L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
Part 19
Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël. Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En 1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208]; et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain, à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement. Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire.
DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE
Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public, ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison? Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet, les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes, puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait? plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.
Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance plus commode que canonique des bénéfices d'Église, depuis que le clergé, beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages dont nous allons parler, aux éditions classiques.
I
Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays, on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et, quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier, comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime publique n'est pas de trop pour les dédommager.
L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié. Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule sous la compétence d'un étranger.
Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils, faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la façon dont elles ont été conçues.
Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont, pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre où on les insère et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise; trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche, n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent; leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs de ne pas avancer l'âge de la myopie.
Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.
Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que nous, par suite, à une époque où les moeurs n'avaient pas encore la délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme, pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet, et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que, dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que, dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés, il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.? Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais, dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini. Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très judicieusement observer dans la préface de son édition classique du _Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de prêcher ensuite la régularité des moeurs avec autant de séduction qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des passions presque irrésistibles dans la jeunesse.
On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B. Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du _Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une oeuvre d'une morale à la fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud? Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que fréquentait Régnier. Monti a écrit:
_Disse rea d'adulterio altri la madre, E di vile semenza di convento Sparso il solco accusó del proprio padre._
Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot _solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.
II
On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte, autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur, des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le combattent, des jugements portés sur son oeuvre; on veut qu'elle soit précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse l'histoire de l'oeuvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement. D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents propres à éclairer l'oeuvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près toute note au bas des pages.
Ce n'est pas qu'ils entendent ménager leur peine: ces éditions, pour la plupart, ont coûté au moins autant de travail que les plus soignées de notre pays, surtout celles où ils ont porté tous leurs efforts sur l'annotation du texte. En effet, la tâche est d'ordinaire chez nous préparée d'avance par des éditions à l'usage des savants où il est permis de puiser, tandis que l'éditeur italien est souvent pour deux raisons privé d'un tel secours. Premièrement, comme il y a moins longtemps qu'on a réappris à travailler en Italie (et cette remarque est à l'honneur de la génération actuelle qui doit suffire à tout), il s'y rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes éditions des auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui s'étaient avant notre siècle exercés sur la _Divine Comédie_ ont médiocrement facilité la tâche des érudits contemporains; il manque également aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont été largement mis à profit pour nos éditions scolaires entre autres, un dictionnaire historique de la langue nationale. En second lieu, leurs siècles classiques ne fournissent pas comme notre dix-septième siècle un assez grand nombre de livres, à la fois graves et attrayants, pour qu'on en compose tout le programme des lycées; leurs plus beaux génies sont souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop légers pour que l'éducation de la jeunesse leur soit absolument confiée; on s'adresse donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du siècle dernier ou du commencement du nôtre, ou même à des hommes de cette période qui, comme Monti, sans prétendre à l'un ou à l'autre de ces titres, ont été avertis par le changement des moeurs de surveiller au moins l'expression de leur pensée. On a donc donné des éditions classiques d'écrivains très récents, sur lesquels sans doute on avait déjà beaucoup écrit, mais sur lesquels il ne s'était pas formé ce commentaire de tradition qu'un professeur trouve tout préparé dans sa mémoire quand il veut éditer un auteur mort depuis plusieurs siècles. Pour éditer, selon la méthode actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il faudrait beaucoup plus de recherches que pour éditer un ouvrage du temps de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des éditeurs italiens. Enfin, il faut à certains égards plus d'érudition pour commenter un auteur italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont guère imité que les anciens, en Italie la plupart des écrivains ont beaucoup emprunté en outre à leurs compatriotes des générations précédentes. Ce serait même, du moins pour un Français, une étude pleine de surprises que de rechercher l'influence gardée, malgré les variations du goût public, par Dante et par Pétrarque sur les poètes qui leur ressemblaient le moins; et ce n'étaient pas eux seuls qu'on imitait. On peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les éditions scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes les parties intégrantes que le genre nous paraît comporter, n'en ont pas moins de droits à l'estime.