Part 3
«Je suis, dit-il[14], d’une taille fort médiocre, et il est assés rare de voir des hommes plus petits que moi. J’ai cela de commun avec les nains, que si l’on ne voyoit que ma tête, l’on me jugeroit un fort grand homme. J’ai le visage assez plein, mais un peu ovale; les yeux bruns et assez grands: ils ne manquent pas de feu et parlent souvent plus que je ne voudrois. Mon nez n’est ni grand, ni petit; ma bouche est petite, et mes lèvres sont assés vermeilles. J’ai la voix mauvaise et discordante. Je ne manque point de disposition pour les exercices du corps. Je suis d’une constitution si robuste, que je ne me souviens pas d’avoir été malade, sinon de quelques accidens. Les voyages que j’ai faits depuis quatorze ou quinze ans, et les fatigues que j’ai souffertes, ont peut-être contribué à me faire bien porter. Je m’afflige souvent sans raison, et je suis ingénieux à me tourmenter moi-même. Je suis impatient, colère et vindicatif, et je me choque souvent des moindres choses. Je suis un peu pointilleux; je ne sçais si c’est le vice de ma nation ou le mien en particulier. Au reste, si j’étois capable d’une lâcheté, je ne paroîtrois plus dans le monde. L’intérêt de la fortune, qui est fort puissant en moi, ne le seroit pas assés pour me faire commettre une bassesse; il est constant que je suis ambitieux autant qu’on le peut être, mais je ne sacrifierai jamais mon honneur à mon ambition, parce que j’aime encore plus la gloire que les grandeurs, et que je ne considère les grandeurs que comme des moyens de parvenir à la gloire. Je suis si sensible au mépris, que j’ai une haine mortelle et implacable pour tous ceux qui semblent me mépriser, sans qu’il me soit possible de me réconcilier avec eux. Je n’épargne ni mes soins ni ma peine pour les personnes que j’aime; je les servirois de mon bien et de ma vie, et il n’est point d’ami plus ardent que moi. Je mens quelquefois, mais c’est en des choses qui n’intéressent personne: je le fais surtout en matière de galanterie, où je confirme volontiers des faussetés par des sermens, sans songer à ce que je fais, parce que je jure par habitude. Je suis fort soigneux d’acquérir l’estime du monde. L’on m’a dit que d’abord je plaisois assés, que je paroissois avoir l’esprit brillant et une certaine façon de tourner les choses qui ne déplaît pas. Je suis assés agréable dans la conversation, et j’y fournis facilement; mais je m’y rends quelquefois incommode, et je soutiens des choses contre la raison, pour faire paroître un peu d’esprit; je me sers pour cela d’équivoques et de subterfuges qui sentent l’école; je parle même trop longtemps; et comme j’ai un peu de lecture et beaucoup de mémoire, je m’attache trop à faire voir ce que je sçais: c’est sans doute une faute de mon jugement, qui n’est pas si solide que mon esprit est vif. Je suis d’un tempérament mélancolique; mais cette humeur sombre s’est fort augmentée par quelques malheurs de ma vie. J’aime les lettres; mais j’aime encore plus les armes. J’écris fort intelligiblement, et parle assés bien, pour être d’un pays où l’on parle toujours mal. Je fais passablement des vers, et l’on trouve qu’ils ont plus d’esprit que ma prose; si cela est, j’en ai l’obligation au beau sexe, car j’avoue ingénument que si je n’eusse jamais vû de femmes, je ne fusse jamais devenu poëte; mais l’envie de leur plaire m’a fait servir d’un langage que je juge le plus propre à persuader, quoiqu’au fond il m’ait été assés inutile. Je respecte toutes les femmes en général, et j’ai pour elles une amitié beaucoup plus tendre que pour les hommes; plût à Dieu que je n’eusse rien davantage! Je ne me reprocherois pas beaucoup de désirs illégitimes, où mon tempérament me porta. Au fond, quoique j’aye l’esprit fort tourné à la galanterie, je n’aime pas à en dire indifféremment, et il faut qu’une femme ait du mérite ou de la beauté, lorsque je lui en conte. Je ne me pique point d’avoir fait des conquêtes, mais je puis me vanter d’avoir acquis l’estime de quelques personnes bien faites. Ce bonheur m’est arrivé par beaucoup de soins et de patience, car je suis de ceux qui en amour souffriroient un an entier, pour goûter le bien d’un seul jour.» Ajoutons encore à ce portrait l’éloge que Théodore Girard fait de Cantenac. Voici ses propres termes: «Ce que l’auteur dit est l’image de ce qu’il est. Comme il brille dans la conversation, et qu’il la soutient admirablement, on voit un beau feu répandu dans tous ses écrits, une façon de dire les choses aisée, galante et tout à fait heureuse, et généralement un caractère d’esprit qui lui est particulier[15].»
[14] Page 556 et suiv. Je me servirai toujours ici de la première édition de ses Œuvres.
[15] Voyez la page 7 et suiv. de l’_Avis au lecteur_.
Mais cherchons la vérité de cet éloge dans le détail de quelques endroits des poésies de Cantenac. Il semble d’abord que l’auteur étoit ennemi déclaré des nœuds de l’hymen, et qu’il s’étudioit à inspirer ses sentimens aux autres[16]:
Le chemin de l’Hymen, où l’on voit quelques roses, A bien de l’embarras; L’on s’y lasse bientôt, et l’on y voit des choses Que l’on n’attendoit pas. Vous gémirés, Iris, et vos beaux yeux en larmes Se plaindront du passé; Vous dirés à vous-même: «Étoient-ce là les charmes A quoi j’avois pensé?» Vous étiés respectée, on vous traitoit de reine, Avant ce nœud fatal, Et vous serés soumise à la pesante chaîne De quelque époux brutal.
[16] Page 14.
Au reste, les ouvrages de Cantenac n’ont pas été si généralement inconnus, que les faiseurs de recueils poétiques n’en aient sçu profiter. Vous trouverés une de ses idylles parmi les élégies attribuées à madame de la Suze; elle commence ainsi:
Cruel persécuteur de la terre et des cieux, Qui parois aux mortels le plus méchant des dieux, Amour!
Voulez-vous un échantillon de sa poésie morale et chrétienne?
C’est un ordre commun qu’a prescrit la Nature, Et qu’on n’évite pas; La vie a ses degrés, et pour la sépulture On ne fait qu’un seul pas. Des cèdres orgueilleux les feuillages superbes Se forment lentement; Mais, pour les voir tomber aussi bas que les herbes, Il ne faut qu’un moment. Des plus riches palais les plus rares structures Coûtent beaucoup de temps; Mais tel qui les admire en peut voir les masures Après quelques instants.
Il a aussi composé une élégie sacrée, où l’on voit d’assés belles tirades, quoique peut-être trop pompeuses pour ce genre de poëme:
Ce Dieu, dont la puissance a formé dans le monde La profondeur des cieux et les gouffres de l’onde, Éclaire mon esprit et lui fait concevoir Que tout se doit soumettre à son divin pouvoir. Par lui l’astre du jour, dans sa vaste carrière, Donne la vie au monde et porte la lumière; C’est son bras tout-puissant qui fait mouvoir les cieux, Qui relient de la mer les torrens furieux; Qui forme, quand il veut, ses foudres dans la nuë, Et qui tient sur les airs la foudre suspenduë.
Je finis par quelques vers qui ne vous déplairont peut-être pas.
Qui dit homme, Lysis, ne dit qu’un peu de poudre Qui dure peu de jours, et que le moindre vent Dissipe et fait tomber dans son premier néant. Un enfant au berceau peut perdre la lumière; Peut-être que cette heure est votre heure dernière; Et vous voulés remettre un bien si précieux, Par qui vous obtiendrés la conquête des cieux? Le monde passe vite, et son plaisir funeste N’est que l’avant-coureur d’un chagrin qui nous reste; Ce n’est qu’une ombre vaine, et nous perdons souvent Des trésors infinis pour de l’air et du vent. Allons, mon cher Lysis, allons nous rendre dignes De ces biens éternels, de ces faveurs insignes: Au pied des saints autels soupirant nuit et jour, Méprisons les mondains, la fortune et l’amour.
Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que le poëte est plutôt ici plagiaire qu’imitateur des beaux endroits du _Polyeucte_ de Corneille, tragédie qui avait été mise au théâtre[17] et imprimée plusieurs années avant la première édition des œuvres de Cantenac?
[17] En 1643.
Vous me dispenserés sans doute, Monsieur, d’extraire des poësies de Cantenac les passages obscènes qui décident de son libertinage: on en trouve un très-grand nombre. L’amour l’avoit occupé presque pendant toute sa vie: il assure dans une de ses lettres[18] qu’il n’a que trop éprouvé les funestes engagemens de cette passion; qu’il a toujours vécu dans les chaînes de l’amour, et que s’il a joui de quelque liberté, ç’a été seulement comme ces mal-heureux qui changent quelquefois de prison. Il porte la sincérité jusqu’à s’accuser, en quelque manière, de manquer à ses devoirs de chrétien: «Je ne parle point, dit-il, de ma religion, parce qu’il est à présumer que tous les hommes en doivent avoir: je dirai pourtant que je ne suis ni bigot, ni hypocrite, et que si je n’ai pas toute la dévotion qu’un bon chrétien doit avoir, j’en ai du moins plus que je n’en fais paroître[19].»
[18] Voyez page 248.
[19] Voyez page 243.
Les vers que j’ai tirés au hasard des œuvres de Cantenac peuvent donner, si je ne me trompe, une assés juste idée de sa versification, et l’on doit reconnaître, à ces seuls traits, que _l’Occasion perduë-recouvrée_ n’a jamais été au-dessus de ses forces et de son génie: d’ailleurs, je ne nie pas que cet ouvrage ne soit son chef-d’œuvre. Mais ce qui prouve encore qu’il est véritablement de Cantenac, c’est que ce poëte, dans presque toutes ses pièces, prend le nom de Lisandre, qui est précisément celui du héros des stances. Enfin, toutes ces conjectures réunies forment, à ce qu’il me semble, des preuves qui suffisent pour justifier le grand Corneille de l’accusation intentée contre lui et pour détromper tous ceux qui étoient dans ce faux préjugé. J’ai cru que, pour découvrir le véritable auteur de cette pièce lubrique, il ne falloit que bien faire connoître Cantenac: il me reste à apprendre de vous, Monsieur, si j’y ai réussi.
LETTRE A M. J. G.
_Dans laquelle on essaye de prouver que_ l’Occasion perdue recouverte _est de Pierre Corneille_.
Puisque vous vous proposez de réimprimer, à la demande de quelques amis des lettres, un petit poëme célèbre, que peu de personnes connaissent et qui est pourtant cité souvent dans l’histoire littéraire du grand Corneille, je vais vous indiquer l’existence du texte original, qui a paru antérieurement à l’édition des _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de Cantenac, auquel la pièce est attribuée généralement, depuis que les Mémoires de Trévoux ont donné à cette attribution une apparence de probabilité.
Il suffirait, ce me semble, pour détruire entièrement cette fausse attribution, de démontrer que le sieur de Cantenac était tout à fait incapable de composer un ouvrage qui a eu l’honneur d’être attribué, avec plus de raison, à Pierre Corneille. Déclarons d’abord, malgré les éloges accordés un peu trop généreusement par Michault, de Dijon, à ce poëte de second ordre, que, si son recueil renferme des pièces aussi libres que _l’Occasion perdue recouverte_, il n’en est pas une qui puisse être comparée, même de loin, à ce poëme vraiment remarquable, sous le rapport du style et de la forme poétique. Michault avoue que «cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression,» c’est-à-dire tout ce qu’on chercherait en vain dans les poésies du sieur de Cantenac.
Mais nous n’avons pas à nous étendre ici sur le mérite intrinsèque d’une pièce, malheureusement licencieuse, qui, par cela seul, ne figurera jamais dans les œuvres de Pierre Corneille et qui restera presque cachée entre les mains d’un petit nombre de curieux. Je vais seulement essayer de prouver que _l’Occasion perdue recouverte_ n’est pas de Cantenac, et que Pierre Corneille en est très-probablement l’auteur, suivant le récit du _Carpenteriana_.
Nous regrettons que M. J. Taschereau, dans son _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_ (Paris, P. Jaunet, 1855, in-12), n’ait fait qu’analyser la dissertation de Michault sur _l’Occasion perdue recouverte_: en étudiant la question lui-même, et en y appliquant l’esprit de critique qui distingue ses travaux de littérature, il serait arrivé, nous n’en doutons pas, aux conclusions que nous allons soumettre à son jugement éclairé et consciencieux.
Le _Carpenteriana_, publié en 1724 par Boscheron, d’après les manuscrits de François Charpentier, de l’Académie française, mort en 1702, a été certainement modifié d’une manière fâcheuse dans le passage qui concerne _l’Occasion perdue recouverte_; car ce passage était beaucoup plus explicite et renfermait aussi quelques indications précieuses que l’éditeur a retranchées par mégarde en donnant la copie à l’impression. Le savant La Monnoye, qui avait eu sous les yeux les manuscrits originaux neuf ans au moins avant leur publication, nous en a conservé un extrait plus exact dans ses notes sur les _Jugements des Savants_, d’Adrien Baillet, t. IV de l’édition de 1725, p. 306.
«Corneille, dit-il, ne se porta pas de lui-même à entreprendre la paraphrase en vers françois des trois livres de l’_Imitation_. Voici l’occasion qui l’y engagea, telle que je l’ai lue dans un manuscrit qui a pour titre _Carpenteriana_, dont on m’a dit que les articles avoient été dressés par feu M. Charpentier, mort doyen de l’Académie françoise. Il y est rapporté que Corneille, ayant, dans sa première jeunesse, fait une pièce un peu licencieuse intitulée _l’Occasion perdue recouvrée_, l’avoit toujours tenue fort secrète, mais qu’en 1650, plus ou moins, diverses copies en ayant couru, M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, surpris d’apprendre que ces stances peu édifiantes, dont la première commence:
Un jour le malheureux Lysandre,
étoient de Corneille, le manda, et, après lui avoir fait une douce réprimande, lui dit qu’il le vouloit mener à confesse; que, l’ayant mené de ce pas au P. Paulin, tierçaire du couvent de Nazareth, le confesseur ordonna, par forme de pénitence, à Corneille de mettre en vers françois le premier livre de l’_Imitation_. Ce premier livre étant achevé, la reine Anne d’Autriche, à qui le poëte le présenta, en fut si contente l’ayant lu, qu’elle lui demanda le second; ensuite de quoi, dans une dangereuse maladie qu’il eut quelque temps après, il promit le reste et le donna.»
Ces détails et ces dates répondent à toutes les objections qu’on a faites contre l’authenticité de l’anecdote; il résulte donc, du véritable texte des manuscrits de Charpentier, recueilli et conservé par La Monnoye, que Corneille avait fait, _dans sa première jeunesse_, la pièce intitulée: _l’Occasion perdue recouvrée_; qu’il l’avait toujours tenue _fort secrète_, mais que des copies en avaient couru en 1650, _plus ou moins_. Ce fut, en effet, vers la fin de 1650, que Corneille commença la traduction de l’_Imitation_, en sorte que le premier livre de cette traduction parut en 1651.
L’abbé Goujet, qui, dans sa _Bibliothèque françoise_ (t. XVIII, p. 147), s’est inscrit en faux contre le récit du _Carpenteriana_, avait donc bien mal lu la note de La Monnoie, lorsqu’il croit y faire une objection sérieuse en disant: «Premièrement, ce petit poëme (_l’Occasion perdue recouverte_) ne fut imprimé pour la première fois qu’en 1662, et, comme je viens de l’observer, le premier livre de l’_Imitation_, traduit par Corneille, étoit publié dès 1651. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché et que Corneille se seroit repenti d’une faute qu’il ne devoit commettre que plus de dix ans après. En second lieu, je prouverai ailleurs que _l’Occasion perdue et recouvrée_ n’est point de Corneille, mais du sieur de Cantenac.» L’abbé Goujet n’ayant pas publié le XIXe volume de sa _Bibliothèque françoise_, qui eût contenu l’article de Cantenac, nous sommes encore à savoir comment il eût prouvé que _l’Occasion perdue recouverte_ n’était pas de Corneille.
On découvrira sans doute une impression de cette pièce, remontant à l’époque où les copies manuscrites commencèrent à courir, car _l’Occasion perdue recouverte_ eut trop de succès pour que les presses clandestines ne l’aient pas reproduite en feuille volante et peut-être avec les initiales du nom de l’auteur. «Tout le monde sait, dit Michault, de Dijon, dans ses _Mélanges historiques et philologiques_ (p. 54 du t. Ier), qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ce ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnue et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et les caractères de Pierre Marteau.» Puis, Michault cite différents recueils, postérieurs à l’année 1670, dans lesquels la pièce se trouve imprimée.
«Ces stances, ajoute Michault, furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues; j’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutez encore qu’elles furent mises en chanson et acquirent par ce moyen une plus grande célébrité.» Nous n’avons pas été assez heureux pour découvrir ces traductions en différentes langues que nous signalait Michault, de Dijon. Mais nous avons fait d’autres découvertes plus intéressantes qui peuvent servir à constater que, pendant plus de dix-sept ans, de 1654 à 1670, tous les poëtes s’inspirèrent de _l’Occasion perdue recouverte_, pour s’essayer sur un sujet doublement scabreux (l’_Impuissance_ et la _Jouissance_) que le poëme attribué à P. Corneille avait mis à la mode.
Commençons par citer La Fontaine en tête des poëtes contemporains qui eurent en vue de faire allusion à _l’Occasion perdue recouverte_, sinon de l’imiter servilement. La Fontaine, qui dans sa jeunesse était à l’affût de tous les ouvrages de galanterie en prose ou en vers, eut certainement connaissance de la pièce de Corneille, lorsqu’il n’avait pas encore quitté la ville de Château-Thierry et que ses premières amours donnaient naissance à ses premières rimes. Dans une élégie à l’Amour, il se plaint des mécomptes que ce dieu ne lui avait pas épargnés; il avoue que ses maîtresses n’eurent pas trop à se louer de ses préludes amoureux:
Cloris vint une nuit; je crus qu’elle avoit peur... Innocent! Ah! pourquoi hâtoit-on mon bonheur? Cloris se pressa trop...
Ce n’était pas la Cloris de _l’Occasion perdue_; mais, s’il prit sa revanche avec cette autre Cloris, il ne nous le dit pas, et il confesse n’avoir pas été plus heureux avec Phyllis:
On la nomme Phyllis; elle est un peu légère; Son cœur est soupçonné d’avoir plus d’un vainqueur. Mais son visage fait qu’on pardonne à son cœur. Nous nous trouvâmes seuls; la pudeur et la crainte De roses et de lis à l’envi l’avoient peinte. Je triomphai des lis et du cœur dès l’abord; Le reste ne tenoit qu’à quelque rose encor. Sur le point que j’allois surmonter cette honte, On me vint interrompre au plus beau de mon conte: Iris entre; et depuis je n’ai pu retrouver L’occasion d’un bien tout près de m’arriver.
Ces deux derniers vers rappellent, on ne saurait en douter, les stances attribuées à P. Corneille, et l’élégie d’où ces vers sont tirés est très-certainement d’une date antérieure à 1654.
Dans le _Nouveau recueil des plus belles poësies_ (Paris, vefve G. Loyson, 1654, in-12), on trouve, à la page 119, _l’Occasion perdue, stances à Cloris_. Ces stances, signées D. M., c’est-à-dire _de Morangle_, suivant la table des noms d’auteurs, offrent la même scène que celle qui forme la première partie de _l’Occasion perdue recouverte_; dans les deux pièces, l’héroïne se nomme _Cloris_, mais Lisandre n’est nommé que dans la seconde, et le héros de _l’Occasion perdue_ garde l’anonyme. Il est certain que cette pièce, dans laquelle il y a de la verve, de l’énergie et du feu, avec beaucoup de mauvais goût et d’incorrection, a été composée à l’imitation des stances qui couraient alors sous ce titre: _l’Occasion perdue recouverte_.
Le poëte D. M. ou de Morangle s’était borné à chanter l’_Occasion perdue_; un autre poëte anonyme, dont la pièce n’est pas indiquée dans la table du volume, quoiqu’elle remplisse les pages 399-404, avait également traité le sujet à la mode, dans une longue élégie, qu’il intitule _Impuissance_; mais les acteurs, qui ne pouvaient pas être Cloris et Lisandre, n’y sont pas nommés. En effet, la pièce est de Mathurin Régnier: elle avait paru, pour la première fois, dans l’édition de ses œuvres, publiée en 1613, après sa mort; elle avait reparu, revue et corrigée, dans l’édition de 1642. On doutait pourtant qu’elle fût réellement de lui. Voilà pourquoi G. Loyson l’avait admise dans son _Nouveau recueil des plus belles poësies_, comme s’il eût voulu la rapprocher de _l’Occasion perdue_, qui en est une imitation. Le Recueil où sont renfermées ces deux pièces est dédié à la comtesse de La Suze, par l’éditeur G. Loyson, qui met «les ouvrages des plus beaux esprits de ce temps sous la protection du plus rare génie de notre siècle.» Le privilége du roi porte la date du 1er décembre 1653.
Dans les _Poésies choisies de messieurs Corneille, Bensserade, de Scudery, Boisrobert, etc., et de plusieurs autres célèbres autheurs de ce temps_ (Paris, Charles de Sercy, 1655, in-8, page 30 de la 1re partie), Benserade fit insérer des stances, intitulées: _Jouissance_, dans lesquelles il gourmande l’indiscrétion des poëtes qui révèlent leurs bonnes fortunes. Il ne se fait pas faute cependant de célébrer sa victoire, mais il ne nomme personne.
En 1659, le poëte Duteil, un des rivaux de Pierre Corneille comme auteur de _la Juste vengeance_, tragédie jouée en 1641, semble vouloir rivaliser encore avec le chantre de _l’Occasion perdue recouverte_, en décrivant à sa façon la même scène dans des stances qui portent le titre de _Jouissance_, et qui ne sont pas une des plus mauvaises pièces de son _Nouveau recueil de diverses poésies_ (Paris, J. B. Loyson, 1659, in-12).
En 1661, le sieur de Lamathe, qui avait fait imprimer trois ans auparavant le _Nouveau cabinet des Muses ou l’eslite des plus belles pièces poësies de ce temps_ (Paris, veuve Edme Pepingué, 1658, in-12), eut l’idée de rajeunir ce Recueil en y ajoutant quelques poésies nouvelles, qui formèrent une seconde partie en un cahier séparé, sign. _A.-uiiij_ (avec des lacunes très-significatives dans les signatures). Cette seconde partie, dont le titre courant est _Cabinet des Muses_, mais qui n’a pas de titre spécial, se trouve placée immédiatement après le privilége du roi. Elle commence par _l’Occasion perdue recouverte_, dont nous voyons paraître pour la première fois le texte original. On est étonné de trouver, à la suite de ce poëme licencieux, des vers pour le roi, en l’honneur de la paix et de son mariage, des anagrammes sur le nom de Marie-Thérèse d’Autriche, et d’autres pièces aussi officielles. Il est clair que l’éditeur a voulu ainsi se faire pardonner la publication de _l’Occasion perdue recouverte_ qui devait donner du succès à son Recueil. Les fleurons et surtout celui de la Sirène, imité des éditions elzéviriennes, nous permettent de croire que le livre a été imprimé à Rouen. Nous ne devons pas oublier de dire que, parmi les pièces dont la réunion compose le cahier supplémentaire du Recueil de 1658, on remarque une plate élégie sur les amours de Lisandre et de Florice, laquelle a été réintégrée depuis dans les _Poésies nouvelles et autres œuvres galantes_ du sieur de Cantenac.