Part 2
Dans le _Carpenteriana_, il s’est glissé trois faussetés criantes, à l’article où il est parlé du grand Corneille: 1º on lui attribue une pièce infâme, intitulée: _l’Occasion perdue recouverte_; 2º on prétend que le feu chancelier Séguier, après lui avoir parlé très-fortement au sujet de cette pièce, sans lui donner le temps de se reconnaître, l’amena aux Petits-Pères et l’obligea de se confesser à son confesseur (de lui, chancelier); 3º on veut que ce confesseur lui ait imposé pour pénitence de traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers. Autant de mots, autant de faussetés: 1º _L’Occasion perdue recouverte_ ne fut jamais du grand Corneille: elle est d’un M. de Cantenac, poëte de cour, dont les œuvres, qui font un petit in-12, furent imprimées en 1661 et encore en 1665, chez Théodore Girard, marchand libraire à la grand’salle du Palais; elles sont divisées en trois parties: la première contient les Poésies nouvelles et galantes; la seconde, les Poésies morales et chrétiennes; la troisième, les Lettres choisies, galantes du sieur de Cantenac. Cela faisoit un recueil assez bizarre. C’est au bout des Poésies nouvelles et galantes que se trouvoit cette scandaleuse pièce. Dès qu’elle parut, M. le premier président de Lamoignon, bien averti, envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna d’ôter cette pièce de tous les exemplaires qui lui restoient, et par bonheur il lui en restoit la plus grande partie. Il fut obéi. Théodore Girard aima mieux mécontenter l’auteur et les acheteurs que de s’exposer au juste ressentiment d’un premier président. Il échappa pourtant quelques exemplaires de cette pièce, qui ne parurent qu’après la mort de ce grand magistrat. Et c’est un de ces exemplaires, relié au bout de la seconde édition, que Théodore Girard me vendit comme une chose rare et précieuse. Dans cette seconde édition, la pièce fut entièrement supprimée, sans qu’il restât même aucun vestige de la suppression ou du retranchement. Au bas de la dernière page de _l’Occasion perdue et recouverte_, on voit imprimé: _Fin des Poésies nouvelles et galantes du sieur de Cantenac_. Il est vrai que le nom n’est pas tout au long et qu’il n’y a que: _Fin des Poës. nouv. et gal. du Sr. de C._, mais Théodore Girard, qui étoit de mes amis et nullement menteur, m’a plusieurs fois assuré que ce C. signifioit le sieur de Cantenac, et il n’est pas possible d’en douter. Il connoissoit bien l’auteur. Il dit, dans un Avertissement au lecteur, que l’auteur est son ami. L’auteur lui avoit cédé son privilége, et ainsi il est clair qu’il le connoissoit, et il n’avoit nul sujet de nommer le sieur de Cantenac pour un autre. Mais si, outre ce témoignage donné de vive voix par Théodore Girard, on veut une preuve par écrit, on trouvera dans _le Livre des libraires_ le privilége pour les Œuvres du sieur de Cantenac, enregistré le 30 septembre 1661 par Dubray, syndic, et le nom du sieur de Cantenac s’y trouvera tout au long, J’ai voulu mettre ce fait hors de doute, et c’est pour cela que j’en ai rapporté jusqu’aux moindres circonstances. Puisqu’il est donc certain que ce n’est point M. de Corneille, mais M. de Cantenac qui est l’auteur de _l’Occasion perdue recouverte_, on voit ce qu’on a à en penser des deux autres points, qui ne peuvent être vrais, si le premier raconté dans le _Carpenteriana_ est faux. Outre que ces deux points ont leurs marques de fausseté propres et indépendantes de celle du premier point, c’est avec plaisir que je fournis au public des armes contre les faux accusateurs du grand Corneille.
EXTRAIT
Des _Mélanges historiques et philologiques_, par M. Michaud, avocat au parlement de Dijon. Paris, N. Tilliard, 1754, 2 vol. in-12, tome Ier, p. 47-72.
LETTRE SUR LE VÉRITABLE AUTEUR DU POËME INTITULÉ _L’OCCASION PERDUE ET RECOUVRÉE_.
Vous sçavés, Monsieur, que, dans le _Carpenteriana_[2], on attribuë à Pierre Corneille une pièce qui a pour titre: _L’Occasion perduë et recouvrée_.
[2] Page 284.
«Cet ouvrage, dit-on, étant parvenu jusqu’à M. le chancelier Séguier, il envoya chercher M. Corneille, et l’avertit que ces vers ayant porté scandale dans le public, et lui ayant acquis la réputation d’un homme débauché, il falloit qu’il lui fit connoître que cela n’étoit pas, en venant à confesse avec lui: le jour fut indiqué. M. Corneille ne pouvant refuser cette satisfaction au chancelier, il fut à confesse avec lui au P. Paulin, petit-père de Nazareth, en faveur duquel M. Séguier s’est rendu fondateur du couvent de Nazareth. M. Corneille s’étant confessé au R. P. d’avoir fait des vers lubriques, il lui ordonna, par forme de pénitence, de traduire en vers le premier livre de l’_Imitation de Jésus-Christ_, ce qu’il fit. Ce premier livre fut trouvé si beau, que M. Corneille m’a dit qu’il avoit été réimprimé jusqu’à trente-deux fois[3]. La reine, après l’avoir lu, pria M. Corneille de lui traduire le second, et nous devons à une grosse maladie dont il fut attaqué la traduction du troisième livre, qu’il fit après s’en être heureusement tiré.»
[3] Un historien moderne prétend qu’il est aussi difficile de le croire, que de lire ce livre une seule fois. Voyez l’_Histoire du Siècle de Louis XIV_, t. II, chap. des Écrivains, art. _Corneille (Pierre)_. On juge aujourd’hui des ouvrages, d’une manière épigrammatique. Cette sorte de critique est singulièrement remarquable dans la Méthode pour l’histoire, etc.
Cette anecdote étoit trop injurieuse à la mémoire du grand Corneille; aussi, vit-on bientôt paroître un petit Mémoire qui tend à détruire absolument ce qu’on fait dire à Charpentier. L’anonyme qui venge Corneille[4] de cette fausse imputation nous apprend que l’_Occasion perduë-recouvrée_ est d’un certain _Cantenac_, poëte de cour, dont les poësies furent imprimées en 1662 et 1665, chez Théodore Girard[5], marchand libraire, au Palais. Dès que cette pièce scandaleuse qui faisoit partie des œuvres de Cantenac vit le jour, «M. le président de Lamoignon envoya quérir Théodore Girard, et lui ordonna de l’ôter de tous les exemplaires qui lui restoient; et par bonheur, il lui en restoit la plus grande partie.»
[4] Voy. les _Mémoires de Trévoux_, décembre 1724, p. 2272 et le P. Niceron, t. XV de ses _Mémoires_, p. 379.
[5] Le privilége est du 19 septembre 1661; il fut enregistré sur le Livre des libraires le 30 du même mois; l’ouvrage fut achevé d’imprimer le 16 novembre 1661. Le frontispice porte cependant 1662.
Il s’en échappa cependant quelques-uns, qui ne parurent qu’après la mort de ce magistrat. Quant à la seconde édition, cette pièce y fut omise entièrement.
Ce qui peut avoir trompé quelques personnes au sujet de ce poëme, c’est qu’on lit à la fin ces mots: _Fin des poësies nouvelles et galantes du sieur de C._, et qu’elles ont cru que cette lettre initiale signifioit Corneille; mais le nom de Cantenac, mis tout au long dans le privilége, suffiroit pour montrer qu’elles se trompent, quand on n’auroit pas le témoignage du libraire, qui a plusieurs fois assuré que l’ouvrage étoit du sieur de Cantenac.
Les œuvres de Cantenac parurent d’abord en 1662; elles sont divisées en trois parties: 1º les Poësies nouvelles et galantes; 2º les Poësies morales et chrétiennes; 3º les Lettres choisies et galantes[6]. Ce fut à la fin de la première partie, après la 102 page, qu’on plaça _l’Occasion perduë-recouvrée_, poëme composé de 40 stances. C’est un cahier postiche de quatorze pages et dont les chiffres ne se rapportent point au corps du recueil; ce qui me fait croire que le libraire n’avoit pas inséré cette pièce dans tous les exemplaires, et qu’il ne la livroit qu’à ceux auxquels il croyoit pouvoir se fier. Ma conjecture est appuyée par un trait que rapporte le défenseur anonyme de Corneille. Il dit que le libraire Théodore Girard lui vendit un de ces exemplaires détachés, comme une chose rare et précieuse, et qu’il le fit relier à la fin de l’édition de 1665, où ces stances ont été entièrement retranchées, quoiqu’il y ait des augmentations considérables dans cette seconde édition.
[6] Ce recueil forme un in-12 de 253 pages.
Théodore Girard avoit bien senti que ce poëme devoit révolter un grand nombre de lecteurs: aussi, eut-il soin d’avertir[7] qu’on l’avoit glissé malgré lui dans le recueil qu’il publioit; mais qu’un galant homme, ami de l’auteur, s’en étant rendu le maître, l’avoit forcé de le mettre au jour, et que Cantenac, l’ayant autrefois composé pour se venger d’une dame qui l’avoit désobligé, ne trouveroit pas mauvais lui-même qu’on rendît sa vengeance publique: Théodore Girard dit enfin qu’il a jugé à propos de se justifier à cet égard pour se mettre à couvert du blâme et prévenir les reproches qu’on pourroit lui en faire un jour.
[7] Page 12 de son _Avis au lecteur_.
Voilà, Monsieur, une histoire détaillée dans toutes ses circonstances, et qui paroît, je vous l’avoue, assés vraisemblable au lecteur. Mais, après tout, l’apologiste anonyme de Corneille pose un fait que le lecteur peut encore révoquer en doute. Je veux bien croire que c’est une personne digne de foi, et même respectable dans la république des lettres. Cependant n’est-on pas toujours en droit de suspecter le témoignage d’un historien caché, qui raconte un fait destitué de preuves et d’autorités? D’ailleurs, on peut objecter que Charpentier n’est pas le seul qui ait pris Corneille pour l’auteur de _l’Occasion perduë-recouvrée_[8], et que plusieurs autres sçavans ont eu la même opinion. Je sçais que M. de la Monnoye, ce fin et judicieux critique, qui étoit le mieux au fait des petites aventures du pays littéraire, écrivoit un jour à M. l’abbé Papillon[9] que l’auteur de cette pièce étoit celui du _Cid_, des _Horaces_, de _Cinna_. «Corneille eut beau tenir, dit-il, la chose secrette; M. le chancelier Séguier, protecteur alors de l’Académie, ayant sçû de qui estoient ces stances peu édifiantes, qui couroient partout, en fit une douce réprimande au poëte, et lui dit qu’il le vouloit mener à confesse.» Le reste du conte ressemble parfaitement au passage tiré du _Carpenteriana_. Ainsi, Monsieur, vous voyés que ce bruit avoit pris un air de vérité parmi les beaux-esprits et les sçavans. Mais examinons sur quel fondement cette opinion a pu s’établir.
[8] Le compilateur des _Anecdotes littéraires_ a copié le passage du _Carpenteriana_ (tome II, page 2), et donne aussi à Corneille ce petit poëme.
[9] Le 6 octobre 1715, neuf ans avant l’impression du _Carpenteriana_.
Quelque peu disposé que je sois à donner de grands éloges au poëme de _l’Occasion perduë-recouvrée_, j’avoue cependant que cette pièce comporte du génie, du feu et de l’expression, et qu’on y trouve quelques endroits assez bien tournés: il n’en falloit pas moins pour que Corneille fût soupçonné d’en être l’auteur. En effet, tout le monde sçait qu’après avoir été multipliée par les copies manuscrites qu’on en tira, elle fut réimprimée dans plusieurs recueils, mais toujours dans ces ramas d’ouvrages proscrits qui sortent furtivement d’une presse inconnuë, et qui n’ont souvent pour tout mérite que le papier et le caractère de Pierre Marteau[10]. Ces stances furent si généralement recherchées, je dirais presque si fort estimées, qu’on en fit plusieurs traductions en différentes langues. J’en ai vu une latine, et l’on m’a assuré que le savant Paul Dumay s’était amusé à les tourner en bourguignon. Ajoutés encore qu’elles furent mises en chanson, et acquirent par ce moyen une plus grande publicité.
[10] _L’Occasion perduë-recouvrée_ commence le recueil intitulé: _L’Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps, augmentées de nouveau_, in-12 de 94 pages, sans nom de ville et d’imprimeur. Cette pièce se trouve aussi à la tête du _Recueil des pièces du temps, ou Divertissement curieux_. La Haye, Jean Strik, 1685, in-12.
Ces stances ont donc été assés fameuses pour être attribuées au grand Corneille: en effet, pouvoit-on deviner que des vers dont on avoit été si curieux, qu’on avoit lus et qu’on lisoit encore partout avec tant de plaisir, fussent d’un certain _Cantenac_, poëte presque absolument inconnu? On eut bien plus tôt fait de les mettre sur le compte du meilleur poëte du siècle dans lequel elles avoient été composées, tant on est porté à faire valoir la poésie libertine! Je m’imagine, mais je ne sçais si on prendra ceci pour un paradoxe, que le sujet de l’ouvrage en a fait toute la réputation, et que les seuls traits lascifs de ce tableau l’ont sauvé de l’oubli, où sont déjà tombés des ouvrages sans doute beaucoup meilleurs. Quelques beautés, quelques agrémens poëtiques qu’on suppose dans cette pièce, il seroit ridicule d’avancer que la fiction et les vers en font tout le mérite. Je suis persuadé qu’il a paru dans le même temps des petits poëmes aussi bien versifiés et d’une invention plus riche, dont la mémoire s’est néanmoins totalement perduë. Allons donc plus loin, et cherchons la véritable raison pour laquelle _l’Occasion perduë-recouvrée_ fut si fort en vogue. Le dirai-je, Monsieur, une catastrophe, singulière en son espèce, embellie par les charmes d’une poésie licentieuse, c’en fut assez pour mettre ces vers à la mode, pour leur attirer des loüanges et leur mériter une curieuse attention de la part du public.
Combien voyons-nous encore aujourd’hui d’ouvrages qui ne réussissent que par les sujets libres qu’on y traite, les expressions lascives qu’on y emploie et les termes libertins dont on les remplit! Toutefois, le mauvais goût et la corruption du siècle ont mis en faveur ces fades et misérables historiettes où triomphe la plus grossière liberté, et quelquefois l’irréligion la plus marquée. Ce qui a fait peut-être aussi présumer que Corneille avoit composé ces stances, c’est l’art ingénieux et l’élévation de sentiment qu’on trouve dans les intrigues de ses poëmes dramatiques. La grande idée qu’on s’étoit formée de _l’Occasion perduë-recouvrée_ a fait illusion et a fixé trop indiscrètement le soupçon sur le grand Corneille; mais avec quelque noblesse et quelque art que Corneille ait traité l’amour, je ne vois pas qu’il soit jamais échapé à sa plume aucun ouvrage où règnent une liberté condamnable et un esprit de débauche. «Son tempérament, dit M. de Fontenelle[11], le portoit assés à l’amour, mais jamais au libertinage, et rarement aux grands attachemens.» D’ailleurs, lorsque ces stances parurent, Corneille avait cinquante-quatre ans et courait une carrière trop belle pour s’être oublié jusqu’au point de risquer sa réputation par des vers infâmes, dignes de l’horreur des honnêtes gens, et qui, selon moi, n’ont jamais mérité d’être si applaudis. Mais si Corneille est véritablement auteur de ces stances, pourquoi ne lui en a-t-on jamais fait de reproches? L’envie et la satyre l’eussent-elles épargné dans cette occasion? Il est bien étonnant que pendant sa vie on ait tenu un profond silence sur une production aussi scandaleuse, et qu’on n’ait fait cette fable qu’après sa mort. Un pareil fait, j’ose le dire, ne doit être cru que sur des preuves démonstratives; il devient même suspect et douteux, pour avoir seulement eu place dans ces mémoires hasardés qui portent le titre d’_Ana_.
[11] Voyez l’_Histoire de l’Académie françoise_, par M. l’abbé d’Olivet, t. II, p. 235, édit. in-12.
Je ne m’arrêterai pas ici à réfuter sérieusement le sentiment de ceux qui prétendent que Corneille traduisit l’_Imitation de Jésus-Christ_ pour effacer le scandale qu’il avoit donné par les stances de l’_Occasion perduë-recouvrée_. C’est un mensonge grossièrement inventé qui ne mérite pas qu’on emploie à le détruire une longue suite de raisonnemens. Personne n’ignore que l’_Imitation_ traduite en vers françois parut plus de dix ans avant _l’Occasion perduë-recouvrée_, puisque Corneille publia le premier livre de ce bel ouvrage en 1651, et que les œuvres de Cantenac, avec les stances libertines, ne furent imprimées pour la première fois qu’en 1662. Il s’ensuivroit donc que la pénitence auroit précédé le péché, et que Corneille auroit donné des marques autentiques de son repentir pour une faute qu’il ne devoit commettre que dix ans après.
D’ailleurs, un grand poëte de nos jours, le fils du fameux Racine, m’apprend[12] le véritable motif qui engagea Corneille à traduire l’_Imitation de Jésus-Christ_:
Couronné par les mains d’Auguste et d’Émilie, A côté d’Akempis Corneille s’humilie.
[12] Voyez sa _Réponse à l’épître de Rousseau contre les esprits-forts_.
Rapportons ici la remarque que l’auteur a faite sur ces deux vers. «Corneille, dit-il, paroît lui-même avoir voulu s’humilier, puisqu’il dit au pape dans son Épître dédicatoire: «La traduction que j’ai choisie, par la simplicité de son style, ferme la porte aux plus beaux ornemens de la poésie, et bien loin d’augmenter ma réputation, semble sacrifier à la gloire du souverain auteur tout ce que j’en ai pu acquérir en ce genre d’écrire.» Corneille, comme vous voyez, Monsieur, dit expressement qu’il a choisi sa matière, et non pas que ce sujet lui a été, par un confesseur, imposé pour la rémission d’un péché public: si ce travail fut difficile et pénible, c’est le poëte lui-même qui s’y condamna; personne ne l’y avoit forcé: ses propres termes marquent suffisamment la liberté de son choix.
Cependant, si l’on prétend que Corneille a voulu, par cette traduction, réparer les licences d’une muse profane, sans lui supposer un ouvrage aussi pernicieux qu’est _l’Occasion perduë-recouvrée_, n’étoit-ce donc pas assés pour lui de réfléchir chrétiennement sur l’état brillant où il avoit mis le théâtre français, pour s’en faire un sujet de pénitence et s’imposer à lui-même le travail d’un ouvrage édifiant? N’a-t-il pu s’occuper des louanges de Dieu, qu’après avoir souillé sa lyre par des chansons criminelles? Allons par des voies plus simples, et n’attribuons qu’à la piété seule du grand Corneille ce qu’on prend pour un effet de son obéissance aux ordres d’un sage directeur pour l’expiation d’un scandale public. Des Marets, Thomas Ineslerus, Alexandre Sylvestre, du Quesnay de Bois-Guibert, et tant d’autres poëtes qui ont traduit l’_Imitation de Jésus-Christ_ en vers et en différentes langues, étoient-ils des pécheurs scandaleux, et les a-t-on soupçonnés d’avoir composé les pièces libertines qui, de leur temps, avoient paru sans nom d’auteur? C’est donc un conte assés mal inventé, que tout ce qu’on a dit de Corneille par rapport à _l’Occasion perduë-recouvrée_, et il paroît certain au contraire que Cantenac est auteur de cette pièce. J’espère que quelques nouvelles réflexions que je vais faire à ce sujet achèveront de vous convaincre de cette vérité:
1º Je me crois en état de prouver que Cantenac étoit un poëte qui ne manquoit pas tout à fait d’imagination, et qui quelquefois même tournoit assés bien un vers. Il n’est donc pas impossible qu’il soit l’auteur des stances qui se trouvent dans le recueil de ses poësies.
2º On reconnoît dans les œuvres de Cantenac un poëte libertin, toujours échauffé des feux de l’amour: par conséquent, il est plus juste de lui attribuer le poëme de _l’Occasion perduë-recouvrée_, qu’il a avoué, en quelque sorte, en permettant qu’on le joignît à ses autres ouvrages, qu’au grand Corneille, à qui, comme on l’a déjà remarqué, on n’a osé prêter cette production licentieuse qu’après sa mort, et encore dans un _Ana_.
Cantenac florissoit dans un temps où les portraits étoient fort à la mode[13]. Il eut bientôt le pinceau à la main. Ramassons ici quelques traits du tableau qu’il a tracé lui-même de ses mœurs, de son esprit, de son goût, etc. Je pense que vous y reconnoîtrés sans peine l’auteur de _l’Occasion perduë-recouvrée_; du moins, je m’assure bien que sa naïveté ne vous déplaira pas. Comme ce poëte est un auteur assez obscur, j’entrerai aussi dans un détail un peu étendu touchant sa personne.
[13] Charles de Sercy et Claude Barbin en imprimèrent un gros recueil en 2 vol. in-8, _Paris_, 1669.