Part 10
Nous voilà donc partis dès l’aurore d’un beau jour, en automobile, à bicyclette, à motocyclette, en canot, peu importe à l’événement qui se prépare; mais, pour préciser les images, prenons de préférence l’automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de détresse et qui interrogent le plus âprement la Fortune au grand jeu de la vie et de la mort. Tout à coup, sans motifs, au détour du chemin, au beau milieu de la longue et large route, au début d’une descente, ici ou là, à droite ou à gauche, saisissant le frein, la roue, la direction, barrant subitement tout l’espace sous l’apparence fallacieuse et parfaitement transparente d’un arbre, d’un mur, d’un rocher, d’un obstacle quelconque, voici face à face, surgissante, imprévue, énorme, immédiate, indubitable, inévitable, irrévocable, la Mort qui ferme d’un déclic l’horizon qu’elle laisse sans issue...
Aussitôt commence entre notre intelligence et notre instinct une passionnante, une interminable scène qui tient en une demi-seconde. L’attitude de l’intelligence, de la raison, de la conscience, comme il vous plaira de l’appeler, est extrêmement intéressante. Elle juge instantanément, sainement et logiquement que tout est perdu sans ressource. Pourtant elle ne s’affole ni ne s’épouvante. Elle se représente exactement la catastrophe, ses détails et ses conséquences, et constate avec satisfaction qu’elle n’a pas peur et garde sa lucidité. Entre la chute et le choc, elle a du temps de reste, elle muse, elle se distrait, elle trouve le loisir de penser à toute autre chose, d’évoquer des souvenirs, de faire des rapprochements, des remarques minimes et précises. L’arbre qu’on voit à travers la mort est un platane, il a trois trous dans son écorce diaprée... il est moins beau que celui du jardin... le rocher sur lequel le crâne s’écrasera a des veines de mica et de marbre bien blanc... Elle sent qu’elle n’est pas responsable, qu’on n’a nul reproche à lui faire; elle est presque souriante, elle goûte je ne sais quelle volupté ambiguë et attend l’inévitable avec une résignation adoucie où se mêle une prodigieuse curiosité.
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Il est évident que si notre vie n’avait à compter que sur l’intervention de cet amateur indolent, trop logique et trop clairvoyant, tout accident finirait fatalement en catastrophe. Heureusement, prévenu par les nerfs qui tourbillonnent, perdent la tête et criaillent comme des enfante en démence, fruste, brutal, nu, musculeux, bousculant tout et saisissant d’un geste irrésistible les débris d’autorité et les chances de salut qui lui tombent sous la main, un autre personnage bondit sur la scène. On l’appelle l’Instinct, l’Inconscient, le Subconscient, que sais-je et qu’importe?--Où était-il, d’où sort-il? Il dormait quelque part ou s’occupait à d’obscures et ingrates besognes au fond des cavernes primitives de notre corps. Il en était naguère le roi incontesté; mais depuis quelque temps on le relègue dans les ténèbres basses, comme un parent pauvre, mal élevé, mal tenu et mal embouché, témoin gênant et souvenir désagréable de l’infortune originelle. On n’y pense, on n’y a plus recours qu’aux secondes éperdues des suprêmes angoisses. Par bonheur il est brave homme, sans amour-propre et sans rancune. Il sait d’ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le méprise sont éphémères, peu sérieux et qu’il est au fond le seul maître de la demeure humaine. D’un coup d’œil plus sûr, plus rapide que l’élan formidable du péril, il juge la situation, en démêle d’emblée tous les détails, toutes les issues, toutes les possibilités, et c’est, en un clin d’œil, un magnifique, un inoubliable, spectacle de force, de courage, de précision, de volonté, où la Vie invaincue saute au visage de la Mort invincible.
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Au sens le plus strict, le plus minutieux du mot, le champion de l’existence, surgi comme le sauvage velu des légendes au secours de la princesse désespérée, opère des miracles. Avant tout, il a dans l’urgence une prérogative incomparable: il ignore la délibération, tous les obstacles qu’elle soulève, toutes les impossibilités qu’elle impose. Il n’accepte jamais le désastre, pas un instant n’admet l’inévitable, et sur le point d’être broyé, agit allégrement contre toute espérance, comme si le doute, l’inquiétude, la peur, le découragement étaient des notions absolument étrangères aux forces primitives qui l’animent. A travers un mur de granit, il n’aperçoit que le salut, pareil à un trou de lumière, et à force de le voir il le crée dans la pierre. Il ne renonce pas à arrêter une montagne qui se précipite. Il écarte un rocher, il s’élance sur un fil de fer, il se faufile entre deux colonnes qui mathématiquement ne pouvaient pas livrer passage. Parmi les arbres il choisit infailliblement le seul qui cédera parce qu’un ver invisible a rongé sa racine. Dans un fouillis de feuilles vaines il découvre l’unique branche forte qui surplombe l’abîme, et dans un chaos de porphyres aigus il semblera qu’il ait dressé par avance le lit de mousses et de fougères qui recevra le corps...
De l’autre côté du péril, la raison stupéfaite, pantelante, incrédule, un peu déconcertée, tourne la tête pour contempler une dernière fois l’invraisemblable; puis elle reprend, de droit, la direction, tandis que le bon sauvage, que nul ne songe à remercier, rentre en silence dans sa caverne.
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Peut-être n’est-il pas étonnant que l’instinct nous sauve des grands dangers habituels et immémoriaux: l’eau, le feu, la chute, le choc, l’animal. Il y a là évidemment une accoutumance, une expérience atavique qui explique son habileté. Mais ce qui m’émerveille, c’est l’aisance, la promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus complexes, les plus insolites de notre intelligence. Il suffit de lui montrer une bonne fois le mécanisme de la machine la plus imprévue,--quelque étrangère et inutile qu’elle soit à nos besoins réels et primitifs,--il comprend, et désormais, dans la nécessité, en connaîtra les derniers secrets et le maniement mieux que l’intelligence qui la construisit.
C’est pourquoi, si nouveau, si récent ou si formidable qu’en soit l’instrument, on peut affirmer qu’en principe, il n’y a pas de catastrophe inévitable. L’inconscient est toujours à la hauteur de toutes les situations imaginables. Entre les mâchoires de l’étau que referme la puissance de la mer ou de la montagne, on peut, on doit s’attendre à un mouvement décisif de l’instinct qui a des ressources aussi inépuisables que l’univers ou la nature au creux desquels il puise à même.
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Pourtant, s’il faut tout dire, nous n’avons plus tous le même droit de compter sur son intervention souveraine. Il ne meurt, il ne boude, il ne se trompe jamais; mais bien des hommes le bannissent à de telles profondeurs, lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil, le perdent si totalement de vue, l’humilient si cruellement, le garrottent si étroitement que, dans l’affolement de l’urgence, ils ne savent plus où le trouver. Ils n’ont plus, matériellement, le temps de le prévenir ou de le délivrer au fond des oubliettes où ils l’ont enchaîné, et quand il monte enfin à la rescousse, plein de bonne volonté, ses outils à la main, le mal est fait, il est trop tard, la mort vient d’accomplir son œuvre.
Ces inégalités de l’instinct, qui tiennent plutôt, je suppose, à la promptitude de l’appel qu’à la qualité du secours, se manifestent dans tous les accidents. Mettez deux automobilistes en deux dangers parallèles, inéluctables et exactement identiques, un coup de volant inexplicable, on ne sait quel bond, quelle torsion, quel détour, quelle immobilité, quel prestige sauvera l’un, pendant que l’autre ira normalement et misérablement se briser sur l’obstacle. Dans une voiture, des six personnes qui l’occupent et qu’enveloppe strictement le même sort, trois feront le seul mouvement possible, illogique, imprévu et nécessaire, au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment, à contre-sens. Je fus témoin, ou presque,--car si j’arrivai après l’accident, du moins en ai-je recueilli sur les lieux mêmes et parmi les réchappés, les impressions encore palpitantes,--je fus un jour témoin d’une de ces surprenantes manifestations de l’instinct. C’était à la descente de Gourdon, l’âpre petit village bien connu des touristes de Cannes et de Nice, perché, pour échapper aux Barbaresques, sur un rocher à pic, haut de plus de huit cents mètres. Il est de toutes parts inaccessible, nul chemin n’y mène, sauf une terrible route en lacet qui dévale entre deux abîmes. Une carriole surchargée de huit personnes parmi lesquelles une femme portant son enfant âgé de quelques semaines, descendait la voie périlleuse, quand le cheval prit peur, s’emballa et s’alla jeter dans le gouffre. Les voyageurs se sentirent rouler dans la mort, et la femme, d’un admirable geste d’amour maternel, voulant sauver l’enfant, le lança, au suprême moment, de l’autre côté de la carriole, où il tomba sur la route, tandis que tous les autres disparaissaient dans le précipice hérissé de rocs meurtriers. Or, par un miracle assez habituel quand il s’agit de vies humaines, les sept victimes, retenues à des broussailles, à de vagues branchages, n’eurent que d’insignifiantes égratignures, au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup, le crâne défoncé par une pierre du chemin. Deux instincts contraires avaient ici lutté, et celui où s’était probablement mêlé une lueur de réflexion, avait fait le geste le plus maladroit. On parlera de chance, de guignon. Il n’est pas défendu d’évoquer ces mots mystérieux, pourvu qu’il demeure entendu qu’ils s’appliquent aux mystérieux mouvements de l’inconscient. Il est en effet préférable, chaque fois que la chose est possible, de reporter en nous la source d’un mystère; c’est restreindre d’autant le champ néfaste de l’erreur, du découragement, de l’impuissance.
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Immédiatement, demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner l’instinct, que je crois toujours parfait, du moins le rappeler plus près de notre volonté, desserrer ses liens, lui rendre son aisance originelle. Cette question exigerait une étude spéciale. En attendant qu’on l’entreprenne, il paraît assez probable qu’en nous rapprochant habituellement, systématiquement des forces, des faits matériels, de tout ce qu’en un mot qui dit d’énormes choses nous nommons la nature, nous diminuons d’autant, chaque jour, la distance que l’instinct aura à parcourir pour nous venir en aide. Cette distance, encore inappréciable chez les sauvages, les simples et les humbles, augmente à chaque pas que fait notre éducation, notre civilisation. Je suis persuadé qu’on pourrait établir qu’un paysan, un ouvrier, même moins jeune, moins agile, surpris dans la même catastrophe que son propriétaire ou son patron, a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s’en tirer indemne. En tout cas, il n’est pas d’accident dont la victime n’ait, _a priori_, tort. Il convient qu’elle se dise, ce qui est vrai au pied de la lettre, que tout autre, à sa place, aurait réchappé; par conséquent, la plupart des hasards qu’on se permet autour d’elle lui demeurent interdits. Son inconscient qui se confond ici avec son avenir n’est pas «en forme». Elle doit dorénavant se défier de sa chance. Elle est, au point de vue des grands périls, un _minus habens_, comme on disait en droit romain.
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Il n’empêche, quand on considère l’inconsistance de notre corps, la puissance démesurée de tout ce qui l’entoure et le nombre de dangers où nous nous exposons, que notre chance comparée à celle des autres êtres vivants n’apparaisse prodigieuse. Parmi nos machines, nos appareils, nos poisons, nos feux, nos eaux, toutes les forces plus ou moins asservies mais toujours prêtes à la révolte, nous risquons notre vie vingt ou trente fois plus souvent que le cheval, par exemple, le bœuf ou le chien. Or, dans un accident de la rue ou de la route, dans une inondation, un tremblement de terre, un orage, un incendie, dans la chute d’un arbre ou d’une maison, l’animal sera presque toujours frappé de préférence à l’homme. Il est évident que la raison, l’expérience et l’inconscient mieux avisé de celui-ci le préservent dans une large mesure. Néanmoins, on dirait qu’il y a encore autre chose. Tous risques, tous hasards égaux et les parts faites à l’intelligence et à l’instinct plus adroit et plus sûr, il reste que la nature semble avoir peur de l’homme. Elle évite religieusement de toucher à ce corps si fragile; elle l’entoure d’une sorte de respect manifeste et inexplicable, et lorsque, par notre faute impérieuse, nous l’obligeons de nous blesser, elle nous fait le moins de mal possible.
NOTRE DEVOIR SOCIAL
Partons loyalement de la grande vérité: il n’y a, pour ceux qui possèdent, qu’un seul devoir certain: qui est de se dépouiller de ce qu’ils ont, de façon à se mettre en l’état de la masse qui n’a rien. Il est entendu, en toute conscience lucide, qu’il n’en existe pas de plus impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu’il est, par manque de courage, impossible de l’accomplir. Du reste, dans l’histoire héroïque des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l’origine du christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivèrent expressément la pauvreté, c’est peut-être le seul qui n’ait jamais été entièrement rempli. Il importe donc, en s’occupant de nos devoirs subsidiaires, de ne point oublier que l’essentiel est sciemment éludé. Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d’abord.
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Puisqu’il paraît qu’il s’agit là d’une impossibilité absolue autour de laquelle il est oiseux de s’étonner encore, acceptons la nature humaine telle qu’elle s’offre. Cherchons donc sur d’autres routes que la seule directe,--n’ayant pas la force de la parcourir,--ce qui, en attendant cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus parler de la grande, deux ou trois questions que se posent sans cesse les cœurs de bonne volonté. Que faire en l’état actuel de notre société? Faut-il se ranger, _a priori_, systématiquement, du côté de ceux qui la désorganisent ou dans le camp de ceux qui s’évertuent à en maintenir l’économie?--Est-il plus sage de ne point lier son choix, de défendre tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l’un et l’autre parti? Il est certain qu’une conscience sincère peut trouver ici ou là de quoi satisfaire son activité ou bercer ses reproches. C’est pourquoi, devant ce choix qui s’impose aujourd’hui à toute intelligence honnête, il n’est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu’on ne le pratique d’habitude, et comme le pourrait faire l’habitant désintéressé de quelque planète voisine.
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Ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles, mais seulement celles qui peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons d’abord la plus ancienne qui soutient que l’inégalité est inévitable, étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai; mais l’espèce humaine paraît assez vraisemblablement créée pour s’élever au-dessus de certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à sa nature particulière d’obéir à d’autres lois que celle de sa nature animale, etc. Du reste, l’objection est dès longtemps classée parmi celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des faibles, des malades, des vieillards, etc.
On dit ensuite qu’il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes dont les plus efficaces sont précisément la richesse et le loisir. On reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l’on ne met en question que son opportunité. Soit; à condition qu’il demeure bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter les pas de la justice.
Un autre argument conservateur, digne d’attention, affirme que le premier devoir de l’homme étant d’éviter la violence et l’effusion du sang, il est indispensable que l’évolution sociale ne soit pas trop rapide, qu’elle mûrisse lentement, qu’il importe de la tempérer en attendant que la masse s’éclaire et soit portée graduellement et sans dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore vrai; néanmoins il serait intéressant de calculer,--puisqu’on n’arrive au mieux que par le mal,--si les maux d’une révolution brusque, radicale et sanglante l’emportent sur les maux qui se perpétuent dans l’évolution lente. Il conviendrait de se demander s’il n’y a pas avantage à agir au plus vite; si tout compte fait, les souffrances silencieuses de ceux qui attendent dans l’injustice ne sont pas plus graves que celles que subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés d’aujourd’hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont moins bruyants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, plus cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions.
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Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant: l’humanité, déclare-t-on, depuis plus d’un siècle parcourt les années les plus fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu’elle est près d’atteindre son apogée. Elle traverse une période d’inspiration à laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer. Un rien, un dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, la sépare seule peut-être des grands mystères. Elle vient d’aborder des problèmes dont la solution, aux dépens de l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire du grand inconnu de l’univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les sacrifices que la justice exige des hommes. N’est-il pas dangereux d’arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et suprême? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à craindre que l’énorme désorganisation exigée par l’équité mette brusquement fin à cette période heureuse; et il n’est pas indubitable qu’elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l’inspiration du génie de l’espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles qui président à l’inspiration du génie de l’individu.
C’est peut-être, comme je l’ai dit, l’argument le plus inquiétant. Mais, sans doute, attache-t-il trop d’importance à un danger assez incertain. Au surplus, il y aura à cette brève interruption de la victoire humaine, de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu’il adviendra lorsque l’humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est le labeur propre à notre espèce? Aujourd’hui, c’est à peine si un cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux gaspillage de forces spirituelles. L’oisiveté endort par en haut autant d’énergies mentales que l’excès de travail manuel en éteint par en bas. Incontestablement, quand il sera donné à tous de se mettre à la tâche à présent réservée à quelques élus du hasard, l’humanité multipliera des milliers de fois ses chances d’arriver au grand but mystérieux.
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Voilà, je pense, le meilleur du pour et du contre, les raisons les plus raisonnables que puissent invoquer ceux qui n’ont point hâte d’en finir. Au milieu de ces raisons se dresse l’énorme monolithe de l’injustice. Il est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent renverser quelques années de patience, afin qu’après avoir déblayé ses entours, sa chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et parmi ces motifs de hâte ou d’attente, quel sera donc le choix de la meilleure foi?
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Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils suffisants? Ils sont assez précaires; mais encore ne serait-il pas juste de les condamner sans considérer le problème d’un point plus élevé que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu’il s’agit de questions qui débordent l’expérience humaine. On pourrait fort bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour tous. L’espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience infinie qu’aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il est sans doute nécessaire qu’elle progresse lentement; c’est pourquoi l’énorme masse de son corps l’attache au passé et au présent, et de très loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est possible à de très médiocres de s’en évader. Qu’il y ait satisfaction ou mécontentement désintéressé du côté de l’ombre ou de la lumière, peu importe: c’est souvent une question de prédestination et de distribution de rôles plutôt que d’examen. Quoi qu’il en soit, ce serait pour nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé, un motif nouveau d’impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très plausible. Il suffit donc qu’aujourd’hui ne nous satisfasse point, pour que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce qui le soutient, afin de préparer l’arrivée de demain. Alors même que nous verrions fort nettement les dangers et les inconvénients d’une trop prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement la fonction assignée par le génie de l’espèce, que nous passions outre à toute patience, à toute circonspection. Dans l’atmosphère sociale, nous représentons l’oxygène, et si nous nous y conduisons comme l’azote inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui, dans l’échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et la plus impardonnable des forfaitures. Nous n’avons pas à nous préoccuper des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte; cela n’est pas écrit dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par la nature. L’humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s’élève à l’horizon. Elle nous a donné une consigne qu’il ne nous appartient pas de discuter. Elle répartit ses forces comme bon lui semble. A tous les carrefours de la route qui mène à l’avenir, elle a mis, contre chacun de nous, dix mille hommes qui gardent le passé; ne craignons donc point que les plus belles tours d’autrefois ne soient pas suffisamment défendues. Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous attendrir sur des ruines inévitables; c’est notre plus grand tort. Le moins que puissent faire les plus timorés d’entre nous,--et ils sont déjà bien près de trahir,--c’est de ne point ajouter à l’immense poids mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément l’élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même leur raison n’approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils prennent part, qu’ils agissent et espèrent par delà leur raison; car, en toutes choses, à cause de l’appel de la terre, il faut viser plus haut que le but qu’on aspire à atteindre.
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