Part 9
Il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se rapportent à la guerre. Nous l’avons vu en de récents et monstrueux conflits. Pour la première fois, depuis l’origine de l’histoire, des puissances entièrement nouvelles, des puissances enfin mûres et dégagées de l’ombre de séculaires expériences préparatoires, vinrent supplanter les hommes sur le champ de bataille. Jusqu’en ces dernières guerres, elles n’étaient descendues qu’à mi-côte, se tenaient à l’écart et agissaient de loin. Elles hésitaient à s’affirmer, et il y avait encore quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres mains. La portée du fusil ne dépassait pas celle de notre œil, et l’énergie destructive du canon le plus meurtrier, de l’explosif le plus redoutable gardait des proportions humaines. Aujourd’hui, nous sommes débordés, nous avons définitivement abdiqué, notre règne est fini, et nous voilà livrés, comme des grains de sable, aux monstrueuses et énigmatiques puissances que nous avons osé appeler à notre aide.
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Il est vrai que, de tout temps, la part humaine des combats fut la moins importante et la moins décisive. Déjà, aux jours d’Homère, les divinités de l’Olympe se mêlaient aux mortels dans les plaines de Troie et, presque invisibles mais efficaces dans leur nuée d’argent, dominaient, protégeaient ou épouvantaient les guerriers. Mais c’étaient des divinités encore peu puissantes et peu mystérieuses. Si leur intervention paraissait surhumaine, elle reflétait la forme et la psychologie de l’homme. Leurs secrets se mouvaient dans l’orbite de nos secrets étroits. Ils émanaient du ciel de notre intelligence, ils avaient nos passions, nos misères, nos pensées, à peine un peu plus justes, plus hautes et plus pures. Puis, à mesure que l’homme s’avance dans le temps, qu’il sort de l’illusion, que sa conscience augmente, que le monde se dévoile, les dieux qui l’accompagnent grandissent mais s’éloignent, deviennent moins distincts mais plus irrésistibles. A mesure qu’il apprend, à mesure qu’il connaît, le flot de l’inconnu envahit son domaine. A proportion que les armées s’organisent et s’étendent, que les armes se perfectionnent, que la science progresse et asservit des forces naturelles, le sort de la bataille échappe au capitaine pour obéir au groupe des lois indéchiffrables qu’on appelle la chance, le hasard, le destin. Voyez, par exemple, dans Tolstoï, l’admirable tableau, qu’on sent authentique, de la bataille de Borodino ou de la Moskova, type de l’une des grandes batailles de l’Empire. Les deux chefs, Koutouzof et Napoléon, se tiennent à une telle distance du combat, qu’ils n’en peuvent saisir que d’insignifiants épisodes et ignorent presque tout ce qui s’y passe. Koutouzof, en bon fataliste slave, a conscience de la «force des choses». Énorme, borgne, somnolent, écroulé devant une cabane, sur un banc recouvert d’un tapis, il attend l’issue de l’aventure, ne donne aucun ordre, se contentant de consentir ou non à ce qu’on lui propose. Mais Napoléon, lui, se flatte de diriger des événements qu’il n’entrevoit même pas. La veille, au soir, il a dicté les dispositions de la bataille; or, dès les premiers engagements, par cette même «force des choses» à laquelle se livre Koutouzof, pas une seule de ces dispositions n’est ni ne peut être exécutée. Néanmoins, fidèle au plan imaginaire que la réalité a complètement bouleversé, il croit donner des ordres et ne fait que suivre, en arrivant trop tard, les décisions de la chance qui précèdent partout ses aides de camp hagards et affolés. Et la bataille suit son chemin tracé par la nature, comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassemblés sur ses rives.
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Pourtant Napoléon, de tous les généraux de nos dernières guerres, est le seul qui maintienne l’apparence d’une direction humaine. Les forces étrangères qui secondaient ses troupes et qui déjà les dominaient sortaient à peine de l’enfance. Mais aujourd’hui que ferait-il? Parviendrait-il à ressaisir la centième part de l’influence qu’il avait sur le sort des batailles? C’est qu’à présent les enfants du mystère ont grandi, et ce sont d’autres dieux qui surplombent nos rangs, poussent et dispersent nos escadrons, rompent nos lignes, font chanceler nos citadelles et couler nos vaisseaux. Ils n’ont plus forme humaine, ils émergent du chaos primitif, ils viennent de bien plus loin que leurs prédécesseurs, et toute leur puissance, leurs lois, leurs intentions se trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l’autre côté de notre sphère intelligente, dans un monde absolument fermé, le monde le plus hostile aux destinées de notre espèce, le monde informe et brut de la matière inerte. Or, c’est à ces inconnus aveugles et effroyables, qui n’ont rien de commun avec nous, qui obéissent à des impulsions et à des ordres aussi ignorés que ceux qui régissent les astres le plus fabuleusement éloignés, c’est à ces impénétrables et irrésistibles énergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus proprement, le plus exclusivement réservé aux plus hautes facultés de la forme de vie que nous représentons seuls sur cette terre; c’est à ces monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de prolonger notre raison et de faire le départ du juste et de l’injuste...
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A quelles puissances avons-nous donc livré nos privilèges spécifiques?--Je fais parfois ce rêve que l’un de nous soit doué d’un œil qui saisisse tout ce qui évolue autour de nous, tout ce qui peuple ces clartés où flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides, comme l’aveugle--si d’autres sens ne le détrompaient point--croirait vides les ténèbres qui enserrent son front. Imaginons qu’il perce le tain de cette sphère de cristal où nous vivons et qui ne réfléchit jamais que notre propre face, nos propres gestes et nos propres pensées. Imaginons qu’un jour, à travers toutes les apparences qui nous emprisonnent, nous atteignions enfin les réalités essentielles, et que l’invisible qui de toutes parts nous enveloppe, nous abat, nous redresse, nous pousse, nous arrête ou nous fait reculer, dévoile subitement les images immenses, affreuses, inconcevables que revêtent sûrement, dans un creux de l’espace, les phénomènes et les lois de la nature dont nous sommes les fragiles jouets. Ne disons pas que ce n’est là qu’un songe de poète; c’est maintenant, en nous persuadant que ces lois n’ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toute-puissante et infatigable présence, c’est maintenant que nous sommes dans le songe, dans le tout petit songe de l’illusion humaine; et c’est alors que nous entrerions dans la vérité éternelle de la vie sans limites où baigne notre vie. Quel spectacle écrasant et quelle révélation qui frapperait d’effroi et paralyserait au fond de son néant toute énergie humaine! Voyez-vous, par exemple, entre tant d’autres triomphes illusoires de notre aveuglement, voyez-vous ces deux flottes qui se préparent au combat?--Quelques milliers d’hommes, aussi imperceptibles et inefficaces sur la réalité des forces mises en jeu qu’une pincée de fourmis dans une forêt vierge, quelques milliers d’hommes se flattent d’asservir et d’utiliser, au profit d’une idée étrangère à l’univers, les plus incommensurables et les plus dangereuses de ses lois. Essayez de donner à chacune de ces lois un aspect ou une physionomie proportionnée et appropriée à sa puissance et à ses fonctions. Pour ne pas vous heurter dès l’abord à l’impossible, à l’inimaginable, négligez, si vous en avez peur, les plus profondes et les plus grandioses, entre autres celle de la gravitation, à laquelle obéissent les vaisseaux et la mer qui les porte, et la terre qui porte la mer, et toutes les planètes qui soutiennent la terre. Il vous faudrait chercher si loin, dans de telles solitudes, dans de tels infinis, par delà de tels astres, les éléments qui la composent, que l’univers entier ne suffirait pas à lui prêter un masque, ni aucun rêve à lui donner une apparence plausible.
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Ne prenons donc que les plus limitées, s’il en est qui connaissent des limites, les plus proches de nous, s’il en est qui soient proches. Bornons-nous pour l’instant à celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs, à celles que nous croyons spécialement dociles et filles de nos œuvres. Quelle monstrueuse face, quelle ombre gigantesque attribuerons-nous, pour ne parler que d’elle, à la puissance des explosifs, dieux récents et suprêmes, qui viennent de détrôner, aux temples de la guerre, tous les dieux d’autrefois? D’où, de quelles profondeurs, de quels abîmes insondés surgissent-ils, ces démons qui jusqu’ici n’avaient jamais atteint la lumière du jour? A quelle famille de terreurs, à quel groupe imprévu de mystères faut-il les rattacher?--Mélinite, dynamite, panclastite, cordite et roburite, lyddite et balistite, spectres indescriptibles, à côté desquels la vieille poudre noire, épouvante de nos pères, la grande foudre même, qui résumait pour nous le geste le plus tragique de la colère divine, semblent des bonnes femmes un peu bavardes, un peu promptes à la gifle, mais presque inoffensives et presque maternelles: personne n’a effleuré le plus superficiel de vos innombrables secrets, et le chimiste qui compose votre sommeil, aussi profondément que l’ingénieur ou l’artilleur qui vous réveille, ignore votre nature, votre origine, votre âme, les ressorts de vos élans incalculables et les lois éternelles auxquelles vous obéissez tout à coup. Êtes-vous la révolte des choses immémorialement prisonnières? la transfiguration fulgurante de la mort, l’effroyable allégresse du néant qui tressaille, l’éruption de la haine ou l’excès de la joie? Êtes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente qu’elle consume en une seconde la patience de vingt siècles? Êtes-vous un éclat de l’énigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l’enserrent? Êtes-vous un emprunt téméraire à la réserve d’énergie qui soutient notre terre dans l’espace? Ramassez-vous en un clin d’œil, pour un bond sans égal vers un destin nouveau, tout ce qui se prépare, tout ce qui s’élabore, tout ce qui s’accumule dans le secret des rocs, des mers et des montagnes? Êtes-vous âme ou matière ou un troisième état encore innomé de la vie? Où puisez-vous l’ardeur de vos dévastations, où appuyez-vous le levier qui fend un continent et d’où part votre élan qui pourrait dépasser la zone des étoiles où la terre votre mère exerce sa volonté?--A toutes ces questions, le savant qui vous crée répondra simplement que «votre force vient de la production brusque d’un grand volume gazeux dans un espace trop étroit pour le contenir sous la pression atmosphérique». Il est certain que cela répond à tout, que tout est éclairci. Nous voyons là le fond du vrai, et nous savons dès lors, comme en toutes choses, à quoi nous en tenir.
LE PARDON DES INJURES
Il n’est pas inutile d’interroger de temps à autre le sens de certains mots qui couvrent d’un vêtement invariable des sentiments qui se sont transformés.
Le mot pardonner, par exemple, qui paraît, au premier abord, l’un des plus beaux de la langue, a-t-il encore, eut-il jamais le sens d’amnistie presque divine que nous lui accordons? N’est-il pas un de ces termes qui montrent le mieux la bonne volonté des hommes, puisqu’il renferme un idéal qui ne fut jamais réalisé?--Quand nous disons à qui nous fit injure: «Je vous pardonne et tout est oublié», qu’y a-t-il de vrai au fond de cette parole?--Tout au plus ceci, qui est le seul engagement que nous puissions prendre: «Je ne chercherai point à vous nuire à mon tour.» Le reste, que nous croyons promettre ne dépend pas de notre volonté. Il nous est impossible d’oublier le mal qu’on nous a fait, parce que le plus profond de nos instincts, celui de la conservation, est directement intéressé à se souvenir.
L’homme qui, à un moment donné, pénètre dans notre existence, nous ne le connaissons jamais en soi. Il n’est pour nous qu’une image que lui-même dessine dans notre mémoire. Il est bien vrai que la vie qui l’anime a un visage révélateur, indéfinissable, mais puissant. Ce visage apporte une foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincères que les paroles ou les actes qui les démentiront bientôt. Mais ce grand signe n’a guère qu’une valeur idéale. Nous nous trouvons dans un monde où bien peu d’êtres, soit par la force des circonstances, soit par suite d’une erreur initiale, vivent selon la vérité que leur présence fait pressentir. A la longue, l’expérience morose nous apprend à ne plus tenir compte de ce visage trop mystérieux. Un masque net et dur le recouvre, qui porte l’empreinte de tous les faits et gestes qui nous atteignirent. Les bienfaits l’enluminent de couleurs attrayantes et fragiles, tandis que les offenses le creusent profondément. En réalité, c’est uniquement sous ce masque modelé selon le souvenir d’agréments ou d’ennuis que nous apercevons celui qui nous approche; et lui dire, s’il nous a offensé, que nous lui pardonnons, c’est lui affirmer que nous ne le reconnaissons point.
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Il s’agit de savoir quelle influence cette reconnaissance inévitable aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux. Ici, comme sur tant d’autres points, dès que notre bonne volonté se réveille, ses premiers pas, encore inconscients, la ramènent sur la vieille route de l’idéal religieux. Au plus haut de cet idéal, on pourrait ériger, comme un symbole, le groupe légendaire de la chrétienne ensevelissant, au péril de ses jours, les restes exécrés de Néron. Il est incontestable que le geste de cette femme est plus grand, surpasse davantage la raison humaine, que le geste d’Antigone qui domine l’antiquité païenne. Néanmoins, il n’épuise pas tout le pardon chrétien. Supposons que Néron ne soit pas mort, mais chancelle aux dernières limites de la vie, où un héroïque secours puisse seul le sauver. La chrétienne lui devra ce secours, encore qu’elle sache avec certitude que la vie qu’elle rend ramènera en même temps la persécution. Elle peut encore monter plus haut: imaginez qu’elle ait à choisir, dans la même angoisse, entre son frère et l’ennemi qui la fera périr, elle n’atteindra le suprême sommet que si elle préfère l’ennemi.
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Cet idéal, sublime malgré les récompenses infinies qu’il escompte, qu’en faut-il penser dans un monde qui n’attend rien d’un autre monde? Auquel des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera dans l’un de ces trois abîmes du pardon? Autour du premier, nous trouverons encore aujourd’hui quelques traces de pas; mais autour des deux autres, personne ne s’égarera plus. Reconnaissons qu’il y a là une sorte de marché héroïque de la foi qui n’est plus possible; mais, la foi enlevée, il n’en reste pas moins, jusque dans la déraison de cet idéal, quelque chose d’humain qui est comme un pressentiment de ce que l’homme voudrait faire si la vie n’était pas si cruelle.
Et ne croyons pas que des exemples de ce genre, pris aux extrémités de l’imagination, soient oiseux ou absurdes. L’existence nous apporte sans cesse des équivalents moins tragiques mais aussi difficiles; et de l’esprit qui préside à la solution des plus hauts cas de conscience dépend celle des plus humbles. Tout ce qu’on imagine en grand finit un jour par se réaliser en petit; et du choix que nous ferions sur la montagne, dépend exactement celui que nous ferons dans la vallée.
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Nous pouvons d’ailleurs apprendre à pardonner aussi complètement que le chrétien. Non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que nous voyons avec les yeux de notre tête. Il suffit d’un effort analogue au sien, mais vers d’autres portes, pour nous en évader. Le chrétien, tout comme nous, n’oubliait pas l’injure, il ne tentait pas l’impossible, mais il allait noyer d’abord dans l’infini divin tout désir de rancune. Cet infini divin, à le regarder d’un peu près, n’est pas bien différent du nôtre. Ils ne sont, au fond, l’un et l’autre, que le sentiment de l’infini sans nom où nous nous débattons. La religion élevait mécaniquement, pour ainsi dire, toutes les âmes sur les hauteurs que nous devons atteindre par nos propres forces. Mais comme la plupart des âmes qu’elle y entraînait étaient encore aveugles, elle n’essayait pas inutilement de leur donner une idée des vérités qu’on aperçoit de ces hauteurs. Elles ne les auraient pas comprises. Elle se contentait de leur décrire des tableaux appropriés et familiers à leur aveuglement et qui, par des causes très différentes, produisaient à peu près les mêmes effets que la vision réelle qui nous frappe à présent. «Il faut pardonner les offenses parce que Dieu le veut et a donné lui-même l’exemple du pardon le plus complet qu’on puisse imaginer.» Cet ordre qu’on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le même que celui que nous donnent, au moment où nous les regardons d’une altitude suffisante, les nécessités et l’innocence profonde de toute vie. Et si ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu’à nous pousser à préférer notre ennemi parce qu’il est notre ennemi, ce n’est pas qu’il soit moins sublime, c’est qu’il parle à des cœurs plus désintéressés en même temps qu’à des intelligences qui ont appris à ne plus apprécier uniquement un idéal selon qu’il est plus ou moins difficile de l’atteindre. Dans le sacrifice, par exemple, dans la pénitence, les mortifications, il y a ainsi toute une série de victoires spirituelles de plus en plus pénibles, mais qui ne sont pas réellement hautes parce qu’elles ne s’élèvent point dans l’atmosphère humaine, mais dans le vide où elles brillent non seulement sans nécessité, mais souvent d’une façon très dommageable. L’homme qui jongle avec des boules de feu sur la pointe d’un clocher fait lui aussi une chose très difficile; pourtant nul ne songera à comparer son courage inutile au dévouement, presque toujours moins périlleux, de celui qui se jette à l’eau ou dans les flammes pour sauver un enfant. En tout cas, et peut-être plus efficacement que l’autre, l’ordre dont nous parlions dissipe toute haine, car il ne descend plus d’une volonté étrangère, il naît en nous à la vue d’un immense spectacle où les actions des hommes prennent leur place et leur signification véritables. Il n’y a plus de mauvaise volonté, d’ingratitude, d’injustice, ni de perversité, il n’y a même plus d’égoïsme dans la nuit magnifique et illimitée où s’agitent de pauvres êtres menés par des ténèbres que chacun d’eux suit de très bonne foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit.
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Ne craignons pas que cette vision et tant d’autres plus grandioses et aussi exactes, qui devraient être toujours présentes à nos regards, nous désarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de réalités moins vastes et plus dures. Il en est bien peu parmi nous qui aient à renforcer leurs moyens de défense, à aiguiser leur prudence, leur méfiance ou leur égoïsme. L’instinct et l’expérience de la vie n’y pourvoient que trop largement. Ce n’est jamais du côté opposé à nos petits intérêts de chaque jour qu’il y a danger de perdre l’équilibre. Tous les efforts d’une pensée vigilante suffisent à grand’peine à nous maintenir droits. Mais il n’est pas indifférent, pour les autres et surtout pour nous-mêmes, que nos gestes d’attaque et de défense se profilent sur le fond morne de la haine, du mépris, du désenchantement, ou sur l’horizon transparent de l’indulgence et du pardon silencieux qui explique et comprend. Avant tout, à mesure que s’écoulent nos années, gardons-nous des leçons basses de l’expérience. Il y a dans ces leçons une partie opaque et lourde qui de droit appartient à l’instinct et descend aux limons nécessaires de la vie. Nul besoin de s’en occuper; elle germe et multiplie prodigieusement dans l’inconscient. Mais il en est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre à saisir et à fixer avant qu’elle s’évapore dans l’espace. Tout acte comporte autant d’interprétations différentes qu’il y a de forces diverses en notre intelligence. Les plus basses semblent d’abord les plus simples, les plus justes et les plus naturelles, parce qu’elles sont les premières venues, celles du moindre effort. Si nous ne luttons pas sans répit contre leur envahissement sournois et familier, elles rongent, elles empoisonnent peu à peu toutes les espérances, toutes les croyances dont notre jeunesse avait formé les régions les plus nobles et les plus fécondes de notre esprit. Il ne nous resterait bientôt, vers la fin de nos jours, que les plus tristes déchets de la sagesse. Il importe donc que l’interprétation la plus haute que nous puissions donner des faits qui nous heurtent à tout moment, s’élève à proportion que s’accumule le grossier trésor du sens pratique de l’existence. A mesure que notre sens de la vie s’accroît par les racines dans l’humus, il est indispensable qu’il monte dans la lumière par les fleurs et les fruits. Il faut qu’une pensée toujours en éveil soulève, aère et anime sans cesse le poids mort des années. Du reste, cette expérience si positive, si pratique, si débonnaire, si tranquille, si naïve et si sincère en apparence, elle sait bien au fond qu’elle nous cache quelque chose d’essentiel; et si l’on avait la force de la pousser jusqu’en ses plus secrets retranchements, on finirait par lui arracher à coup sûr l’aveu suprême qu’en dernière analyse et au bout de tout compte, l’interprétation la plus haute est toujours la plus vraie.
L’ACCIDENT
A mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient nos chances d’accidents, de même que croissent les dangers du dompteur à raison du nombre de fauves qu’il «fait travailler» dans la cage. Autrefois, nous évitions autant que possible le contact de ces forces; aujourd’hui elles sont admises dans notre domestique. Aussi, malgré nos mœurs plus prudentes et plus pacifiques, nous arrive-t-il plus souvent qu’à nos pères de voir la mort d’assez près. Il est donc probable que plusieurs de ceux qui liront ces notes auront éprouvé les mêmes émotions et eu l’occasion de faire des remarques analogues.
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Une des premières questions qui se posent est celle du pressentiment. Est-il vrai, comme beaucoup l’affirment, que nous ayons dès le matin une sorte d’intuition de l’événement qui menace la journée? Il est difficile de répondre, attendu que notre expérience ne peut guère porter que sur des événements qui «ne tournèrent pas mal» ou qui, tout au moins, n’eurent pas de suites graves. Il paraît donc naturel que ces accidents qui ne devaient pas avoir de conséquences n’aient point remué par avance les eaux profondes de notre instinct, comme il est vrai, je crois, qu’ils ne les effleurent même pas. Quant aux autres, qui entraînent une mort plus ou moins prochaine, il est rare que la victime ait la force ou la lucidité requise pour satisfaire notre curiosité. En tout cas, ce que peut recueillir sur ce point notre expérience personnelle est fort incertain et l’interrogation demeure.
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