L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
Part 20
Au fond, le contraste signalé plus haut entre les systèmes des éditeurs italiens tient uniquement à une différence de méthode et non à une différence d'intention; elles sont faites d'après un même principe, qui est précisément celui qui a prévalu chez nous. En Italie, comme en France, on veut éviter de se substituer à l'élève. Ceux des éditeurs italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littéraire, comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages obéissent exactement au même scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce qu'on a nommé les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter l'opinion de l'élève. On ne veut pas lui suggérer des jugements: on se borne à lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe reçoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on préfère en Italie encourraient probablement notre censure. Un Français représenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'élève à lui-même que de l'abandonner aussitôt après l'introduction pour ne le retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que c'est mettre sa bonne volonté à une périlleuse épreuve que de l'obliger à chercher lui-même ailleurs les notions préliminaires sans lesquelles on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous répliquer que nous avons nous-mêmes fait quelques sacrifices d'une opportunité contestable à la crainte de prévenir le jugement de l'élève.
Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes remarques par lesquelles on y signalait jadis les beautés de style. C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas, d'ailleurs, pour le plaisir d'être seul à les défendre, soutenir que jamais commentateur d'autrefois n'a prêté au ridicule par un enthousiasme pédantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi, modifié leur style dans les passages où ils provoquent l'admiration des écoliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'écrierait plus aujourd'hui que Le Tasse ressemble «à un être surnaturel apparu sur la terre pour servir de guide à un peuple qui s'élève ou à une civilisation qui se transfigure,» «à l'Océan d'Homère riche de sa propre immensité et du tribut de tous les fleuves de l'univers;» nul n'entremêlerait ses remarques de petits sermons et ne présenterait ses réflexions sous forme d'apostrophe à la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a quarante ans. Mais le changement s'est opéré sans bruit et moins radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la peur de paraître naïfs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les figures dont un écrivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous partons de l'idée, qui pourrait bien manquer de justesse, que les beautés qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par suite, en cette matière, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles pour l'autre. L'expérience prouve, au contraire, que les rhétoriciens les mieux doués, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent avec le plus d'agrément une page de français, ne s'avisent pas eux-mêmes des beautés de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots nécessaires ou une sorte de pudeur qui les empêche de les commenter. La plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient même pas les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux rhétoriciens: elle s'applique aussi aux étudiants de première année, même à ceux dont le style fait déjà concevoir les plus heureuses espérances. Ce qui trompe, c'est la vivacité avec laquelle les jeunes gens sentent l'énergie d'une belle page quand on la leur interprète par une lecture animée; la manière dont ils goûtent l'ensemble fait croire qu'ils goûtent le détail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils savent, la plume à la main, apprécier ces beautés de détail; mais, s'ils y réussissent, c'est que, si précisément que soit indiqué le passage soumis à leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs cours, de leurs manuels; ils travaillent, en réalité, non pas sur la page dont il faudrait découvrir les beautés, mais sur le jugement qu'ils ont trouvé quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mêmes, un exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et même un peu vécu pour apercevoir, sans le secours d'autrui, le mérite de l'expression! Le style est la qualité qui se développe la première chez les jeunes gens[212], et c'est la dernière qu'ils démêlent chez les auteurs.
Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicité les jeunes gens qu'une belle parole est belle, dût-on faire sourire, par cet avis, l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos éditions, on donne à la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beauté signalée. La vieille méthode, dans sa sécheresse prudemment banale, après avoir prévenu les jeunes lecteurs qu'il y avait là quelque chose d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant à sa terminologie que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle était peut-être plus commode que ridicule. Car, dès qu'on veut aller jusqu'à la précision, il est malaisé de se passer absolument de mots techniques; que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les mots de glacis, d'empâtement, etc.? La critique contemporaine parle elle aussi une langue fort spéciale; un puriste prétendrait même qu'elle a remplacé une nomenclature tirée du grec mais précise par un jargon vague mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer métonymie, qu'il comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas très bien ce que c'est que l'_au-delà_ dans un écrivain.
Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiéter sur le commentaire oral. Mais toutes les pages d'une édition classique ne sont pas destinées à être lues en classe; il faut penser à l'élève qui lit tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien à dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une ligne placée au bas de la page en aura conseillé l'examen? Ce reproche atteindrait au surplus toute espèce de commentaires, et on l'adresserait avec plus de fondement aux nouvelles éditions qu'aux anciennes; celles-ci n'aidaient l'élève qu'à découvrir des beautés qu'à son âge on ne peut saisir seul, tandis que celles-là multiplient les observations sur le fond même des choses, lequel est plus à sa portée. Par exemple l'analyse d'une pièce de théâtre, d'un caractère tragique ou comique ne dépasse nullement la force d'un rhétoricien; or, outre que la plupart des éditions récentes de notre théâtre apprécient au cours de la pièce tous les passages où se marque le progrès de l'action ou de la passion, la plupart dans l'introduction traitent avec détails les questions peu nombreuses dont on peut proposer l'étude aux élèves. Or, si désireux que vous supposiez l'élève de ne pas copier ces aperçus, il ne réussit pas à s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'être point dominé par la pensée d'autrui. En fait de commentaire général, j'aimerais mieux la méthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne alternativement les objections dirigées contre les drames d'Alfieri et les réponses de l'auteur, puis qui laisse l'élève se prononcer en connaissance de cause.
III
Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France, c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux sentiments également précieux, une admiration sincère et une respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres, un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite littéraire n'égale pas la générosité de leur coeur, il avoue sans hésiter son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité, dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts qu'ils lui donnent.
Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M. Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui, après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_, articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M. Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément. Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un jugement général de l'oeuvre, surtout une édition classique, devait-elle être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la condamnation des vers délicieux comme le
_Brama assai, poco spera e nulla chiede,_
à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur. Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas cette consolation céleste:
_Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo, Quanto più creatura umana amar conviensi._
Faites sentir que le coeur du Tasse, à la différence du coeur de Dante, n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il s'est attribué.
Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie d'Alfieri dans une édition d'oeuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine; ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action, le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon, sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et l'éducation de la pensée[214].»
Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance. M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini. C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points, M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de coeur, les a choisis d'une main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie, nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il, «les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M. d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la limite de la répression est la justice.»
Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime, on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin, n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect; enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens, chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience, partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne. C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte, peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le discréditer.
IV
Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent, soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que réclame l'enseignement secondaire.