L'Inquisition médiévale

Part 4

Chapter 43,677 wordsPublic domain

Mais ces Croyants ne manquaient jamais l’occasion, quand ils assistaient à quelque réunion hérétique, de manifester leur ferme désir de recevoir un jour l’initiation; ils étaient ainsi des «hérétiques de désir». Quand ils se trouvaient en présence des Parfaits, ils les saluaient en disant: «Bons chrétiens, donnez-nous la bénédiction de Dieu et la vôtre; demandez pour nous au Seigneur qu’il garde notre âme de la mauvaise mort et nous conduise à une bonne fin.» «Or, ajoute l’inquisiteur Bernard Gui, ils appellent _mauvaise mort_ la mort dans le giron de l’Église romaine et «bien finir par le ministère des bons chrétiens» c’est se faire recevoir, à son dernier soupir, dans la secte et l’ordre des hérétiques.» Ces engagements souvent renouvelés s’appelaient _convenentia_.

Une fois par mois, ils assistaient à un prêche des Parfaits appelé l’_apparelhamentum_. Ils y faisaient un examen de conscience à la suite duquel ils prononçaient ces paroles: «Tandis que la sainte parole de Dieu nous enseigne, ainsi que les saints Apôtres et nos frères spirituels nous le prêchent, que nous rejetions tout désir de la chair et toute souillure, nous serviteurs négligents, non seulement nous ne faisons pas la volonté de Dieu, mais le plus souvent nous accomplissons la volonté de la chair et nous nous asservissons aux soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits.»

Après avoir ainsi libéré leur conscience de ses remords, reçu la bénédiction des Parfaits auxquels ils avaient rendu l’hommage de «l’adoration», ils reprenaient leur vie habituelle, fréquentant, s’il le fallait, l’Église catholique qui était cependant, aux yeux de la secte, l’Église de Satan, exerçant tous les métiers, prenant les aliments défendus et menant le plus souvent une vie dissolue que toléraient (comme nous l’avons vu plus haut) les Parfaits. L’usage de la viande était criminel et cependant les documents signalent des bouchers Croyants. «Si au cours de leurs voyages, on offrait aux Parfaits de la viande, du gibier ou simplement des œufs, ils se gardaient d’y toucher; mais ils n’avaient aucun scrupule d’en faire manger eux-mêmes à leurs Croyants. Vers 1231, plusieurs Croyants d’Avignon allèrent «adorer» deux Parfaits qui étaient de passage; or au repas liturgique qu’ils prirent en leur présence, «ils mangèrent du lièvre et plusieurs autres choses que les Parfaits leur donnèrent». Nous savons que la morale cathare interdisait formellement les rapports sexuels et mettait au même rang l’inceste, l’adultère et le mariage. Or les Parfaits les toléraient chez leurs Croyants qui, jusqu’à l’initiation complète du _Consolamentum_ gardaient avec eux leurs femmes et leurs concubines et souvent les unes et les autres.

Les Croyants prenaient d’autant plus de libertés avec la morale humaine et cathare qu’ils étaient persuadés que le _Consolamentum_ les purifierait, d’un seul coup, à leur dernière heure, de toutes leurs fautes, si graves fussent-elles, et de toutes leurs souillures.

Puisque la secte libérait ainsi les Croyants de toutes les obligations du catholicisme sans leur imposer les siennes, en les mettant d’ailleurs, par ses doctrines auxquelles ils adhéraient, au-dessus de toutes les lois humaines, on conçoit que le nombre de ces hérétiques honoraires ait été fort nombreux et ait formé comme un tiers-ordre de l’Église cathare.

Au-dessus des Croyants, objets de leur part d’une grande vénération et d’un vrai culte, les Parfaits, appelés aussi Cathares ou Purs, formaient la vraie Église néo-manichéenne. Ils en étaient les membres _actifs_ puisqu’ils se proposaient de mettre leur vie de tous les jours en conformité avec ses doctrines. Ils étaient consacrés Parfaits par les rites du _Consolamentum_. Ils vivaient le plus souvent en commun comme des religieux et lorsqu’ils voyageaient, c’était deux à deux. Ils étaient soumis à une sévère discipline et à une étroite hiérarchie.

Certains auteurs leur ont attribué un chef suprême comme un pape; mais il est possible qu’ils aient cru voir un pape cathare dans tel évêque de la secte dont l’autorité ne portait que sur une région déterminée. Il est plus juste de croire, à la suite de plusieurs inquisiteurs qui ont étudié de près le catharisme, que la secte se composait d’une fédération d’Églises. En France, on en comptait quatre, celles des pays de langue d’oil, de Toulouse, d’Albi et de Carcassonne.

Chacune de ces églises avait à sa tête un évêque. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’évêque cathare de Toulouse se nommait Gaucelm. Un jour de l’année 1203, Olivier de Cuc, seigneur d’Auriac, le rencontra dans une rue de Toulouse avec son compagnon Vidal de Montaigu; pour leur faire honneur, il descendit de cheval et mit à leur disposition ses montures. Étant toujours évêque de Toulouse, en 1213, quand les croisés se furent rendus maîtres de cette ville, Gaucelm se retira à Lavaur.

Il semble qu’à la suite de la tourmente de la croisade albigeoise, plusieurs évêques cathares aient dirigé simultanément l’église hérétique de Toulouse, de 1223 à 1240. «Gaucelm vivait encore en ces temps-là puisque, en qualité d’évêque, il prêchait aux Cassès, près de Castelnaudary, et y présidait une cérémonie religieuse en 1228; et cependant, en 1215, Bernard de La Mothe, diacre de la secte, avait été élevé à la dignité épiscopale et pendant plus de vingt ans, devait exercer, lui aussi, son ministère dans le Toulousain, à Saint-Germain, à Lanta, à Toulouse enfin, près de la Croix-de-Baragnon, et chez Sicard de Gameville. Une déposition reçue en 1239 par les inquisiteurs, nous le montre faisant, de 1223 à 1225, de vraies tournées pastorales dans le haut Languedoc, signalé tour à tour à Villemur, Montauban, Moissac, Castelsarrasin, et Toulouse, où il rencontrait un autre évêque de la secte Guilabert de Castres; dans le pays de Lanta, à Taravel, à Folcalvat où il était reçu chez une noble dame; à Caraman où il descendait et passait un an chez un diacre hérétique Guiraud de Gordo; à Labécède-Lauraguais où Guilabert de Castres, son confrère, lui offrait l’hospitalité; à Laurac chez le diacre Raymond Bernard, où il était adoré par plusieurs seigneurs de la contrée; enfin à Fanjeaux, où il donnait audience chez Guilabert de Castres à toute la noblesse cathare du pays.

De là, il entra dans le Carcassès et visita tour à tour Aragon, Montolieu, Saissac, Verdun, pour assister ensuite, dans le Razès, au concile de Pieusse et à l’ordination de Benoît de Termes. Il retourna ensuite dans le Lantarès et le pays de Caraman, ses résidences habituelles, en passant par le Mirepoix, le Savartès et les terres du comte de Foix.

Quoique le séjour de Toulouse fût devenu dangereux depuis que, par le traité de Paris, Raymond VII s’était engagé à réprimer l’hérésie, Bernard de La Mothe y exerça plusieurs fois son ministère chez de nobles Croyants, les Roaix, les Massos, les Bouquet, les Roqueville. Il reparut aussi, vers le même temps, à Avignonet, dans le Mirepoix et le comté de Foix. Vers 1240, on le perd de vue.

On peut suivre de la même façon les traces des autres évêques du Toulousain, Guilabert de Castres, Bertrand Marty, des évêques du Carcassès, Pierre Isarn, Guillaume Abit, Pierre Folha; de l’évêque du Razès Benoît de Termes, qui fut élu dans une réunion d’une centaine de personnes qui se tint dans la maison des Cathares, à Pieusse, non loin de Limoux.

Partout où il se trouvait, l’évêque était le chef; il présidait les assemblées et prenait toutes les décisions importantes; il était assisté de deux Parfaits qui étaient comme ses vicaires généraux: le fils majeur et le fils mineur.

Au-dessous des évêques il y avait des diacres qui parcouraient sans cesse leurs régions respectives, se tenant en perpétuelle relation avec les Parfaits et les Croyants, prêchant et présidant aux différentes assemblées et réunions liturgiques de la secte. Dans notre étude détaillée sur l’_Albigéisme languedocien au XIIe et au XIIIe siècles_, nous avons dressé la liste de nombreux diacres cathares en mentionnant, d’après les Registres de l’Inquisition, leurs résidences et parfois leurs tournées (p. CXLI-CLIII).

Ainsi forte du nombre de ses adhérents et de sa solide hiérarchie, l’Église cathare n’avait en face d’elle qu’une Église catholique affaiblie et découragée, dépourvue, semblait-il, de toute force de réaction.

Tandis que les masses l’abandonnaient, désertaient ses sacrements, ses prédications et ses temples, le clergé catholique était battu en brèche par la noblesse. Les seigneurs du XIIe siècle comme les princes qui au XVIe siècle, donnèrent leur adhésion à la Réforme, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays scandinaves et même dans certaines régions de la France, souvent favorisèrent l’hérésie moins par conviction que par l’avidité qui les poussait à faire main basse sur les biens ecclésiastiques, à la faveur de la crise que traversait le catholicisme. Ils ne voyaient pas que, dépositaires de l’autorité, ils favorisaient l’éclosion et le développement des ferments d’anarchie politique et sociale que portaient en elle les doctrines néo-manichéennes[7] et qui n’auraient pas manqué d’éclater sans la victoire de la Croisade et l’établissement de l’Inquisition.

[7] De même, les princes allemands qui favorisèrent les débuts de la Réforme pour dépouiller l’Église catholique de ses biens, ne prévoyaient pas les guerres sociales et les cataclysmes qui devaient déchaîner l’anabaptisme et les autres sectes issues des prédications de Luther.

Le comte de Toulouse Raymond VI donnait le premier l’exemple de cette curée des biens d’Église. Dans une lettre du 1er mars 1196, le pape Célestin III s’en plaignait amèrement: «Nous avons appris, lui disait-il, non sans une grande douleur, que vous n’avez aucun respect pour la juridiction des églises et des monastères.» Il lui reprochait d’avoir pillé les domaines de l’abbaye de Saint-Gilles et fait construire sur ses terres le château-fort de Mirapetra.

Lorsque, en 1224, Raymond VII, comte de Toulouse, se réconcilia avec l’Église, voici les biens ecclésiastiques qu’il dut rendre aux églises et aux abbayes parce qu’elles en avaient été dépouillées par son père et par lui-même: à la cathédrale de Vaison, la ville et le château de Vaison; à l’évêque de Maguelonne, le château de Melgueil; à l’évêque d’Agde, la ville d’Agde, Loupian et plusieurs châteaux; à l’abbé de Saint-Pons, le château de Salvetat, Montouliers, Labastide-Rouairoux; à l’abbé de Quarante, Cesseras; à l’abbé de Saint-Tibéry, le Mas Saintes-Puelles; à l’évêque d’Albi, la place de Vias; à l’abbé de Gaillac, ses anciennes possessions de Gaillac; à l’évêque d’Agen, tous ses anciens droits dans la ville et le diocèse; à l’évêque de Rodez, Villeneuve avec tous ses droits; à l’évêque de Toulouse, à l’abbé de Saint-Sernin et au prieur de la Daurade, dans la même ville, tous leurs anciens droits; et nous arrêtons là la liste interminable de ces usurpations.

L’abbaye de Lagrasse s’était vu confisquer par le vicomte de Béziers et de Carcassonne et par ses vassaux: dans le Razès, Cépie, Malviés, Saint-Couat, Verzeilles, Montgradail, la moitié de Belvèze, Couffoulens, Leuc, Couiza, Luc-sur-Aude; dans le Cabardès, Cabrespine; dans le Carcassès, Blomac, Comigne, Cours, Comeilles, Alaric, Moux, Montlaur, Montclar, etc. D’autre part, Olivier de Termes lui avait pris tous les villages qu’elle possédait dans les Corbières et le Roussillon.

Un des seigneurs les plus hostiles à l’Église était ce seigneur de Saissac, Bertrand, qui gouverna comme régent la vicomté de Carcassonne et de Béziers pendant la minorité de son pupille Raymond Roger Trencavel. Pour mieux dépouiller l’abbaye d’Alet des biens qu’il convoitait, il y installa, comme abbé, une de ses créatures, par les procédés les plus odieux. Les moines ayant rejeté son candidat avaient élu un de leurs voisins, l’abbé de Saint-Polycarpe, Bernard de Saint-Ferréol. «En l’apprenant, le sire de Saissac se livra aux pires excès. Il se rendit à Alet, entra de force dans l’enceinte de l’abbaye et après un engagement entre ses hommes et ceux du monastère, il arracha violemment de son siège Bernard de Saint-Ferréol, l’enferma dans une étroite prison et l’y retint trois jours. Puis, cassant de sa propre autorité le choix qui venait d’être fait, il fit procéder à une nouvelle élection dans les circonstances les plus macabres. Pour effacer tout ce qui avait été accompli les jours précédents, il eut l’idée inouïe de faire présider le chapitre par l’abbé qui venait de mourir: il le fit déterrer et revêtir de ses insignes, puis l’installa sur son trône abbatial. Sous la présidence de ce cadavre en décomposition, les moines terrifiés votèrent et ce fut naturellement pour le candidat de Bertrand. Ainsi se fit l’élection de Boson. Arrachée par l’intimidation, achetée par la simonie (car plusieurs religieux avaient reçu de l’argent de Bertrand), accomplie dans les circonstances les plus étranges, elle aurait dû être cassée. Mais l’archevêque de Narbonne se laissa acheter, lui aussi, et donna sa confirmation à Boson. Avec un tel abbé, Bertrand de Saissac et Trencavel après lui, prirent de telles libertés avec les biens du monastère qu’ils furent rapidement dilapidés et l’abbaye réduite à la misère.

L’abbaye de Saint-Hilaire, près de Carcassonne, fut également dépouillée par la noblesse environnante, en particulier des biens qu’elle possédait à Limoux et de l’église Saint-Martin de cette ville.

Encouragé par les violences des seigneurs, le peuple se livrait à toutes sortes d’attentats contre les églises et les membres du clergé. «La soldatesque du comte de Foix commettait dans les églises et les monastères les plus odieuses profanations. Après la prise d’Urgel, «elles faisaient avec les bras et les jambes des crucifix des pilons pour broyer les condiments de leur cuisine. Leurs chevaux mangeaient l’avoine sur les autels. Eux-mêmes, après avoir affublé les images du Christ d’un casque et d’un écu, s’exerçaient à les percer de coups de lance, comme les mannequins qui leur servaient au jeu de la quintaine. Dans le diocèse de Toulouse, l’évêque ne pouvait plus faire ses visites pastorales parce que les populations lui étaient hostiles et il devait se faire accompagner de fortes escortes. A Béziers, les chanoines se retranchaient dans leur église transformée en forteresse, par crainte des habitants de la ville.

Quelques mois avant la Croisade, les moines de Montolieu voyaient se soulever contre eux la population de leur ville. Le monastère fut envahi, pillé et brûlé par les hérétiques, ses terres dévastées et sous la conduite de leur abbé, les religieux eurent à peine le temps de se réfugier à Carcassonne où Raymond de Capendu les recueillit.

L’évêque de Carcassonne, Bérenger, avait été, quelques années auparavant, persécuté par les hérétiques de sa cité épiscopale. Sur la fin de ses jours, il voulut prêcher contre eux et réfuter leurs erreurs en leur prédisant les maux qui devaient tomber sur eux. Loin de se convertir, ils le chassèrent de Carcassonne avec défense à n’importe quel habitant de la ville de rester en relations avec lui[8].

[8] JEAN GUIRAUD. _L’Albigéisme languedocien au XIIe et XIIIe siècle_, pp. CCLXXIX-CCLXXX.

Un jour, au Mas Saintes-Puelles, dans la boutique de Pierre Gauta, il se passa un fait vraiment ignoble. Plusieurs personnes s’y trouvaient réunies et parmi elles était un certain Pierre Rigaud, qui étant acolythe, portait la tonsure cléricale; une des personnes présentes devant toutes les autres commit une incongruité que seul le latin peut exprimer: «_inductus propria voluntate, minxit super coronam ipsius testis qui est acolythus, in opprobrium et in turpitudinem totius ecclesiae catholicae_.»

Parfois, c’était par l’assassinat, manqué ou accompli, que ces populations témoignaient leur haine aux gens d’Église.

Au cours de ses prédications saint Dominique faillit être massacré par les hérétiques. Pressentant quelque embûche, nous dit un de ses biographes du XIIIe siècle, il marchait intrépide et alerte, montant vers Fanjeaux. Du bord du sentier tombèrent sur lui des gens armés qui l’avaient attendu pour le tuer et ils n’y renoncèrent qu’en voyant avec quelle ardeur il désirait le martyre. «A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu?» Encore de nos jours, en souvenir de ce fait ce sentier s’appelle le chemin du Sicaire et le lieu même où saint Dominique fut assailli est marqué d’une croix. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, par des hérétiques, familiers du comte de Toulouse, qui déchaîna la guerre des Albigeois en déterminant le pape Innocent III à faire prêcher la Croisade.

En face de ces violences et de ces attentats de sectes qui se croyaient tout permis, le clergé catholique s’abandonnait, sans la moindre réaction, soit qu’il fut découragé, soit que plusieurs de ses membres fussent complices de l’hérésie, comme ces prélats et ces clercs du XVIe siècle, qui pactisèrent avec la Réforme.

Le métropolitain de tous ces diocèses que désolait l’hérésie, Bérenger, archevêque de Narbonne depuis 1191, appartenait par sa naissance à cette féodalité infectée de catharisme puisqu’il était le fils de Raymond Bérenger, comte de Barcelone, et oncle de ce roi d’Aragon, Pierre, qui devait trouver la mort à la bataille de Muret, en combattant les croisés. En 1204, les légats du Saint-Siège le dénoncèrent à Innocent III comme coupable «de montrer une extrême négligence dans les fonctions de son ministère et de n’avoir pas encore visité ni sa province ni son diocèse depuis treize ans qu’il occupait son siège, conduite, disaient-ils, qui n’avait pas peu contribué à l’accroissement de l’hérésie dans tout le pays.» De mœurs relâchées, pratiquant la simonie, il n’avait ni les moyens, ni même la volonté de s’opposer au mal; il devait être déposé en 1212 après la victoire des Croisés.

L’année précédente, son suffragant, Bernard Raymond de Roquefort, évêque de Carcassonne, avait eu le même sort à cause de ses accointances avec la noblesse hérétique à laquelle il se rattachait par sa naissance et toute sa parenté; il en fut de même de Raymond de Rabastens, évêque de Toulouse.

Nous avons vu plus haut quel singulier abbé, la violence du sire hérétique de Saissac imposa au monastère bénédictin d’Alet. Aussi n’est-il pas étonnant que le légat apostolique, Conrad, cardinal évêque de Porto, ait procédé contre cet abbé Boson et l’ait dégradé «comme favorisant les hérétiques». Il est à croire que la grande majorité des moines ressemblait à l’abbé, puisque au lieu de donner à Boson, un successeur, le légat concéda l’abbaye et ses biens au chapitre de Narbonne, «parce que l’abbé et les moines du dit Alet soutenaient les hérétiques de la dite ville.»

On ne saurait affirmer que l’abbé de Saint-Volusien de Foix fût hérétique, mais son entourage comptait de nombreux Cathares. Il appartenait à une famille de haute noblesse, que le catharisme avait profondément pénétrée, la famille de Durban. «Vers 1224, son frère Bertrand reçut le _Consolamentum_ à Pamiers, à son lit de mort, en présence de plusieurs seigneurs du pays de Mirepoix; il légua aux Parfaits son cheval. Agnès, sa sœur, était, elle aussi, hérétique. Vers 1210, à Castel-Verdun, en présence de Raymond de Montlaur, frère de l’abbé de Saint-Antonin de Pamiers, elle déclarait qu’il n’y avait de salut que chez les Cathares, _non erat salvatio nisi in haereticis_. Elle éleva son fils Garcias Arnaud dans ces doctrines. En 1230, elle assistait à une cérémonie de la secte à Castelverdun, chez Pons Arnaud, seigneur du lieu.

Les Parfaits avaient des intelligences dans le monastère bénédictin de Sorèze; ils envoyaient, un jour, une corbeille de cerises au moine Guilabert Alzeu (p. CCLXXXVII).

Quant au bas clergé, encore plus mêlé, surtout dans les campagnes, aux populations indifférentes ou fanatisées par les Parfaits, il était découragé et démoralisé; il se résignait à son impuissance ou même entretenait de bonnes relations avec les hérétiques afin de n’avoir pas la vie trop dure. Il faisait, en somme, comme plus d’un curé de notre temps qui croit nécessaire de faire bon ménage avec son maire franc-maçon, telle famille radicale ou son instituteur socialiste parce qu’il serait dangereux de les combattre.

Les interrogatoires de l’Inquisition nous présentent plusieurs de ces curés qui entretenaient de bonnes relations non seulement avec les Croyants mais même avec les Parfaits. Tel celui de Saint-Michel-de-Lanès, en Lauraguais, maître Arnaud Baron: il aime tellement le jeu qu’il laisse mourir ses paroissiens sans sacrements et sans absolution plutôt que d’abandonner ses échecs et ses dés... et peut-être aussi, ajoutons-le, parce qu’on a trop souvent refusé son ministère. Entre un chrétien austère ne jouant pas et un hérétique Croyant bon joueur, il n’hésite pas: c’est ce dernier qu’il fréquente. Aussi par le jeu est-il fort lié avec les hérétiques et avec le plus important de tous, le sire de Saint-Michel, seigneur du lieu, son partenaire. D’une tolérance qui eût réjoui Voltaire, il accepte des invitations à dîner au couvent hérétique de Labécède, paroisse cependant assez éloignée de la sienne. Il a tellement la confiance des Parfaits qu’il assiste à leurs cérémonies, sans toutefois s’associer à leurs prières ou les adorer. «Lorsque les Croyants revenaient à l’Église il avait une singulière manière de les absoudre. L’un d’eux, Guillaume d’Issel, reçut de lui la pénitence dite des vendredis (_penitentia de sextis feriis_). Mais, peu après, prêtre et pénitent se mirent à jouer et la pénitence que le curé venait d’imposer fut l’enjeu de la partie. Guillaume d’Issel la gagna et la pénitence lui fut enlevée!

Un autre curé, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un Parfait, prenant avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu’il était le commensal d’un «hérétique vêtu», mais peu lui importait. «Un chevalier de Puylaurens, Sais de Montesquieu, alla entendre la prédication de deux hérétiques de marque, Bernard de la Mothe et Raymond de Carlipa; il aperçut dans l’assistance Rocas, curé de Cuq-Tolsa; et cependant c’était en 1225, alors que la Croisade des Albigeois avait porté de grands coups à l’hérésie. Un autre jour, il vit grande foule devant le château de Puylaurens où un Vaudois allait faire une conférence; et comme il reprochait à plusieurs de ceux qui étaient ainsi assemblés de venir entendre un hérétique, ils lui répondirent qu’ils pouvaient bien le faire puisque leur curé était avec eux. Il y avait en effet parmi eux maître Bernard Adalbert, curé de la Crozelle.

«Les interrogatoires de l’Inquisition nous révèlent un fait tellement inouï qu’il est à peine croyable. La citadelle de l’orthodoxie, le couvent dominicain de Prouille, aurait compté, un traître en 1220, du vivant même de saint Dominique, et le propre fils de Simon de Montfort, qui avait été le chef de la Croisade et était mort en combattant l’hérésie, Amaury aurait eu un chapelain hérétique. C’est ce que déclarait à l’inquisiteur un habitant de Fanjeaux, Bernard Mir: «Dans ce bourg, chez Guillelme de Nabona, il alla entendre l’un des chefs des Cathares, Raymond Mercier et son compagnon; il y avait là Peytavi Arveu, Guillaume Hugon, clerc, un autre clerc, Guillaume de Lanta, _un convers de Prouille, Pierre Roger, et Gaubert, chapelain du comte de Montfort_; et _tous_ adorèrent les hérétiques en fléchissant le genou et en disant: «Bons hommes, priez Dieu pour nous!» (p. CCXC).

CHAPITRE II

L’ÉTABLISSEMENT DE L’INQUISITION

SOMMAIRE.--Missions cisterciennes impuissantes,--Saint Dominique.--La Croisade des Albigeois.--La répression de l’hérésie par le pouvoir civil et l’Église avant l’Inquisition.--Constitution de Vérone.--Le concile de Toulouse.--Règlements de l’Inquisition toulousaine.--Prêcheurs et Mineurs.--Manuels des Inquisiteurs.