L'intelligence des fleurs

Part 4

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Pour en finir avec cette étrange tribu des Orchidées, il nous reste à dire quelques mots d’un organe auxiliaire qui met en branle toute la mécanique: le nectaire. Il a d’ailleurs été, de la part du génie de l’espèce, l’objet de recherches, de tentatives, d’expériences aussi intelligentes, aussi variées que celles qui modifient sans cesse l’économie des organes essentiels.

Le nectaire, nous l’avons vu, est en principe, une sorte de long éperon, de long cornet pointu qui s’ouvre tout au fond de la fleur, à côté du pédoncule, et fait plus ou moins contrepoids à la corolle. Il contient un liquide sucré, le nectar, dont se nourrissent les papillons, les coléoptères et d’autres insectes, et que l’abeille transforme en miel.

Il est donc chargé d’attirer les hôtes indispensables. Il s’est conformé à leur taille, à leurs habitudes, à leurs goûts: il est toujours disposé de telle sorte qu’ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe qu’après avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites prescrits par les lois organiques de la fleur.

Nous connaissons déjà suffisamment le caractère et l’imagination fantasques des Orchidées, pour prévoir qu’ici, comme ailleurs, et même plus qu’ailleurs, car l’organe plus souple s’y prêtait davantage, leur esprit inventif, pratique, observateur et tâtillon, se donne libre cours. L’une d’elles par exemple, le _Sarcanthus teretifolius_, ne parvenant probablement pas à élaborer, pour coller le paquet de pollen sur la tête de l’insecte, un liquide visqueux qui durcît assez vite, a tourné la difficulté, en s’appliquant à retarder autant que possible la trompe du visiteur dans les étroits passages qui mènent au nectar. Le labyrinthe qu’elle a tracé est tellement compliqué, que Bauer, l’habile dessinateur de Darwin, dut s’avouer vaincu et renonça à le reproduire.

Il en est qui, partant de l’excellent principe, que toute simplification est perfectionnement, ont bravement supprimé le cornet à nectar. Elles l’ont remplacé par certaines excroissances charnues, bizarres et évidemment succulentes, que rongent les insectes. Est-il besoin d’ajouter que ces excroissances sont toujours disposées de telle sorte que l’hôte qui s’en régale doit nécessairement mettre en branle toute la mécanique à pollen?

XXII

Mais, sans nous attarder à mille petites ruses très variées, terminons ces contes de fées par l’étude des appâts du _Coryanthes macrantha_. En vérité, nous ne savons plus exactement à quelle sorte d’être nous avons affaire. La stupéfiante Orchidée a imaginé ceci: sa lèvre inférieure ou _labellum_ forme une espèce de grand godet dans lequel des gouttes d’une eau presque pure, sécrétée par deux cornets situés au-dessus, tombent continuellement; quand ce godet est à demi plein, l’eau s’écoule d’un côté par une gouttière. Toute cette installation hydraulique est déjà fort remarquable; mais voici où commence le côté inquiétant, je dirai presque diabolique de la combinaison. Le liquide que sécrètent les cornets et qui s’accumule dans la vasque de satin, n’est pas du nectar, et n’est nullement destiné à attirer les insectes; il a une mission bien plus délicate, dans le plan réellement machiavélique de l’étrange fleur. Les insectes naïfs sont invités par les parfums sucrés que répandent les excroissances charnues dont nous avons parlé plus haut, à prendre place dans le piège. Ces excroissances se trouvent au-dessus du godet, en une sorte de chambre où donnent accès deux ouvertures latérales. La grosse abeille visiteuse,--la fleur étant énorme ne séduit guère que les plus lourds hyménoptères, comme si les autres éprouvaient quelque honte à pénétrer en d’aussi vastes et somptueux salons,--la grosse abeille se met à ronger les savoureuses caroncules. Si elle était seule, son repas terminé, elle s’en irait tranquillement, sans même effleurer le godet plein d’eau, le stigmate et le pollen: et rien n’arriverait de ce qui est requis. Mais la sage Orchidée a observé la vie qui s’agite autour d’elle. Elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable, avide et affairé, qu’elles sortent par milliers aux heures ensoleillées, qu’il suffit qu’un parfum vibre comme un baiser au seuil d’une fleur qui s’ouvre, pour qu’elles accourent en foule au festin préparé sous la tente nuptiale. Voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre sucrée; le lieu est exigu, les parois sont glissantes, les invitées brutales. Elles se pressent, se bousculent, si bien que l’une d’elles finit toujours par choir dans le godet qui l’attend sous le repas perfide. Elle y trouve un bain inattendu; y mouille consciencieusement ses belles ailes diaphanes, et malgré d’immenses efforts, ne parvient plus à reprendre son vol. C’est bien là que la guette la fleur astucieuse. Il n’existe, pour sortir du godet magique, qu’une seule ouverture, la gouttière qui déverse au dehors le trop-plein du réservoir. Elle est tout juste assez large pour livrer passage à l’insecte dont le dos touche d’abord la surface gluante du stigmate, puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l’attendent le long de la voûte. Il s’échappe ainsi, chargé de la poudre adhésive, entre dans une fleur voisine, où recommence le drame du repas, de la bousculade, de la chute, de la baignade et de l’évasion, qui met forcément en contact avec l’avide stigmate le pollen importé.

Voilà donc une fleur qui connaît et exploite les passions des insectes. On ne saurait prétendre que tout ceci n’est qu’interprétations plus ou moins romanesques; non, les faits sont d’observation précise et scientifique, et il est impossible d’expliquer d’autre façon l’utilité et la disposition des divers organes de la fleur. Il faut accepter l’évidence. Cette ruse incroyable et efficace est d’autant plus surprenante, qu’elle ne tend pas à satisfaire ici le besoin de manger, immédiat et urgent, qui aiguise les plus obtuses intelligences: elle n’a en vue qu’un idéal lointain: la propagation de l’espèce.

Mais pourquoi, dira-t-on, ces complications fantastiques qui n’aboutissent qu’à grandir les dangers du hasard? Ne nous hâtons pas de juger et de répondre. Nous ignorons tout des raisons de la plante. Savons-nous les obstacles qu’elle rencontre du côté de la logique et de la simplicité? Connaissons-nous, au fond, une seule des lois organiques de son existence et de sa croissance? Quelqu’un qui nous verrait du haut de Mars ou de Vénus nous évertuer à la conquête de l’air, se demanderait de même: pourquoi ces appareils informes et monstrueux, ces ballons, ces aéroplanes, ces parachutes, quand il serait si simple d’imiter les oiseaux et de munir les bras d’une paire d’ailes suffisantes?

XXIII

A ces preuves d’intelligence, la vanité un peu puérile de l’homme oppose l’objection traditionnelle: oui, elles créent des merveilles, mais ces merveilles demeurent éternellement les mêmes. Chaque espèce, chaque variété a son système, et, de générations en générations, n’y apporte nulle amélioration sensible. Il est certain que depuis que nous les observons, c’est-à-dire depuis une cinquantaine d’années, nous n’avons pas vu le _Coryanthes macrantha_ ou les _Catasétidées_ perfectionner leur piège; c’est tout ce que nous pouvons affirmer, et c’est vraiment insuffisant. Avons-nous seulement tenté les expériences les plus élémentaires, et savons-nous ce que feraient au bout d’un siècle les générations successives de notre étonnante Orchidée baigneuse placées dans un milieu différent, parmi des insectes insolites? Du reste, les noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants d’une même fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon de lentes circonstances.

Les fleurs précédèrent les insectes sur notre terre; elles durent donc, quand ceux-ci apparurent, adapter aux mœurs de ces collaborateurs imprévus toute une machinerie nouvelle. Ce fait seul, géologiquement incontestable, parmi tout ce que nous ignorons, suffit à établir l’évolution, et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas, en dernière analyse, adaptation, modification, progrès intelligent?

Du reste, pour ne pas recourir à cet événement préhistorique, il serait facile de grouper un grand nombre de faits qui démontreraient que la faculté d’adaptation et de progrès intelligents n’est pas exclusivement réservée à l’espèce humaine. Sans revenir sur les chapitres détaillés que j’ai consacrés à ce sujet dans _La Vie des Abeilles_, je rappellerai simplement deux ou trois détails topiques qui s’y trouvent cités. Les abeilles, par exemple, ont inventé la ruche. A l’état sauvage et primitif et dans leur pays d’origine, elles travaillent à l’air libre. C’est l’incertitude, l’inclémence de nos saisons septentrionales qui leur donna l’idée de chercher un abri dans le creux des rochers ou des arbres. Cette idée de génie rendit au butinage et aux soins du «couvain» les milliers d’ouvrières autrefois immobilisées autour des rayons afin d’y maintenir la chaleur nécessaire. Il n’est pas rare, surtout dans le Midi, que durant les étés exceptionnellement doux, elles retournent à ces mœurs tropicales de leurs ancêtres[E].

Autre fait: transportée en Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que l’été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen indispensables à la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée l’emportant sur l’expérience héréditaire, elle ne fait plus de provisions. Dans le même ordre d’idées, Büchner mentionne un trait qui prouve également l’adaptation aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où pendant toute l’année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter les fleurs.

Rappelons enfin l’amusant démenti qu’elles donnèrent à deux savants entomologistes anglais: Kirby et Spence. «Montrez-nous, disaient-ils, un seul cas où, pressées par les circonstances, elles aient eu l’idée de substituer l’argile ou le mortier à la cire et à la propolis, et nous conviendrons qu’elles sont capables de raisonner.»

A peine avaient-ils exprimé ce désir assez arbitraire, qu’un autre naturaliste, André Knight, ayant enduit d’une espèce de ciment fait de cire et de térébenthine l’écorce de certains arbres, observa que ses abeilles renonçaient entièrement à récolter la propolis et n’usaient plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu’elles trouvaient toute préparée et en abondance aux environs de leur logis. Au surplus, dans la pratique apicole, quand il y a disette de pollen, il suffit de mettre à leur disposition quelques pincées de farine, pour qu’elles comprennent immédiatement que celle-ci peut leur rendre les mêmes services et être employée aux mêmes usages que la poussière des anthères, bien que la saveur, l’odeur et la couleur soient absolument différentes.

Ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles, pourrait, je pense, _mutatis mutandis_, se vérifier dans le royaume des fleurs. Il suffirait probablement que l’admirable effort évolutif des nombreuses variétés de la Sauge, par exemple, fût soumis à quelques expériences et étudié plus méthodiquement que n’est capable de le faire le profane que je suis. En attendant, parmi bien d’autres indices qu’il serait facile de réunir, une curieuse étude de Babinet sur les céréales nous apprend que certaines plantes, transportées loin de leur climat habituel, observent les circonstances nouvelles et en tirent parti, exactement comme font les abeilles. Ainsi, dans les régions les plus chaudes de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique, où l’hiver ne le tue pas annuellement, notre blé redevient ce qu’il devait être à l’origine; une plante vivace comme le gazon. Il y demeure toujours vert, s’y multiplie par la racine et n’y porte plus d’épis ni de graines. Quand, de sa patrie tropicale et primitive, il est venu s’acclimater dans nos contrées glacées, il lui a donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de multiplication. Comme le dit excellemment Babinet, «l’organisme de la plante, par un inconcevable miracle, a semblé pressentir la nécessité de passer par l’état de graine, pour ne pas périr complètement pendant la saison rigoureuse».

XXIV

En tous cas, pour détruire l’objection dont nous parlions plus haut et qui nous a fait faire ce long détour, il suffirait que l’acte de progrès intelligent fût constaté, ne serait-ce qu’une seule fois hors de l’humanité. Mais à part le plaisir qu’on éprouve à réfuter un argument trop vaniteux et périmé, que cette question de l’intelligence personnelle des fleurs, des insectes ou des oiseaux a donc, au fond, peu d’importance! Que l’on dise, à propos de l’Orchidée comme de l’abeille, que c’est la Nature et non point la plante ou la mouche qui calcule, combine, orne, invente et raisonne, quel intérêt cette distinction peut-elle avoir pour nous? Une question bien plus haute et plus digne de notre attention passionnée domine ces détails. Il s’agit de saisir le caractère, la qualité, les habitudes et peut-être le but de l’intelligence générale d’où émanent tous les actes intelligents qui s’accomplissent sur cette terre. C’est à ce point de vue que l’étude des êtres,--les fourmis et les abeilles entre autres,--où se manifestent le plus nettement, hors de la forme humaine, les procédés et l’idéal de ce génie, est une des plus curieuses que l’on puisse entreprendre. Il semble, après tout ce que nous venons de constater, que ces tendances, ces méthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes, aussi avancées, aussi saisissantes chez les Orchidées que chez les Hyménoptères sociaux. Ajoutons qu’un grand nombre de mobiles, qu’une partie de la logique de ces insectes agités et d’observation difficile, nous échappent encore, au lieu que nous saisissons sans peine tous les motifs silencieux, tous les raisonnements stables et sages de la paisible fleur.

XXV

Or qu’observons-nous, en surprenant à l’œuvre la Nature, l’Intelligence générale, ou le Génie universel (le nom n’importe guère) dans le monde des fleurs? Bien des choses, et, pour n’en parler qu’en passant, car le sujet prêterait à une longue étude, nous constatons tout d’abord que son idée de beauté, d’allégresse, que ses moyens de séduction, ses goûts esthétiques, sont très proches des nôtres. Mais sans doute serait-il plus exact d’affirmer que les nôtres sont conformes aux siens. Il est en effet bien incertain que nous ayons inventé une beauté qui nous soit propre. Tous nos motifs architecturaux, musicaux, toutes nos harmonies de couleur et de lumière, etc., sont directement empruntés à la Nature. Sans évoquer la mer, la montagne, les ciels, la nuit, les crépuscules, que ne pourrait-on dire, par exemple, sur la beauté des arbres? Je parle non seulement de l’arbre considéré dans la forêt, qui est une des puissances de la terre, peut-être la principale source de nos instincts, de notre sentiment de l’univers, mais de l’arbre en soi, de l’arbre solitaire, dont la verte vieillesse est chargée d’un millier de saisons. Parmi ces impressions qui, sans que nous le sachions, forment le creux limpide et peut-être le tréfonds de bonheur et de calme de toute notre existence, qui de nous ne garde la mémoire de quelques beaux arbres? Quand on a dépassé le milieu de la vie, quand on arrive au bout de la période émerveillée, qu’on a épuisé à peu près tous les spectacles que peuvent offrir l’art, le génie et le luxe des siècles et des hommes, après avoir éprouvé et comparé bien des choses, on en revient à de très simples souvenirs. Ils dressent à l’horizon purifié, deux ou trois images innocentes, invariables et fraîches, qu’on voudrait emporter dans le dernier sommeil, s’il est vrai qu’une image puisse passer le seuil qui sépare nos deux mondes. Pour moi, je n’imagine pas de paradis, ni de vie d’outre-tombe si splendide qu’elle devienne, où ne serait point à sa place tel magnifique Hêtre de la Sainte-Baume, tel Cyprès ou tel Pin-parasol de Florence ou d’un humble ermitage voisin de ma maison, qui donnent au passant le modèle de tous les grands mouvements de résistance nécessaire, de courage paisible, d’élan, de gravité, de victoire silencieuse et de persévérance.

XXVI

Mais je m’éloigne trop; j’entendais simplement remarquer, à propos de la fleur, que la Nature, lorsqu’elle veut être belle, plaire, réjouir et se montrer heureuse, fait à peu près ce que nous ferions si nous disposions de ses trésors. Je sais qu’en parlant ainsi, je parle un peu comme cet évêque qui admirait que la Providence fît toujours passer les grands fleuves à proximité des grandes villes; mais il est difficile d’envisager ces choses d’un autre point de vue que l’humain. Or donc, de ce point de vue, considérons que nous connaîtrions bien peu de signes, bien peu d’expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur. Pour bien juger de sa puissance d’allégresse et de beauté, il faut habiter un pays où elle règne sans partage, comme le coin de Provence, entre la Siagne et le Loup, où j’écris ces lignes. Ici, vraiment elle est l’unique souveraine des vallées et des collines. Les paysans y ont perdu l’habitude de cultiver le blé, comme s’ils n’avaient plus qu’à pourvoir aux besoins d’une humanité plus subtile qui se nourrirait d’odeurs suaves et d’ambroisie. Les champs ne forment qu’un bouquet qui se renouvelle sans cesse, et les parfums qui se succèdent semblent danser la ronde tout autour de l’année azurée. Les Anémones, les Giroflées, les Mimosas, les Violettes, les Œillets, les Narcisses, les Jacinthes, les Jonquilles, les Résédas, les Jasmins, les Tubéreuses envahissent les jours et les nuits, les mois d’hiver, d’été, de printemps et d’automne. Mais l’heure magnifique appartient aux Roses de Mai. Alors, à perte de vue, du penchant des coteaux aux creux des plaines, entre des digues de vignes et d’oliviers, elles coulent de toutes parts comme un fleuve de pétales d’où émergent les maisons et les arbres, un fleuve de la couleur que nous donnons à la jeunesse, à la santé et à la joie. L’arome à la fois chaud et frais, mais surtout spacieux qui entr’ouvre le ciel, émane, croirait-on, directement des sources de la béatitude. Les routes, les sentiers sont taillés dans la pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du bonheur.

XXVII

Toujours de notre point de vue humain, et pour persévérer dans l’illusion nécessaire, à la première remarque ajoutons-en une autre un peu plus étendue, un peu moins hasardeuse, et peut-être lourde de conséquences: à savoir que le Génie de la Terre, qui est probablement celui du monde entier, agit, dans la lutte vitale, exactement comme agirait un homme. Il use des mêmes méthodes, de la même logique. Il atteint au but par les moyens que nous emploierions, il tâtonne, il hésite, il s’y reprend à plusieurs fois, il ajoute, il élimine, il reconnaît et redresse ses erreurs comme nous le ferions à sa place. Il s’évertue, il invente péniblement et petit à petit, à la façon des ouvriers et des ingénieurs de nos ateliers. Il lutte, ainsi que nous, contre la masse pesante, énorme et obscure de son être. Il ne sait pas plus que nous où il va; il se cherche, se découvre peu à peu. Il a un idéal souvent confus, mais où l’on distingue néanmoins une foule de grandes lignes qui s’élèvent vers une vie plus ardente, plus complexe, plus nerveuse, plus spirituelle. Matériellement, il dispose de ressources infinies, il connaît le secret de prodigieuses forces que nous ignorons; mais intellectuellement, il paraît strictement occuper notre sphère, nous ne constatons pas, jusqu’ici, qu’il outrepasse ses limites; et s’il ne va rien puiser par delà, n’est-ce pas à dire qu’il n’y a rien hors de cette sphère? N’est-ce pas à dire que les méthodes de l’esprit humain sont les seules possibles, que l’homme ne s’est pas trompé, qu’il n’est ni une exception ni un monstre, mais l’être par qui passent, en qui se manifestent le plus intensément les grandes volontés, les grands désirs de l’Univers?

XXVIII

Les points de repère de notre connaissance émergent lentement, parcimonieusement. Peut-être l’image fameuse de Platon, la caverne aux murs de laquelle se reflètent des ombres inexpliquées, n’est-elle plus suffisante; mais, si l’on voulait lui substituer une image nouvelle et plus exacte, elle ne serait guère plus consolante. Imaginez cette caverne agrandie. Jamais n’y pénétrerait un rayon de clarté. Excepté la lumière et le feu, on l’aurait soigneusement pourvue de tout ce que comporte notre civilisation; et des hommes s’y trouveraient prisonniers depuis leur naissance. Ils ne regretteraient point la lumière, ne l’ayant jamais vue; ils ne seraient pas aveugles, leurs yeux ne seraient pas morts, mais n’ayant rien à regarder, deviendraient probablement l’organe le plus sensible du toucher.

Afin de nous reconnaître en leurs gestes, représentons-nous ces malheureux dans leurs ténèbres, au milieu de la multitude d’objets inconnus qui les entourent. Que de bizarres méprises, de déviations incroyables, d’interprétations imprévues! Mais qu’il paraîtrait touchant et souvent ingénieux le parti qu’ils auraient tiré de choses qui n’avaient pas été créées pour la nuit!... Combien de fois auraient-ils rencontré juste, et quelle ne serait pas leur stupéfaction, si tout à coup, à la clarté du jour, ils découvraient la nature et la destination véritables d’outils et d’appareils qu’ils auraient de leur mieux appropriés aux incertitudes de l’ombre?...

Pourtant, au regard de la nôtre, leur situation semble simple et facile. Le mystère où ils rampent est borné. Ils ne sont privés que d’un sens, au lieu qu’il est impossible d’estimer le nombre de ceux qui nous manquent. La cause de leurs erreurs est unique et l’on ne peut compter celles des nôtres.

Puisque nous vivons dans une caverne de ce genre, n’est-il pas intéressant de constater que la puissance qui nous y a mis, agit souvent et sur quelques points importants, comme nous agissons nous-mêmes? Ce sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés sur l’usage de tous les objets qui s’y trouvent; et quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportées par les insectes et les fleurs.

XXIX

Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, mêmes espérances, mêmes épreuves et presque,--n’était notre rêve spécifique de justice et de pitié,--mêmes sentiments. Il est bien plus tranquillisant de s’assurer que nous employons, pour améliorer notre sort, pour utiliser les forces, les occasions, les lois de la matière, des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et ordonner ses régions insoumises et inconscientes; qu’il n’y en pas d’autres, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre place et chez nous dans cet univers pétri de substances inconnues, mais dont la pensée est non pas impénétrable et hostile, mais analogue ou conforme à la nôtre.