Chapter 3
Mais elle, enfant des trottoirs de Paris, impudente autant qu'impudique, sûre de l'autre homme comme de celui-là, hardie d'ailleurs comme ces filles du peuple qui montent aux barricades par simple crânerie, le brava et l'insulta; et comme il levait la main, elle lui montra son ventre.
Il s'arrêta, pâlissant, songea qu'un descendant de lui était là, dans cette chair souillée, dans ce corps vil, dans cette créature immonde, un enfant de lui! Alors il se rua sur elle pour les écraser tous les deux, anéantir cette double honte. Elle eut peur, se sentant perdue, et comme elle roulait sous son poing, comme elle voyait son pied prêt à frapper par terre le flanc gonflé où vivait déjà un embryon d'homme, elle lui cria, les mains tendues pour arrêter les coups:
--Ne me tue point. Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il fit un bond en arrière, tellement stupéfait, tellement bouleversé que sa fureur resta suspendue comme son talon, et il balbutia.
--Tu ... tu dis?
Elle, folle de peur tout à coup devant la mort entrevue dans les yeux et dans le geste terrifiants de cet homme, répéta:
--Ce n'est pas à toi, c'est à lui.
Il murmura, les dents serrées, anéanti:
--L'enfant?
--Oui.
--Tu mens.
Et, de nouveau, il commença le geste du pied qui va écraser quelqu'un, tandis que sa maîtresse, redressée à genoux, essayant de reculer, balbutiait toujours.
--Puisque je te dis que c'est à lui. S'il était à toi, est-ce que je ne l'aurais pas eu depuis longtemps?
Cet argument le frappa comme la vérité même. Dans un de ces éclairs de pensée où tous les raisonnements apparaissent en même temps avec une illuminante clarté, précis, irréfutables, concluants, irrésistibles, il fut convaincu, il fut sûr qu'il n'était point le père du misérable enfant de gueuse qu'elle portait en elle; et, soulagé, délivré, presque apaisé soudain, il renonça à détruire cette infâme créature.
Alors il lui dit d'une voix plus calme:
--Lève-toi, va-t-en, et que je ne te revoie jamais.
Elle obéit, vaincue, et s'en alla.
Il ne la revit jamais.
Il partit de son côté. Il descendit vers le Midi, vers le soleil, et s'arrêta dans un village, debout au milieu d'un vallon, au bord de la Méditerranée. Une auberge lui plut qui regardait la mer; il y prit une chambre et y resta. Il y demeura dix-huit mois, dans le chagrin, dans le désespoir, dans un isolement complet. Il y vécut avec le souvenir dévorant de la femme traîtresse, de son charme, de son enveloppement, de son ensorcellement inavouable, et avec le regret de sa présence et de ses caresses.
Il errait par les vallons provençaux, promenant au soleil tamisé par les grisâtres feuillettes des oliviers, sa pauvre tête malade où vivait une obsession.
Mais ses anciennes idées pieuses, l'ardeur un peu calmée de sa foi première lui revinrent au coeur tout doucement dans cette solitude douloureuse. La religion qui lui était apparue autrefois comme un refuge contre la vie inconnue, lui apparaissait maintenant comme un refuge contre la vie trompeuse et torturante. Il avait conservé des habitudes de prière. Il s'y attacha dans son chagrin, et il allait souvent, au crépuscule, s'agenouiller dans l'église assombrie où brillait seul, au fond du choeur, le point de feu de la lampe, gardienne sacrée du sanctuaire, symbole de la présence divine.
Il confia sa peine à ce Dieu, à son Dieu, et lui dit toute sa misère. Il lui demandait conseil, pitié, secours, protection, consolation, et dans son oraison répétée chaque jour plus fervente, il mettait chaque fois une émotion plus forte.
Son coeur meurtri, rongé par l'amour d'une femme, restait ouvert et palpitant, avide toujours de tendresse; et peu à peu, à force de prier, de vivre en ermite avec des habitudes de piété grandissantes, de s'abandonner à cette communication secrète des âmes dévotes avec le Sauveur qui console et attire les misérables, l'amour mystique de Dieu entra en lui et vainquit l'autre.
Alors il reprit ses premiers projets, et se décida à offrir à l'Église une vie brisée qu'il avait failli lui donner vierge.
Il se fit donc prêtre. Par sa famille, par ses relations il obtint d'être nommé desservant de ce village provençal où le hasard l'avait jeté, et, ayant consacré à des oeuvres bienfaisantes une grande partie de sa fortune, n'ayant gardé que ce qui lui permettrait de demeurer jusqu'à sa mort utile et secourable aux pauvres, il se réfugia dans une existence calme de pratiques pieuses et de dévouement à ses semblables.
Il fut un prêtre à vues étroites, mais bon, une sorte de guide religieux à tempérament de soldat, un guide de l'église qui conduisait par force dans le droit chemin l'humanité errante, aveugle, perdue en cette forêt de la vie où tous nos instincts, nos goûts, nos désirs, sont des sentiers qui égarent. Mais beaucoup de l'homme d'autrefois restait toujours vivant en lui. Il ne cessa pas d'aimer les exercices violents, les nobles sports, les armes, et il détestait les femmes, toutes, avec une peur d'enfant devant un mystérieux danger.
II
Le matelot qui suivait le prêtre se sentait sur la langue une envie toute méridionale de causer. Il n'osait pas, car l'abbé exerçait sur ses ouailles un grand prestige. À la fin il s'y hasarda.
--Alors, dit-il, vous vous trouvez bien dans votre bastide, monsieur le curé?
Cette bastide était une de ces maisons microscopiques où les provençaux des villes et des villages vont se nicher, en été, pour prendre l'air. L'abbé avait loué cette case dans un champ, à cinq minutes de son presbytère, trop petit et emprisonné au centre de la paroisse, contre l'église.
Il n'habitait pas régulièrement, même en été, cette campagne; il y allait seulement passer quelques jours de temps en temps, pour vivre en pleine verdure et tirer au pistolet.
--Oui, mon ami, dit le prêtre, je m'y trouve très bien.
La demeure basse apparaissait bâtie au milieu des arbres, peinte en rose, zébrée, hachée, coupée en petits morceaux par les branches et les feuilles des oliviers dont était planté le champ sans clôture où elle semblait poussée comme un champignon de Provence.
On apercevait aussi une grande femme qui circulait devant la porte en préparant une petite table à dîner où elle posait à chaque retour, avec une lenteur méthodique, un seul couvert, une assiette, une serviette, un morceau de pain, un verre à boire. Elle était coiffée du petit bonnet des arlésiennes, cône pointu de soie ou de velours noir sur qui fleurit un champignon blanc.
Quand l'abbé fut à portée de la voix, il lui cria:
--Eh! Marguerite?
Elle s'arrêta pour regarder, et reconnaissant son maître:
--Tè c'est vous, monsieur le curé?
--Oui. Je vous apporte une belle pêche, vous allez tout de suite me faire griller un loup, un loup au beurre, rien qu'au beurre, vous entendez?
La servante, venue au devant des hommes, examinait d'un oeil connaisseur les poissons portés par le matelot.
--C'est que nous avons déjà une poule au riz, dit-elle.
--Tant pis, le poisson du lendemain ne vaut pas le poisson sortant de l'eau. Je vais faire une petite fête de gourmand, ça ne m'arrive pas trop souvent; et puis, le péché n'est pas gros.
La femme choisissait le loup, et comme elle s'en allait en l'emportant, elle se retourna:
--Ah! Il est venu un homme vous chercher trois fois, monsieur le curé.
Il demanda avec indifférence.
--Un homme! Quel genre d'homme?
--Mais un homme qui ne se recommande pas de lui-même.
--Quoi! Un mendiant?
--Peut-être, oui, je ne dis pas. Je croirais plutôt un maoufatan.
L'abbé Vilbois se mit à rire de ce mot provençal qui signifie malfaiteur, rôdeur de routes, car il connaissait l'âme timorée de Marguerite qui ne pouvait séjourner à la bastide sans s'imaginer tout le long des jours et surtout des nuits qu'ils allaient être assassinés.
Il donna quelques sous au marin qui s'en alla, et, comme il disait, ayant conservé toutes ses habitudes de soins et de tenue d'ancien mondain:--«Je vas me passer un peu d'eau sur le nez et sur les mains»,--Marguerite lui cria de sa cuisine où elle grattait à rebours, avec un couteau, le dos du loup dont les écailles un peu tachées de sang se détachaient comme d'infimes piécettes d'argent.
--Tenez le voilà!
L'abbé vira vers la route et aperçut en effet un homme, qui lui parut, de loin, fort mal vêtu, et qui s'en venait, à petits pas, vers la maison. Il l'attendit, souriant encore de la terreur de sa domestique, et pensant: «Ma foi, je crois qu'elle a raison, il a bien l'air d'un maoufatan».
L'inconnu approchait, les mains dans ses poches, les yeux sur le prêtre, sans se hâter. Il était jeune, portait toute la barbe blonde et frisée; et des mèches de cheveux se roulaient en boucles au sortir d'un chapeau de feutre mou, tellement sale et défoncé que personne n'en aurait pu deviner la couleur et la forme premières. Il avait un long pardessus marron, une culotte dentelée autour des chevilles, et il était chaussé d'espadrilles, ce qui lui donnait une démarche molle, muette, inquiétante, un pas imperceptible de rôdeur.
Quant il fut à quelques enjambées de l'ecclésiastique, il ôta la loque qui lui abritait le front, en se découvrant avec un air un peu théâtral, et montrant une tête flétrie, crapuleuse et jolie, chauve sur le sommet du crâne, marque de fatigue ou de débauche précoce, car cet homme assurément n'avait pas plus de vingt-cinq ans.
Le prêtre, aussitôt, se découvrit aussi, devinant et sentant que ce n'était pas là le vagabond ordinaire, l'ouvrier sans travail ou le repris de justice errant entre deux prisons et qui ne sait plus guère parler que le langage mystérieux des bagnes.
--Bonjour, monsieur le curé, dit l'homme. Le prêtre répondit simplement: «Je vous salue» ne voulant pas appeler «Monsieur» ce passant suspect et haillonneux. Ils se contemplaient fixement et l'abbé Vilbois, devant le regard de ce rôdeur, se sentait troublé, ému comme en face d'un ennemi inconnu, envahi par une de ces inquiétudes étranges qui se glissent en frissons dans la chair et dans le sang.
A la fin, le vagabond reprit:
--Eh bien! me reconnaissez-vous?
Le prêtre, très étonné, répondit:
--Moi, pas du tout, je ne vous connais point.
--Ah! vous ne me connaissez point. Regardez-moi davantage.
--J'ai beau vous regarder, je ne vous ai jamais vu.
--Ça c'est vrai, reprit l'autre, ironique, mais je vais vous montrer quelqu'un que vous connaissez mieux.
Il se recoiffa et déboutonna son pardessus. Sa poitrine était nue dedans. Une ceinture rouge, roulée autour de son ventre maigre, retenait sa culotte au-dessus de ses hanches.
Il prit dans sa poche une enveloppe, une de ces invraisemblables enveloppes que toutes les taches possibles ont marbrées, une de ces enveloppes qui gardent, dans les doublures des gueux errants, les papiers quelconques, vrais ou faux, volés ou légitimes, précieux défenseurs de la liberté contre le gendarme rencontré. Il en tira une photographie, une de ces cartes grandes comme une lettre, qu'on faisait souvent autrefois, jaunie, fatiguée, traînée longtemps partout, chauffée contre la chair de cet homme et ternie par sa chaleur.
Alors, l'élevant à côté de sa figure, il demanda:
--Et celui-là, le connaissez-vous?
L'abbé fit deux pas pour mieux voir et demeura pâlissant, bouleversé, car c'était son propre portrait, fait pour Elle, à l'époque lointaine de son amour.
Il ne répondait rien, ne comprenant pas.
--Le vagabond répéta:
--Le reconnaissez-vous, celui-là?
Et le prêtre balbutia:
--Mais oui.
--Qui est-ce?
--C'est moi.
--C'est bien vous?
--Mais oui.
--Eh bien! regardez-nous, tous les deux, maintenant, votre portrait et moi?
Il avait vu déjà, le misérable homme, il avait vu que ces deux êtres, celui de la carte et celui qui riait à côté, se ressemblaient comme deux frères, mais il ne comprenait pas encore, et il bégaya:
--Que me voulez-vous, enfin?
Alors, le gueux, d'une voix méchante:
--Ce que je veux, mais je veux que vous me reconnaissiez d'abord.
--Qui êtes-vous donc?
--Ce que je suis? Demandez-le à n'importe qui sur la route, demandez-le à votre bonne, allons le demander au maire du pays si vous voulez, en lui montrant ça; et il rira bien, c'est moi qui vous le dis. Ah! vous ne voulez pas reconnaître que je suis votre fils, papa curé?
Alors le vieillard, levant ses bras en un geste biblique et désespéré, gémit:
--Ça n'est pas vrai.
Le jeune homme s'approcha tout contre lui, face à face.
--Ah! ça n'est pas vrai. Ah! l'abbé, il faut cesser de mentir, entendez-vous?
Il avait une figure menaçante et les poings fermés, et il parlait avec une conviction si violente, que le prêtre, reculant toujours, se demandait lequel des deux se trompait en ce moment.
Encore une fois, cependant, il affirma:
--Je n'ai jamais eu d'enfant.
L'autre ripostant:
--Et pas de maîtresse, peut-être?
Le vieillard prononça résolument un seul mot, un fier aveu:
--Si.
--Et cette maîtresse n'était pas grosse quand vous l'avez chassée?
Soudain, la colère ancienne, étouffée vingt-cinq ans plus tôt, non pas étouffée, mais murée au fond du coeur de l'amant, brisa les voûtes de foi, de dévotion résignée, de renoncement à tout, qu'il avait construites sur elle, et, hors de lui, il cria:
--Je l'ai chassée parce qu'elle m'avait trompé et qu'elle portait en elle l'enfant d'un autre, sans quoi, je l'aurais tuée, monsieur, et vous avec elle.
Le jeune homme hésita, surpris à son tour par l'emportement sincère du curé, puis il répliqua plus doucement:
--Qui vous a dit ça que c'était l'enfant d'un autre?
--Mais elle, elle-même, en me bravant.
Alors, le vagabond, sans contester cette affirmation, conclut avec un ton indifférent de voyou qui juge une cause:
--Eh ben! c'est maman qui s'est trompée en vous narguant, v'là tout.
Redevenant aussi plus maître de lui, après ce mouvement de fureur, l'abbé, à son tour, interrogea:
--Et qui vous a dit, à vous, que vous étiez mon fils?
--Elle, en mourant, m'sieu l'curé.... Et puis ça!
Et il tendait, sous les yeux du prêtre, la petite photographie.
Le vieillard la prit, et lentement, longuement, le coeur soulevé d'angoisse, il compara ce passant inconnu avec son ancienne image, et il ne douta plus, c'était bien son fils.
Une détresse emporta son âme, une émotion inexprimable, affreusement pénible, comme le remords d'un crime ancien. Il comprenait un peu, il devinait le reste, il revoyait la scène brutale de la séparation. C'était pour sauver sa vie, menacée par l'homme outragé, que la femme, la trompeuse et perfide femelle lui avait jeté ce mensonge. Et le mensonge avait réussi. Et un fils de lui était né, avait grandi, était devenu ce sordide coureur de routes, qui sentait le vice comme un bouc sent la bête.
Il murmura:
--Voulez-vous faire quelques pas avec moi, pour nous expliquer davantage?
L'autre se mit à ricaner.
--Mais, parbleu! C'est bien pour cela que je suis venu.
Ils s'en allèrent ensemble, côte à côte, par le champ d'oliviers. Le soleil avait disparu. La grande fraîcheur des crépuscules du Midi étendait sur la campagne un invisible manteau froid. L'abbé frissonnait et levant soudain les yeux, dans un mouvement habituel d'officiant, il aperçut partout autour de lui, tremblotant sur le ciel, le petit feuillage grisâtre de l'arbre sacré qui avait abrité sous son ombre frêle la plus grande douleur, la seule défaillance du Christ.
Une prière jaillit de lui, courte et désespérée, faite avec cette voix intérieure qui ne passe point par la bouche et dont les croyants implorent le Sauveur: «Mon Dieu, secourez-moi.»
Puis se tournant vers son fils:
--Alors, votre mère est morte?
Un nouveau chagrin s'éveillait en lui, en prononçant ces paroles: «Votre mère est morte» et crispait son coeur, une étrange misère de la chair de l'homme qui n'a jamais fini d'oublier, et un cruel écho de la torture qu'il avait subie, mais plus encore peut-être, puisqu'elle était morte, un tressaillement de ce délirant et court bonheur de jeunesse dont rien maintenant ne restait plus que la plaie de son souvenir.
Le jeune homme répondit:
--Oui, monsieur le curé, ma mère est morte.
--Y a-t-il longtemps?
--Oui, trois ans déjà.
Un doute nouveau envahit le prêtre.
--Et comment n'êtes-vous pas venu me trouver plus tôt?
L'autre hésita.
--Je n'ai pas pu. J'ai eu des empêchements ... Mais, pardonnez-moi d'interrompre ces confidences que je vous ferai plus tard, aussi détaillées qu'il vous plaira, pour vous dire que je n'ai rien mangé depuis hier matin.
Une secousse de pitié ébranla tout le vieillard, et, tendant brusquement les deux mains.
--Oh! mon pauvre enfant, dit-il.
Le jeune homme reçut ces grandes mains tendues, qui enveloppèrent ses doigts, plus minces, tièdes et fiévreux.
Puis il répondit avec cet air de blague qui ne quittait guère ses lèvres:
--Eh ben! vrai, je commence à croire que nous nous entendrons tout de même.
Le curé se mit à marcher.
--Allons dîner, dit-il.
Il songeait soudain, avec une petite joie instinctive, confuse et bizarre, au beau poisson péché par lui, qui joint à la poule au riz, ferait, ce jour-là, un bon repas pour ce misérable enfant.
L'Arlésienne, inquiète et déjà grondeuse, attendait devant la porte.
--Marguerite, cria l'abbé, enlevez la table et portez-la dans la salle, bien vite, bien vite, et mettez deux couverts, mais bien vite.
La bonne restait effarée, à la pensée que son maître allait dîner avec ce malfaiteur.
Alors, l'abbé Vilbois, se mit lui-même à desservir et à transporter, dans l'unique pièce du rez-de-chaussée, le couvert préparé pour lui.
Cinq minutes plus tard, il était assis, en face du vagabond, devant une soupière pleine de soupe aux choux, qui faisait monter, entre leurs visages, un petit nuage de vapeur bouillante.
III
Quand les assiettes furent pleines, le rôdeur se mit à avaler sa soupe avidement par cuillerées rapides. L'abbé n'avait plus faim, et il humait seulement avec lenteur le savoureux bouillon des choux, laissant le pain au fond de son assiette.
Tout à coup il demanda:
--Comment vous appelez-vous?
L'homme rit, satisfait d'apaiser sa faim.
--Père inconnu, dit-il, pas d'autre nom de famille que celui de ma mère que vous n'aurez probablement pas encore oublié. J'ai, par contre, deux prénoms qui ne me vont guère, entre parenthèses, «Philippe-Auguste.»
L'abbé pâlit et demanda, la gorge serrée:
--Pourquoi vous a-t-on donné ces prénoms?
Le vagabond haussa les épaules.
--Vous devez bien le deviner. Après vous avoir quitté, maman a voulu faire croire à votre rival que j'étais à lui, et il l'a cru à peu près jusqu'à mon âge de quinze ans. Mais, à ce moment-là, j'ai commencé à vous ressembler trop. Et il m'a renié, la canaille. On m'avait donc donné ses deux prénoms, Philippe-Auguste; et si j'avais eu la chance de ne ressembler à personne ou d'être simplement le fils d'un troisième larron qui ne se serait pas montré, je m'appellerais aujourd'hui le vicomte Philippe-Auguste de Pravallon, fils tardivement reconnu du comte du même nom, sénateur. Moi, je me suis baptisé. «Pas de veine.»
--Comment savez-vous tout cela?
--Parce qu'il y a eu des explications devant moi, parbleu, et de rudes explications, allez. Ah! c'est ça qui vous apprend la vie.
Quelque chose de plus pénible et de plus tenaillant que tout ce qu'il avait ressenti et souffert depuis une demi-heure oppressait le prêtre. C'était en lui une sorte d'étouffement qui commençait, qui allait grandir et finirait par le tuer, et cela lui venait, non pas tant des choses qu'il entendait, que de la façon dont elles étaient dites et de la figure de crapule du voyou qui les soulignait. Entre cet homme et lui, entre son fils et lui, il commençait à sentir à présent ce cloaque des saletés morales qui sont, pour certaines âmes, de mortels poisons. C'était son fils cela? Il ne pouvait encore le croire. Il voulait toutes les preuves, toutes; tout apprendre, tout entendre, tout écouter, tout souffrir. Il pensa de nouveau aux oliviers qui entouraient sa petite bastide, et il murmura pour la seconde fois: «Oh! mon Dieu, secourez-moi.»
Philippe-Auguste avait fini sa soupe. Il demanda:
--On ne mange donc plus, l'Abbé?
Comme la cuisine se trouvait en dehors de la maison, dans un bâtiment annexé, et que Marguerite ne pouvait entendre la voix de son curé, il la prévenait de ses besoins par quelques coups donnés sur un gong chinois suspendu près du mur, derrière lui.
Il prit donc le marteau de cuir et heurta plusieurs fois la plaque ronde de métal. Un son, faible d'abord, s'en échappa, puis grandit, s'accentua, vibrant, aigu, suraigu, déchirant, horrible plainte du cuivre frappé.
La bonne apparut. Elle avait une figure crispée et elle jetait des regards furieux sur le maoufatan comme si elle eut pressenti, avec son instinct de chien fidèle, le drame abattu sur son maître. En ses mains elle tenait le loup grillé d'où s'envolait une savoureuse odeur de beurre fondu. L'abbé, avec une cuiller, fendit le poisson d'un bout à l'autre, et offrant le filet du dos à l'enfant de sa jeunesse:
--C'est moi qui l'ai pris tantôt, dit-il, avec un reste de fierté qui surnageait dans sa détresse.
Marguerite ne s'en allait pas.
Le prêtre reprit:
--Apportez du vin, du bon, du vin blanc du cap Corse.
Elle eut presque un geste de révolte, et il dut répéter, en prenant un air sévère: «Allez, deux bouteilles». Car, lorsqu'il offrait du vin à quelqu'un, plaisir rare, il s'en offrait toujours une bouteille à lui-même.
Philippe-Auguste, radieux, murmura.
--Chouette. Une bonne idée. Il y a longtemps que je n'ai mangé comme ça.
La servante revint au bout de deux minutes. L'abbé les jugea longues comme deux éternités, car un besoin de savoir lui brûlait à présent le sang, dévorant ainsi qu'un feu d'enfer.
Les bouteilles étaient débouchées, mais la bonne restait là, les yeux fixés sur l'homme.
--Laissez-nous--dit le curé.
Elle fit semblant de ne pas entendre.
Il reprit presque durement:
--Je vous ai ordonné de nous laisser seuls.
Alors elle s'en alla.
Philippe-Auguste mangeait le poisson avec une précipitation vorace; et son père le regardait, de plus en plus surpris et désolé de tout ce qu'il découvrait de bas sur cette figure qui lui ressemblait tant. Les petits morceaux que l'abbé Vilbois portait à ses lèvres, lui demeuraient dans la bouche, sa gorge serrée refusant de les laisser passer; et il les mâchait longtemps, cherchant, parmi toutes les questions qui lui venaient à l'esprit, celle dont il désirait le plus vite la réponse.
Il finit par murmurer:
--De quoi est-elle morte?
--De la poitrine.
--A-t-elle été longtemps malade?
--Dix-huit mois, à peu près.
--D'où cela lui était-il venu?
--On ne sait pas.
Ils se turent. L'abbé songeait. Tant de choses l'oppressaient qu'il aurait voulu déjà connaître, car depuis le jour de la rupture, depuis le jour où il avait failli la tuer, il n'avait rien su d'elle. Certes, il n'avait pas non plus désiré savoir, car il l'avait jetée avec résolution dans une fosse d'oubli, elle, et ses jours de bonheur; mais voilà qu'il sentait naître en lui tout à coup, maintenant qu'elle était morte, un ardent désir d'apprendre, un désir jaloux, presque un désir d'amant.
Il reprit:
--Elle n'était pas seule, n'est-ce pas?
--Non, elle vivait toujours avec lui.
Le vieillard tressaillit.
--Avec lui! Avec Pravallon?
--Mais oui.
Et l'homme jadis trahi, calcula que cette même femme qui l'avait trompé, était demeurée plus de trente ans avec son rival.
Ce fut presque malgré lui qu'il balbutia:
--Furent-ils heureux ensemble?
En ricanant, le jeune homme répondit:
--Mais oui, avec des hauts et des bas! Ça aurait été très bien sans moi. J'ai toujours tout gâté, moi.
--Comment, et pourquoi? dit le prêtre.