L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle

Part 18

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L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies.

Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l'École normale et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir, empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait attendre.

Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées. Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas.

La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit. Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons. Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité de l'Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice, l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains.

Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires, et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il _électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique, Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore, riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207]. Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle qu'on eût pu espérer pour lui.

La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous, c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva rien pour la remplacer.

CHAPITRE III.

Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de l'enseignement de Villemain.

On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de leur vie, des hommes de bien.

Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux, ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de _Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus, qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique plus.

Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait; Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des oeuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie. Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche du naturel, s'arrête à l'affectation.

Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté; passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des médecins préservant la population civile de la contagion au moment où les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas: mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté. Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives, parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la déclamation.

Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine; mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine, l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve. C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que, quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain, il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un _mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la philosophie, enfin l'oeuvre fort délicate de l'enseignement de la philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés. Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex. Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de l'instruction publique, il demeurait isolé.