L'intelligence des fleurs

Part 11

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Ne craignons pas d’être entraînés trop loin; et que nulle réflexion, quelque juste qu’elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès d’avenir sont nécessaires à l’équilibre de la vie. Assez d’hommes autour de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d’éteindre les feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêmes de nos pensées, de nos espoirs et de notre justice. Ne nous persuadons pas que ces efforts ne sont imposés qu’aux meilleurs; il n’en est rien, et les plus humbles d’entre nous qui pressentent une aurore qu’ils ne comprennent pas, doivent l’attendre tout au haut d’eux-mêmes. Leur présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante l’intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les communications indispensables entre l’avant-garde et la masse.

Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l’éternité nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités, ses voiles et son lest. Si l’on craint qu’il roule ou qu’il tangue au sortir de la rade, ce n’est pas une raison pour augmenter le poids du lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne furent pas tissées pour moisir dans l’obscurité à côté des pierres du chemin. Le lest, on en trouve partout; tous les cailloux du port, tout le sable des plages y est propre. Mais les voiles sont rares et précieuses; leur place n’est point dans les ténèbres des sentines, mais parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de l’espace.

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Ne nous disons pas: c’est dans la mesure, dans l’honnête moyenne que se trouve toujours la meilleure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la plupart des hommes ne pensaient, n’espéraient beaucoup plus bas qu’il ne convient. C’est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et espèrent plus haut qu’il ne paraît raisonnable. La moyenne, l’honnête moyenne d’aujourd’hui sera prochainement ce qu’il y aura de moins humain. Je trouve, au hasard d’une récente lecture, dans la vieille chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette excellente opinion du bon sens ou plutôt du sens commun et du juste milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568, c’est-à-dire du premier délire des iconoclastes, à la terrible répression du duc d’Albe. Ce qu’il convient d’admirer dans ce récit authentique et savoureux, ce n’est pas tant la vive couleur, la précision pittoresque des moindres tableaux: pendaisons, scènes de bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des Breughels, que la sereine et limpide impartialité du narrateur. Catholique fervent, il blâme d’une plume égale et modérée les excès des Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et pondérée, la meilleure volonté, l’humanité la plus raisonnable, la plus saine, l’indulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée de son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de supplices soient nécessaires. Il semble estimer, sans oser ouvertement soutenir une opinion aussi paradoxale, qu’il ne serait peut-être pas indispensable de brûler un si grand nombre d’hérétiques. Mais il ne paraît pas se douter un instant qu’il serait préférable de n’en point brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles extrémités de la pensée humaine, qu’elle ne lui vient même pas à l’esprit, qu’elle n’est pas encore visible à l’horizon ou aux sommets de l’intelligence de son époque. C’est pourtant l’humble opinion moyenne d’aujourd’hui. N’en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos questions irrésolues du mariage, de l’amour, des religions, de l’autorité, de la guerre, de la justice, etc.? L’humanité n’a-t-elle pas encore assez vécu pour qu’elle se rende compte que c’est toujours l’idée extrême, c’est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a raison? En ce moment, l’opinion la plus raisonnable au sujet de notre question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le bonheur. L’opinion extrême exige sur l’heure le partage intégral, la suppression de la propriété, le travail obligatoire, etc. Nous ne savons pas encore comment se réaliseront ces exigences; mais il est d’ores et déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un jour aussi naturelles que la suppression du droit d’aînesse ou des privilèges de la noblesse. Il importe, en ces questions d’une durée d’espèce et non de peuple ou d’individu, de ne point se limiter à l’expérience de l’histoire. Ce qu’elle confirme et ce qu’elle dément s’agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l’imagination qui voit plus loin que l’avenir.

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Que notre raison s’efforce donc de monter plus haut que l’expérience. C’est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l’âge mûr et la vieillesse apprennent à s’élever à l’ignorance lumineuse de la jeunesse. Nous devons, à mesure que s’écoulent nos années, nous prémunir contre les dangers que font courir à notre confiance, le grand nombre d’hommes malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d’agir, d’aimer et d’espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale. Cet idéal n’est qu’une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les fautes des individus n’altèrent pas davantage la pureté et l’innocence générales, que les vagues de la surface, vues d’une certaine hauteur, ne troublent, au dire des aéronautes, la limpidité profonde de la mer.

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N’écoutons que l’expérience qui nous pousse en avant; elle est toujours plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière. Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers l’avenir. C’est ce que comprirent admirablement, et pour la première fois peut-être dans l’histoire, certains hommes de la Révolution; et c’est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu’au rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalière, il importe avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le seul difficile, c’est la destruction du passé. Nous n’avons pas à nous soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des choses et de la vie se chargera de reconstruire. Elle n’a même que trop de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l’aider dans sa tâche précipitée. N’hésitons donc point à user jusqu’à l’excès de nos forces destructives: les neuf dixièmes de la violence de nos coups se perdent parmi l’inertie de la masse; comme le choc du plus lourd marteau se disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible à la main de l’enfant qui soutient celle-ci.

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Et ne redoutons pas qu’on puisse aller trop vite. Si, à certaines heures, on semble brûler dangereusement les étapes, c’est pour balancer des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des siècles inactifs. L’évolution de notre univers continue pendant ces périodes d’inertie, et il est probablement nécessaire que l’humanité se trouve à tel point déterminé de son ascension au moment de tel phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la naissance de tel homme. C’est l’instinct de l’espèce qui décide de ces choses, c’est son destin qui parle; et si cet instinct ou ce destin se trompe, il ne nous appartient pas d’intervenir, car tout contrôle cesse; nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes; et plus haut, il n’y a plus rien qui puisse corriger notre erreur.

L’IMMORTALITÉ

I

En cette ère nouvelle où nous entrons et où les religions ne répondent plus aux grandes questions de l’humanité, un des problèmes sur quoi l’on s’interroge avec le plus d’inquiétude est celui de la vie d’outre-tombe. Tout finit-il à la mort? Y a-t-il une survie imaginable? Où allons-nous, que devenons-nous? Qu’est-ce qui nous attend de l’autre côté de l’illusion fragile qu’on appelle l’existence? A la minute où s’arrête notre cœur, est-ce la matière ou l’esprit qui triomphe, la lumière éternelle ou les ténèbres sans fin qui commencent?

Comme tout ce qui existe, nous sommes impérissables. Nous ne pouvons concevoir que quelque chose se perde dans l’univers. A côté de l’infini, il est impossible d’imaginer un néant où un atome de matière puisse tomber et s’anéantir. Tout ce qui est sera éternellement, tout est, et il n’est rien qui ne soit point. Sinon, il faudrait croire que notre cerveau n’a rien de commun avec l’univers qu’il s’efforce de concevoir. Il faudrait même se dire qu’il fonctionne au rebours de celui-ci, ce qui n’est guère probable, puisqu’après tout, il n’en peut être qu’une sorte de reflet.

Ce qui semble périr ou du moins disparaître et se succéder, c’est les formes et les modes sous lesquels nous percevons la matière impérissable; mais nous ignorons à quelles réalités répondent ces apparences. Elles sont le tissu du bandeau qui, posé sur nos yeux, donne à ceux-ci, sous la pression qui les aveugle, toutes les images de notre vie. Ce bandeau enlevé, que reste-t-il? Entrons-nous dans la réalité qui existe indubitablement par delà; ou bien les apparences même cessent-elles pour nous d’exister?...

II

Que le néant soit impossible, qu’après notre mort tout subsiste en soi et que rien ne périsse: voilà qui ne nous intéresse guère. Le seul point qui nous touche, en cette persistance éternelle, c’est le sort de cette petite partie de notre vie qui percevait les phénomènes durant notre existence. Nous l’appelons notre conscience ou notre moi. Ce moi, tel que nous le concevons quand nous réfléchissons aux suites de sa destruction, n’est ni notre esprit ni notre corps, puisque nous reconnaissons qu’ils sont l’un et l’autre des flots qui s’écoulent et se renouvellent sans cesse. Est-ce un point immuable qui ne saurait être la forme ni la substance, toujours en évolution, ni la vie cause ou effet de la forme et de la substance? En vérité, il nous est impossible de le saisir ou de le définir, de dire où il réside. Lorsqu’on veut remonter jusqu’à sa dernière source, on ne trouve guère qu’une suite de souvenirs, une série d’idées d’ailleurs confuses, et variables, se rattachant au même instinct de vivre; une série d’habitudes de notre sensibilité et de réactions conscientes ou inconscientes contre les phénomènes environnants. En somme, le point le plus fixe de cette nébuleuse est notre mémoire, qui semble d’autre part une faculté assez extérieure, assez accessoire, en tout cas, une des plus fragiles de notre cerveau, une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre santé. «Cela même, a dit très justement un poète anglais, qui demande à grands cris l’éternité, est ce qui périra en moi.»

III

Il n’importe; ce moi, si incertain, si insaisissable, si fugitif et si précaire, est tellement le centre de notre être, nous intéresse si exclusivement, que toutes les réalités de notre vie s’effacent devant ce fantôme. Il nous est absolument indifférent que durant l’éternité, notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires, subisse les transformations les plus magnifiques et les plus délicieuses, devienne fleur, parfum, beauté, lumière, éther, étoile: il nous est pareillement indifférent que notre intelligence s’épanouisse jusqu’à se mêler à la vie des mondes, à la comprendre et à la dominer. Notre instinct est persuadé que tout cela ne nous touchera pas, ne nous fera aucun plaisir, ne nous arrivera pas à nous-mêmes, à moins que cette mémoire de quelques faits, presque toujours insignifiants, ne nous accompagne et ne soit témoin de ces bonheurs inimaginables. Il m’est égal que les parties les plus hautes, les plus libres, les plus belles de mon esprit soient éternellement vivantes et lumineuses dans les suprêmes allégresses; elles ne sont plus à moi, je ne les connais plus. La mort a tranché le réseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait à je ne sais quel centre où se trouve le point que je sens être tout moi-même. Déliées ainsi et flottant dans l’espace et le temps, leur sort m’est aussi étranger que celui des plus lointaines étoiles. Tout ce qui advient n’existe pour moi qu’à la condition que je puisse le ramener en cet être mystérieux, qui est je ne sais où et précisément nulle part; que je promène comme un miroir par ce monde dont les phénomènes ne prennent corps qu’autant qu’ils s’y sont reflétés.

IV

Ainsi, notre désir d’immortalité se détruit en se formulant, attendu que c’est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale, que nous fondons tout l’intérêt de notre survie. Il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres; qu’elle deviendra une goutte d’ignorance dans l’océan de l’inconnu, et que dès lors, tout ce qui s’en suivra ne nous regarde plus.

Quelle immortalité peut-on promettre aux hommes qui presque nécessairement la conçoivent ainsi? Qu’y faire? nous dit un instinct puéril mais profond. Toute immortalité qui ne traîne pas à travers l’éternité, comme le boulet du forçat que nous fûmes, cette bizarre conscience formée durant quelques années de mouvement, toute immortalité qui ne porte pas ce signe indélébile de notre identité, est pour nous comme si elle n’était point. La plupart des religions l’ont bien compris, qui ont tenu compte de cet instinct qui désire et détruit en même temps la survie. C’est ainsi que l’église catholique, remontant jusqu’aux espérances les plus primitives, nous garantit non seulement le maintien intégral de notre moi terrestre, mais même la résurrection dans notre propre chair.

Voilà le centre de l’énigme. Cette petite conscience, ce sentiment d’un moi spécial, presque enfantin et en tout cas extraordinairement borné, infirmité probable de notre intelligence actuelle, exiger qu’il nous accompagne dans l’infini des temps pour que nous comprenions celui-ci, que nous en jouissions, n’est-ce pas vouloir percevoir un objet à l’aide d’un organe qui n’est pas destiné à le percevoir? N’est-ce pas demander que notre main découvre la lumière ou que notre œil soit sensible aux parfums? N’est-ce pas, d’autre part, agir comme un malade qui, pour se retrouver, être sûr qu’il est bien lui-même, croirait qu’il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? La comparaison est d’ailleurs plus exacte que ne l’est d’habitude une comparaison. Représentez-vous un aveugle en même temps paralytique et sourd. Il est en cet état depuis sa naissance et vient d’atteindre sa trentième année. Qu’auront brodé les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie? Le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mémoire, à défaut d’autres souvenirs, quelques chétives sensations de chaud et de froid, de fatigue et de repos, de douleurs physiques plus ou moins vives, de soif et de faim. Il est probable que toutes les joies humaines, toutes les espérances et tous les songes de l’idéal et de nos paradis, se réduiront pour lui au bien-être confus qui suit l’apaisement d’une douleur. Voilà donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi. L’intelligence n’ayant jamais été sollicitée du dehors, dormira profondément en s’ignorant elle-même. Néanmoins, le misérable aura sa petite vie à quoi il tiendra par des liens aussi étroits, aussi ardents que le plus heureux des hommes. Il redoutera la mort; et l’idée d’entrer dans l’éternité sans y emporter les émotions et les souvenirs de son grabat, de ses ténèbres et de son silence, le plongera dans le désespoir où nous plonge la pensée d’abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire, de lumière et d’amour.

V

Supposons qu’un miracle anime tout à coup ses yeux et ses oreilles, lui révèle, par la fenêtre ouverte au chevet de son lit, l’aurore sur la campagne, le chant des oiseaux dans les arbres, le murmure du vent dans les feuilles et de l’eau sur les rives, l’appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales. Supposons encore que le même miracle, achevant son œuvre, lui donne l’usage de ses membres. Il se lève, il tend les bras à ce prodige qui pour lui n’a pas encore de vraisemblance ni de nom: la lumière! Il ouvre la porte, chancelle parmi les éblouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles. Il entre dans une vie indicible, dans un ciel qu’aucun rêve n’avait su pressentir; et, par un caprice fort admissible en ces sortes de guérisons, la santé en l’introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible, efface en lui tout souvenir des jours passés.

Quel sera l’état de ce moi, de ce foyer central, réceptacle de toutes nos sensations, lieu où converge tout ce qui appartient en propre à notre vie, point suprême, point «égotique» de notre être, si l’on peut hasarder ce néologisme? La mémoire abolie, retrouvera-t-il en lui quelques traces de l’homme antérieur? Une force nouvelle, l’intelligence, s’éveillant et déployant soudain une activité inouïe, quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d’où elle s’est élevée? A quels angles de son passé se raccrochera-t-il pour se continuer? Et cependant, ne subsistera-t-il pas en lui quelque sentiment ou quelque instinct, indépendant de la mémoire, de l’intelligence et de je ne sais quelles autres facultés, qui lui fera reconnaître que c’est bien en lui que vient d’éclater le miracle libérateur, que c’est bien sa vie et non celle de son voisin, transformée, méconnaissable, mais substantiellement identique, qui sortie des ténèbres et du silence, se prolonge dans la lumière et l’harmonie? Pouvons-nous imaginer le désarroi, les flux et reflux de cette conscience affolée? Savons-nous de quelle façon le moi d’hier s’unira au moi d’aujourd’hui, et comment le point «égotique», le point sensible de la personnalité, le seul que nous tenions à conserver intact, se comportera dans ces délires et ces bouleversements?

Essayons d’abord de répondre avec une précision suffisante à cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible; et si nous ne pouvons le faire, comment espérer de résoudre l’autre problème qui se dresse devant tout homme à l’instant de la mort?

VI

Ce point sensible où se résume tout le problème, car il est le seul en question; et à la réserve de ce qui le concerne, l’immortalité est certaine, ce point mystérieux, auquel, en présence de la mort, nous attachons un tel prix, il est assez étrange que nous le perdions à tout moment dans la vie sans éprouver la moindre inquiétude. Non seulement chaque nuit il s’anéantit dans notre sommeil, mais même à l’état de veille, il est à la merci d’une foule d’accidents. Une blessure, un choc, une indisposition, quelques verres d’alcool, un peu d’opium, un peu de fumée suffit à l’effacer. Même quand rien ne l’altère, il n’est pas constamment sensible. Il faut souvent un effort, un retour sur nous-mêmes pour le ressaisir, pour prendre conscience que tel ou tel événement nous advient. A la moindre distraction, un bonheur passe à côté de nous, sans nous toucher, sans nous livrer le plaisir qu’il renferme. On dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous goûtons la vie et la rapportons à nous-mêmes, sont intermittentes, et que la présence de notre moi, excepté dans la douleur, n’est qu’une suite rapide et perpétuelle de départs et de retours. Ce qui nous tranquillise, c’est qu’au réveil, après la blessure, le choc, la distraction, nous nous croyons sûrs de le retrouver intact, au lieu que nous nous persuadons, tant nous le sentons fragile, qu’il doit à jamais disparaître dans l’effroyable secousse qui sépare la vie de la mort.

VII

Une première vérité, en en attendant d’autres que l’avenir dévoilera sans doute, c’est qu’en ces questions de vie et de mort, notre imagination est demeurée bien enfantine. Presque partout ailleurs, elle précède la raison; mais ici elle s’attarde encore aux jeux des premiers âges. Elle s’entoure des rêves et des désirs barbares dont elle berçait les craintes et les espérances de l’homme des cavernes. Elle demande des choses impossibles, parce qu’elles sont trop petites. Elle réclame des privilèges qui, obtenus, seraient plus redoutables que les plus énormes désastres dont nous menace le néant. Pouvons-nous penser sans frémir à une éternité enfermée tout entière en notre infime conscience actuelle? Et voyez comme en tout ceci nous obéissons aux caprices illogiques de celle qu’on appelait autrefois la «folle du logis». Qui de nous, s’il s’endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu’il est aujourd’hui et dans son corps intact, même à la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles?), qui de nous n’accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit? Loin de la redouter, beaucoup n’accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu’ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce sommeil, que resterait-il, et à leur réveil, que retrouveraient-ils d’eux-mêmes? Quel lien, au moment où ils ferment les yeux, les rattacherait à l’être qui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, dans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs espérances à l’entrée de la longue nuit, dépendraient de ce lien qui n’existerait pas. Il n’y a, en effet, entre la mort véritable et ce sommeil que la différence de ce réveil retardé d’un siècle, réveil aussi étranger à celui qui s’était endormi que le serait la naissance d’un enfant posthume.

VIII

D’autre part, comment répondons-nous à la question quand il ne s’agit plus de nous, mais de ce qui respire avec nous sur la terre? Avons-nous souci, par exemple, de la survie des animaux? Le chien, le plus fidèle, le plus affectueux, le plus intelligent, dès qu’il est mort, n’est plus qu’un répugnant débris dont nous nous débarrassons au plus vite. Il ne nous paraît même pas possible de nous demander si quelque chose de la vie déjà spirituelle que nous avons aimée en lui subsiste ailleurs que dans notre souvenir, et s’il existe un autre monde pour les chiens. Il nous semblerait assez ridicule que le temps et l’espace conservassent précieusement, durant l’éternité, parmi les astres et dans les palais sans bornes de l’éther, l’âme d’un pauvre animal, faite de cinq ou six habitudes touchantes mais bien naïves, et du désir de boire, de manger, de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manière que l’on sait. Que resterait-il d’ailleurs de cette âme formée tout entière de quelques besoins d’un corps rudimentaire, lorsque ce corps ne serait plus? Mais de quel droit imaginons-nous, entre nous et l’animal, un abîme qui n’existe même pas du minéral au végétal, du végétal à l’animal? C’est ce droit à nous croire si loin, si différent de tout ce qui vit sur la terre; c’est cette prétention à nous mettre dans une catégorie et dans un règne où les dieux mêmes que nous avons créés n’auraient pas toujours accès, qu’il faudrait examiner tout d’abord.

IX