L'intelligence des fleurs

Part 3

Chapter 33,677 wordsPublic domain

«Quand le bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu’il rencontre tout d’abord en poussant sa tête à l’entrée de la corolle, c’est le stigmate qui le frôle, juste à l’endroit où il va, l’instant d’après, être atteint par le choc des étamines, l’endroit précisément où l’ont déjà touché les étamines de la fleur qu’il vient de quitter.»

XIV

On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples, chaque fleur a son idée, son système, son expérience acquise qu’elle met à profit. A examiner de près leurs petites inventions, leurs procédés divers, on se rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils, où le génie mécanique de l’homme révèle toutes ses ressources. Mais notre génie mécanique date d’hier; tandis que la mécanique florale fonctionne depuis des milliers d’années. Lorsque la fleur fit son apparition sur notre terre, il n’y avait autour d’elle aucun modèle qu’elle pût imiter; il a fallu qu’elle tirât tout de son propre fond. A l’époque où nous en étions encore à la massue, à l’arc, au fléau d’armes, aux jours relativement récents où nous imaginâmes le rouet, la poulie, le palan, le bélier, au temps,--c’était pour ainsi dire l’année dernière,--où nos chefs-d’œuvre étaient la catapulte, l’horloge et le métier à tisser, la Sauge avait façonné les arbres pivotants et les contrepoids de sa bascule de précision, et la Pédiculaire ses ampoules obturées comme pour une expérience scientifique, les déclenchements successifs de ses ressorts et la combinaison de ses plans inclinés. Qui donc, il y a moins de cent ans, se doutait des propriétés de l’hélice que l’Érable et le Tilleul utilisent depuis la naissance des arbres. Quand parviendrons-nous à construire un parachute ou un aviateur aussi rigide, aussi léger, aussi subtil et aussi sûr que celui du Pissenlit? Quand trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la soie des pétales, un ressort aussi puissant que celui qui projette dans l’espace le pollen doré du Genêt d’Espagne? Et la Momordique ou Pistolet de Dames dont je citais le nom au commencement de cette petite étude, qui nous dira le mystère de sa force miraculeuse? Connaissez-vous la Momordique? C’est une humble Cucurbitacée, assez commune le long du littoral méditerranéen. Son fruit charnu qui ressemble à un petit concombre est doué d’une vitalité, d’une énergie inexplicables. Si peu qu’on le touche, au moment de sa maturité, il se détache subitement de son pédoncule par une contraction convulsive, et lance à travers l’ouverture produite par l’arrachement, mêlé à de nombreuses graines, un jet mucilagineux, d’une si prodigieuse puissance qu’il emporte la semence à quatre ou cinq mètres de la plante natale. Le geste est aussi extraordinaire que si nous parvenions, proportion gardée, à nous vider d’un seul mouvement spasmodique et à envoyer tous nos organes, nos viscères et notre sang à un demi-kilomètre de notre peau ou de notre squelette. Du reste, un grand nombre de graines usent en balistique de procédés et utilisent des sources d’énergie qui nous sont plus ou moins inconnues. Rappelez-vous, par exemple, les crépitements du Colza et du Genêt; mais l’un des grands maîtres de l’artillerie végétale c’est l’Épurge. L’Épurge est une Euphorbiacée de nos climats, une grande «mauvaise herbe» assez ornementale, qui dépasse souvent la taille de l’homme. En ce moment, j’ai sur ma table, trempant dans un verre d’eau, une branche d’Épurge. Elle porte des baies trilobées et verdâtres qui renferment les graines. De temps en temps, une de ces baies éclate avec fracas, et les graines douées d’une vitesse initiale prodigieuse frappent de tous côtés les meubles et les murs. Si l’une d’elles vous atteint au visage, vous croirez être piqué par un insecte, tant est extraordinaire la force de pénétration de ces minuscules semences grosses comme des têtes d’épingle. Examinez la baie, cherchez les ressorts qui l’animent, vous ne trouverez pas le secret de cette force; elle est aussi invisible que celle de nos nerfs. Le Genêt d’Espagne (_Spartium Junceum_) a non seulement des cosses, mais des fleurs à ressort. Peut-être avez-vous remarqué l’admirable plante. C’est le plus superbe représentant de cette puissante famille des Genêts, âpre à la vie, pauvre, sobre, robuste, que ne rebute aucune terre, aucune épreuve. Il forme le long des sentiers et dans les montagnes du Midi, d’énormes boules touffues, parfois hautes de trois mètres, qui de mai à juin, se couvrent d’une magnifique floraison d’or pur, dont les parfums mêlés à ceux de son habituel voisin, le Chèvrefeuille, étalent sous la fureur d’un soleil calcaire, des délices qu’on ne peut définir qu’en évoquant des rosées célestes, des sources élyséennes, des fraîcheurs et des transparences d’étoiles au creux de grottes bleues...

La fleur de ce Genêt, comme celle de toutes les Légumineuses papilionacées, ressemble à la fleur des pois de nos jardins; et ses pétales inférieurs soudés en éperon de galère enferment hermétiquement les étamines et le pistil. Tant qu’elle n’est pas mûre, l’abeille qui l’explore la trouve impénétrable. Mais dès qu’arrive pour les fiancés captifs l’heure de la puberté, sous le poids de l’insecte qui se pose, l’éperon s’abaisse, la chambre d’or éclate voluptueusement, projetant au loin, avec force, sur le visiteur, sur les fleurs prochaines, un nuage de poudre lumineuse, qu’un large pétale disposé en auvent, rabat, par surcroît de précautions, sur le stigmate qu’il s’agit d’imprégner.

XV

Ceux qui voudraient étudier à fond tous ces problèmes, je les renvoie aux ouvrages de Christian-Konrad Sprengel, qui le premier, et dès 1793, dans son curieux travail: _Das entdeckte Geheimniss der Natur_, analysa les fonctions des différents organes chez les Orchidées; puis aux livres de Charles Darwin, du docteur H. Müller de Lippstadt, de Hildebrandt, de l’Italien Delpino, de Hooker, de Robert Brown et de bien d’autres.

C’est parmi les Orchidées que nous trouverons les manifestations les plus parfaites et les plus harmonieuses de l’intelligence végétale. En ces fleurs tourmentées et bizarres, le génie de la plante atteint ses points extrêmes et vient percer d’une flamme insolite la paroi qui sépare les règnes. Du reste, il ne faut pas que ce nom d’Orchidées nous égare et nous fasse croire qu’il ne s’agit ici que de fleurs rares et précieuses, de ces reines de serres qui semblent réclamer les soins de l’orfèvre plutôt que ceux du jardinier. Notre flore indigène et sauvage, qui comprend toutes nos modestes «Mauvaises herbes», compte plus de vingt-cinq espèces d’Orchidées, parmi lesquelles, justement, se rencontrent les plus ingénieuses et les plus compliquées. C’est elles que Charles Darwin a étudiées dans son livre: _De la Fécondation des Orchidées par les insectes_, qui est l’histoire merveilleuse des plus héroïques efforts de l’âme de la fleur. Il ne saurait être question de résumer ici, en quelques lignes, cette abondante et féerique biographie. Néanmoins, puisque nous nous occupons de l’intelligence des fleurs, il est nécessaire de donner une idée suffisante des procédés et des habitudes mentales de celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits.

XVI

Il n’est pas facile de faire comprendre, sans figures, le mécanisme extraordinairement complexe de l’Orchidée; j’essayerai néanmoins d’en donner une idée suffisante, à l’aide de comparaisons plus ou moins approximatives, tout en évitant autant que possible l’emploi des termes techniques, tels que _rétinacle_, _labellum_, _rostellum_, _pollinies_, etc., qui n’évoquent aucune image précise chez les personnes peu familières avec la Botanique.

Prenons l’une des Orchidées les plus répandues dans nos contrées, l’_Orchis maculata_, par exemple, ou plutôt, car elle est un peu plus grande et par conséquent d’observation plus facile, l’_Orchis latifolia_, l’_Orchis à larges feuilles_, vulgairement appelée _Pentecôte_. C’est une plante vivace qui atteint de trente à soixante centimètres de hauteur. Elle est assez commune dans les bois et les prairies humides, et porte un thyrse de petites fleurs rosâtres qui s’épanouissent en mai et en juin.

La fleur type de nos Orchidées représente assez exactement une gueule fantastique et béante de dragon chinois. La lèvre inférieure très allongée et pendante, en forme de tablier dentelé ou déchiqueté, sert de pied-à-terre ou de reposoir à l’insecte. La lèvre supérieure s’arrondit en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels; tandis qu’au dos de la fleur, à côté du pédoncule, s’abaisse une espèce d’éperon ou de long cornet pointu qui renferme le nectar. Chez la plupart des fleurs, le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou moins visqueuse qui, patiente, au bout d’une tige fragile, attend la venue du pollen. Dans l’Orchidée, cette installation classique est devenue méconnaissable. Au fond de la gueule, à la place qu’occupe la luette dans la gorge, se trouvent deux stigmates étroitement soudés, au-dessus desquels s’élève un troisième stigmate modifié en un organe extraordinaire. Il porte à son sommet une sorte de pochette, ou plus exactement de demi-vasque qu’on appelle le _rostellum_. Cette demi-vasque est pleine d’un liquide visqueux, dans lequel trempent deux minuscules boulettes d’où sortent deux courtes tiges chargées à leur extrémité supérieure d’un paquet de grains de pollen soigneusement ficelé.

Voyons maintenant ce qui se produit lorsqu’un insecte pénètre dans la fleur. Il se pose sur la lèvre inférieure, étalée pour le recevoir, et, attiré par l’odeur du nectar, cherche à atteindre, tout au fond, le cornet qui le contient. Mais le passage est, à dessein, très rétréci; et sa tête en s’avançant heurte forcément la demi-vasque. Aussitôt celle-ci, attentive au moindre choc, se déchire suivant une ligne convenable, et met à nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux. Ces dernières en contact immédiat avec le crâne du visiteur s’y attachent et s’y collent solidement, de façon que, lorsque l’insecte quitte la fleur, il les emporte et, avec elles, les deux tiges qu’elles soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficelés. Voilà donc l’insecte coiffé de deux cornes droites, en forme de bouteille à Champagne. Artisan inconscient d’une œuvre difficile, il visite une fleur voisine. Si ses cornes demeuraient rigides, elles iraient simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont les pieds trempent dans la vasque vigilante, et du pollen qui se mêlerait au pollen ne naîtrait aucun événement. Ici éclate le génie, l’expérience et la prévoyance de l’Orchidée. Elle a minutieusement calculé le temps nécessaire à l’insecte pour pomper le nectar et se rendre à la fleur prochaine et elle a constaté qu’il lui fallait en moyenne trente secondes. Nous avons vu que les paquets de pollen sont portés sur deux courtes tiges qui s’insèrent dans les boulettes visqueuses; or, aux points d’insertion se trouvent, sous chaque tige, un petit disque membraneux dont la seule fonction est, au bout de trente secondes, de contracter et de replier chacune de ces tiges, de manière qu’elles s’inclinent en décrivant un arc de 90°. C’est le résultat d’un nouveau calcul, non plus dans le temps, cette fois, mais dans l’espace. Les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial, sont maintenant horizontales et pointent en avant de sa tête, si bien que, quand il entrera dans la fleur voisine, elles iront exactement frapper les deux stigmates soudés que surplombe la demi-vasque.

Ce n’est pas tout, et le génie de l’Orchidée n’est pas encore au bout de sa prévoyance. Le stigmate qui reçoit le choc du paquet de pollen est enduit d’une substance visqueuse. Si cette substance était aussi énergiquement adhésive que celle que renferme la petite vasque, les masses polliniques, leur tige rompue, s’y englueraient et y demeureraient fixées tout entières, et leur destinée serait close. Il ne faut pas que cela arrive; il importe de ne pas épuiser en une seule aventure les chances du pollen, mais de les multiplier autant que possible. La fleur qui compte les secondes et mesure les lignes, est chimiste par surcroît et distille deux espèces de gommes: l’une extrêmement agrippante et durcissant immédiatement au contact de l’air, pour coller les cornes à pollen sur la tête de l’insecte, l’autre très diluée, pour le travail du stigmate. Celle-ci est juste assez prenante pour dénouer ou déranger un peu les fils ténus et élastiques qui enveloppent les grains de pollen. Quelques-uns de ces grains y adhèrent, mais la masse pollinique n’est pas détruite; et quand l’insecte visitera d’autres fleurs, elle continuera presque indéfiniment son œuvre fécondante.

Ai-je exposé tout le miracle? Non, il faudrait encore appeler l’attention sur maint détail négligé; entre autres sur le mouvement de la petite vasque qui, après que sa membrane s’est rompue pour démasquer les boulettes visqueuses, relève immédiatement son bord inférieur, afin de garder en bon état, dans le liquide gluant, le paquet de pollen que l’insecte n’aurait pas emporté. Il y aurait lieu de noter aussi la divergence très curieusement combinée des tiges polliniques sur la tête de l’insecte, ainsi que certaines précautions chimiques, communes à toutes les plantes, car de très récentes expériences de Gaston Bonnier semblent prouver que chaque fleur, afin de maintenir intacte son espèce, sécrète des toxines qui détruisent ou stérilisent tous les pollens étrangers. C’est, à peu près, tout ce que nous voyons; mais ici, comme en toutes choses, le véritable et grand miracle commence où s’arrête notre regard.

XVII

Je viens de trouver à l’instant, dans un coin inculte de l’olivaie, un superbe pied de Loroglosse à odeur de bouc (_Loroglossum hircinum_), variété que, je ne sais pour quelle cause (peut-être est-elle extrêmement rare en Angleterre), Darwin n’a pas étudiée. C’est assurément de toutes nos Orchidées indigènes, la plus remarquable, la plus fantastique, la plus stupéfiante. Si elle avait la taille des Orchidées américaines, on pourrait affirmer qu’il n’existe pas de plante plus chimérique. Figurez-vous un thyrse, dans le genre de celui de la Jacinthe, mais un peu plus haut. Il est symétriquement garni de fleurs hargneuses, à trois cornes, d’un blanc verdâtre pointillé de violet pâle. Le pétale inférieur orné à sa naissance de caroncules bronzées, de moustaches mérovingiennes, et de bubons lilas de mauvais augure, s’allonge interminablement, follement, invraisemblablement, en forme de ruban tire-bouchonné, de la couleur que prennent les noyés après un mois de séjour dans la rivière. De l’ensemble, qui évoque l’idée des pires maladies et paraît s’épanouir dans on ne sait quel pays de cauchemars ironiques et de maléfices, se dégage une affreuse et puissante odeur de bouc empoisonné qui se répand au loin et décèle la présence du monstre. Je signale et décris ainsi cette nauséabonde Orchidée, parce qu’elle est assez commune en France, qu’on la reconnaît aisément et qu’elle se prête fort bien, en raison de sa taille et de la netteté de ses organes, aux expériences que l’on voudrait faire. Il suffit en effet d’introduire dans la fleur, en la poussant soigneusement jusqu’au fond du nectaire, la pointe d’une allumette, pour voir se succéder, à l’œil nu, toutes les péripéties de la fécondation. Frôlée au passage, la pochette ou _rostellum_ s’abaisse, découvrant le petit disque visqueux (le Loroglosse n’en a qu’un) qui supporte les deux tiges à pollen. Aussitôt ce disque agrippe violemment le bout de bois, les deux loges qui renferment les boulettes de pollen s’ouvrent longitudinalement, et quand on retire l’allumette, son extrémité est solidement coiffée de deux cornes divergentes et rigides que terminent des boules d’or. Malheureusement, on ne jouit pas ici, comme dans l’expérience avec l’_Orchis latifolia_, du joli spectacle qu’offre l’inclination graduelle et précise des deux cornes. Pourquoi ne s’abaissent-elles point? Il suffit de pousser l’allumette coiffée dans un nectaire voisin pour constater que ce mouvement serait inutile, la fleur étant beaucoup plus grande que celle de l’_Orchis maculata_ ou _latifolia_, et le cornet à nectar disposé de telle sorte que, lorsque l’insecte chargé des masses polliniques y pénètre, ces masses arrivent exactement à la hauteur du stigmate qu’il s’agit d’imprégner.

Ajoutons qu’il importe, pour que l’expérience réussisse, de choisir une fleur bien mûre. Nous ignorons quand elle l’est; mais l’insecte et la fleur le savent, car celle-ci n’invite ses hôtes nécessaires, en leur offrant une goutte de nectar, qu’au moment où tout son appareil est prêt à fonctionner.

XVIII

Voilà le fond du système de fécondation adoptée par l’Orchidée de nos contrées. Mais chaque espèce, chaque famille en modifie, en perfectionne les détails selon son expérience, sa psychologie et ses convenances particulières. L’_Orchis_ ou _Anacamptis pyramidalis_, par exemple, une des plus intelligentes, a ajouté à sa lèvre inférieure ou _labellum_, deux petites crêtes qui guident la trompe de l’insecte vers le nectaire et la forcent d’accomplir exactement tout ce qu’on attend d’elle. Darwin compare très justement cet ingénieux accessoire à l’instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou d’une aiguille. Autre amélioration intéressante: les deux petites boules qui portent les tiges à pollen et trempent dans la demi-vasque sont remplacées par un seul disque visqueux, en forme de selle. Si l’on introduit dans la fleur, en suivant le chemin que doit suivre la trompe de l’insecte, une pointe d’aiguille ou une soie de porc, on constate très nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus pratique. Dès que la soie a effleuré la demi-vasque, celle-ci se rompt suivant une ligne symétrique, découvrant le disque en forme de selle qui s’attache instantanément à la soie. Retirez vivement cette soie, et vous aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle qui, assise sur la soie ou l’aiguille, replie ses deux ailes inférieures de façon à enlacer étroitement l’objet qui la soutient. Ce mouvement a pour but d’affermir l’adhérence de la selle, et surtout d’assurer avec plus de précision que chez l’_Orchidée à larges feuilles_, la divergence indispensable des tiges à pollen. Aussitôt que la selle a embrassé la soie, et que les tiges à pollen qui y sont implantées, entraînées par sa contraction, divergent forcément, commence le second mouvement des tiges qui s’inclinent vers le bout de la soie, de la même manière que dans l’Orchidée que nous avons précédemment étudiée. Ces deux mouvements combinés s’effectuent en trente ou trente-quatre secondes.

XIX

N’est-ce pas exactement ainsi, par des riens, par des reprises, des retouches successives que progressent les inventions humaines? Nous avons tous suivi, dans la plus récente de nos industries mécaniques, les perfectionnements minimes mais incessants de l’allumage, de la carburation, du débrayage, du changement de vitesse. On dirait vraiment que les idées viennent aux fleurs de la même façon qu’elles nous viennent. Elles tâtonnent dans la même nuit, elles rencontrent les mêmes obstacles, la même mauvaise volonté, dans le même inconnu. Elles connaissent les mêmes lois, les mêmes déceptions, les mêmes triomphes lents et difficiles. Il semble qu’elles ont notre patience, notre persévérance, notre amour-propre; la même intelligence nuancée et diverse, presque le même espoir et le même idéal. Elles luttent comme nous, contre une grande force indifférente qui finit par les aider. Leur imagination inventive suit non seulement les mêmes méthodes prudentes et minutieuses, les mêmes petits sentiers fatigants, étroits et contournés, elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout à coup au point définitif, une trouvaille incertaine. C’est ainsi qu’une famille de grands inventeurs, parmi les Orchidées, une étrange et riche famille américaine, celle des Catasétidées, a, d’une pensée hardie, brusquement bouleversé un certain nombre d’habitudes qui lui semblaient sans doute trop primitives. D’abord, la séparation des sexes est absolue; chacun d’eux a sa fleur particulière. Ensuite, la pollinie ou, en d’autres termes, la masse ou le paquet de pollen, ne trempe plus sa tige dans une vasque pleine de gomme, y attendant, un peu inerte, et en tous cas privée d’initiative, le bon hasard qui doit la fixer sur la tête de l’insecte. Elle est repliée sur un puissant ressort, dans une sorte de loge. Rien n’attire spécialement l’insecte du côté de cette loge. Aussi bien les superbes Catasétidées n’ont-elles pas compté, comme les Orchidées vulgaires, sur tel ou tel mouvement du visiteur; mouvement dirigé et précis, si vous voulez, mais néanmoins aléatoire. Non, ce n’est plus seulement dans une fleur admirablement machinée, c’est dans une fleur animée et, au pied de la lettre, sensible, que pénètre l’insecte. A peine s’est-il posé sur le magnifique parvis de soie cuivrée, que de longues et nerveuses antennes qu’il doit forcément effleurer portent l’alarme dans tout l’édifice. Aussitôt se déchire la loge où est retenue captive, sur son pédicelle replié que soutient un gros disque visqueux, la masse de pollen, divisée en deux paquets. Brusquement dégagé, le pédicelle se détend comme un ressort, entraînant les deux paquets de pollen et le disque visqueux, qui sont violemment projetés au dehors. A la suite d’un curieux calcul balistique, le disque est toujours lancé en avant, et va frapper l’insecte auquel il adhère. Celui-ci, étourdi du choc, ne pense plus qu’à quitter au plus vite la corolle agressive et à se réfugier dans une fleur voisine. C’est tout ce que voulait l’Orchidée américaine.

XX

Signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques qu’apporte au système général une autre famille d’Orchidées exotiques, les Cypripédiées? Rappelons-nous toujours les circonvolutions des inventions humaines; nous en avons ici une contre-épreuve amusante. A l’atelier, un ajusteur, au laboratoire, un préparateur, un élève, dit un jour au patron: «Si nous essayions de faire tout le contraire?--Si nous renversions le mouvement?--Si nous intervertissions le mélange des liquides?»--On tente l’expérience; et de l’inattendu sort tout à coup de l’inconnu. On croirait volontiers que les Cypripédiées ont tenu entre elles des propos analogues. Nous connaissons tous le _Cypripedium_ ou Sabot de Vénus; c’est, avec son énorme menton en galoche, son air hargneux et venimeux, la fleur la plus caractéristique de nos serres, celle qui nous semble l’Orchidée-type, pour ainsi dire. Le _Cypripedium_ a bravement supprimé tout l’appareil compliqué et délicat des paquets de pollen à ressort, des tiges divergentes, des disques visqueux, des gommes savantes, etc. Son menton en sabot et une anthère stérile en forme de bouclier barrent l’entrée de manière à forcer l’insecte de passer sa trompe sur deux petits tas de pollen. Mais là n’est pas le point important; ce qui est tout à fait inattendu et anormal, c’est qu’au rebours de ce que nous avons constaté chez toutes les autres espèces, ce n’est plus le stigmate, l’organe femelle qui est visqueux; mais le pollen lui-même, dont les grains, au lieu d’être pulvérulents, sont revêtus d’un enduit si gluant qu’on peut l’étirer et l’allonger en fils. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette disposition nouvelle?--Il est à craindre que le pollen transporté par l’insecte ne s’attache à tout autre objet que le stigmate; par contre, le stigmate est dispensé de sécréter le fluide destiné à stériliser tout pollen étranger. En tout cas, ce problème demanderait une étude particulière. Il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immédiatement l’utilité.

XXI