L'initiation au péché et à l'amour

Part 10

Chapter 10844 wordsPublic domain

--Mais il faut écrire...

--Pourquoi des ménagements?...

--Je ne suis pourtant pas obligé de me conduire comme un rustre...

--Je ne suis pas non plus obligé de m’excuser pour faire ce qu’il est de mon devoir de faire...

Il demeura incertain. La question se tournait et se retournait dans son esprit, et, peu à peu, il perdait toute faculté de raisonnement, comme si ses sens s’obscurcissaient... L’idée générale sombrait; le détail, le petit fait, la vétille envahissait...

--Faut-il lui écrire?... ne pas lui écrire?...

Machinalement il se rassit devant le piano, où il plaqua quelques accords. Il était affalé. Une paresse l’avait pris, comme une fatigue, après l’effort de tout à l’heure.

La pendule sonna quatre heures... il était temps de se préparer...

Il eut un ressaut d’énergie; il chassait l’idée; mais il hésitait.

--Soit! se dit-il, je vais sortir; j’ai besoin de marcher, de prendre l’air; cela me fera du bien.

Il passa dans son cabinet de toilette, mit une jaquette, un pardessus, chercha un chapeau; il regarda dehors; le temps restait beau; il prit une canne; d’un coup d’œil il vérifia sa toilette, ouvrit la porte, et sortit.

--J’ai besoin de prendre l’air, j’ai besoin de prendre l’air, se disait-il.

Il descendit le boulevard Malesherbes; il tournait le dos à la rue de Châteaudun. Il allait en rêvassant, et, à certains instants, par sursauts, il se ressaisissait:

--Il faut être fort. C’est le gage que je dois me donner à moi-même.

Près de la Madeleine, il se laissa distraire par un encombrement de voitures, un cheval d’omnibus tombé, un rassemblement, les jurons du cocher, l’empressement bruyant du conducteur. Et il prit les boulevards, remontant du côté de l’Opéra.

Il pensa à aller voir Henri Courtois, rue Gay-Lussac.

--Cinq heures moins un quart; il n’est pas chez lui.

Un instant, il s’arrêta:

--Et quand je me serai donné ce gage, qu’est-ce que je ferai?

Il se rappela le dilemme fatal; deux genres de vie: l’une, la vie selon l’instinct, la vie de l’égoïsme, la vie selon Satan; l’autre, la vie du sacrifice et de la charité, la vie chrétienne; l’égoïsme, noble ou vil, généreux ou vulgaire, pour le plus grand développement de soi-même; et l’amour, mais l’amour suivant la définition de Jésus, et qui est le dévouement à quelque rêve de bonté.

--Le péché ou l’amour, songeait-il...

Puis, peu à peu, les termes de la question s’ennuageaient; il se répétait des mots dont le sens de plus en plus s’enveloppait dans un brouillard; et, maintenant, il allait, presque sans pensée, dans un grouillement d’idées confuses.

Il remontait la Chaussée d’Antin.

--Je ne vais pourtant pas rue de Châteaudun! s’écria-t-il en s’arrêtant tout d’un coup. O mère, ô Vierge divine, s’il est vrai que je doive revenir au mieux, aidez-moi, soutenez-moi, sauvez-moi!

Le cœur lui battait à grands coups dans la poitrine. L’émotion d’il y avait une heure lui était revenue soudainement; une bouffée de sang lui montait au visage. Devant lui, il regardait les deux clochers de l’église de la Trinité, l’image de madame Aron-Véber voletait dans son esprit, avec ses yeux profonds, ses sourcils noirs, ses cheveux roux, son sourire; la croix qui surmontait le portail de la Trinité lui sembla vaciller dans l’espace; les bruits de la rue bourdonnaient à ses oreilles.

--Zut! s’écria-t-il... c’est trop bête!

Et cinq minutes plus tard, il sonnait à l’appartement de la rue de Châteaudun.

Il était venu d’un trait; comme il attendait, un peu essoufflé, le cerveau vide, la porte s’ouvrit; une femme de chambre parut.

--Madame Aron-Véber est chez elle?

La femme de chambre prit un air mystérieux.

--Madame vient de sortir. Je crois que madame vient d’envoyer un télégramme à monsieur.

Marcelin était atterré. Il redescendit l’escalier, sans pensée, bouleversé.

En dix minutes il fut chez lui. Il y avait en effet un télégramme.

«Impossible de vous recevoir aujourd’hui... Vous expliquerai... Venez demain.»

Marcelin avait reçu un coup de massue.

--C’est bien fait, se dit-il. Voilà le châtiment de ma lâcheté. Je suis puni.

Un moment, il essaya de se consoler.

--J’aime mieux cela. C’était trop précipité. A présent, j’aurai le temps de réfléchir, de peser ma décision, de savoir ce que je veux, et de vouloir...

Mais un énorme découragement était en lui.

--Renoncer?... je suis trop faible.

Il suivait les rues au hasard. Il se força à prendre le chemin de Notre-Dame, à y entrer, à essayer de prier. Mais un «A quoi bon?» incessant l’obsédait.

--A quoi bon? je suis trop faible.

Et, comme il sortait:

--Fichu le camp, la Grâce! se dit-il.

L’idée lui vint d’aller passer une demi-heure dans l’hospitalière maison où jadis Georgette et Mignon avaient fait ses délices.

* * * * *

Quelques jours plus tard, il parlait vaguement à Henri du service militaire qui menaçait; puis, tout à coup, s’interrompant, il lui contait sa dernière aventure.

--Et comment la comédie s’est-elle terminée? lui demanda celui-ci.

--Eh bien, le lendemain je suis retourné chez madame Aron-Véber; elle était là; et... tout a été consommé...

--Piètre dénouement!

--Que veux-tu?... Pas la taille d’un ascète, encore que bien dégoûté d’être un jouisseur... Comme les autres, tout simplement, un pauvre bougre qui vit la vie.

Saint-Amand (Cher).--Imprimerie R. Bussière.