarde? N’aurois-je point en moy quelque chose qui peust Offenser vos désirs ou bien qui vous depleust? Ma grâce, ma façon, ha! Dieu! ne vous plaist-elle! Quoy! n’ay-je assez d’amour ou ne suis-je assez belle?» Cependant, de la main animant ses discours, Je trompois, impuissant, sa flamme et mes amours, Et comme un tronc de bois, charge lourde et pesante, Je n’avois rien en moy de personne vivante. Mes membres languissans, perclus et refroidis, Par ses attouchemens n’estoient moins engourdis. Mais quoy! que deviendray-je en l’extrême vieillesse, Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse? Et si, las! je ne puis, et jeune et vigoureux, Savourer la douceur du plaisir amoureux? Ha! j’en rougis de honte, et dépite mon âge, Age de peu de force et de peu de courage, Qui ne me permet pas, en cest accouplement, Donner ce qu’en amour peut donner un amant; Car, Dieu! ceste beauté, par mon deffaut trompée, Se leva le matin, de ses larmes trempée, Que l’amour, de dépit, écouloit de ses yeux, Ressemblant à l’Aurore, alors qu’ouvrant les cieux. Elle sort de son lict, honteuse et dépitée D’avoir, sans un baiser, consommé sa nuictée, Quand baignant tendrement la terre de ses pleurs. De chagrin et d’amour elle enjette ses fleurs. Pour flatter mon deffaut, de quoy me sert la gloire, De mon amour passée inutile mémoire! Quand, aimant ardamment et ardamment aimé, Tant plus je combattois, plus j’estois animé; Guerrier infatigable en ce doux exercice, Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice, Où, vaillant et adroit, après avoir brisé, Des chevaliers d’amour j’estois le plus prisé... Mais de cet accident je fais un mauvais conte, Si mon honneur passé maintenant est ma honte, Et si le souvenir, trop prompt de m’outrager, Par le plaisir receu ne me peut soulager.

O ciel! il falloit bien qu’ensorcelé je fusse, Ou, trop ardant d’amour, que je ne m’aperceusse Que l’œil d’un envieux nos desseins empeschoit Et sur mon corps perclus son venin espanchoit. Mais qui pourroit atteindre au poinct de son mérite? Veu que toute grandeur pour elle est trop petite, Si, par l’égal, ce charme a force contre nous, Autre que Jupiter n’en peut estre jaloux: Luy seul, comme envieux d’une chose si belle, Par l’émulation seroit seul digne d’elle. Hé quoy! là haut au ciel mets-tu les armes bas, Amoureux Jupiter? Que ne viens-tu çà-bas Jouir d’une beauté, sur les autres aimable? Assez de tes amours n’a caqueté la Fable: C’est ores que tu dois, en amour vif et prompt, Te mettre encore un coup les armes sur le front; Cacher ta déité dessous un blanc plumage; Prendre le feint semblant d’un satyre sauvage, D’un serpent, d’un cocu, et te répandre encor, Alambiqué d’amour, en grosses gouttes d’or, Et puisque sa faveur, à moy seul octroyée, Indigne que je suis, fut si mal employée, Faveur qui de mortel m’eût fait égal aux dieux, Si le Ciel n’eût esté sur mon bien envieux!

Mais, encor tout bouillant de mes flammes premieres, De quels vœux redoublez et de quelles prieres, Iray-je derechef les Dieux sollicitant, Si d’un bienfait nouveau j’en attendois autant; Si mes deffauts passez leurs beautez mécontentent Et si de leurs bienfaits je croy qu’ils se repentent?

Or, quand je pense, ô Dieux! quel bien m’est advenu! Avoir veu dans un lict ses beaux membres à nu, La tenir languissante entre mes bras couchée, De mesme affection la voir estre touchée, Me baiser haletant d’amour et de desir, Par ses chatouillemens resveiller le plaisir! Ha! Dieux! ce sont des traits si sensibles aux ames, Qu’ils pourroient l’Amour mesme eschauffer de leurs flammes Si plus froid que la mort ils ne m’eussent trouvé, Des mystères d’amour amant trop reprouvé! Je l’avois cependant, ivre d’amour extresme; Mais si je l’eus ainsi, elle ne m’eust de mesme. O malheur! et de moy elle n’eust seulement Que des baisers d’un frère et non pas d’un amant! En vain, cent et cent fois, je m’efforce à luy plaire. Non plus qu’à mon désir je n’y puis satisfaire. Et la honte pour lors, qui me saisit le cœur. Pour m’achever de peindre, esteignit ma vigueur.

Comme elle reconnut, femme mal satisfaite, Qu’elle y perdoit son temps, du lict elle se jette. Prend sa juppe, se lace, et puis, en se moquant, D’un ris et de ces mots elle m’alla picquant: «Non, si j’estois lascive ou d’amour occupée, Je me pourrois fascher d’avoir esté trompée. Mais puisque mon désir n’est si vif ni si chaud, Mon tiede naturel m’oblige à ton deffaut: Mon amour satisfaicte aime ton impuissance, Et tire de ta faute assez de recompence, Qui, tousjours dilayant, m’a fait, par le desir, Esbattre plus longtemps à l’ombre du plaisir.»

Mais estant la douceur par l’effort divertie, La fureur à la fin rompit sa modestie, Et dit en esclatant: «Pourquoy me trompes-tu? Ton impudence à tort a vanté ta vertu. Si en d’autres amours ta vigueur s’est usée, Quel honneur reçois-tu de m’avoir abusée?»

Assez d’autres propos le dépit luy dictoit; Le feu de son desdain par sa bouche sortoit. Enfin, voulant cacher ma honte et sa colère, Elle couvrit son front d’une meilleure chère, Se conseille au miroir, ses femmes appela, Et, se lavant les mains, le fait dissimula.

Belle dont la beauté si digne d’estre aymée Eust rendu des plus morts la froideur enflammée, Je confesse ma honte, et, de regret touché, Par les pleurs que j’espands j’accuse mon péché: Péché d’autant plus grand que grande est ma jeunesse. Si homme j’ay failly, pardonnez-moy, déesse. J’avouë estre fort grand le crime que j’ay fait; Pourtant, jusqu’à la mort, si n’avois-je forfait, Si ce n’est à présent, qu’à vos pieds je me jette: Que ma confession vous rende satisfaicte! Je suis digne des maux que vous me prescrirez. J’ay menty, j’ay volé... j’ay des vœux parjurez, Trahy les dieux benins. Inventez à ces vices, Comme estranges forfaicts, des estranges supplices, O beauté, faictes-en tout ainsi qu’il vous plaist; Si vous me commandez à mourir, je suis prest! La mort me sera douce, et d’autant plus encore, Si je meurs de la main de celle que j’adore. Avant qu’en venir là, au moins souvenez-vous Que mes armes, non moy, causent vostre courroux; Que, champion d’amour entré dedans la lice, Je n’eus assez d’haleine à si grand exercice; Que je ne suis chasseur jadis tant approuvé, Ne pouvant redresser un deffaut retrouvé. Mais d’où viendroit ceci? Seroit-ce point, maistresse, Que mon esprit, du corps précédast la paresse? Ou que, par le desir trop prompt et violent, J’allasse, avec le temps, le plaisir consommant? Pour moy, je n’en sçay rien; en ce fait, tout m’abuse. Mais enfin, ô beauté, recevez mon excuse; S’il vous plaist derechef que je rentre à l’assaut, J’espère avec usure amender mon deffaut.

L’OCCASION PERDUE A CLORIS STANCES[21]

[21] _Nouveau recueil des plus belles poësies, contenant le Triomphe d’Aminte, la Belle invincible, l’Occasion perduë, etc., et autres poësies curieuses._ (Paris, chez la vefve Loyson, 1654, in-12, p. 119-138.)

Après avoir bien ry des maux que j’ay souffers, Que je souffre encore à toute heure, Si vous n’adoucissez la rigueur de mes fers, Cloris, il faudra que je meure. Consultez, avant mon trépas, Ce que vont perdre vos appas. Un constant comme moy n’est pas si peu de chose; Et vous n’y songez pas ou n’y songez pas bien: Hylas renâquit-il par sa métempsicose? Quand vous m’aurez perdu, vous ne treuverez rien, J’entends qui comme moy fasse un doux entretien, Et dont l’ame soit moins volage et mensongère, Car, pour des amans du commun, Vous en aurez tousjours, mais ce n’est pas tout un; Encor, comme je crois, n’en retiendrez-vous guère.

Ce n’est pas qu’en effet vous n’ayez cent beautez, Que vostre humeur ne soit aimable; Je l’advouë entre nous, et mes sens agitez Font vostre éloge incomparable, Mesme à mesure que j’escris. Vous sçavez mesnager vos ris; Et ne prononcez pas un seul mot qui ne porte. Mais où je n’ay rien fait, personne ne viendra. Vous serez dans le monde, et l’on vous croira morte. Pour parer ce malheur, c’est à vous qu’il tiendra, Et si vous l’attendez, pas un ne vous plaindra. On vous dira: «Cloris, vous n’estes pas trop sage; La mort de ce pauvre garçon Nous fait, en conscience, une belle leçon, Qu’on n’apprend pas sous vous un bon apprentissage.»